Du Journal du Prince Nekhludov

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 5p. 147-188).

DU JOURNAL


DU PRINCE D. NEKHLUDOV




LUCERNE (1857)

8 juillet.

Arrivé à Lucerne hier soir, 8 juillet, je me suis arrêté au meilleur hôtel, à Schweizerhof.

« Lucerne est une vieille ville cantonale située au bord du lac des Quatre-Cantons », dit Murray. « C’est un des sites des plus romantiques de la Suisse. Trois routes principales s’y croisent, et à la distance d’une heure de bateau se trouve le mont Righi, d’où la vue est des plus merveilleuses au monde. »

Est-ce vrai ou non ? mais comme les autres guides disent la même chose, il y a à Lucerne une foule de voyageurs de toutes nationalités et surtout des Anglais.

Le superbe bâtiment de cinq étages de Schweizerhof a été construit récemment sur le quai, au bord du lac même, à l’endroit où jadis était un pont de bois couvert, anguleux, avec une chapelle au coin et des images du Christ sur les rampes. Maintenant, grâce à l’affluence énorme des Anglais, à leurs besoins, à leurs goûts, à leur argent, le vieux pont est détruit et à sa place on a construit un quai à socle, droit comme une barre ; sur le quai on a élevé une maison de cinq étages, quadrangulaire, et devant la maison on a planté deux rangées de tilleuls entourés de supports, et entre les tilleuls, comme il est d’usage, on a placé des bancs verts. C’est la promenade. Ici vont et viennent des Anglaises en chapeau de paille suisse, des Anglais en habits solides et commodes, et ils se réjouissent de leur œuvre. Peut-être ces quais, ces maisons, ces tilleuls, ces Anglais sont-ils bien quelque part, mais seulement pas ici, pas dans cette nature, étrange, majestueuse et en même temps inexplicablement harmonieuse et douce.

Quand, monté dans ma chambre, j’ouvris la fenêtre donnant sur le lac, la beauté de cette eau, de ces montagnes, de ce ciel, m’éblouit littéralement et me fit tressaillir. Je sentis une inquiétude intérieure et le besoin d’exprimer d’une façon quelconque le superflu de ce qui emplissait mon âme. Je voulais en ce moment embrasser quelqu’un, enlacer fortement, chatouiller, pincer, en général faire quelque chose d’extraordinaire avec ce quelqu’un ou avec moi-même. Il était sept heures du soir. Toute la journée il avait plu, et maintenant il commençait à faire beau. Le lac, bleu comme du soufre enflammé, avec les pointes des canots et leurs sillages se perdant, immobile, poli, convexe, s’étendait devant les fenêtres, s’élargissait entre les rives vertes, plus en avant se resserrait entre deux énormes montagnes et, en prenant une teinte sombre, se heurtait et disparaissait dans les montagnes, les nuages et les glaciers, entassés les uns sur les autres. Au premier plan les rives mouillées vert-clair se confondent avec les roseaux, les prairies, les jardins et les villas. Au fond, les lointaines montagnes violacées, entassées, avec de bizarres sommets de rochers et de neige blanc-mat, le tout couvert de l’azur tendre, transparent de l’air et éclairé des rayons chauds du soleil couchant qui se frayent un chemin à travers le ciel déchiré. Ni sur le lac, ni sur les montagnes, ni sur le ciel, pas une seule ligne droite, une seule teinte uniforme, pas un seul moment égal, partout le mouvement, l’asymétrie, la bizarrerie, le mélange infini, le caprice des ombres et des lignes et partout le calme, la douceur, l’unité et le besoin du beau. Et ici, parmi la beauté indéfinie, confuse, libre, devant ma fenêtre même, nettement, artificiellement, se trouve la barre blanche du quai, les tilleuls avec les supports, les bancs verts, œuvres humaines, pauvres, banales, qui ne sont pas, comme les villas lointaines et les ruines, noyées dans l’harmonie générale de la beauté, mais au contraire la troublent grossièrement ! Sans cesse, malgré moi, mon regard se heurtait à cette horrible ligne droite du quai et, en pensée, je voulais la repousser, comme une tache noire sur le nez, sous l’œil. Mais le quai, avec les Anglais qui se promenaient, restait sur place, et involontairement j’essayais de trouver un point de vue d’où je ne les verrais pas. J’y avais réussi et avant le dîner, seul, je jouissais de ce sentiment incomplet, mais d’autant plus captivant, qu’on éprouve à la contemplation isolée de la beauté de la nature.

À sept heures et demie on m’appela pour dîner. Dans la grande salle du rez-de-chaussée splendidement installée, deux longues tables, pour au moins cent personnes, étaient dressées. Pendant trois minutes, il se fit un mouvement silencieux pour l’installation des hôtes : le frou-frou des robes des dames, les pas légers, les pourparlers discrets avec les plus beaux et les plus élégants maîtres-d’hôtel. Et tous les couverts étaient pris par des hommes et des femmes fort bien habillés, même richement, et en général avec un soin extraordinaire. Comme en Suisse la plupart des hôtes étaient des Anglais, la table d’hôte avait ce caractère particulier, de convention sévère admise par l’usage, de réserve basée non sur l’orgueil mais sur l’absence du besoin de rapprochement, et d’aisance isolée dans la satisfaction commode et agréable de ses besoins. De tous côtés brillaient les dentelles et les cols les plus immaculés, les dents les plus éblouissantes, vraies et fausses, les visages et les mains les plus blancs. Mais ces visages, parmi lesquels il y en avait de très jolis, n’exprimaient que la conscience du bien-être égoïste et l’absence absolue d’attention pour tous les autres, pour tout ce qui ne se rapportait pas directement à leur propre personne, et les mains les plus blanches, ornées de bagues, entourées de manchettes, ne se remuaient que pour rajuster le col, couper la viande, verser du vin : aucune émotion de l’âme ne se reflétait dans leurs mouvements. Les membres d’une famille échangeaient de temps en temps, à mi-voix, quelques mots sur le goût agréable de tel ou tel mets ou du vin et sur la belle vue du mont Righi. Les voyageurs et les voyageuses isolés étaient assis côte à côte, silencieux et même ne se regardaient pas l’un l’autre. Rarement deux d’entre ces cent personnes causaient entre elles, mais c’était sur le temps et sur l’ascension du Righi. Les couteaux et les fourchettes frappent à peine les assiettes, on prend peu de chaque mets ; on mange les petits pois et les légumes absolument avec la fourchette. Le maître-d’hôtel, gagné malgré lui par le silence général, demande en chuchotant : « Quel vin désirez-vous ? » De tels, repas me sont toujours gênants, désagréables, et à la fin, tristes. Il me semble toujours que je suis un coupable, que je suis puni, comme dans mon enfance, quand pour une polissonnerie, on me mettait sur une chaise en me disant ironiquement : « Repose-toi, mon cher ! » alors que dans mes veines battait le sang jeune et que j’entendais, de l’autre chambre, les cris joyeux de mes frères. Autrefois je m’efforcais, mais en vain, de me révolter contre le sentiment d’oppression que j’éprouvais à un pareil dîner.

