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Agnès Grey/6

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Traduction par Ch. Romey et A. Rolet.
Shirley et Shirley et Agnès GreyCh. Lahure et Cie (p. 235-240).
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CHAPITRE VI.

Encore le presbytère.


Pendant quelques mois je demeurai paisible à la maison paternelle, jouissant de la liberté, du repos et d’une véritable amitié, toutes choses dont j’avais été sevrée si longtemps. Je me remis à l’étude pour recouvrer ce que j’avais perdu pendant mon séjour à Wellwood-House, et afin de faire une nouvelle provision d’instruction pour un usage prochain. La santé de mon père était encore bien mauvaise, mais non matériellement pire que la dernière fois que je l’avais vu, et j’étais heureuse de pouvoir le réjouir par mon retour et le distraire en lui chantant ses airs favoris.

Nul ne triompha de mon échec, ou ne me dit que j’aurais mieux fait de suivre son avis et de rester à la maison. Tous furent heureux de me revoir, et me témoignèrent plus de tendresse que jamais, comme pour me faire oublier les souffrances que j’avais endurées. Mais nul ne voulut toucher un schelling de ce que j’avais gagné avec tant de joie et économisé avec tant de soin dans l’espoir de le partager avec eux. À force d’épargner par-ci et de se priver par-là, nos dettes étaient déjà presque payées. Mary avait fort bien réussi avec son pinceau ; mais notre père avait voulu qu’elle gardât pour elle tout le produit de son talent. Tout ce que nous pouvions économiser sur l’entretien de notre humble garde-robe et sur nos petites dépenses casuelles, il nous le faisait placer à la caisse d’épargne. « Vous serez malheureusement trop tôt forcées d’avoir recours à cette épargne pour vivre, nous disait-il ; car je sens que je n’ai pas longtemps à être avec vous, et ce qu’il adviendra de votre mère et de vous quand je ne serai plus, Dieu seul le sait ! »

Cher père ! s’il ne s’était point tant tourmenté du malheur que sa mort devait amener sur nous, je suis convaincue que ce terrible événement ne fût point arrivé sitôt. Ma mère faisait tous ses efforts pour l’empêcher de réfléchir sur ce triste sujet.

« Oh ! Richard, s’écriait-elle un jour, si vous vouliez éloigner ces tristes pensées de votre esprit, vous vivriez aussi longtemps que nous. Au moins, vous pourriez vivre jusqu’à ce que nos filles fussent mariées ; vous seriez un heureux grand-père, avec une bonne vieille femme pour votre compagne. »

Ma mère riait, et mon père rit aussi ; mais son rire expira bientôt dans un soupir.

« Elles mariées, pauvres filles, sans un schelling ! dit-il. Qui voudra d’elles ?

— Eh ! il se trouvera des hommes très-heureux de les prendre. N’étais-je pas sans fortune lorsque vous m’avez épousée ? et ne vous disiez-vous pas fort content de votre acquisition ? Mais peu importe qu’elles trouvent ou non à se marier ; nous pouvons trouver mille moyens honnêtes de gagner notre vie. Et je m’étonne, Richard, que vous puissiez vous tourmenter à propos de la pauvreté qui serait notre lot si vous veniez à mourir ; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de comparable à la douleur que nous aurions de vous perdre, affliction qui, vous le savez bien, absorberait toutes les autres. Vous devez donc faire tous vos efforts pour nous en préserver, et il n’y a rien comme un esprit joyeux pour tenir le corps en santé.

— Je sais, Alice, que c’est mal de se tourmenter ainsi ; mais je ne puis m’en empêcher, et vous devez l’endurer de ma part.

— Je ne veux pas l’endurer si je peux vous changer, » répliqua ma mère.

Mais la rudesse de ses paroles était démentie par la tendre expression de sa voix et de son sourire ; mon père sourit donc de nouveau, d’une façon moins triste que d’habitude.

« Maman, dis-je aussitôt que je me trouvai seule avec elle, mon argent est bien peu de chose et ne peut durer longtemps ; si je pouvais l’augmenter, cela diminuerait l’anxiété de mon père, au moins sur un point. Je ne puis peindre comme Mary, et le mieux que je puisse faire, ce serait de chercher un autre emploi.

— Ainsi, vous feriez un nouvel essai, Agnès ?

— Je le ferais.

— Ma chère enfant, j’aurais cru que vous en aviez assez.

