Alcionée

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ALCIONÉE ou LE COMBAT de L’HONNEUR et de L’AMOUR
1639


PERSONNAGES


LYDIE, fille du Roi de Lydie.

DIOCLÉE, confidente de Lydie.

THÉOXÈNE, fille d’honneur de Lydie.

ALCIONÉE, amoureux de Lydie.

ACHATE, son ami.

LE ROI de Lydie.

ALCIRE, seigneur de Lydie.

CALLISTHÈNE, seigneur de Lydie.


La Scène est dans Sardis, ville de Lydie..




Scène I

Lydie, Théoxène, Dioclée.


LYDIE.

Moi, je pourrais souffrir l’amour d’Alcionée !

Un amour qui m’outrage, et qui m’a ruinée,

Qui déclara la guerre à nos prospérités,

Et qui n’est renommé que par des cruautés !

Moi, je pourrais aimer cette Âme criminelle,

Que noircissent les noms d’ingrate, et de rebelle !

Qui mit le Roi mon Père en butte à sa fureur,

Et qui fit de son trône un théâtre d’horreur !

L’éclat qui l’éblouit n’est pas en ma personne,

Il cherche mon Amour pour avoir ma Couronne,

Et c’est l’avoir chéri, c’est l’avoir couronné,

Que de l’avoir haï sans l’avoir ruiné.


THÉOXÈNE.

Mais gardez d’irriter ce Guerrier indomptable,

Que son bras a fait grand et rendu redoutable,


Qui peut être d’un trône, ou la base, ou l’effroi,

Et qui pour vaincre tout n’a besoin que de soi :

Voyez jusqu’où monta le feu de sa colère,

Et par ce qu’il a fait jugez ce qu’il peut faire.


LYDIE.

Je sais jusqu’où monta le feu prodigieux

Qu’on vit sortir des mains de cet audacieux.

Mais vois jusqu’où l’ingrat sut abaisser mon Père,

Et par ce qu’il a fait, vois ce que je dois faire.

Songe à ses cruautés, songe à son attentat,

Qui fit rougir de sang la face de l’État,

Et cherche dans le cours de tant de barbaries,

Si la moindre raison excuse ses furies.

Mon Père le fit grand, et se rendit l’appui

D’une fausse vertu qui paraissait en lui ;

Mai cet audacieux, ce superbe courage

Crut par tant de faveurs mériter davantage,

Et sa présomption lui fit imaginer,

Qu’on ne lui donnait rien qu’on ne dût lui donner.

Je le voyais alors d’un regard moins sévère,

Et j’estimais en lui ce qu’estimait mon Père ;

Mais comme il était vain, orgueilleux, indiscret,

Il crut que mon estime était un feu secret,

Il le crut, il m’aima, ses regards me le dirent,

Autant que ses devoirs, ses discours me l’apprirent,

Et ce présomptueux osa bien faire voir,

Avec un fol amour un ridicule espoir.

Il me demande au Roi, tu sais son insolence,

Mais le Roi condamna cette haute arrogance,

L’insolent toutefois fut traité doucement,

Puisque du seul refus on fit son châtiment.

Loin de l’humilier, ce refus légitime

De la témérité le porta dans le crime,

L’arma contre son Prince, et fit injustement

Un rebelle sujet d’un téméraire Amant.

Il se joint aussitôt aux Rois nos adversaires,

Il soulève aussitôt des peuples tributaires ;

Et soit que le destin ce grand Maître des Dieux,

Voulut par ce forfait me le rendre odieux,

Soit qu’il voulut montrer avec cette injustice ;

Que toujours près d’un trône il cache un précipice,

Il prêta sa faveur à d’injustes desseins,

Et remplit de Lauriers de criminelles mains.

La victoire suivit le traître Alcionée,

Mon Père succomba sous cette destinée,

Et se vit pour tout bien réduit dans un Château

Trop petit seulement pour lui faire un tombeau :

Vois donc jusqu’où l’ingrat sut abaisser mon Père,

Et par ce qu’il a fait, vois ce que je dois faire.

Remets devant tes yeux tant de lieux désolés,

Tant de Palais détruits, tant de Temples brûlés,

Vois dans leur propre sang nos Provinces plongées,

Vois cent belles Cités en Sépulcres changées,

Vois la flamme, le meurtre, et vois de tous côtés

Comme en un autre Enfer régner les cruautés,

Comte enfin les forfaits de ce cœur sanguinaire

Et par ce qu’il a fait, vois ce que je dois faire.

Je ne t’ai retracé son crime et mon tourment,

Que pour te faire voir que je hais justement.


THÉOXÈNE.

S’il croit que vous l’aimez, et si durant nos craintes

Son amour abusé s’est nourri de vos feintes,

Pensez-vous qu’un mépris en tout temps périlleux

Outrage impunément ce courage orgueilleux ?

Voyez ce qu’un refus a pu dessus son Âme,

Combien sur cet État il attira de flamme,

Et pensez après tout que sur les grands esprits

Un refus agit moins que ne fait un mépris.

Ne me soupçonnez pas de prendre sa querelle,

Et de défendre ici le parti d’un rebelle,

Ne me soupçonnez pas d’arrêter votre main,

Quand elle va punir ce courage inhumain,

Hélas quand je repasse en mes tristes pensées

Avecques vos malheurs mes misères passées,

Quand je vois le tombeau qui renferme les miens,

Quand je vois pour tout bien la cendre de mes biens,

Et que d’une maison en gloire si féconde

Je suis seule restée aux traverses du monde,

Je ne puis me forcer ni retenir ces pleurs

Que poussent par mes yeux de si fortes douleurs :

Je souhaite, je veux que votre haine extrême

Vous porte à la vengeance et me venge moi-même ;

Mais j’appréhende aussi qu’au lieu de vous venger

Elle ne vous entraîne en un nouveau danger,

Quoi qu’après tant de maux, la haine vous inspire

Dissimuler encor c’est conserver l’Empire.


LYDIE.

Moi que je dissimule, et que sans m’offenser,

Je flatte un ennemi, que je puis abaisser !

Moi que par une feinte en lâchetés insigne

Du trône qui m’attend je me déclare indigne !

Non, non, le Ciel m’a mise en un rang, dans un point

Que l’on peut bien flatter, mais qui ne flatte point.

J’ai su dissimuler, et j’ai su me contraindre

Tandis que nos malheurs nous apprenaient à feindre,

Et que contre les maux qui traversaient nos jours

La feinte seulement était notre secours ;

Enfin j’aimai la feinte, et j’en étais capable

Tant qu’elle fut pour nous un vice profitable,

Mais la dois-je employer où je vois clairement

Qu’elle ne peut servir qu’à mon propre tourment ?

