Albert (trad. Bienstock)/Chapitre7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 135-144).


VII

En effet, dehors il faisait froid, mais Albert ne le sentait pas tellement il était échauffé par le vin bu et par la discussion.

Une fois dans la rue, il se retourna et, joyeux, se frotta les mains. La rue était déserte, mais les feux rouges des longues files de réverbères brillaient encore, le ciel était étoilé. — Quoi ! — dit-il en s’adressant à la fenêtre éclairée de l’appartement de Delessov et mettant les mains sous le pardessus, dans les poches de son pantalon. Le corps penché en avant, Albert, à pas lourds et indécis, allait à droite dans la rue.

Il sentait dans les jambes et dans l’estomac une lourdeur extraordinaire. Un bruit quelconque emplissait sa tête, une force invisible le jetait d’un côté à l’autre, mais il avançait toujours dans la direction de l’appartement d’Anna Ivanovna.

Dans sa tête passaient des idées étranges, sans lien.

Tantôt il se rappelait sa dernière discussion avec Zakhar ; tantôt, il ne savait pourquoi, sa mère et sa première arrivée en Russie, sur le bateau ; tantôt une nuit heureuse, en compagnie de son ami dans la boutique devant laquelle ils passaient. Tantôt, dans son imagination, commençaient à chanter les motifs qu’il connaissait et il se rappelait l’objet de sa passion et la nuit terrible au théâtre.

Mais malgré leur incohérence, tous ces souvenirs se présentaient à son imagination avec une telle clarté qu’en fermant les yeux il ne savait plus ce qui était la réalité : ce qu’il faisait ou ce qu’il pensait. Il ne se rappelait pas et ne sentait pas comment, ses jambes s’avancaient, comment, en chancelant il se heurtait contre le mur. Il regardait autour de lui et passait d’une rue à l’autre.

Il se rappelait et sentait seulement que des choses étranges, embrouillées se succédaient et se présentaient à lui.

En passant près de la petite Morskaïa, Albert buta et tomba. Eveillé pour un moment, il vit devant lui un bâtiment magnifique et alla plus loin.

Au ciel on ne voyait ni étoiles, ni éclairs, ni lumière, il n’y avait pas non plus de réverbères, mais tous les objets se dessinaient clairement. Dans les fenêtres du bâtiment qui se dressait au bout de la rue, brillaient des feux, mais ces feux se balançaient comme un reflet. Le bâtiment se rapprochait de plus en plus d’Albert, et se dessinait de plus en plus net, mais les feux disparurent dès qu’Albert pénétra sous les larges portes. L’intérieur était sombre, des pas isolés éclataient sonores sous la voûte et, à son approche, des ombres s’enfuyaient en glissant. « Pourquoi suis-je venu ici ? » — pensa Albert. — Mais une force invincible le poussait en avant au fond d’une immense salle… Là-bas, il y avait une estrade et, autour, des gens se tenaient silencieux. « Qui parlera ? » demanda Albert. Personne ne répondit, mais on lui désigna l’estrade. Sur l’estrade, déjà, était debout un homme grand et maigre, aux cheveux hérissés et en robe de chambre bariolée. Albert reconnut aussitôt son ami Pétrov. « Comme c’est étrange qu’il soit ici ! » pensa Albert. « Non, frères ! — disait Pétrov en désignant quelqu’un, — vous n’avez pas compris un homme qui vivait parmi vous ; vous ne l’avez pas compris ! Ce n’est pas un artiste à vendre, un exécuteur mécanique, pas un fou, un homme perdu ; c’est un génie, un grand génie musical égaré parmi nous, inaperçu et inapprécié. »

Albert comprit aussitôt de qui parlait son ami, mais, pour ne pas le gêner, par modestie, il baissa la tête.

— « À cause de ce feu sacré que nous servons tous, il a tout brûlé comme une paille — continuait la voix. — Mais il a accompli tout ce que Dieu avait mis en lui, et pour cela il doit être appelé un grand homme. Vous pouviez le mépriser, le faire souffrir, l’humilier, — continuait la voix en s’élevant de plus en plus, — mais il était, il est et sera infiniment supérieur à vous tous. Il est heureux, il est bon. Il nous accuse, ou, ce qui est la même chose, nous méprise tous également, mais il se voue seulement à ce qui lui vient d’en haut. Il aime une seule chose, le beau, le seul bien indiscutable au monde. Oui, voilà qui il est ! — Tombez tous devant lui ! À genoux, » criait-il à haute voix.