Tous ces visages morts exercent sur moi une influence fatale et moi-même je deviens «mort » : je ne veux rien, je ne pense à rien, même je ne n’observe pas. Tout d’abord j’ai essayé de causer avec les voisins, mais outre les phrases évidemment répétées pour la cent millième fois, au même endroit et par les mêmes personnes, je ne recevais d’autres réponses. Et toutes ces personnes ne sont ni sottes, ni indifférentes et probablement que chez beaucoup de ces gens figés se passe la même vie intérieure qu’en moi et, chez plusieurs, beaucoup plus compliquée et plus intéressante. Alors, pourquoi donc se privent-ils d’un des meilleurs plaisirs de ce monde, du plaisir de jouir l’un de l’autre, — de la jouissance de l’homme ?


C’était autre chose dans notre pension, à Paris, où nous étions une vingtaine de personnes de nationalités, de professions et de caractères des plus divers ; grâce à la spontanéité française, nous allions à table d’hôte comme à un amusement.

Là, tout de suite, d’un bout de la table à l’autre, la conversation, émaillée de plaisanteries et de calembours, bien que parfois en une langue très mauvaise, devenait générale. Là-bas, chacun, sans souci de ce qui en sortirait, disait ce qui lui venait en tête. Là-bas nous avions notre philosophe, notre raisonneur, notre bel esprit, notre plastron. Tout était général. Là-bas, aussitôt après le diner, nous repoussions la table et nous nous mettions à danser la polka jusqu’au soir sur le tapis poussiéreux. Là-bas, nous étions bien un peu coquets sans trop d’esprit, ni trop d’honnêteté, mais nous étions des hommes.

Et la comtesse espagnole, avec ses aventures romanesques ; et l’abbé italien qui déclamait après le dîner la Divine Comédie ; et le docteur américain qui avait son entrée aux Tuileries ; et le jeune dramaturge aux cheveux longs, et le pianiste, qui de ses propres paroles, avait composé la meilleure polka existante ; et la malheureuse belle veuve avec trois bagues à chaque doigt : tous, bien que superficiellement, mais humainement, amicalement, nous avions les uns envers les autres, et emportions les uns des autres, pour certains, des souvenirs fuyants, pour d’autres, un souvenir sincère, cordial.

Et devant cette table d’hôte anglaise, en regardant toutes ces dentelles, ces rubans, ces bagues, ces cheveux pommadés, ces habits de soie, j’ai souvent pensé combien de femmes seraient heureuses et feraient d’heureux, vêtues de ces atours.

Il est étrange de penser combien ici d’amis et d’amants, les plus heureux amis et les plus heureux amants, sont peut-être côte à côte sans le savoir. Et Dieu sait pourquoi ils ne le sauront jamais et ne se donneront jamais l’un à l’autre ce bonheur qu’ils pourraient se donner facilement et qu’ils désirent tant.

J’étais triste comme toujours après un repas pareil et, sans prendre de dessert, je partis l’humeur sombre, me promener dans la ville. Les rues étroites, sales, sans éclairage, les boutiques qu’on fermait, la rencontre d’ouvriers ivres et de femmes allant chercher de l’eau où de femmes en chapeaux qui, en regardant autour d’elles, le long des murs, se cachaient dans les ruelles, non seulement ne dissipaient pas mais aggravaient ma sombre disposition d’esprit. Dans les rues il faisait tout à fait nuit, quand, sans regarder autour de moi, sans rien penser, je pris la direction de l’hôtel, espérant, par le sommeil, me débarrasser de ma morne disposition d’esprit. Un froid terrible me gagnait l’âme. Je me sentais isolé et triste, sans aucune cause précise, comme il arrive parfois quand on se trouve en un nouvel endroit.

Je marchais sur le quai, dans la direction de Schweizerhof, je ne regardais que devant mes pieds, quand, soudain, les sons d’une musique étrange, mais extrêmement agréable et douce me frappèrent. Momentanément ils agirent sur moi avec force. Une lumière claire, gaie, semblait pénétrer en mon âme. Mon attention endormie se fixait de nouveau sur tous les objets qui m’entouraient. La beauté de la nuit et du lac, à quoi j’étais indifférent, me frappait tout à coup comme une chose nouvelle, agréable. Sans le vouloir je remarquai en un clin d’œil et le ciel sombre, avec des masses grises sur le bleu foncé éclairées par la lune montante, et le lac uni, vert foncé avec de petits feux s’y reflétant, et, dans le lointain, les montagnes noires et les coassements des grenouilles de Frechenbourg, et sur l’autre rive, le sifflement des cailles, frais comme la rosée. Et droit devant moi, de cet endroit d’où s’entendaient les sons qui attiraient principalement mon attention, j’aperçus, dans les demi-ténèbres, au milieu de la rue, une foule de gens qui se pressaient en demi-cercle et, devant la foule, à une certaine distance, un petit bonhomme en habit noir. Derrière la foule et derrière le petit homme, quelques tilleuls noirs du jardin se détachaient élégamment sur le ciel sombre, bleu-gris et se dressaient, majestueux, des deux côtés de la cathédrale aux flèches sévères.

Je m’approchai. Les sons devenaient plus clairs, je distinguais clairement les accords graves, lointains… tremblant doucement dans l’air du soir, de la guitare et de quelques voix qui, en s’interrompant l’une l’autre, ne chantaient pas des motifs, mais à certains moments, soulignaient les passages les plus marquants.

Le thème était quelque chose comme une mazurka charmante et gracieuse. Les voix semblaient tantôt proches, tantôt lointaines ; tantôt on entendait un ténor, tantôt une basse, tantôt une voix de gorge avec des roulades tyroliennes. Ce n’était pas une chanson, mais une esquisse légère, artistique de la chanson. Je ne pouvais comprendre ce que c’était, mais c’était beau. Les accords passionnés, doux de la guitare, cette mélodie délicieuse, légère et cette petite figure isolée d’un petit homme noir parmi les décors fantastiques du lac sombre, de la lune voilée, des deux énormes flèches des tours qui se haussaient, silencieuses, et des cythises noirs du jardin, tout était étrange mais indiciblement beau ou me semblait tel.

Toutes les impressions confuses de la vie, tout à coup, prirent pour moi un sens et un charme particuliers. Dans mon âme, une fleur fraîche, parfumée, parut s’épanouir. Au lieu de la fatigue, de la distraction, de l’indifférence pour tout au monde que j’éprouvais un moment avant, je sentais tout à coup le besoin de l’amour, le plaisir de l’espoir, la joie irraisonnée de vivre. « Que vouloir, que désirer ? me dis-je involontairement. Voilà, la beauté et la poésie t’environnent de toutes parts. Respire-les à pleine poitrine, jouis-en autant que tu le pourras. Que te faut-il encore ? Tout est à toi ; tout est bien… »

Je m’approchai davantage. Le petit homme, était un chemineau tyrolien. Il était devant l’hôtel ; une jambe en avant, la tête redressée et, en s’accompagnant de la guitare, il chantait sur divers tons sa gracieuse chanson. J’éprouvai aussitôt de la tendresse pour cet homme et de la reconnaissance pour la transformation qu’il avait provoquée en moi. Le chanteur, autant que je pouvais en juger, était vêtu d’un vieil habit noir. Ses cheveux étaient noirs, courts, sa tête était couverte du chapeau le plus ordinaire, simple, usé. Son costume n’avait rien d’artistique, mais sa pose assurée, joyeuse, enfantine, les mouvements de sa petite taille, formaient un spectacle touchant en même temps qu’amusant. Sur le perron, aux fenêtres et sur le balcon de l’hôtel brillamment éclairé, se tenaient des dames éblouissantes en leurs costumes et leurs jupes amples, les messieurs avec les cols les plus blancs, le portier et les valets en costumes galonnés d’or. Dans la rue, dans le demi-cercle de la foule et plus loin sur le boulevard, parmi les tilleuls s’étaient attroupés le maître d’hôtel élégamment habillé, le cuisinier en bonnet et tablier des plus blancs ; des jeunes filles enlacées se promenaient. Tous semblaient éprouver le même sentiment que moi. Tous se tenaient silencieux autour du chanteur et l’écoutaient attentivement. Tout était silencieux, seulement dans les intervalles de la chanson, quelque part, loin, sur l’eau on entendait les sons réguliers des marteaux, et de Frechenbourg, comme une trille, la voix des grenouilles, interrompue par le sifflement plaintif et monotone des cailles.