Mais la dois-je employer, et dois-je en faire compte,

Où comme à mon tourment elle sert à ma honte ?

On dit qu’Alcionée assurée de ma foi

Ose encor aujourd’hui me demander au Roi,

Et sachant ce dessein, qui m’est un mal extrême,

Dissimuler encor c’est l’approuver moi-même.

Le pourrais-je bien voir sur mon trône appuyé

Lui qui n’est pas encor de mon sang essuyé ?

Que ne puis-je moi-même à sa perte animée,

Venger de cet État la grandeur opprimée,

Que n’est-il bienséant, à mon sexe, à mon rang

De paraître inhumaine, et de venger du sang,

Ma main contenterait ce cœur qui dissimule,

Et contre ce Géant je serais un Hercule :

Je me rendrais l’appui de la gloire des Rois,

Je vengerais le trône ou bien je périrais.


DIOCLÉE.

Laissez faire le Roi.


LYDIE.

Le Roi même autorise

Ou semble autoriser cette injuste entreprise.

Un rebelle aime un trône, un Roi l’y veut porter,

Et lui-même en descend pour l’y faire monter ;

Ô Dieux ! Le souffrez-vous ?


DIOCLÉE.

Rendez-vous-en certaine

Devant que de montrer une si juste haine,

Si d’un si fol amour il s’était détaché

Votre haine est un feu qu’on doit tenir caché.


LYDIE.

J’empêcherai du moins en la faisant paraître

Qu’en ce cœur aveuglé l’amour puisse renaître.


DIOCLÉE.

Ce discours généreux, ce noble sentiment

Montre moins vos transports que votre jugement.

De moi j’avais pensé qu’un peu d’indifférence

Pouvait seule étouffer cette haute espérance,

Et que pour rebuter de superbes esprits

Une douce froideur peut autant qu’un mépris :

Cette froideur instruit une âme ambitieuse,

Mais la haine l’outrage et la rend furieuse,

Et c’est souvent un trait qui ruine et qui perd

Et celui qu’on attaque, et celui qui s’en sert.

Ainsi j’ai toujours cru qu’une haine irritée

Doit être aux grands desseins la dernière écoutée,

Et qu’on n’en doit user, qu’en une extrémité

Où tout autre secours est vainement tenté

Mais toutes ces raisons sont raisons du vulgaire,

Vous savez mieux que nous ce que vous devez faire,

Les Rois comme les Dieux tout-puissants ici-bas

Ont toujours des clartés que les autres n’ont pas.


LYDIE.

Non, non, ne pensez pas que ma faiblesse éclate,

Que la haine m’emporte ou que mon rang me flatte,

Ni ma condition, ni mon ressentiment

Ne peuvent me porter jusqu’à l’aveuglement.

Je hais, je puis punir, mais je suis équitable,

Je me veux ressentir, mais je suis raisonnable,

Et je ne voudrais pas que ma haine, ou mon rang

Coûtât à cet Empire une goutte de sang.

Tâchez donc de savoir si ce cœur téméraire

Me considère encore ainsi que son salaire.


DIOCLÉE.

Alcire avecques lui traite confidemment,

Il l’y faut employer.


LYDIE.

Voyez-le promptement.


DIOCLÉE.

Espérez tout Madame, et de ma diligence,

Et de la part qu’il a dedans sa confidence.


LYDIE.

Puis sur votre rapport, et dessus votre foi

Sans plus dissimuler j’irai parler au Roi.

Lydie demeure seule.

Que fais-je malheureuse ? Oublierai-je qu’il aime ?

Détruirai-je un Amant ? Me perdrai-je moi-même ?

Mais languirai-je aussi dans une passion

Dont je ne puis brûler qu’à ma confusion ?

En chassant cet amour je me fais violence,

Mais en le retenant je trahis ma naissance,

J’expose enfin mes jours à des maux infinis,

Et quand je le retiens, et quand je le bannis.

Il n’importe, achevons, éteignons cette flamme,

Ou l’empêchons au moins de régner dans notre âme ;

Étouffons un amour que l’honneur nous défend,


Et puisqu’il faut souffrir, souffrons en triomphant.



Scène II

Alcionée, Achate.


ALCIONÉE.

Non, non, cette grandeur, ce charme de tant d’âmes,

N’est pas un aliment, qui nourrisse mes flammes,

Non, non, ne pense pas que cette passion

Soit un feu rallumé par mon ambition,

J’aimai, j’aime Lydie, et cet amour extrême

Ne lève point les yeux jusqu’à son diadème :

Elle a dans ses appas tout ce qui m’a tenté,

Et je crois que le sceptre est la moindre beauté.

Ainsi cette grandeur qui la rend adorable

N’est pas une raison qui me la rende aimable,

Ces grands noms de Princesse, et de fille de Roi,

Ne sont pas des attraits, ni des charmes pour moi ;

Elle attend de son Père, un sceptre, une couronne.

Mais elle n’attend rien que cette main ne donne,

Mais elle n’attend rien d’un Père couronné,

Que cette même main n’ait quelquefois donné.


ACHATE.

On sait que votre main heureusement hardie

A rendu la couronne au Père de Lydie,

Mais si vous lui rendez un trône redouté,

Songez que c’est un bien que vous aviez ôté,

Et qu’on observe ici cette juste maxime

Que rendre est un devoir, et qu’ôter est un crime.

On sait de tous côtés qu’après un long effroi

Vous donnâtes la paix aux prières du Roi ;

Mais ressouvenez-vous qu’il vous l’a demandée,

Qu’en glorieux vainqueur vous l’avez accordée,

Et sachez après tout qu’un Roi n’aime jamais

Quiconque l’a réduit à demander la paix :

Pouvez-vous donc encor contre toute apparence

Avecque votre amour nourrir quelque espérance ?


ALCIONÉE.

Que n’espère-t-on pas des promesses d’un Roi ?


ACHATE.

Il s’en peut dispenser, ainsi que d’une loi.

Il est vrai que le Roi vous promit la Princesse,

Mais comment ? Et pourquoi fit-il cette promesse ?

Dans ce gouffre d’horreurs où vous l’aviez jeté

Fut-ce lui qui promit ou la nécessité ?

Il voyait l’étranger au sein de ses Provinces,

Il avait vu couler le sang de tous ses Princes,

Il voyait sa grandeur, et son Empire à bas,

Il savait que ses maux venaient de votre bras,

Et pour ressusciter sa fortune mourante,

Selon vos passions il vous promis l’infante ;

Jugez si dans l’excès de cette adversité,

C’est un Roi qui promet, ou la nécessité.

