Albert (trad. Bienstock)/Chapitre2

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 99-104).
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II

Cependant, Albert, sans faire attention à personne, marchait lentement le long du piano et accordait le violon serré contre son épaule. Ses lèvres se plissaient avec une expression indifférente, on ne voyait pas ses yeux ; mais son dos osseux et étroit, son cou long et blanc, ses jambes arquées, sa tête noire chevelue avaient un aspect étrange, mais on ne sait pourquoi, pas du tout ridicule. Après avoir accordé le violon, il prit bravement l’accord et, soulevant la tête, s’adressa au pianiste qui se préparait à l’accompagner.

Mélancolie. G. Dur, — lui fit-il avec un geste impérieux.

Puis, comme pour demander pardon de ce geste, il sourit doucement et avec ce sourire, promena un regard circulaire sur le public.

Relevant ses cheveux de la main qui tenait l’archet, Albert s’arrêta devant le coin du piano et d’un mouvement lent fit glisser l’archet sur les cordes. Un son pur, délicat emplit la chambre ; le silence était absolu.

Les sons de ce motif coulaient librement, élégamment ; dès le premier, comme une lumière claire, inattendue, tranquille, éclaira tout à coup le monde intérieur de chacun de ceux qui écoutaient. Pas une seule note fausse ou exagérée ne trompait l’attention des auditeurs. Les sons étaient purs, harmonieux et graves. Tous les assistants, en silence, avec un tremblement d’espoir, suivaient leur développement. De cet état d’ennui des distractions bruyantes, et du sommeil de l’âme, soudain, ces hommes se trouvaient transportés, sans s’en apercevoir, dans un autre monde qu’ils avaient tout à fait oublié. Dans leur âme, tantôt naissait le sentiment de la contemplation douce du passé, tantôt le souvenir passionné de quelque chose d’heureux, tantôt le besoin illimité de puissance et de splendeur, tantôt le sentiment de la soumission, de l’amour non satisfait, et de la tristesse.

Les sons, ou tendres et plaintifs, ou rapides et désespérés, en se mêlant librement, coulaient et coulaient l’un après l’autre, si gracieux, si forts et si captivants qu’on n’entendait plus des sons, mais qu’en l’âme de chacun débordait un torrent de poésie, de beauté ressentie depuis longtemps mais exprimée pour la première fois. À chaque note, Albert grandissait de plus en plus. Il était loin d’être laid ou grotesque. Le violon serré sous le menton, en écoutant les sons avec une expression d’attention passionnée, tantôt il agitait nerveusement ses jambes, tantôt il se redressait de toute sa taille, tantôt, d’attention, il pliait le dos. Son bras gauche plié semblait momifié dans sa position et seuls ses doigts osseux remuaient nerveusement ; son bras droit se mouvait lentement, d’une façon presque insensible, élégante. Son visage portait une félicité parfaite, enthousiaste. Ses yeux brillaient d’une flamme claire et sèche, ses narines frémissaient, ses lèvres rouges s’entr’ouvraient de plaisir.

Parfois la tête s’inclinait davantage sur le violon, les yeux se fermaient et le visage, mi-caché par la chevelure, s’éclairait d’un sourire de bonheur. Parfois il se redressait rapidement, avançait la jambe, et son front pur et le regard brillant qu’il jetait autour de la salle étaient empreints de fierté, de noblesse, de la conscience de son pouvoir.

Une fois le pianiste se trompa et prit faussement un accord ; une souffrance physique s’exprima dans toute la personne et dans le visage du musicien. Il s’arrêta pour une seconde et frappant du pied avec une expression de colère enfantine, il cria : « molt ce molt ». Le pianiste reprit la mesure ; Albert ferma les yeux, sourit, et de nouveau, oubliant visiblement et soi-même et les autres, avec béatitude il s’adonna à son jeu.

Tous ceux qui étaient dans la salle pendant qu’Albert jouait, observaient un silence religieux et semblaient ne vivre et ne respirer que par ces sons. L’officier rieur était assis, immobile, sur une chaise, près de la fenêtre, et fixait sur le parquet un regard sans vie, et parfois soupirait profondément. Les jeunes filles, tout à fait silencieuses, étaient assises le long des murs et seulement de temps en temps, avec de l’approbation qui arrivait jusqu’à l’étonnement, se regardaient entre elles. Le visage large, souriant de la maîtresse du logis s’épanouissait de plaisir. Le pianiste, les yeux rivés sur le visage d’Albert, tâchait de le suivre, et sa peur grande de se tromper se lisait dans toute sa personne tendue. Un des hôtes qui avait bu plus que les autres était couché sur le divan et tâchait de ne pas se mouvoir pour ne pas trahir son émotion. Delessov éprouvait une sensation inaccoutumée. Un cercle froid quelconque, tantôt se resserrant, tantôt s’élargissant, entourait sa tête ; les racines des cheveux lui devenaient sensibles ; un froid glacé parcourait son dos et gagnait de plus en plus sa gorge ; de fines aiguilles lui piquaient le nez et le palais, et des larmes, à son insu, mouillaient ses joues. Il se secouait, essayait, sans être aperçu, de les refouler, les essuyait mais de nouvelles larmes se montraient et coulaient sur son visage. Par une étrange coïncidence des impressions, les premiers sons du violon d’Albert transportèrent Delessov à sa prime jeunesse.

Lui, pas jeune, fatigué de la vie, tout à coup se sentait un garçon de dix-sept ans, joli, content de soi, bébête, inconscient et heureux. Il se rappelait son premier amour pour sa cousine en robe rose, le premier aveu dans l’allée de tilleuls, l’ardeur et le charme incomparable d’un baiser furtif ; il se rappelait la magie et les mystères incompris de la nature qui l’entourait alors. Dans son imagination qui revenait en arrière, au milieu d’un brouillard d’espoirs infinis, de désirs vagues, de la foi inébranlable en la possibilité d’un bonheur impossible, elle brillait.

Tous les moments inappréciés de cette époque, l’un après l’autre, s’évoquaient devant lui, mais non comme le moment insipide du présent qui fuit, mais comme des images qui s’arrêtent, grandissent, reproduisant le passé. Avec bonheur il les contemplait et pleurait, il pleurait non pas à cause du temps passé, qu’il eût pu mieux employer (si on lui rendait ce temps, il ne s’engagerait pas à le mieux employer), mais parce que ce temps passé ne reviendrait jamais. Les souvenirs naissaient d’eux-mêmes et le violon d’Albert disait toujours la même chose. Il disait : « Pour toi est passé pour toujours le temps de la force, de l’amour et du bonheur ; il est passé à jamais. Pleure ce passé, pleure-le de toutes tes larmes ; meurs dans tes larmes sur ce passé. C’est le plus grand bonheur qui te reste »

À la fin de la dernière variation, le visage d’Albert devint rouge, ses yeux brillèrent sans s’éteindre, de grosses gouttes de sueur coulèrent sur ses joues. Les veines de son front se gonflèrent, tout son corps s’agita de plus en plus, ses lèvres pâles ne se refermèrent déjà plus et toute sa personne exprima l’avidité enthousiaste de la jouissance.

Avec un mouvement désespéré de tout le corps, en secouant ses cheveux, il baissa le violon, et avec un sourire de majesté fière et de bonheur, il regarda les assistants. Ensuite son dos se voûta, sa tête retomba, ses lèvres se plissèrent, ses yeux s’éteignirent et, honteux de soi-même, en regardant autour timidement, et s’empêtrant, il passa dans l’autre salle.