— Je sais que tout le monde ne ressemble pas à M. et à Mme Bloomfield.

— Il y en a qui sont pires, interrompit ma mère.

— Mais ils sont rares, je pense, et je suis sûre que tous les enfants ne sont pas comme les leurs : car Mary et moi ne leur ressemblions pas ; nous faisions toujours ce que vous nous commandiez, n’est-ce pas vrai ?

— Assez généralement ; mais je ne vous avais pas gâtées, et après tout vous n’étiez pas des anges pour la perfection : Mary avait un fond d’obstination calme, et vous aviez aussi quelques défauts de caractère ; mais, en somme, vous étiez de très-bonnes enfants.

— Je sais que j’étais quelquefois morose et de mauvaise humeur, et j’aurais été heureuse de voir les enfants confiés à mes soins de mauvaise humeur aussi : car alors, j’aurais pu les comprendre ; mais cela n’arrivait jamais, car rien ne les touchait et ne leur faisait honte : ils ne sentaient rien.

— S’ils ne sentaient rien, ce n’était pas leur faute : vous ne pouvez espérer que la pierre soit maniable comme l’argile.

— Non, mais il est toujours fort désagréable de vivre avec des créatures que l’on ne comprend pas et que rien n’impressionne. Vous ne pouvez les aimer ; et, si vous les aimez, votre affection est perdue : ils ne peuvent ni la rendre, ni l’apprécier, ni la comprendre. En admettant, ce qui est peu probable, que je tombe encore sur une famille pareille, j’ai l’expérience pour guide, et je m’en tirerai mieux une autre fois. Laissez-moi de nouveau essayer.

— Ma fille, vous ne vous découragez pas facilement, je le vois, et j’en suis charmée. Mais permettez-moi de vous dire que vous êtes beaucoup plus pâle et plus frêle que lorsque vous avez quitté la maison la première fois ; et nous ne pouvons souffrir que vous compromettiez ainsi votre santé pour amasser de l’argent, soit pour vous, soit pour d’autres.

— Mary me dit aussi que je suis changée, et je ne m’en étonne guère, car j’étais tout le jour dans un état constant d’agitation et d’anxiété ; mais, à l’avenir, je suis déterminée à prendre froidement les choses. »

Après quelques nouvelles discussions, ma mère promit encore une fois de m’aider, à la condition que j’attendrais et serais patiente. Je lui laissai donc le soin d’agiter la question avec mon père, de la façon qu’elle croirait la plus convenable, me reposant sur elle pour obtenir son consentement. De mon côté, je parcourus avec soin les annonces des journaux, et écrivis à toutes les personnes qui demandaient des gouvernantes. Toutes mes lettres, aussi bien que les réponses lorsque j’en recevais, étaient montrées à ma mère, qui, à mon grand chagrin, rejetait toutes les places les unes après les autres : ceux-ci étaient des gens de la basse classe ; ceux-là étaient trop exigeants dans leurs demandes et trop parcimonieux dans la rémunération.

« Vos talents sont de ceux que possède toute fille d’un pauvre membre du clergé, me disait-elle, et vous ne devez pas les dépenser en vain. Souvenez-vous que vous m’avez promis d’être patiente : rien ne presse ; vous avez du temps devant vous, et vous avez encore beaucoup de chances. »

À la fin, elle me conseilla de faire insérer moi-même dans le journal un avis énumérant mes talents, etc.

« La musique, le chant, le dessin, le français, le latin, l’allemand, ne sont pas choses à dédaigner, me disait-elle ; beaucoup de personnes seront enchantées de trouver tant de talents réunis chez une seule institutrice, et cette fois vous pourrez peut-être tenter votre fortune dans une famille d’un rang plus élevé, dans celle de quelque gentleman noble et bien élevé, où vous aurez plus de chances d’être traitée avec respect et considération que chez des commerçants enrichis ou d’arrogants parvenus. J’ai connu des gentlemen du rang le plus élevé, qui traitaient leur gouvernante comme une personne de la famille ; bien qu’il y en ait aussi, j’en conviens, d’aussi insolents et d’aussi exigeants que puissent être ceux dont vous avez fait l’expérience, car il y a des bons et des mauvais dans toutes les classes. »