Le petit homme, dans l’obscurité de la rue, chantait, comme un rossignol, un couplet après l’autre, une chanson après l’autre. Bien que, maintenant tout à fait proche, son chant continuait à me faire un grand plaisir. Sa petite voix était excessivement agréable et la douceur, le goût, le sentiment de la mesure avec lesquels il dirigeait cette voix, étaient extraordinaires et décelaient en lui un grand talent naturel. Il modifiait à chaque couplet le refrain de ses chansons et l’on voyait que tous ces changements gracieux lui venaient sans effort, spontanément.


Dans la foule et en haut, à Schweizerhof, en bas sur les boulevards, éclatait souvent un murmure approbateur ; il régnait un silence respectueux. Le nombre des messieurs et des dames bien habillés, accoudés d’une façon pittoresque dans la lumière des feux de l’hôtel, augmentait aux balcons et aux fenêtres. Les promeneurs s’arrêtaient et dans l’obscurité, sur le quai, partout autour des tilleuls, des femmes se tenaient par petits groupes. Près de moi, un peu à l’écart de toute la foule, le valet et le cuisinier aristocratiques étaient debout et fumaient un cigare.

Le cuisinier sentait fortement le charme de la musique et, à chaque note de tête, enthousiasmé, il se penchait vers le valet et le poussait du coude avec un air de dire : comme il chante, hein ? Aux poussées du cuisinier, le valet, avec un large sourire, qui me fit comprendre tout le plaisir qu’il éprouvait, répondait par un haussement d’épaules, signifiant qu’il était très peu facile à étonner et qu’il avait entendu beaucoup mieux que ça.

Dans les intervalles de la chanson, quand le chanteur toussota, je demandai au valet qui était ce chanteur et s’il venait souvent ici.

— Il vient deux fois l’été, — répondit le valet. Il est de l’Argovie. Comme ça, il mendie.

— Y a-t-il beaucoup de chanteurs pareils, qui se promènent ? — demandai-je.

— Oh ! oui, — répondit le valet, ne comprenant pas du premier coup ce que je lui demandais. Mais quand il eut compris ma question, il ajouta : — Oh non ! Ici je n’ai vu que lui seul. Il n’y en a pas d’autres.

À ce moment le petit bonhomme achevait sa première chanson. Il renversa vivement sa guitare, prononça quelque chose en son patois allemand, que je ne pouvais comprendre, et qui suscita le rire de la foule qui l’entourait.

— Que dit-il ? — demandai-je.

— Il dit que sa gorge est sèche et qu’il boirait du vin avec plaisir, — me traduisit le valet qui était près de moi.

— Ah, il aime sans doute à boire ?

— Bah ! tous ces gens sont comme ça, — répondit le valet en souriant et faisant un geste de la main dans la direction du chanteur.

Celui-ci ôtait son chapeau et faisait la quête ; avec sa guitare il s’approcha de l’hôtel. La tête levée il s’adressa aux messieurs des fenêtres et des balcons.

— « Messieurs et mesdames, — dit-il avec un accent demi italien, demi allemand, et avec l’intonation des magiciens s’adressant au public.

— « Si vous croyez que je gagne quelque chose vous vous trompez, je ne suis qu’un pauvre tiaple. » Il s’arrêta, se tut un moment, mais comme personne ne lui donnait rien il reprit de nouveau la guitare et dit : « À présent, messieurs et mesdames, je vous chanterai l’air du Righi. » En haut, le public se taisait mais restait debout, attendant une autre chanson. En bas, dans la foule, on riait, probablement parce qu’il s’exprimait si étrangement et peut-être aussi parce qu’on ne lui avait rien donné. Je lui glissai quelques centimes. Il les jeta habilement d’une main dans l’autre, les glissa dans son gilet, et, mettant son chapeau, entonna une nouvelle chanson. C’était une gracieuse chanson tyrolienne qu’il appelait : l’air du Righi. Cette chanson, qu’il gardait pour la fin, était encore plus jolie que toutes les précédentes et, de tous côtés, dans la foule grandissante, montait un murmure d’approbation. Il s’arrêta. De nouveau il agita sa guitare, ôta son chapeau, et le serrant devant lui, s’approcha de nouveau des fenêtres, et de nouveau prononça sa phrase incompréhensible : « Messieurs et mesdames, si vous croyez que je gagne quelque chose…, » qu’il jugeait évidemment très adroite et très spirituelle.

Mais dans sa voix et ses mouvements je remarquais maintenant cette indécision et cette timidité enfantines, surtout étonnantes avec sa petite taille.

Le public élégant, aux beaux habits éblouissants, toujours dans la lumière des feux, se tenait aux balcons et aux fenêtres. Quelques-uns causaient entre eux d’une voix mesurée, correcte, évidemment sur le chanteur qui, la main tendue, était devant eux. Les autres attendaient curieusement, regardant en bas, cette petite figure noire. De l’un des balcons s’entendit le cri sonore et gai d’une jeune fille. En bas, dans la foule, conversations et railleries grossissaient de plus en plus. Pour la troisième fois le chanteur répéta sa phrase mais d’une voix encore plus faible, même il ne l’acheva pas et de nouveau tendit la main avec le chapeau, mais la retira aussitôt. Et pour la seconde fois, de ces centaines de personnes magnifiquement vêtues, pas une ne lui jeta un sou. La foule sans pitié éclatait de rire. Le petit chanteur, à ce qu’il me semblait, devenait encore plus petit. La guitare d’une main, de l’autre soulevant son chapeau il prononça : « Messieurs et mesdames, je vous remercie et vous souhaite une bonne nuit, » et il se recoiffa. La foule éclata d’un rire joyeux. Peu à peu les dames et les messieurs élégants se retirèrent des balcons en causant tranquillement entre eux. Sur le boulevard, la promenade recommença. La rue, silencieuse pendant le chant, s’anima de nouveau ; quelques hommes seulement, sans s’approcher du chanteur, le regardaient de loin et riaient. J’entendis le petit homme marmonner entre ses dents, il se tourna, et comme s’il devenait encore plus petit, prit à pas rapides la direction de la ville. Les gais noceurs qui le regardaient, le suivaient à une certaine distance et riaient.