Pour voir à votre amour cette Princesse acquise

Il fallait l’obtenir dès qu’elle fut promise,

Il fallait mieux conduire un si noble dessein,

Il fallait l’épouser les armes à la main,

Et non pas tout d’un coup comme par quelques charmes,

Contre vos protecteurs tourner vos propres armes,

Ni repousser des Rois qui vous eussent vengé,

Si d’un second refus on vous eût outragé.


ALCIONÉE.

J’ai montré ma franchise.


ACHATE.

Et peu d’expérience.


ALCIONÉE.

Achate au moins j’ai plu par cette confiance.


ACHATE.

Il fallait plaire moins, et vous assurer mieux.


ALCIONÉE.

Je devais obéir à cet Arrêt des Dieux :

Le reste est du destin. Mais j’aperçois Alcire.


Scène III

Alcire, Alcionée.


ALCIRE.

Je le trouve à propos, et comme on le désire.

Vous puis-je dire un mot ?


ALCIONÉE.

Vous le pouvez, sur quoi ?


ALCIRE.

Mais.


ALCIONÉE.

Parler à nous deux ce n’est parler qu’à moi.


ALCIRE.

Empêchez que ces bruits ne courent davantage.


ALCIONÉE.

Que dites-vous ? Quels bruits ?


ALCIRE.

D’amour, de mariage,

On dit parmi le peuple, on le dit à la Cour

Que l’infante est l’objet que poursuit votre amour.

On veut même aveugler le sage Alcionée

Jusqu’à lui faire attendre un si haut hyménée,

On veut qu’il ait si peu de générosité,

Qu’il redemande un bien dont il fut rebuté.

Songez à faire voir.


ALCIONÉE.

Laisse, laisse tout croire,

Ne te mêle de rien j’aurai soin de ma gloire.


ALCIRE.

Mais ce bruit déjà grand peut aller jusqu’au Roi.


ALCIONÉE.

Le Roi ne saura rien qu’il ne sache de moi.

Pour obtenir un prix où j’ai droit de prétendre,

Je veux bien que ce bruit serve à me faire entendre.

Quoi, n’aimerais-je pas, où l’on me l’a permis ?

Quoi n’aimerais-je pas où le Roi m’a promis ?


ALCIRE.

Je crois que votre amour est une amour extrême,

Une fille est aimable avec un diadème ;

Mais je crains que le Roi, de qui vous vous vantez

Ne s’oppose lui-même à vos félicités.


ALCIONÉE.

La honte d’un refus n’a rien que j’appréhende.


ALCIRE.

On doit l’appréhender tandis que l’on demande.


ALCIONÉE.

Mon amour ne voit rien qu’il doive appréhender.


ALCIRE.

Vous voulez donc vous taire, et ne rien demander.


ALCIONÉE.

Ne te travaille point d’une peur importune,

Et laisse à mon amour le soin de ma fortune.

Alcire le Roi m’aime, et pour tout m’accorder

Il attend seulement que j’aille demander.


ALCIRE.

Ici de grands hasards précèdent la victoire.


ALCIONÉE.

J’aime les grands hasards, qui mènent à la gloire.


ALCIRE.

Mais dans ce haut dessein jusqu’où va votre espoir,

Un sceptre vous manquant, vous manquez de pouvoir.


ALCIONÉE.

Non, je n’ai point d’États, je n’ai point de Couronne

Que mon Père me laisse, ou que le sort me donne,

Mais apprend de ce bras, tout malheureux qu’il est,

Que qui peut en ôter en a quand il lui plaît.


ALCIRE.

Je n’ignorai jamais qu’il n’est point de conquêtes

Qui ne soient aux grands cœurs toutes prêtes ;

Le Ciel vous doit aider, il aide aux généreux.

Alcire se retire.

ALCIONÉE.

Nous périrons, Alcire, ou nous vivrons heureux.


Scène IV

Alcionée, Achate.


ALCIONÉE.

Alcire envierait-il le bonheur de ma vie ?


ACHATE.

Je dirais par raison ce qu’il dit par envie ?

Voyez si son discours peut donner quelque fruit

Et ne regardez pas au cœur qui l’a produit ;

Qu’il vienne d’un vrai zèle, ou d’un zèle hypocrite,

Que nous importe-t-il pourvu qu’il nous profite ?

Un trésor, un grand bien, n’est pas moins précieux

Pour venir d’un endroit qui nous est odieux.

Ici pour votre bien je ne saurais rien feindre,

Vous espérez beaucoup, mais vous devez plus craindre,

Je sais bien qu’on attaque, et qu’on blesse un Amant,

Lors qu’on n’est pas d’accord avec son sentiment,

Mais je sais bien aussi qu’où le danger éclate

Bien souvent on le tue à l’instant qu’on le flatte.

Voyant donc maintenant où va votre transport,

J’aime mieux vous blesser que vous donner la mort.

Songez encor un coup qu’un Prince magnanime,

Fut de vos passions l’effroyable victime,

Songez encor un coup qu’un Monarque offensé

A vu par vos fureurs son trône renversé ;

Et pensez après tout qu’à ce Monarque même

Vous allez demander plus que son diadème.

Enfin s’il vous refuse.


ALCIONÉE.

On me traitera mieux,

Laisse-moi pour le moins cet espoir glorieux.


ACHATE.

Vous ne songez donc pas que par un sort étrange

Vous n’avez plus d’amis dont le cœur ne se change ;

Qui vous aima, vous hait ; un sort injurieux

Convertit vos amis en autant d’envieux.

Quiconque vous aida s’efforce de vous nuire,

Où l’on vous élevait, on tâche à vous détruire,

Et de la même main qui vous rendit vainqueur

Je vois sortir le trait qui vous perce le cœur.


ALCIONÉE.

Que des amis ingrats montrent leur perfidie,

Achate il me suffit d’être aimé de Lydie.

Serais-je sans ardeur, où tout est enflammé ?

Et n’aimerais-je pas où je me vois aimé ?


ACHATE.

Si l’État, si le Prince, à votre amour s’oppose,

Qui pourra près de lui soutenir votre cause ?


ALCIONÉE.

Mes grandes actions, mon courage, et ma foi

Seront les vrais amis qui parleront pour moi.


ACTE II



Scène I

Le Roi, Lydie.


LE ROI.

Vois ma fille, est-ce à moi que votre âme contrainte,

Doit cacher si longtemps la cause de sa plainte.


LYDIE.

