Ainsi parlait Zarathoustra/Deuxième partie/Le devin

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Ainsi parlait Zarathoustra
Un livre pour tous et pour personne
Traduction par Henri Albert .
Société du Mercure de France (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9pp. 191-196).
LE DEVIN


« — et je vis une grande tristesse descendre sur les hommes. Les meilleurs se fatiguèrent de leurs œuvres.

Une doctrine fut mise en circulation et à côté d’elle une croyance : « Tout est vide, tout est pareil, tout est passé ! »

Et de toutes les collines résonnait la réponse : « Tout est vide, tout est pareil, tout est passé ! »

Il est vrai que nous avons moissonné : mais pourquoi nos fruits ont-ils pourri et bruni ? Qu’est-ce qui est tombé la nuit dernière de la mauvaise lune.

Tout travail a été vain, notre vin a tourné, il est devenu du poison, le mauvais œil a jauni nos champs et nos cœurs.

Nous avons tous desséché ; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s’en iront en poussière : — Oui, nous avons fatigué même le feu.

Toutes les fontaines se sont desséchées pour nous et la mer s’est retirée. Tout sol veut se fendre, mais les abîmes ne veulent pas nous engloutir !

« Hélas ! où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se noyer ? » ainsi résonne notre plainte — cette plainte qui passe sur les plats marécages.

En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, maintenant nous continuons à vivre éveillés — dans des caveaux funéraires ! »

Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction lui alla droit au cœur et elle le transforma. Il erra triste et fatigué ; et il devint semblable à ceux dont avait parlé le devin.

En vérité, dit-il à ses disciples, il s’en faut de peu que ce long crépuscule ne descende. Hélas ! comment ferai-je pour sauver ma lumière au delà de ce crépuscule !

Comment ferai-je pour qu’elle n’étouffe pas dans cette tristesse ? Il faut qu’elle soit la lumière des mondes lointains et qu’elle éclaire les nuits les plus lointaines !

Ainsi, préoccupé dans son cœur, Zarathoustra se mit à errer çà et là ; et pendant trois jours il ne prit ni nourriture ni boisson, il resta sans repos et perdit la parole. Enfin il lui arriva de tomber dans un profond sommeil. Mais ses disciples passaient de longues veilles, assis autour de lui, et ils attendaient avec inquiétude qu’il se réveillât pour se remettre à parler et pour guérir de sa tristesse.

Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu’il se réveilla ; cependant sa voix leur semblait venir du lointain :

Ecoutez donc le rêve que j’ai fait, mes amis, et aidez-moi à en deviner le sens !

Il est encore une énigme pour moi, ce rêve ; son sens est caché en lui et voilé ; il ne vole pas encore librement au-dessus de lui.

J’avais renoncé à toute espèce de vie ; tel fut mon rêve. J’étais devenu veilleur et gardien des tombes, là-bas sur la solitaire montagne du château de la Mort.

C’est là-haut que je gardais les cercueils de la Mort : les sombres voûtes s’emplissaient de ces trophées de victoire. À travers les cercueils de verre les existences vaincues me regardaient.

Je respirais l’odeur d’éternités en poussières : mon âme était là, lourde et poussiéreuse. Et qui donc eût été capable d’alléger son âme ?

La clarté de minuit était toujours autour de moi et, accroupie à ses côtés, la solitude ; et aussi un silence de mort, coupé de râles, le pire de mes amis.

Je portais des clefs avec moi, les plus rouillées de toutes les clefs ; et je savais ouvrir avec elles les portes les plus grinçantes.

Pareils à des cris rauques et méchants, les sons couraient au long des corridors, quand s’ouvraient les ailes de la porte : l’oiseau avait de mauvais cris, il ne voulait pas être réveillé.

Mais c’était plus épouvantable encore, et mon cœur se serrait davantage, lorsque tout se taisait et que revenait le silence et que seul j’étais assis dans ce silence perfide.

C’est ainsi que se passa le temps, lentement, s’il peut encore être question de temps : qu’en sais-je, moi ! Mais ce qui me réveilla finit par avoir lieu.

Trois fois des coups frappèrent à la porte, semblables au tonnerre, les voûtes retentirent et hurlèrent trois fois de suite : alors je m’approchai de la porte.

Alpa ! m’écriais-je, qui porte sa cendre vers la montagne ? Alpa ! Alpa ! qui porte sa cendre vers la montagne ?

Et je serrais la clef, et j’ébranlais la porte et je me perdais en efforts. Mais la porte ne s’ouvrait pas d’un doigt !

Alors l’ouragan écarta avec violence les ailes de la porte : avec des sifflements et des cris aigus qui coupaient l’air, il me jeta un cercueil noir :

Et, en sifflant et en hurlant, le cercueil se brisa et cracha mille éclats de rire.

Mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de fous et de papillons énormes ricanaient à ma face et me persiflaient.

Je m’en effrayais horriblement : je fus précipité à terre et je criais d’épouvante, comme jamais je n’avais crié.

Mais mon propre cri me réveilla : — et je revins à moi. —

Ainsi Zarathoustra raconta son rêve, puis il se tut : car il ne connaissait pas encore la signification de son rêve. Mais le disciple qu’il aimait le plus se leva vite, saisit la main de Zarathoustra et dit :

« C’est ta vie elle-même qui nous explique ton rêve, ô Zarathoustra !

N’est-tu pas toi-même le vent aux sifflements aigus qui arrache les portes du château de la Mort ?

N’es-tu pas toi-même le cercueil plein de méchancetés multicolores et plein des angéliques grimaces de la vie ?

En vérité, pareil à mille éclats de rire d’enfants, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs et de tous ces gardiens des tombes, et de tous ceux qui agitent leurs clefs avec un cliquetis sinistre.

Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire ; la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux.

Et quand même viendrait le long crépuscule et la fatigue mortelle, tu ne disparaîtrais pas de notre ciel, affirmateur de la vie !

Tu nous a fait voir de nouvelles étoiles et de nouvelles splendeurs nocturnes ; en vérité, tu as étendu sur nos têtes le rire lui-même, comme une tente multicolore.

Maintenant des rires d’enfants jailliront toujours des cercueils ; maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles, un vent puissant. Tu en es toi-même le témoin et le devin.

En vérité, tu les as rêvés eux-mêmes, tes ennemis : ce fut ton rêve le plus pénible !

Mais comme tu t’est réveillé d’eux et que tu es revenu à toi-même, ainsi ils doivent se réveiller d’eux-mêmes — et venir à toi ! » —

Ainsi parlait le disciple ; et tous les autres se pressaient autour de Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils voulaient le convaincre de quitter son lit et sa tristesse, pour revenir à eux. Cependant Zarathoustra était assis droit sur sa couche avec des yeux étranges. Pareil à quelqu’un qui revient d’une longue absence, il regarda ses disciples et interrogea leurs visages ; et il ne les reconnaissait pas encore. Mais lorsqu’ils le soulevèrent et qu’ils le placèrent sur ses jambes, son œil se transforma tout à coup ; il comprit tout ce qui était arrivé, et en se caressant la barbe, il dit d’une voix forte :

« Allons ! tout cela viendra en son temps ; mais veillez, mes disciples, à ce que nous fassions un bon repas, et bientôt ! — c’est ainsi que je pense expier mes mauvais rêves !

Pourtant le devin doit manger et boire à mes côtés : et, en vérité, je lui montrerai une mer où il pourra se noyer ! »

Ainsi parlait Zarathoustra. Mais alors il regarda longtemps en plein visage le disciple qui lui avait expliqué son rêve, et, ce faisant, il secoua la tête.—