J’étais tout à fait ahuri. Je ne comprenais pas ce que tout cela signifiait, et restais hébété à la même place. Je regardai dans l’obscurité le petit homme qui s’éloignait et qui, en accélérant le pas, marchait rapidement à la ville, et les noceurs qui riaient et le suivaient. Je ressentis quelque chose de pénible, d’amer, et surtout j’étais triste pour le petit homme, pour la foule et pour moi-même, comme si j’avais demandé de l’argent et qu’on m’eût refusé et ri au nez. Moi aussi, sans regarder, le cœur serré, j’allai à pas rapides chez moi, à Schweizerhof. Je ne me rendais pas compte encore de ce que j’éprouvais, seulement quelque chose de lourd, de vague emplissait mon âme et m’étouffait.


Sur le magnifique perron éclairé, je rencontrai le portier qui s’effaça poliment, et une famille anglaise. Un homme fort, beau et grand avec des favoris noirs à l’anglaise, en chapeau noir et un plaid sur le bras, une canne de prix à la main, à pas lents, sûrs, tenait sous le bras la dame en robe de soie bariolée, en coiffure à rubans clairs avec de magnifiques dentelles. À côté d’eux allait une demoiselle très jolie, fraîche, en élégant chapeau suisse orné d’une plume à la mousquetaire au-dessous duquel tombaient sur son visage blanc de longues et soyeuses boucles blondes. Devant sautillait une fillette de dix ans, rose, dont on apercevait les genoux potelés au-dessous de fines dentelles.

— La charmante nuit, — dit la dame d’une voix douce, satisfaite, au moment où je passais.

Ohé ! mugit paresseusement l’Anglais, qui évidemment avait si bon vivre qu’il ne se sentait pas même envie de parler. Et tous semblaient si contents d’ètre au monde, leurs mouvements, leurs visages exprimaient tant d’indifférence à toute vie étrangère et tant d’assurance que le portier s’écarterait devant eux et les saluerait, et qu’en rentrant ils trouveraient un lit propre et une chambre tranquille, et que tout cela devait être ainsi, qu’ils en avaient le droit, que malgré moi, soudain, je leur comparai le chanteur ambulant qui fatigué, affamé peut-être, s’enfuyait maintenant avec le mépris de la foule, et je compris alors ce qui pesait sur mon cœur comme une pierre, et je ressentis une colère indicible contre ces gens. Deux fois je passai et repassai devant l’Anglais avec le désir inavoué de ne pas m’effacer devant lui et de le coudoyer et, descendant le perron dans l’obscurité, je courus vers la ville, dans la direction où avait disparu le chanteur.

Abordant trois personnes qui marchaient ensemble je leur demandai où était le chanteur. En riant ils me le désignèrent devant. Il allait seul, à pas rapides, personne ne s’approchait de lui.

À ce qu’il me semblait, irrité, il marmonnait toujours quelque chose. Je le rejoignis et lui proposai d’aller boire avec lui une bouteille de vin. Il marchait toujours aussi vite, en m’entendant il se retourna vers moi. Comprenant de quoi il s’agissait, il s’arrêta :

— Bah ! ce n’est pas de refus puisque vous êtes si bon…, — dit-il. — Voilà… tout près il y a un petit café, on peut y entrer, il est très simple, — ajoutat-il en désignant un petit débit encore ouvert.

Ce mot « très simple » spontanément suscita en moi l’idée de ne pas aller dans un café simple, mais à Schweizerhof où étaient ceux qui l’écoutaient.

Avec une émotion timide, il refusa à plusieurs reprises d’aller à Schweizerhof, alléguant que là-bas c’était trop riche, mais j’insistai pour mon idée et alors lui, feignant de n’être pas troublé, agita gaiement sa guitare et me suivit sur le quai. Quelques noceurs oisifs dès que j’avais abordé le chanteur, s’étaient approchés, avaient écouté ce que je lui disais, et maintenant, en discutant entre eux, ils nous suivirent jusqu’au perron, attendant sans doute du Tyrolien une représentation quelconque.

Je demandai au maître d’hôtel que je rencontrai dans le vestibule, une bouteille de vin. Le maître d’hôtel nous regarda en souriant et sans rien répondre s’éloigna. Le maître d’hôtel en chef à qui j’adressai la même demande, m’écouta sérieusement et, en examinant de la tête aux pieds l’humble personne du chanteur, d’un ton sévère, il ordonna au portier de nous conduire dans la salle à gauche. Cette salle était un débit pour le vulgaire. Dans un coin de cette salle une servante boiteuse lavait la vaisselle et pour tout meuble il n’y avait que des tables de bois nues et des bancs. Le maître d’hôtel qui nous servait nous regardait avec un sourire retenu, moqueur et les mains dans les poches causait avec la servante boiteuse. Il s’efforçait visiblement de nous donner à comprendre que, se sentant par sa situation sociale et ses qualités, infiniment au-dessus du chanteur, non seulement ce n’était pas humiliant de nous servir, mais plutôt amusant.

— Vous désirez du vin ordinaire ! — fit-il d’un air de connaisseur, en clignant des yeux vers mon interlocuteur et jetant sa serviette d’un bras sur l’autre.

— Du champagne et du meilleur, — dis-je en tâchant de prendre l’air le plus fier et le plus imposant. Mais ni le champagne, ni mon prétendu air fier et imposant n’agirent sur le valet ; il sourit, resta debout un moment à nous dévisager, sans se hâter il tira sa montre d’or et à pas lents, comme s’il se promenait, il sortit de la salle. Bientôt il revint avec le vin, deux valets l’accompagnaient. Ils s’assirent près de la servante, et dans une attente grave, avec un léger sourire sur le visage, ils nous admirèrent comme les parents admirent leurs chers enfants qui jouent gentiment. Seule la récureuse de vaisselle semblait ne pas nous regarder avec moquerie mais avec compassion. Il m’était désagréable et j’étais gêné de causer avec le chanteur et de le régaler aux yeux des valets, mais je m’efforcais de le faire, autant que possible, de la façon la plus dégagée. À la lumière je l’examinai mieux.

C’était un homme très petit, bien proportionné, veiné, presqu’un nain avec une chevelure noire, raide, de grands yeux noirs toujours larmoyants et privés de cils, la bouche petite, très agréable et se plissant joliment. Il avait des favoris courts, ses cheveux n’étaient pas longs, son costume était simple et pauvre. Il était malpropre, déchiré, bruni, et en général avait l’air d’un travailleur. Il ressemblait plutôt à un marchand pauvre qu’à un artiste, seulement dans ses yeux toujours humides et brillants, dans sa petite bouche plissée il y avait quelque chose d’original et de touchant. D’après son aspect, on pouvait lui donner de vingt-cinq à quarante ans ; il en avait trente-huit.