Que ne pouvez-vous voir sur mon front pâlissant

Le funeste sujet d’un trouble si puissant,

Pour le moins mon silence, aujourd’hui nécessaire

Retiendrait un discours peu capable de plaire,

Et me délivrerait de ce nouveau tourment

D’opposer ma parole à votre sentiment.

Mais peut-être est-il vrai que pour sauver l’Empire

Quelque Dieu m’inspira ce que je crains de dire,

Et que ce haut destin qui protège les Rois

Veut pour votre grandeur se servir de ma voix.

Il faut donc passer outre, il faut que je m’exprime

Que par votre intérêt ma parole s’anime,

Et que je parle ici d’autant plus librement

Que c’est pour soutenir votre honneur seulement.

Non, non, ne pensez pas qu’une haine obstinée

Me rende inaccessible aux vœux d’Alcionée,

Et que mon sentiment s’oppose à son espoir

Si votre volonté lui permet d’en avoir.

Bien qu’il sorte d’un sang, qu’il soit d’une naissance

Où l’on est destiné que pour l’obéissance,

Bien qu’il n’ait rien de grand que cette cruauté

Qui d’un trône pompeux vous a précipité,

Bien que les actions de cette âme inhumaine

Me doivent justement inspirer de la haine,

Fallut-il me gêner, fallut-il me trahir,

Je suis prête à l’aimer s’il faut vous obéir.

J’adorerai cette âme et si basse et si noire

Si c’est votre désir, si c’est pour votre gloire,

Et de peur de déplaire à qui je dois céder,

Je deviendrai captive où je dois commander.

Mais pourrais-je penser qu’un Roi si magnanime

Voulut en ce cruel récompenser le crime ?

Qu’un Roi si généreux, et si loin du danger

Caressât l’ennemi dont il peut se venger ?

Qu’un Roi même oubliant son auguste famille,

À son propre bourreau voulut donner sa fille ?

Et qu’en un même temps votre facilité

Mit le sceptre en la main qui vous l’avait ôté ?

Aurais-je à votre honneur un penser si contraire ?

L’aurais-je de mon Roi ? L’aurais-je de mon père ?

Un monarque si grand oublierait-il son rang ?

Un Père si sensible oublierait-il son sang ?.

Si ce cruel auteur des misères communes

Ne put me posséder durant nos infortunes,

Durant que des malheurs, dont l’on doit l’accuser

Vous mettaient en état de ne rien refuser,

Maintenant que du Ciel l’ordonnance fatale

Rend à votre vouloir votre puissance égale,

Le traître obtiendra-t-il pour s’être révolté

Ce qu’il n’obtiendrait pas pour sa fidélité ?

Que la rébellion sera charmante et belle,

Si même vos faveurs élèvent le rebelle !

Et qu’elle infectera de coupables esprits,

Si même leurs fureurs trouvent chez vous un prix !

Ainsi ce furieux fait des vœux détestables,

Il croit que ses forfaits lui seront profitables,

Il regarde le trône où l’on vous voit monter,

Comme un bien qu’il vous laisse et qu’il peut vous ôter :

Bref ce n’est pas assez que son Roi lui pardonne

S’il ne lui donne encor sa fille et sa Couronne.

Ha sire, ce penser me fait frémir d’horreur.

Et si j’ose le dire il m’emplit de fureur.

Que croirait l’Univers après cet hyménée,

Qu’attend avec orgueil l’ingrat Alcionée ?

Ne penserait-on pas que la peur, et l’effroi

Vous ont fait d’un rebelle accepter cette loi ?

Qu’à son ambition votre crainte me donne ?

Que vous m’abandonnez pour garder la Couronne ?

Et qu’enfin d’un sujet tout noirci de forfaits

Aux dépens de l’honneur vous rachetez la paix ?

Pardonnez mon transport qui va jusqu’à l’audace,

Étant formé pour vous, il mérite sa grâce,

Il combat seulement contre vos ennemis,

Et je crois qu’étant juste il est aussi permis.



LE ROI.

Je sais qu’en votre cœur la haine est légitime,

Que par elle pour moi votre zèle s’exprime,

Et que je dois aimer ce noble mouvement

Tout contraire qu’il est à notre sentiment :

Mais celle qui prétend au rang de Souveraine

Doit plus songer aux siens qu’à contenter sa haine,

Et si sa passion ne peut aider l’État,

Elle doit l’étouffer ainsi qu’un attentat.

Il est vrai qu’autrefois cette terre étonnée

Entre ses ennemis comptait Alcionée,

Et que durant ce temps un courage si haut

Ne semblait mériter qu’un infâme échafaud ;

Mais depuis que chez nous mes soins le ramenèrent,

Et que pour cet État les siens se rallumèrent,

Quelques grands châtiments qu’il ait pu mériter,

Ses grandes actions ont su l’en racheter.

Ce n’est pas toutefois que j’approuve une audace,

Qui pourrait justement lui causer sa disgrâce,

Et je ne puis penser qu’un téméraire amour

Le rende une autre fois la fable de ma Cour.


LYDIE.

C’est toutefois un bruit qu’il confirme lui-même.


LE ROI.

On vous trompe, ma fille, et je sais ce qu’il aime.

Il aime cet État, non pour le posséder,

Mais afin que son bras vous le puisse garder ;

Et quoi qu’il entreprenne, et quoi que l’on en pense,

La gloire est son amour, comme sa récompense.

Toutefois s’il est vrai, qu’au mépris de mes lois

Un ridicule amour l’aveugle une autre fois,

Je lui ferai sentir qu’il est un téméraire,

Que c’est par cet amour qu’il a su me déplaire,

Et qu’il est rare enfin qu’une témérité

Réussisse deux fois avec impunité.

Allez, ma fille, allez ; Alcire, et Callisthène

M’en viennent apporter la nouvelle certaine,

Ils ont ordre de moi d’observer ses discours,

Ses desseins, son espoir, sa haine, ses amours.


Scène II

Le Roi, Callisthène, Alcire.


LE ROI.

Cette âme est-elle encor en son mal obstinée ?

Enfin a-t-on pu voir où tend Alcionée ?


CALLISTHÈNE.

Sire, il tend à l’Empire, et n’a point de dessein

Qui ne promette un sceptre à sa superbe main,

Pourrait-il aspirer jusqu’à votre alliance

Sans aspirer aussi jusqu’à votre puissance ?

Vos Royales faveurs ont fait sa vanité,

Et sont les aliments de sa témérité.


LE ROI.

Il nourrirait des feux illégitimes !

Donc le pardon d’un crime, augmenterait ses crimes !

Et son ambition m’oserait menacer,

Quand j’ai la foudre en main toute prête à lancer !