L’avis fut promptement écrit et expédié. Des deux familles qui répondirent, une seule consentit à me donner cinquante guinées, la somme que ma mère m’avait fait fixer comme salaire. J’hésitais à m’engager, craignant que les enfants ne fussent trop grands, et que les parents ne voulussent une personne qui représentât davantage, ou plus expérimentée, sinon plus instruite que moi. Mais ma mère combattit mes craintes : je m’en tirerais fort bien, me dit-elle, si je voulais me défaire de ma timidité et prendre un peu plus de confiance en moi-même. Je n’avais qu’à donner une explication claire et vraie de mes talents et de mes titres, stipuler les conditions, puis attendre le résultat. La seule condition que je proposai fut d’avoir deux mois de vacances dans l’année pour visiter mes amis : au milieu de l’été et à Noël. La dame inconnue répondit qu’elle ne faisait à cela aucune objection ; que, pour l’instruction, elle ne doutait pas que je ne fusse capable de lui donner toute satisfaction ; mais, selon elle, ce point n’était que secondaire, car, habitant près de la ville d’O…, elle pouvait se procurer facilement des maîtres pour suppléer à ce qui me manquerait. Dans son opinion, une moralité parfaite, un caractère doux, gai et obligeant, étaient les choses les plus nécessaires.

Ma mère n’aimait pas beaucoup tout cela, et me fit alors beaucoup d’objections, dans lesquelles ma sœur se joignit à elle. Mais, ne voulant pas être désappointée de nouveau, je surmontai leurs résistances, et, après avoir obtenu le consentement de mon père, auquel on avait, peu de temps auparavant, donné connaissance du projet, j’écrivis à ma correspondante inconnue une très-belle épître, et le marché fut conclu.

Il fut décidé que, le dernier jour de janvier, je prendrais possession de mes nouvelles fonctions de gouvernante dans la famille de M. Murray, d’Horton-Lodge, près d’O…, à environ soixante-dix milles de notre village, distance formidable pour moi, qui, pendant mon séjour de vingt ans sur cette terre, ne m’étais jamais éloignée de plus de vingt milles de la maison paternelle.

Dans cette famille et dans le voisinage, il n’y avait personne qui fût connu de moi ni des miens, et c’est ce qui rendait la chose plus piquante. Je me trouvais, jusqu’à un certain point, débarrassée de cette mauvaise honte qui m’avait tant oppressée précédemment. Il y avait quelque chose d’excitant dans l’idée que j’allais entrer dans une région inconnue, et faire seule mon chemin parmi ses habitants étrangers. Je me flattais que j’allais voir enfin quelque chose du monde. La résidence de M. Murray était près d’une grande ville, et non dans un de ces districts manufacturiers où l’on ne s’occupe que de gagner de l’argent. Son rang, d’après mes informations, me paraissait plus élevé que celui de M. Bloomfield, et, sans aucun doute, c’était un de ces gentlemen de bonne souche et bien élevés dont parlait ma mère, qui traitent leur gouvernante avec considération et respect, comme l’institutrice et le guide de leurs enfants, et non comme une simple domestique. Puis, mes élèves, étant plus âgés, seraient plus raisonnables, plus faciles à diriger et moins turbulents que les derniers. Ils seraient moins confinés dans la salle d’étude et ne demanderaient pas un travail constant et une surveillance incessante ; finalement, à mes espérances se mêlaient de brillantes visions avec lesquelles le soin des enfants et les devoirs d’une gouvernante n’avaient que peu ou rien à faire. Le lecteur voit donc que je n’avais aucun droit au titre de martyre prête à sacrifier mon repos et ma liberté pour le bien-être et le soutien de mes parents, quoique assurément le bien-être de mon père et l’existence future de ma mère eussent une large part dans mes calculs. Cinquante guinées ne me paraissaient pas une somme ordinaire. Il me faudrait, il est vrai, des vêtements appropriés à ma situation ; il me faudrait en outre subvenir à mon blanchissage et aux frais de mes deux voyages d’Horton-Lodge à la maison paternelle. Mais, avec une stricte économie, assurément vingt guinées ou peu de chose au delà suffiraient à ces dépenses, et il m’en resterait encore trente ou à peu près pour la caisse d’épargne. Quelle précieuse addition à notre avoir ! Oh ! il me faudrait faire tous mes efforts pour conserver cette place, quelle qu’elle fût, pour mon honneur auprès de mes amis d’abord, et pour les services réels que cette position me permettait de leur rendre.