Voici ce qu’avec une hâte naïve, et une franchise évidente, il me raconta de sa vie. Originaire de l’Argovie, encore enfant, il perdit son père et sa mère et resta sans aucun parent. Il n’avait jamais eu de fortune. Il apprit le métier de menuisier. Mais, il y a de cela vingt-deux ans, la carie des os du bras lui était survenue, il ne put exercer sa profession. Dès l’enfance il avait montré des dispositions pour le chant et il se mit à chanter. Les étrangers, de temps en temps, lui donnaient de l’argent. Il se fit une profession, acheta une guitare et, depuis dix-huit ans déjà, il parcourt la Suisse et l’Italie en chantant devant les hôtels. Tout son bagage, c’est sa guitare et sa bourse où il n’y avait actuellement qu’un franc cinquante, avec quoi il devait manger et se loger ce soir. Chaque année, dix-huit fois de suite déjà, il parcourait les endroits les plus fréquentés de la Suisse. Zurich, Lucerne, Interlaken, Chamonix, etc. Par le Saint-Bernard il allait en Italie et retournait en Suisse par le Saint-Gothard ou la Savoie. Maintenant la marche lui devenait pénible, il sentait que son mal de jambes, qu’il appelait gliederzücht, empirait chaque année, et que ses yeux et sa voix devenaient plus faibles. Malgré cela, il allait partir à Interlaken, Aix-les-Bains et, par le petit Saint-Bernard, pour l’Italie, qu’il aimait particulièrement. En général il semblait très content de sa vie. Quand je lui demandai pourquoi il retournait au pays, s’il y avait des parents ou une maison ou des terres, sa bouche se plissa dans un petit sourire heureux et il me répondit :

Oui, le sucre est bon, il est doux pour les enfants, et il cligna des yeux sur le valet. Je ne compris pas ; des rires éclatèrent dans le groupe des valets.

— Il n’y a rien. Je n’ai rien, autrement marcherais-je ainsi, m’expliqua-t-il, mais je vais au pays parce que, malgré tout, quelque chose m’y attire.

Et encore une fois, avec un sourire rusé et heureux, il répéta la phrase : « Oui, le sucre est bon, » et rit de bon cœur. Les valets s’amusaient fort et pouffaient de rire, seule la récureuse boiteuse, aux grands yeux bons, regardait le petit homme et ramassa son chapeau qui, pendant la conversation était tombé du banc. J’ai observé que les chanteurs, les acrobates, même les magiciens qui voyagent, aiment à s’appeler artistes, c’est pourquoi je fis comprendre, plusieurs fois, que mon interlocuteur était un artiste ; mais il ne se reconnaissait nullement ce titre et considérait son travail comme un simple moyen de vivre. Quand je lui demandai si lui-même composait les chansons qu’il chantait, il s’étonna d’une question si étrange et répondit que non, que toutes ces chansons n’étaient que de vieilles tyroliennes.

— Comment donc, la chanson du Righi n’est pas vieille ? dis-je.

— Oui, il y a déjà quinze ans qu’elle est composée. Il y avait à Bâle un Allemand, l’homme le plus intelligent qui fût. C’est lui qui l’a composée. Une belle chanson ! Voyez-vous, il l’a composée pour les voyageurs.

Et en les traduisant en français, il se mit à me réciter les paroles de la chanson du Righi qu’il aimait tant.

Si tu veux aller au Righi,
Pas de souliers jusqu’à Weggis,
(Parce qu’on y va sur le bateau.)
Et à Weggis prends un grand bâton
Sous le bras, prends une fille,

</noinclude> Viens boire un petit verre de vin,

Seulement ne bois pas trop, Car celui qui veut boire Doit d’abord le mériter.</poem>

— Oh ! la belle chanson ! conclut-il.

Cette chanson plaisait sans doute aux valets, car ils se rapprochèrent de nous.

— Et qui en a composé la musique ? demandai-je.

— Personne, comme ça. Pour chanter devant les étrangers, il faut quelque chose de nouveau.

Quand on nous apporta de la glace, et que je versai du champagne à mon interlocuteur, il se sentit gêné et, se tournant vers les valets, il s’agita sur son banc. Nous trinquâmes à la santé des artistes. Il but un demi-verre et trouva nécessaire de devenir pensif et de froncer gravement les sourcils.

— Il y a longtemps que je n’ai bu un pareil vin, je ne vous dis que ça. En Italie, le vin d’Asti est bon, mais celui-ci est meilleur. Et l’Italie ! On est bien là-bas ! ajouta-t-il.

— Oui, là-bas on sait apprécier la musique et les artistes, dis-je voulant en arriver à l’insuccès de ce soir devant Schweizerhof.

— Non, répondit-il, quant à la musique, là-bas, je ne pourrais faire plaisir à personne. Les Italiens sont eux-mêmes des musiciens comme il n’y en a pas au monde. Moi, je ne sais que les chansons tyroliennes. C’est quand même pour eux de la nouveauté.

— Et là-bas, les messieurs sont-ils plus généreux ? continuai-je, désirant lui faire partager ma colère contre les hôtes de Schweizerhof. Là-bas arrive-t-il comme ici que, dans un grand hôtel où viennent des richards, cent personnes écoutent ces artistes sans leur rien donner ?


Ma question ne produisit pas du tout l’effet attendu. Il ne pensait pas même à s’indigner contre eux, mais dans mon observation, il vit un reproche à son talent qui n’était pas digne de récompense et il essaya de se justifier devant moi.

— Ce n’est pas chaque fois qu’on reçoit beaucoup, répondit-il. Et puis, la voix se perd, se fatigue ; aujourd’hui j’ai marché pendant neuf heures et j’ai chanté presque toute la journée. C’est difficile et les grands personnages, les nobles parfois ne veulent même pas écouter les chanteurs tyroliens.

— Cependant, comment ne rien donner ! répétai-je.

Il ne comprit pas mon observation.

— Pas ça, dit-il. Ici on est surtout très serré par la police. Ici, selon les lois de la république, on ne permet pas de chanter, et en Italie, vous pouvez marcher tant que vous voulez, personne ne vous dit un mot. Ici, si l’on veut vous permettre, c’est bien, sinon on peut vous mettre en prison.

— Comment ! Est-ce possible ?

— Oui, si après une première observation, vous continuez de chanter, on peut vous mettre en prison. J’y ai déjà passé trois mois, dit-il en souriant, comme au plus agréable des souvenirs.

— Ah ! c’est terrible. Mais pourquoi donc ?

— C’est comme ça chez eux, d’après les nouvelles lois de la république, continua-t-il en s’animant. Ils ne veulent pas comprendre qu’il faut que le pauvre vive d’une façon ou d’une autre. Si je n’étais pas infirme, je travaillerais, et si je chante, est-ce que je fais du tort à quelqu’un, quelle justice ! les riches peuvent rire comme ils veulent et un pauvre tiaple comme moi, ne peut déjà vivre !… Les voilà les lois de la république ! Si c’est comme ça, vous ne voulez pas la république, n’est-ce pas, monsieur ? Nous ne voulons pas la république, mais nous voulons… nous voulons simplement… nous voulons…

Il s’arrêta un peu. — Nous voulons les lois naturelles.

Je remplis de nouveau son verre.

— Vous ne buvez pas, lui dis-je.

Il prit le verre et me salua.

— Je vois ce que vous voulez, fit-il en clignant de l’œil, et me menaçant du doigt, vous voulez m’enivrer et voir ce que je ferai, mais vous n’y arriverez pas.

— Qu’ai-je besoin de vous enivrer ? Je désirais seulement vous faire plaisir.

Il regrettait sans doute beaucoup de m’avoir offensé, en interprétant mal mon intention. Confus il se leva et me toucha le coude.

— Mais non, fit-il, avec une expression suppliante en me regardant de ses yeux humides. C’est comme ça, je plaisante.

Après il prononça une phrase embrouillée, mais qui devait signifier que j’étais, malgré tout, un bon garçon.

Je ne vous dis que ça, conclut-il.