Non, non, je ne crois pas que cette âme indomptée,

Soit jusqu’à cet orgueil une autrefois montée,

Depuis qu’il est entré dans mon affection,

Son devoir sert de règle à son ambition.

Les services qu’il rend nous doivent faire croire,

Qu’il fait de son devoir son plaisir et sa gloire,

Et quand je vois les biens, qu’il apporte à l’État

Je pense avoir songé son premier attentat.

Mais quand il aimerait en serait-il coupable ?

Pour estimer Lydie en est-il condamnable ?

Et contre ce grand cœur dois-je armer mon pouvoir

S’il veut de contenter d’un amour sans espoir ?


ALCIRE.

Non, Sire, c’est en fin sa moindre récompense

D’avoir la liberté d’aimer sans espérance ;

Mais l’amour nous aveugle, et contre tout devoir

Quiconque a de l’amour a bientôt de l’espoir.

Je suis certes fâché, qu’un si noble courage

À sa confusion en rende témoignage,

Je souffre de sa faute, et ce m’est un tourment

D’accuser un ami de cet aveuglement ;

Mais de peur que ce mal qui peut faire un rebelle

N’étende plus avant sa racine mortelle,

Je dois le découvrir, et crois qu’il est permis

Pour bien servir son Roi d’oublier ses amis.

Il aime donc l’infante, il l’adore, il l’espère,

Et malgré nos Raisons son amour persévère ;

Il s’est même vanté que pour la posséder

Il ne lui coûtera que de la demander.

Et quand j’ai combattu cette haute arrogance,

Quand je dis qu’un État manquait à sa naissance,

Les sceptres, m’a-t-il dit, sont au-dessous de moi,

Et qui peut en ôter est au-dessus d’un Roi.

Jugez si ce discours est l’image d’une âme,

Qu’un destin vertueux puisse exempter de blâme,

Qui fasse de vos lois tous ses contentements,

Et de qui le devoir règle les mouvements.

Il s’élève, il s’enflamme, il menace, il dédaigne,

Cependant qu’il espère il veut que l’on le craigne,

Et sa présomption est un signe apparent,

Qu’il aime le forfait, qui peut le faire grand.


LE ROI.

Il veut donc me forcer d’user de ma puissance,

D’un amour odieux il passe à l’insolence,

Et croit peut-être encore à ma confusion,

Passer de l’insolence à la rébellion.

Il ne se souvient plus que l’horreur de son crime,

Peut rendre contre lui tout excès légitime ;

Il ne se souvient plus, cet esprit insensé,

Qu’au lieu de le punir je l’ai récompensé,

Donc ma bonté l’aveugle, et fomente en son âme

Tout ce qui me déplaît, et tout ce que je blâme.

Ha qu’un Roi trop clément se prépare d’ennui !

Que le pardon qu’il donne est dangereux pour lui !

Que la clémence même est souvent criminelle

Quand elle efface un crime, et pardonne au rebelle !

Mais qu’il aime, qu’il aime, et fasse des forfaits

Autant que son amour peut faire de souhaits,

Si j’ai pu l’élever, je saurai bien l’instruire

Que le même pouvoir sait bâtir et détruire.


ALCIRE.

Le voici.


LE ROI.

Qu’il approche, il le faut écouter,

Et s’il va trop avant, nous saurons l’arrêter.


Scène III

Alcionée, Le Roi.


ALCIONÉE.

Comblé de vos faveurs je sais bien que l’envie

Attaque également et ma gloire et ma vie,

Et sachant le pouvoir et les injustes droits

Que ce pâle Démon usurpe auprès des Rois,

Je craindrais d’approcher de ce trône adorable,

S’il n’était occupé par un Prince équitable.

Ainsi votre justice est le bras glorieux,

Qui soutient mon parti contre mes envieux,

Elle rend à mon cœur sa première assurance,

Elle chasse la peur d’avec mon espérance,

Et me permet encor de m’approcher de vous,

Avec ce même espoir qui fait tant de jaloux.

Pourquoi craindrais-je aussi que leur main triomphante

Dérobât à mes vœux une si belle infante ?

Vous me l’avez promise ; et s’il est vrai qu’un Roi

Se fait de sa parole une puissante loi,

Que n’attendrais-je pas du Roi le plus auguste,

Qui joigne à sa grandeur le beau titre de juste ?

Donc si mes ennemis condamnent mon espoir

Et pour le ruiner assemblent leur pouvoir,

Je n’opposerai rien contre leur violence,

Votre seule promesse est ici ma défense,

Je dirai seulement s’ils osent murmurer,

Un grand Roi qui promet, commande d’espérer.

Ainsi j’espérerai malgré ces âmes basses,

Qui fondent leurs plaisirs sur nos seules disgrâces,

Et pour confondre enfin de si grands ennemis,

Je dirai seulement que mon Roi m’a promis.


LE ROI.

Soyez en vos desseins plus juste et plus modeste,

Quand l’espoir est trop haut, il est souvent funeste.

Écoutez-vous encore un amour furieux

Qui vous nuit, qui vous perd, qui vous rend odieux ?

Voulez-vous mon État ? Voulez-vous ma Couronne ?

N’êtes-vous pas content du rang que je vous donne ?

C’est là que vos désirs se doivent arrêter,

Et passer plus avant c’est vous précipiter.

J’ai de votre grandeur élevé l’édifice,

Gardez que votre amour n’en soit le précipice,

Qu’il n’éloigne de vous et mon cœur et mes soins,

Et qu’espérant trop vous ne possédiez moins.

Me demander ma fille ! Ha, c’est trop entreprendre,

Et trop peu l’estimer que d’oser y prétendre.


ALCIONÉE.

Je sais bien que mon sort n’eut jamais de clarté

Qui ne fut un rayon de votre Majesté ;

Je sais bien que des Cieux la puissance fatale

Rend à votre Grandeur ma fortune inégale ;

Je sais bien que Lydie est assise en un rang,

Où n’arriva jamais personne de mon sang :

Mais depuis cet instant qu’une sainte promesse,

Permit à mon amour d’espérer la Princesse,

Je crois sans m’éblouir regarder ce Soleil,

Et par votre promesse être fait son pareil.


LE ROI.

Songez-vous sans horreur à des jours si funèbres,

Que vos seuls attentats couvrirent de ténèbres ?

Et pouvez-vous penser que je vous ai promis,

Sans penser aux forfaits que vous avez commis ?

Sans craindre en même temps l’effroyable justice,

Qui doit aux attentats l’exemple du supplice ?

Ne vous souvient-il plus des désordres passés ?

Ne vous souvient-il plus de les avoir causés ?

