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Albertine de Saint-Albe/Tome II/Chapitre 11

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Renard (Tome IIp. 232-236).


CHAPITRE XI.


Lorsque Léon fut en route, il crut prudent, puisqu’il fallait traverser Paris, de s’arrêter chez lui pour questionner Antoine ; c’était le dernier de la maison qui eût vu Albertine ; il devait savoir quelque chose de plus que les autres. La traversée fut très-promptement faite, il semblait que les élémens protégeassent sa course. De Calais à Paris, il relut toutes mes lettres. Le nom d’Albertine substitué à celui de Constance, en faisait une correspondance nouvelle et toute remplie de ma tendresse pour lui. Il en était ravi et s’accusait à chaque mot de ne m’avoir pas reconnue.

Arrivé chez lui, il envoie appeler Antoine et se fait rendre compte du voyage de Joigny. Antoine lui apprit que j’étais arrivée chez l’associé de mon frère. Léon prit son nom et son adresse. — Vous n’avez pas entendu parler de Saint-Marcel ? — Non, Monsieur. — Mademoiselle Albertine ne vous avait-elle point recommandé de lui écrire ? — Ah ! pardonnez-moi ; j’oubliais de le dire à M. le baron. — Lui avez-vous écrit ? — Monsieur, je n’ai fait que répondre à sa lettre. — Elle vous a écrit, malheureux, et que ne le dites-vous ! voyons sa lettre ? Antoine la chercha parmi plusieurs papiers, et ce fut Léon qui la trouva. Il lut ce qui suit :

Saint-Marcel, ce…

J’attends avec la plus grande impatience que vous m’appreniez l’arrivée de madame d’Ablancourt en Angleterre. Mon cher Antoine, je tremble pour les jours de ce fils bien-aimé. Je ne serai point tranquille avant de recevoir votre réponse. Croyez à ma vive reconnaissance.

Albertine de Saint-Albe.

Ah ! charmante inquiétude ! pensa-t-il ; Albertine de Saint-Albe, vous n’êtes point madame Desmousseaux, et vous m’accorderez mon pardon ! » L’idée qu’Albertine l’attendait lui causait un ravissement extrême. Il se tourna vers Antoine et lui demanda ce qu’il avait répondu à cette lettre. « Je me suis empressé d’apprendre à mademoiselle Albertine que M. le baron était rétabli, et j’ai eu l’honneur de lui annoncer son prochain mariage avec lady Sarah Darford. Eh ! misérable, s’écria Léon en se levant et secouant brusquement Antoine par le bras, qui vous a permis de me calomnier ?… moi, marié ! » Il était furieux. Julien fit mettre Antoine derrière lui, s’avança et dit avec vivacité : « Rassurez-vous, Monsieur, elle ne l’aura pas cru. » Léon le regarda et dit : « Ah, Julien ! je n’oublierai jamais ce que vous venez de dire. » S’adressant à Antoine : « Je veux voir la chambre qu’occupait Albertine ; conduisez-moi. Vous, Julien, allez demander des chevaux de poste, allez vite. »

Il entra seul dans cette chambre, avec une vive émotion. Il tremblait et fut obligé de s’asseoir un moment ; puisse jetant à genoux : « Oh ! sanctuaire de la vertu ! recevez mon hommage respectueux. Je jure ici de consacrer ma vie à réparer les maux que j’ai causés à ma chère Albertine. » Il se releva, et aperçut alors sur le piano la musique italienne que, dans mon trouble, j’avais oublié d’emporter. Il s’en empara et la fit mettre dans sa voiture.

Quoique les chevaux allassent assez bien, et que Julien en courrier fît toute la diligence possible, Léon trouvait que les postes étaient plus mal servies que jamais, grondait tout le monde, et passait sur la route pour l’homme le plus difficile à servir.