Nous continuâmes à boire et à causer ainsi avec le chanteur, et sans se gêner, les valets continuaient à nous regarder et, me semblait-il, à se moquer de nous. Malgré l’intérêt de notre conversation je ne pouvais point ne pas les remarquer et j’avoue que je m’en irritais de plus en plus. L’un d’eux se leva, s’approcha du petit homme et, en le regardant par-dessus la tête, se mit à sourire. J’avais déjà amassé contre les hôtes de Schweizerhof, une dose de colère que je n’avais encore réussi à déverser sur personne, et j’avoue que maintenant ce public de valets me poussait à bout. Le portier, sans ôter sa casquette, entra dans la salle et, s’accoudant sur la table, s’assit près de moi.

Cette dernière circonstance, blessant mon amour-propre ou mon orgueil, mit le comble à la mesure et fit éclater cette colère amassée en moi pendant toute la soirée.

Pourquoi près du perron, quand je passe seul, me salue-t-il humblement, et maintenant, parce que je suis assis avec un chanteur ambulant, pourquoi s’installe-t-il grossièrement à côté de moi ? Je me grisai tout à fait de cette colère bouillonnante d’indignation que j’aime en moi, que j’excite même quand je la sens, parce qu’elle agit sur moi d’une façon calmante et me donne, pour quelques instants au moins, une élasticité extraordinaire, une énergie et le feu de toutes les capacités physiques et morales.

Je bondis de ma place.

— De quoi riez-vous ? — criai-je à un valet, pendant que je sentais mon visage pâlir et mes lèvres trembler involontairement.

— Je ne ris pas, je ris comme ça, — répondit le valet en se reculant.

— Non, vous vous moquez de ce monsieur. Et quel droit avez-vous d’être ici, de vous y asseoir quand il y a des clients ? N’ayez pas l’audace de vous asseoir ! — m’écriai-je.

Le portier se leva en grommelant quelque chose et se recula vers la porte.

— De quel droit vous moquez-vous de ce monsieur et vous asseyez-vous à côté de lui quand il est l’hôte et vous le valet ? Pourquoi ne riez-vous pas de moi pendant le dîner et ne vous asseyez-vous pas à côté de moi ? Parce qu’il est pauvrement vêtu et chante dans la rue ? C’est pour cela ? Et moi j’ai un bel habit. Il est pauvre, mais il vaut mille fois mieux que vous, j’en suis sûr, car il n’a offensé personne, et vous, vous l’offensez.

— Mais non, rien, qu’avez-vous ? — objecta timidement mon ennemi le valet. — Est-ce que je l’empêche de rester ici ?

Le valet ne me comprenait pas et ma langue allemande était perdue. Le portier grossier voulut défendre le valet, mais je me jetai sur lui si vivement qu’il feignit aussi de ne pas me comprendre et fit un geste de la main. La récureuse boiteuse, soit quelle eut remarqué mon état de fureur et craignit le scandale, soit qu’elle partageât mon opinion, prit mon parti et essaya de s’interposer entre moi et le portier ; elle l’exhortait à se taire, disait que j’avais raison et me suppliait de me calmer :

Der Herr hat Recht ; Sie haben Recht [1], — répétait-elle.

Le chanteur avait l’air triste et effrayé ; on voyait qu’il ne comprenait pas la cause de mon emportement et ce que je voulais ; il me demandait de partir d’ici au plus vite. Mais le verbiage méchant s’excitait en moi de plus en plus. Je me rappelais tout : la foule qui se moquait de lui, les auditeurs qui ne donnaient rien, et, à aucun prix, je ne voulais me calmer.

Je crois que si les valets et le portier eussent été moins conciliants, je me serais battu avec plaisir ou aurais frappé d’un bâton, sur la tête, la demoiselle anglaise sans défense. Si à ce moment j’eusse été à Sébastopol, avec plaisir je me serais élancé, la baïonnette en avant, sur la tranchée anglaise.

— Et pourquoi m’avez-vous amené dans cette salle avec monsieur, et non dans l’autre ? Hein ? — dis-je au portier en le retenant par le bras pour qu’il ne s’éloignât pas de moi. — Quel droit avez-vous de décider, par l’extérieur, que monsieur doit être dans cette salle et non dans l’autre ? Ceux qui paient ne sont-ils pas tous égaux dans les hôtels ? Non seulement dans une république, mais dans tout le monde ! Elle est bien votre république ! En voilà de l’égalité ! Vous n’oseriez pas amener des Anglais dans cette salle, ces mêmes Anglais qui, sans payer, écoutaient ce monsieur, c’est-à-dire lui volaient chacun les quelques centimes qu’ils devaient lui donner. Comment osez-vous montrer cette salle ?

— L’autre est fermée, — répondit le portier.

— Non, — m’écriai-je. — Ce n’est pas vrai, l’autre salle n’est pas fermée.

— Si vous le savez mieux…

— Oui, je sais, je sais que vous mentez.

Le portier remua un peu l’épaule.

— Hé !… que dire ? — murmura-t-il.

— Non pas « que dire ». Conduisez-nous immédiatement dans l’autre salle.

Malgré les exhortations de la domestique et malgré le chanteur, suppliant qu’on s’en allât, j’exigeai du maître d’hôtel qu’il nous menât dans l’autre salle et j’y entraînai mon interlocuteur. Le maître d’hôtel, en entendant ma voix irritée et voyant mon visage ému, ne se mit pas à discuter, mais avec une politesse méprisante, me dit que je pouvais aller où il me plaisait.

Je ne pus convaincre le portier de mensonge, car il disparut avant même mon entrée dans la salle.

La salle était en effet ouverte, éclairée, et à l’une des tables étaient installés pour souper l’Anglais et sa femme. On me désigna une table à part, mais, avec le chanteur mal vêtu, je m’assis près de l’Anglais même et ordonnai qu’on nous apportât ici la bouteille entamée.


Les Anglais, d’abord avec étonnement, ensuite avec colère, regardaient le petit homme qui, plus mort que vif, était assis près de moi. Ils échangèrent entre eux quelques paroles, la dame repoussa son assiette, et, avec un frou-frou de robe de soie, tous deux se levèrent. À travers la porte vitrée je vis l’Anglais s’expliquer, colère, avec le maître d’hôtel en désignant de la main notre direction. Le maître d’hôtel se montra sur le seuil, jeta un coup d’œil. J’attendais avec joie qu’on vînt nous expulser, heureux de pouvoir enfin verser sur eux toute mon indignation. Mais par bonheur, bien que cela me fût désagréable alors, on nous laissa tranquilles.

Le chanteur qui auparavant refusait du vin, maintenant buvait avidement tout ce qui restait dans la bouteille afin de sortir plus vite.

Cependant, avec émotion, me sembla-t-il, il me remercia pour ce régal. Ses yeux larmoyants devinrent encore plus larmoyants et il prononça une phrase de reconnaissance des plus étrange et embrouillée. Mais néanmoins, cette phrase, où il disait que si tous estimaient les artistes comme moi ce serait une bonne chose pour lui, et qu’il me souhaitait du bonheur, m’était très agréable.