Osez-vous demander le loyer d’un outrage ?

Et pensez-vous qu’on doive où la contrainte engage ?

Par vos lâches desseins accablé d’ennemis,

Et craignant pour mon peuple, il est vrai, j’ai promis,

Mais de cette promesse autrefois nécessaire,

N’attendez point d’effet qui ne vous soit contraire ;

Pour le bien de l’État ayant su l’avancer,

Pour le bien de l’État je puis m’en dispenser.

Changez donc en respect des flammes insensées,

Que cette ambition sorte de vos pensées ;

Enfin n’espérez plus, les trônes sont des Cieux

Où ne doivent monter que des Rois ou des Dieux.


ALCIONÉE.

S’il faut par des États mériter la Princesse,

Le Soleil n’en voit point, où mon bras ne s’adresse.

Cet œil qui voit partout, n’en voit point de si forts

Où vos commandements ne portent mes efforts,

Et d’où malgré le sort mes armes fortunées

N’amènent en vos fers des têtes couronnées.

Pourvu que m’élevant entre les Potentats,

Sous mon autorité je range des États,

Pourvu qu’à mon destin je joigne une couronne,

Qu’importe que mon Père ou ma main me la donne ?

Animez donc ce cœur, commandez que ce bras

Ou pour vous ou pour moi conquête des États,

Et lors je donnerai de glorieuses marques,

Que qui peut en gagner est du sang des Monarques,

Se mettre au rang des Rois, ne le devoir qu’à soi

N’est pas moins glorieux que de sortir d’un Roi.


LE ROI.

J’estime comme vous une âme non commune

Qui tient de sa vertu des dons de la fortune,

Et je ne doute point que vos puissantes mains

Ne changent en effets vos illustres desseins :

Mais quoi que vous puissiez, des victoires si grandes

Devaient pour votre bien précéder vos demandes.

Apprenez toutefois qu’à mon cœur, qu’à mes yeux

Un État usurpé n’est qu’un bien odieux.

Votre bras dites-vous gagnera la Couronne,

Mais peut-elle être à nous quand le crime la donne ?

Un téméraire amour vous donne-t-il des droits,

Sur les successions des légitimes Rois ?

Vous est-ce une raison de troubler des Provinces,

D’attaquer sans respect la majesté des Princes,

Et de porter les mains sur une autorité,

Où vous ne montreriez que par la cruauté ?

Quoi d’amant trop aveugle et peut-être coupable

Vous vous rendrez encor conquérant détestable ?

Non, non, ne pensez pas qu’en ce dérèglement,

J’aime un usurpateur plus qu’un aveugle Amant.


ALCIONÉE.

Hé bien, j’irai chercher ces Rois illégitimes,

Dont la fière grandeur est l’effet de leurs crimes,

Et que mille attentats cruellement commis

Rendent des autres Rois les communs ennemis.

Ainsi ne m’attaquant qu’à de coupables têtes,

Je ne puis obtenir que de justes conquêtes ;

Et si chacun a droit de chasser les Tyrans

Aurai-je un rang injuste entre les conquérants ?


LE ROI.

Quand vous seriez vainqueurs d’autant de Tyrannies

Qu’en peuvent enfanter de brutales manies,

Quand par l’heureux effort de vos seules vertus

On verrait sous vos pieds cent Tyrans abattus,

Si l’esprit de Lydie à vos vœux est contraire

Devez-vous souhaiter un si triste salaire ?

Et quand à votre amour on la destinerait,

Pourriez-vous rechercher un cœur qui vous fuirait ?


ALCIONÉE.

Que ne m’est-il permis après votre promesse,

De choisir pour mon juge une grande Princesse,

Que n’y consentez-vous, que n’êtes-vous d’accord

Qu’elle soit aujourd’hui l’arbitre de mon sort.


LE ROI.
.

Après mille faveurs qui passent votre attente

Dont l’ambition même aurait été contente,

Voyez l’infante, allez, sachez son sentiment

Ici je me soumets à son consentement.

Êtes-vous satisfait croyez-vous qu’on vous aime ?


ALCIONÉE.

J’ai tout ce que je veux, mon bonheur est extrême.

Amour tantôt propice, et tantôt rigoureux,

Est-il sous ton Empire un Amant plus heureux.

Il demeure seul.

Si je suis ton captif, mon servage m’honore,

Une Princesse m’aime, autant que je l’adore.

Et puis-je désormais espérer vainement,

Si mon bonheur consiste en son consentement ?


Scène IV

Alcire, Callisthène, Alcionée.


ALCIRE.

C’est par cette action qu’un si sage Monarque

Donne de sa justice une éternelle marque ;

C’est par le successeur qu’il se veut désigner,

Qu’il se montre aujourd’hui plus digne de régner.

Mais à quelque degré de grandeur et d’estime

Où vous puisse porter un Roi si magnanime,

Sa Justice seconde en mille heureux effets

Vous y mettra plus tard que n’ont fait vos souhaits.


ALCIONÉE.

Je n’ai jamais douté de cette pure flamme

Que mes seuls intérêts allument dans votre âme ;

Je sais que vos esprits généreux et constants,

Ne peuvent s’infecter par les vices du temps :

Aussi ne fais-je état de ma bonne fortune,

Que pour la voir un jour avecques vous commune,

Et lors que mon destin cesse de me troubler,

Je ne veux des bienfaits que pour vous en combler.

Mais ma prospérité n’est pas tant affermie,

Qu’elle ne craigne encore une atteinte ennemie,

Je trouve auprès des Rois chaque instant hasardeux,

Et c’est bien s’assurer que de craindre auprès d’eux.

J’ai donc besoin d’amis, de qui la main puissante

Soutienne auprès du Roi ma fortune naissante,

Et je les trouve en vous, ces amis généreux,

Dont la seule amitié pourrait me rendre heureux.


CALLISTHÈNE.

Que redouteriez-vous ?


ALCIONÉE.

Cette maudite envie,

Qui s’attaque toujours à la plus belle vie.


ALCIRE.

Que ce monstre paraisse, en fin nous ferons voir

Que la vraie amitié n’est jamais sans pouvoir :

Espérez tout de nous, et selon votre attente.


ALCIONÉE.

Revoyez donc le Roi, moi je verrai l’Infante.

ACTE III



Scène I


LYDIE, seule.

STANCES.

Qu’ai-je fait, qu’ai-je résolu ?

Et dedans mon âme incertaine

Qui sera le plus absolu,

De l’amour, ou de la haine ?

Mais dois-je encore consulter

Après que l’on m’a vu tenter

Tout ce que peut un adversaire ?