Mais à l’autre bout de la salle, une autre voix se mit à parler doucement : « Je ne veux pas tomber à genoux devant lui, — disait la voix qu’Albert reconnut pour celle de Delessov. — Par quoi est-il grand ? Et pourquoi nous incliner devant lui ? S’est-il conduit avec droiture et loyauté ? A-t-il été utile à la société ? Ne savons-nous pas qu’il empruntait de l’argent et ne le rendait pas, qu’il a pris le violon d’un artiste de ses amis et l’a engagé ? »

« Mon Dieu, d’où sait-il tout cela » — pensait Albert en baissant la tête encore plus bas.

— « Ne savons-nous pas comment, pour de l’argent, il flattait des hommes de rien ! — continuait Delessov. — Ne savons-nous pas comment on l’a chassé du théâtre ? Comment Anna Ivanovna voulait l’envoyer à la police ? »

— « Mon Dieu, tout cela est vrai, mais défends-moi, toi seul sais pourquoi j’ai fait cela — prononçait Albert. »

— « Cessez, ayez honte — reprit de nouveau la voix de Pétrov. — Quel droit avez-vous de l’accuser ? Avez-vous vécu sa vie ? Avez-vous éprouvé son enchantement ? »

— « C’est vrai, c’est vrai — chuchotait Albert. »

« L’art est la plus grande manifestation de la puissance humaine, il est le privilège de rares élus qu’il élève à une hauteur où la tête tourne et où il est difficile de se tenir indemne. Dans l’art comme dans toute lutte, il y a des héros qui se donnent tout entiers à son service et se perdent sans atteindre le but. »

Pétrov se tut et Albert, soulevant la tête, cria à haute voix : « C’est vrai ! c’est vrai ! » mais sa voix s’éteignit sans un son.

« Cela ne vous concerne pas, — lui dit sévèrement le peintre Pétrov. — Oui, humiliez-le, méprisez-le — mais de nous tous c’est le meilleur et le plus heureux ! »

Albert qui, avec le bonheur dans l’âme, écoutait ces paroles, ne pouvait se retenir de s’approcher de son ami et voulait l’embrasser.

— « Va-t’en, je ne te connais pas, — répondit Pétrov — passe ton chemin, autrement tu n’arriveras pas… »

— Voilà comme il est arrangé ! Il n’arrivera pas ! — criait le gardien au tournant de la rue.

Albert s’arrêta, rassembla toutes ses forces et, en tâchant de ne pas tituber, tourna la ruelle. Jusqu’au logis d’Anna Ivanovna il n’y avait plus que quelques pas. La lumière de son antichambre tombait sur la neige de la cour et, près de la porte cochère, stationnaient des traîneaux et des voitures.

En appuyant sur la rampe sa main glacée il gravit l’escalier et sonna. Le visage endormi de la servante se montra dans le judas de la porte et méchamment regarda Albert. « On n’entre pas, » cria-t-elle. « On a ordonné de ne pas vous laisser entrer ! » Et elle referma le judas. Les sons de la musique et des voix de femmes arrivaient jusqu’à l’escalier. Albert s’assit sur le sol, la tête appuyée contre le mur, et ferma les yeux.

Aussitôt une foule de visions étranges, sans lien, l’assaillirent et avec une nouvelle force l’emportèrent dans le domaine beau et libre du rêve. « Oui, il est le meilleur et le plus heureux, » se répétait-il involontairement en imagination. À travers la porte arrivaient les sons de la polka. Ces sons disaient aussi qu’il était le meilleur et le plus heureux. De l’église la plus proche s’entendait le carillon, et il disait : « Oui, il est le meilleur et le plus heureux. » « Mais j’irai de nouveau dans la salle, — pensait Albert, — Pétrov doit encore me dire autre chose. » Dans la salle il n’y avait plus personne et au lieu du peintre Pétrov, Albert lui-même était debout sur l’estrade et jouait sur le violon tout ce qu’auparavant disait la voix.