Nous sortîmes ensemble dans le vestibule. Ici se trouvaient les valets et mon ennemi le portier qui, je crois, se plaignait de moi à eux. Tous paraissaient me regarder comme un fou. Je donnai au petit homme le temps de rejoindre le public, et alors, avec tout le respect possible, avec tout le respect que j’étais capable d’exprimer, j’ôtai mon chapeau et serrai sa main aux doigts secs et osseux. Les valets feignirent de ne faire nulle attention à moi. Un seul fit entendre un rire sardonique.

Quand le chanteur, après avoir salué, disparut dans l’obscurité, je montai chez moi, désirant oublier toutes ces impressions et la colère sotte, enfantine qui, si inopinément, s’était emparée de moi.

Mais trop ému pour dormir je sortis de nouveau dans la rue pour marcher jusqu’à ce que je fusse calmé, et j’avoue qu’en outre j’avais un vague espoir qu’il se trouverait une occasion de me heurter au portier, au valet ou à l’Anglais et de leur prouver toute leur cruauté et surtout leur injustice.

Mais, sauf le portier qui en m’apercevant me tourna le dos, je ne rencontrai personne, et seul je me mis à marcher de long en large sur le quai.

« Voilà l’étrange sort de la poésie », raisonnais-je en me calmant un peu ; « tous l’aiment, la recherchent, ne désirent qu’elle et personne ne reconnaît sa force, personne n’apprécie ce bien, le meilleur qui soit au monde, et nul ne remercie ceux qui le donnent aux hommes… » Demandez à n’importe qui, à tous ces habitants de Schweizerhof quel est le meilleur bien au monde ? tous ou quatre-vingt-dix pour cent vous diront avec un air sardonique que le meilleur bien c’est l’argent.

» Peut-être cette idée ne vous plaît-elle pas, elle ne concorde pas avec vos idées supérieures, — dira-t-il, — mais que faire, si la vie humaine est organisée de telle sorte que c’est l’argent seul qui fait le bonheur de l’homme ? Je ne veux pas défendre à mon esprit de voir le monde tel qu’il est, — ajoutera-t-il, — c’est-à-dire de voir la vérité.

» Misérable est ton esprit ! Misérable est ce bonheur que tu désires ! Misérable créature es-tu qui ne sais toi-même ce qu’il te faut. Pourquoi, vous tous, quittez-vous votre patrie, vos parents, vos occupations, vos affaires d’argent, et vous entassez-vous dans la petite ville suisse de Lucerne ? Pourquoi tous, ce soir, étiez vous aux balcons, écoutiez-vous avec respect les chansons du petit mendiant ? Et s’il eût voulu chanter davantage vous eussiez encore gardé le silence pour l’écouter. Quoi ? Pourrait-on, même pour un million, vous chasser de votre patrie et vous forcer à venir dans un petit coin de Lucerne ? Pourrait-on, pour de l’argent, vous tenir sur un balcon pendant une demi-heure ? vous forcer à rester silencieux, immobiles ? Non ! mais une seule chose vous fait agir ainsi, une seule chose qui éternellement vous remuera plus fort que tous les autres moteurs de la vie, c’est le besoin de poésie que vous ne reconnaissez pas mais que vous sentez et sentirez toujours, tant qu’il restera en vous quelque chose d’humain. Le mot « poésie » vous semble ridicule, vous l’employez comme une raillerie, vous n’admettez que pour les enfants et les demoiselles naïves l’amour des choses poétiques, et même vous vous en moquez et pour vous, ce qu’il faut, c’est quelque chose de positif. Mais les enfants observent la vie très sainement, ils aiment et savent ce que l’homme doit aimer et ce qui donne le bonheur, et vous, la vie vous a tellement troublés et dépravés, que vous raillez cela seul que vous aimez et que vous cherchez ce que vous haïssez et qui fait votre malheur. Vous êtes si gâtés que vous ne comprenez pas ce que vous devez au pauvre Tyrolien qui vous a fourni un plaisir pur, et vous vous croyez tenus, gratuitement, sans utilité ni plaisir, de vous humilier devant un lord et, on ne sait pourquoi, de lui sacrifier votre tranquillité, vos goûts. Quelle sottise ! Quelle insanité inexplicable !

» Mais ce n’est pas ce qui me frappe le plus ce soir. Cette ignorance de ce qui donne le bonheur, cette inconscience des plaisirs poétiques, je les comprends presque, et je suis habitué à les rencontrer souvent dans la vie. La cruauté grossière et inconsciente de la foule n’était pas non plus chose nouvelle pour moi. Les défenseurs du bon sens du peuple ont beau dire, la foule est l’union de braves gens peut-être, mais qui ne s’unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n’exprime que la faiblesse et la cruauté de la nature humaine. Mais comment vous, enfants d’un peuple libre, vous chrétiens, vous des hommes, comment, à ce plaisir pur que vous a fourni un malheureux, n’avez-vous répondu que par l’indifférence et la raillerie ? Mais non, dans votre pays il y a des asiles pour les mendiants. Il n’y a pas de mendiants, il n’y en doit point avoir, non plus que de sentiment de compassion, sur quoi se base la mendicité. Mais il a travaillé, il vous a fait plaisir, il vous suppliait de lui donner une parcelle de votre superflu pour son travail dont vous avez joui. Et vous, avec un sourire froid, du haut de vos brillants palais, vous l’observiez comme un phénomène, et parmi des centaines d’entre vous, heureux et riches, il ne s’en trouvait pas un, pas une, qui lui jetât quelque chose ! Honteux il s’éloignait de vous, et la foule insensée, avec des rires, persécutait et injuriait… non pas vous, mais lui, parce que vous étiez froids, cruels et malhonnêtes, parce que vous lui aviez volé le plaisir qu’il vous offrait ; pour cela on l’injuriait.

» Ce sept juillet 1857, à Lucerne, devant l’hôtel Schweizerhof où habitent des hommes riches, un musicien ambulant chanta pendant une demi-heure et joua de la guitare. Près de cent personnes l’écoutaient. Le chanteur demanda trois fois à la foule de lui donner quelque chose, pas un seul ne lui donna et beaucoup se moquèrent de lui ».


Ce n’est pas une invention, c’est un fait certain que peuvent vérifier ceux qui le veulent près des hôtes de Schweizerhof en cherchant dans les journaux, quels étrangers occupaient l’hôtel le 7 juillet.

Voilà un fait que les historiens de notre époque doivent inscrire en lettres brûlantes, indélébiles. Cet événement est plus grand, plus sérieux et a un sens plus profond que les faits notés dans les journaux et les histoires. Ce fait que les Anglais ont tué encore un millier de Chinois parce que ceux-ci n’achètent rien et accaparent l’or ; ce fait que les Français ont tué encore un millier de Kabyles parce que le blé pousse bien en Afrique et que la guerre incessante est très utile pour former les troupes ; ce fait qu’un Juif ne peut être ambassadeur à Naples, et que l’empereur Napoléon s’est promené à pied à Plombières et a affirmé au peuple qu’il ne régnait que par la volonté nationale, tout cela, ce sont des mots qui cachent ou montrent ce qui est connu depuis longtemps. Mais le fait qui se passa à Lucerne, le 7 juillet, me semble tout à fait neuf, étrange, il est moins en rapport avec le côté éternellement mauvais de la nature humaine qu’avec une certaine période du développement de la société. C’est un fait non pour l’histoire des actes humains, mais pour l’histoire du progrès de la civilisation.