Orgueil, honneur, cruelle loi,

Dois-je tout faire pour vous plaire,

Ne dois-je rien pour moi ?

J’aime, et par un destin nouveau

J’ai parlé contre ce que j’aime ;

Je le voudrais voir au tombeau,

Je voudrais qu’on m’y vit moi-même ;

Étrange effet de ce devoir,

De ce tyrannique pouvoir

Qui nous gourmande, et qui nous brave !

Ha ! Pour te montrer généreux,

Triste cœur, orgueilleux esclave,

Dois-tu te rendre malheureux !

Non, non, suivons un autre objet,

Que l’amour, que ma flamme vive ;

Mais aimerai-je mon sujet,

Et me rendrai-je sa captive ?

Mais pourquoi ne puis-je l’aimer ?

Pourquoi ne peut-il m’enflammer ?

S’il ne règne, il en est capable ;

Aimons donc, suivons cette loi,

La Vertu n’est pas moins aimable

Dans un sujet que dans un Roi.

Injustes et lâches desseins !

N’est-ce pas ce sujet rebelle

Qui jusques aux lieux les plus saints

A porté sa main criminelle ?

Aimerons-nous un furieux ?

Un sujet si pernicieux,

Qui de son Roi fit sa Victime !

Haïssons, c’est trop combattu,

Ici mon amour est un crime,

Et ma haine est une vertu.

Ô Dieux qui connaissez.


Scène II

Dioclée, Lydie.


DIOCLÉE.

Madame, Alcionée

Demande à vous parler.


LYDIE.

Ha que je suis gênée !

Qu’il entre toutefois.


DIOCLÉE.

C’est de la part du Roi.


LYDIE.

Qu’il entre. Que ferai-je ? Ô Dieux inspirez-moi,

J’espère en votre appui, je crains en ma faiblesse,

Ne m’abandonnez point


Scène III

Alcionée, Lydie.


ALCIONÉE.

Enfin, belle Princesse,

À tant de tristes jours, de peine et de tourment,

Je verrai succéder un bienheureux moment.

Si j’ai dit jusqu’ici, j’aime, je persévère,

Aujourd’hui plus heureux, je puis dire, j’espère.


LYDIE.

Comment ?


ALCIONÉE.

Le Roi consent à mes félicités,

Et je dois être heureux si vous y consentez.

Il promet à mes vœux une divine Infante,

Mais pour me la donner il veut qu’elle y consente :

Aussi pour augmenter les biens que je reçois,

Il veut que ce soit vous, qui vous donniez à moi.


LYDIE.

Je ne suis pas à moi, pour me donner moi-même,

Je dépends d’un pouvoir légitime et suprême :

Mais si le Roi consent à vos félicités,


Vous possédez déjà ce que vous souhaitez.

Je ne murmure point, sa main est souveraine,

Qu’il me rende sujette, ou qu’il me fasse Reine,

On me verra contente, et sans lui résister

D’un pas indifférent, ou descendre ou monter.


ALCIONÉE.

Que vous chassez de maux avec une parole !

Qu’elle brise de fers ! Et qu’elle me console !

Croirais-je injustement qu’un bien si précieux

Jusques dedans le Ciel me fait des envieux ?

Enfin vous consentez.


LYDIE.

J’obéis, c’est tout dire.


ALCIONÉE.

Que de nouveaux plaisirs vont suivre mon martyre,

Et que vous ajoutez à mon contentement,

Si votre obéissance est un consentement !


LYDIE.

Pourvu que votre amour si longtemps condamnée,

Après tant de travaux soit enfin couronnée,

Pourvu qu’à votre espoir succèdent des effets

Favorables, heureux, et selon vos souhaits,

Qu’importe à vos plaisirs qui leur donne naissance,

Ou mon consentement, ou mon obéissance.


ALCIONÉE.

Par le consentement notre amour se fait voir,

Et par l’obéissance on montre son devoir.

L’un est libre et sans fard, l’autre est souvent forcée,

Et souvent un effet contraire à la pensée.

Toutefois il n’importe, et j’aime heureusement

Si l’on vous voit au moins obéir librement.

Mais que dirai-je au Roi ?


LYDIE.

Qu’il fasse, qu’il projette,

Qu’il est Roi, qu’il est père, et que je suis sujette.


ALCIONÉE.

Je vais le voir, Madame.


LYDIE.

Allez. Qu’en croirons-nous ?

Le Roi (nous a-t-il dit) plus facile et plus doux,

Consent à son Amour ! Ô Dieux quelle nouvelle !

M’est-elle favorable, ou m’est-elle cruelle ?

Le Roi contre soi-même aujourd’hui révolté

Suivrait-il un dessein qu’il avait détesté ?

Ferait-il d’un sujet, un Prince légitime ?

Couronne-t-il l’amour qui lui semblait un crime ?

Me fera-t-il des lois qu’il devrait abhorrer ?

Me commandera-t-il pour se déshonorer ?

Et moi-même aujourd’hui de ma gloire ennemie,

N’obéirai-je en fin que pour mon infamie ?

Pour aimer mon sujet, pour en faire mon Roi,

Et dépendre d’un bras qui dépendait de moi.

Hélas ! Que de combats se donnent dans mon âme !

Que j’y porte de fers, que j’y porte de flamme !

Que le repos est loin de mes sens agités !


Scène IV

Dioclée, Le Roi, Lydie.


DIOCLÉE.

Voici le Roi qui vient.


LE ROI, parlant à sa suite, et à Dioclée.

N’entrez pas, vous sortez.

Vous est-il venu voir ?


LYDIE.

Qui Sire ?


LE ROI.

Alcionée.


LYDIE.

Il sort.


LE ROI.

À son amour il vous croit destinée,

Et je ne doute point que vous n’ayez fait voir

Ce que peuvent sur nous l’honneur et le devoir.


LYDIE.

Sire, vos volontés, contraires ou propices

Feront incessamment mes lois et mes délices ;

C’est en obéissant que je crois faire voir

Ce que peuvent sur moi l’honneur et le devoir.

Vous consentez enfin que cet Amant espère,

Et moi sans murmurer j’obéis à mon père ;

Ne croyant pas faillir d’observer une Loi,

Qu’on me fait recevoir et d’un père et d’un Roi.


LE ROI.

Comment ! Que dites-vous ? Et que pensez-vous faire ?


LYDIE.

Suivre vos volontés, obéir, et vous plaire.


LE ROI.

Me Plaire ! En écoutant des amours détestés.


LYDIE.

Je dois les écouter, si vous les écoutez.


LE ROI.

Oublierez-vous le rang où vous met la Couronne ?


LYDIE.