Mais le violon était étrangement fait, il était en verre. Il fallait le tenir à deux mains et le serrer contre sa poitrine pour qu’il rende des sons. Les sons étaient doux et agréables, tels qu’Albert n’en avait jamais entendus. Plus il serrait le violon sur sa poitrine, plus les sons étaient charmeurs, doux, et hauts, plus ils étaient rapides et plus les murs de la salle s’éclairaient d’une lumière transparente. Mais il fallait jouer prudemment pour ne pas briser le violon. Albert jouait sur cet instrument de verre avec prudence et maîtrise. Il jouait des morceaux qu’il sentait mais que personne jamais n’entendrait. Il commençait à être fatigué, quand il fut distrait par un son lointain et sourd. C’était le son d’une cloche. Mais ce son prononçait ces mots : « Oui, — disait la cloche dans un tintement aigu et lointain, — il vous semble misérable, vous le méprisez, mais il est le meilleur et le plus heureux ! Personne jamais ne jouera de cet instrument ! »

Ces paroles qu’il connaissait lui semblaient soudain si intelligibles, si neuves, et si justes, qu’Albert cessa de jouer, et, en s’efforçant de ne pas remuer, souleva les mains et les yeux vers le ciel. Il se sentait beau et heureux. Il n’y avait personne dans la salle mais cependant Albert bombait sa poitrine, dressait fièrement la tête, et restait sur l’estrade afin que tous pussent le voir. Tout à coup une main le toucha légèrement à l’épaule. Il se retourna et dans la demi-lumière, il aperçut une femme.

Elle le regardait tristement et hochait la tête. Il comprit aussitôt que ce qu’il faisait était mal et il eut honte.

— « Où donc ? » — lui demanda-t-il. Elle le regarda encore un peu, fixement, avec tristesse, et hocha la tête.

C’était bien celle qu’il aimait, son costume était le même, des perles entouraient son cou blanc, ses beaux bras étaient nus jusqu’au coude. Elle le prit par la main et le mena en dehors de la salle.

— « La sortie est de l’autre côté, » — dit Albert ; mais, sans répondre, elle sourit et l’emmena hors de la salle. Sur le seuil Albert aperçut la lune et l’eau. Mais l’eau n’était pas en bas, comme ordinairement, comme à l’ordinaire la lune n’était pas au ciel, en haut, mais la lune et l’eau étaient ensemble et partout, en haut et en bas, et tout autour. Albert se jeta avec elle dans la lune et dans l’eau et il comprit que maintenant il pouvait embrasser celle qu’il aimait le plus au monde. Il l’embrassait et ressentait un bonheur infini.

— « N’est-ce pas un rêve ? » — se demanda-t-il. Mais non, c’était la réalité, c’était plus que la réalité : c’était la réalité et le souvenir. Il sentait que le bonheur inexprimable dont il jouissait en ce moment passait et ne se retrouverait jamais.

— « Sur quoi donc est-ce que je pleure ? » — lui demanda-t-il. Elle, silencieuse, le regardait tristement. Albert comprenait ce qu’elle voulait dire.

— « Mais comment, puisque je suis vivant ? » — prononça-t-il. Elle, sans répondre, immobile, regardait en avant.

— « C’est terrible ! Comment lui expliquer que je suis vivant ? — pensait-il avec horreur. — Mon Dieu, mais je suis vivant, comprenez donc ! » — murmurait-il.

— « C’est le meilleur et le plus heureux ! » — disait la voix.

Mais quelque chose pesait de plus en plus sur Albert. Était-ce la lune et l’eau, ses baisers ou ses larmes ? il ne le savait pas, mais il sentait qu’il n’exprimait pas tout ce qu’il fallait et que bientôt tout serait fini.

Deux hôtes qui sortaient de chez Anna Ivanovna se heurtèrent contre Albert allongé sur le seuil. L’un d’eux rentra pour appeler la maîtresse du logis.

— Mais c’est inhumain ! — dit-il. — Vous pouviez laisser geler cet homme toute la nuit.

— Ah ! c’est Albert ! J’en ai jusque-là ! — répondit-elle. — Annouchka, mettez-le quelque part dans la chambre, — dit-elle à la servante.

— Mais je suis vivant, pourquoi m’ensevelissez-vous ? — murmurait Albert, pendant qu’on l’emportait sans connaissance dans l’appartement.