Pourquoi ce fait inhumain, impossible en aucune ville allemande, française ou italienne, est-il possible ici, où la civilisation, la liberté et l’égalité sont le plus élevées, où se réunissent les hommes les plus civilisés des nations les plus civilisées ? Pourquoi ces hommes intelligents, humains, capables, en général, pour toute œuvre honnête et humaine, n’ont-ils pas de sentiment cordial, humain pour une œuvre bonne, personnelle ? Pourquoi ces hommes qui, dans leurs Chambres, meetings, sociétés, se soucient vivement de l’état des Chinois célibataires aux Indes, du développement du christianisme, de l’instruction en Afrique, de la formation de sociétés pour l’amélioration de toute l’humanité, ne trouvent-ils pas dans leur âme le sentiment simple, primitif de l’homme pour l’homme ? Ce sentiment n’existe-t-il pas, sa place est-elle occupée par l’ambition, la vanité et l’avidité qui dirigent ces hommes dans leurs Chambres, meetings, sociétés ? Est-ce que l’extension de l’association raisonnable des hommes, qu’on appelle la civilisation, détruit et contredit les besoins instinctifs de l’association, de l’amour ? Est-ce là l’égalité pourquoi fut versé tant de sang innocent et furent commis tant de crimes. Le peuple, comme les enfants, peut-il être heureux de ce seul mot : égalité ?

L’égalité, devant la loi ! Mais est-ce que toute la vie de l’humanité se passe dans le domaine des lois ? Il n’y a qu’une millième partie de l’humanité qui soit soumise à la loi, le reste se fait en dehors de la loi, dans le domaine des mœurs et de la société. Et dans la société, le valet est mieux vêtu que le chanteur et l’insulte impunément. Moi je suis mieux habillé que le valet : j’injurie impunément le valet. Le portier me considère comme supérieur à lui et croit que le chanteur est son inférieur. Quand je fus assis avec le chanteur, il se jugea notre égal et devint grossier. Moi je devins grossier avec le portier, et il se reconnut inférieur à moi. Le valet devint grossier avec le chanteur, celui-ci s’avoua son inférieur. Cet État est libre, ce que les hommes appelent positivement libre, cet État où l’on peut emprisonner un citoyen par cela seul que lui, sans nuire à personne, a fait la seule chose qui puisse l’empêcher de mourir de faim.

Malheureuse, misérable créature, que l’homme avec son besoin de décision positive, jeté dans cet océan sans cesse mouvant, infini, du bien et du mal, des faits, des considérations et des contradictions ! Les hommes luttent pendant des siècles et travaillent pour repousser d’un côté le bien, et de l’autre le mal. Les siècles passent, et partout, quelque chose que, sans parti pris, l’esprit jette sur la bascule du bien et du mal, la bascule n’oscille pas et le bien et le mal s’équilibrent.

Si seulement l’homme apprenait à ne pas juger ni penser d’une façon sèche, absolue, à ne pas donner la réponse aux questions qu’on lui pose, seulement pour qu’elles restent des questions ; s’il comprenait seulement que chaque pensée est mensongère et juste ! Elle est mensongère par l’unilatéralité, par l’impossibilité pour un homme d’embrasser toute la vérité, et elle est juste par l’expression d’un côté des aspirations humaines. On a fait des subdivisions dans ce chaos éternellement mobile, infini, mêlé de bien et de mal. On a tracé des lignes imaginaires sur cette mer et on attend qu’elle se divise ainsi. Comme s’il n’y avait pas des millions de subdivisions autres et d’un autre ordre. Il est vrai que ces nouvelles divisions sont l’œuvre des siècles, mais des millions de siècles ont passé et passeront. La civilisation, c’est le bien ; la barbarie, le mal ; la liberté, le bien, l’esclavage, le mal. Voilà, cette connaissance imaginaire détruit les besoins instinctifs, les meilleurs, primordiaux, du bien de la créature humaine. Et qui me définira ce que c’est que la liberté, ce que c’est que le despotisme, ce qu’est la civilisation et ce qu’est la barbarie ? Et on connaît les limites de l’un et de l’autre ! En l’âme de qui cette mesure du bien et du mal est-elle si ferme, qu’on puisse par elle évaluer les faits courants complexes ? Chez quel homme l’esprit est-il si grand qu’il puisse, même dans le passé immobile, embrasser tous les faits et les peser ? Et quel est celui chez qui ne coexisteraient pas le bien et le mal ? et pourquoi sais-je que je vois l’un plus que l’autre, puisque je ne me trouve pas à la vraie place ? Et qui peut se détacher si absolument de la vie, par l’esprit, pour l’examiner, en un moment, avec indépendance et de haut ? Il n’y a en nous qu’un seul guide impeccable, l’esprit universel qui nous pénètre tous ensemble et chacun à part, qui donne à chacun l’aspiration à ce qui lui est nécessaire. Ce même Esprit qui ordonne à l’herbe de croître vers le soleil, à la fleur de répandre les grains à l’automne, et à nous, de nous rapprocher inconsciemment les uns des autres.

Et cette seule voix impeccable, bénie, couvre le développement bruyant, hâtif de la civilisation. Qui est plus humain ou plus barbare, de ce lord qui, en apercevant l’habit usé du chanteur, s’enfuit furieux de la table, et ne lui a pas donné, pour son travail, la millionnième partie de sa fortune et maintenant, après avoir bien mangé, assis dans une belle chambre claire, juge tranquillement les affaires de la Chine, et justifie les meurtres commis là-bas, ou de ce petit chanteur, qui en risquant la prison avec vingt sous dans sa poche, pendant vingt ans, ne faisant de mal à personne, erre dans la montagne et la vallée en consolant les hommes par son chant, qu’on a offensé, presque chassé aujourd’hui, et qui, fatigué, affamé, honteux, s’en est allé dormir quelque part sur la paille pourrie ?


À ce moment dans le calme de mort, nocturne de la ville, loin, loin, j’entendis la guitare du petit homme et sa voix. Non, me dis-je spontanément, tu n’as pas le droit de le plaindre et de t’indigner contre le bien-être du lord ; qui a pesé le bonheur intérieur caché dans l’âme de chacun de ces hommes ? Voilà, maintenant il est assis quelque part, sur un seuil fangeux, il regarde le brillant clair de lune, et chante joyeux dans la nuit calme, parfumée. Dans son âme il n’y a ni regrets, ni colère, ni remords. Et qui sait ce qui se passe maintenant dans l’âme de tous ces hommes derrière ces murs hauts et riches. Qui sait s’il y a en eux tous, tant de joie insouciante, douce, de la vie, tant d’accord avec le monde, qu’il y en a dans l’âme de ce petit homme ?

Infinies sont la pitié et la sagesse de Celui qui a permis et ordonné l’existence de toutes ces contradictions ! Ce n’est qu’à toi, vermisseau infime, qui audacieusement, indûment, essayes de pénétrer ses lois, ses intentions, c’est seulement pour toi que semblent exister ces contradictions ? Lui regarde doucement de sa haute et claire immensité et se rejouit de l’harmonie infinie où tu vois contradiction. Dans ton orgueil, tu pensais échapper aux lois générales. Non, et toi aussi, avec ta mesquine indignation contre les valets, toi aussi tu as répondu aux besoins harmonieux de l’éternel et de l’infini…

  1. Monsieur a raison ; vous avez raison.