Je pourrai l’oublier, si mon Roi me l’ordonne.


LE ROI.

Moi je consentirais à ces indignités !


LYDIE.

Moi j’y consentirai, si vous y consentez.

Sire, m’éprouvez-vous ? Et croyez-vous encore

Qu’obéir sans murmure est un art que j’ignore ?


LE ROI.

Non, non, mais pour un Trône un sujet est trop bas,

Vous devez le savoir.


LYDIE.

Ne consentez-vous pas.


LE ROI.

Oui, j’ai pu consentir qu’un sujet téméraire,

Et digne d’un supplice, espérât un salaire,

Mais si j’ai consenti, je l’ai fait seulement

Pour vous voir résister à ce consentement :

J’attendais cet effet de cette noble haine

Qui vous rendait pour lui justement inhumaine.


LYDIE.

Ce grand et juste effet vous aurait contenté,

Si j’eusse en ce dessein suivi ma volonté.

Donnez-moi seulement le pouvoir de combattre,

Je n’ai rien élevé que je ne puisse abattre,

Et ma seule rigueur paraissant à son tour

Détruira d’un seul trait et l’Amant et l’Amour.


LE ROI.

Je vous donne sur vous une entière puissance,

Je vous dispense encor de votre obéissance,

Et j’aime mieux vous voir résister noblement

Que de vous voir enfin obéir lâchement !

Faites votre devoir, montrez-vous Souveraine,

Songer qu’il est sujet, et que vous êtes Reine.


LYDIE., seule.

Ne délibérons plus, et sans autre propos

Donnons tout à la gloire, et rien à mon repos.

Contentons aujourd’hui l’orgueil d’un Diadème

Qui ne vaut pas la Paix, que je m’ôte moi-même,

Et pour me faire voir digne d’une grandeur

Qui mêle tant d’ennuis avec tant de splendeur,

Par une cruauté que j’ai déjà blâmée,

Montrons-nous malgré nous indigne d’être aimée.

Faisons-nous un destin plein d’horreur et d’effroi,

Mais voici cet Amant.


Scène V

Lydie, Alcionée.


LYDIE.

Avez-vous vu le Roi ?


ALCIONÉE.

On le croyait ici ; j’y revenais Madame,

Pour lui voir confirmer le repos de mon âme.

Vous pouvez cependant étouffer mes soupirs,

Vous savez ses desseins, vous savez ses désirs,

Il vous donne un pouvoir qui vous rend Souveraine,

Donnez donc un Arrêt qui finisse ma peine.


LYDIE.

Savez-vous que ce cœur est juste et généreux ?


ALCIONÉE.

C’est ce qui me doit mettre au rang des plus heureux.


LYDIE.

C’est ce qui doit apprendre aux armes téméraires,

Que de trop grands desseins leur sont toujours contraires.

Craignez, craignez enfin, un pouvoir absolu :

N’aimez plus, croyez-moi.


ALCIONÉE.

Qu’avez-vous donc résolu ?


LYDIE.

Désirez-vous savoir ce que j’ai dû résoudre ?

Regardez cet État, mis en feu, mis en poudre,

Voyez nos maux passés, voyez vos actions,

Et vous saurez alors mes résolutions.


ALCIONÉE.

À ce nouveau discours, je ne puis rien comprendre.


LYDIE.

Consultez vos forfaits, ils me feront entendre.

Celui qui de mon Trône a voulu me chasser

Demande insolemment que j’aille l’y placer !

Jugez sans vous flatter, et d’une âme plus saine,

Si je dois de l’Amour à ces marques de haine ;

Et s’il est juste enfin, après tant de travaux

De donner ma Couronne à l’auteur de mes maux.


ALCIONÉE.

N’êtes-vous pas encor cette Princesse même

Qui permit l’espérance à mon Amour extrême ?

N’êtes-vous pas encor cette Divinité

Qui semblait me conduire à la félicité ?


LYDIE.

N’êtes-vous pas encor ce même Alcionée

Qui fit trembler un Trône où je suis destinée ?

N’êtes-vous pas encor ce ravisseur d’États,

Qui ne s’est signalé que par des attentats ?

N’êtes-vous pas encor ce funeste adversaire,

Que j’ai vu travailler au tombeau de mon Père ?

Moi, je vous aimerais ! Non, non n’attendez pas

Que le Tyran des miens ait pour moi des appas.

Voulez-vous voir enfin votre Amour couronnée ?

Cessez d’avoir été le traître Alcionée,

Voulez-vous plaire enfin, à mon œil offensé ?

Faites plus que les Dieux, révoquez le passé.


ALCIONÉE.

En quel gouffre de maux est mon Âme plongée ?

Ô Dieux, quel changement !


LYDIE.

Je ne suis point changée.

La haine est dans mon cœur un vieux ressentiment,

De qui vos attentats sont le commencement.

Non, je n’ai point changé je suis toujours la même,

Toujours prête à venger l’honneur du Diadème :

Non, je n’ai point changé, mais ce cœur plus ouvert

Vous montre seulement, un feu qu’il a couvert.

Il est vrai que j’ai feint, mais il est équitable

De feindre quelquefois pour punir un coupable.


ALCIONÉE.

De quel étonnement frappez-vous mes esprits ?

Je trouve donc la peine où je cherchais un prix,

Je puis donc reprocher à ces yeux adorables,

Qu’en promettant des biens, ils font des misérables.

Ô Dieux ! Est-il possible, et dois-je enfin juger,

Qu’avec tant de vertus la feinte ait pu loger ?

Ha c’est vous offenser : mais ce regard farouche

Confirme à mon malheur, ce que m’a dit sa bouche ;

Mon trépas est conclu, ma ruine lui plaît,

Et sa bouche et ses yeux en ont donné l’Arrêt.

Oui, Madame, il est vrai, que ma main déréglée

Suivit les mouvements de mon Âme aveuglée ;

J’ai chassé de chez vous le repos et la paix,

J’allumai ce grand feu qui brûla vos Palais.

On a vu par mon crime et couler et s’étendre

Des rivières de sang, sur des plaines de cendre ;

Enfin j’ai fait les maux qui troublèrent vos jours,

Et qu’à mes cruautés reprochent vos discours.

Mais hélas ! S’il est vrai que tout Amour extrême

Des crimes qu’il commet est l’excuse lui-même,

Combien doit ma Princesse excuser mes forfaits,

S’ils partent d’un Amour qu’on n’égala jamais.

Il est vrai qu’ils sont grands, mais ils ont l’avantage

D’être d’un grand Amour, l’insigne témoignage.

Quoi qu’à mes passions reprochent mes rivaux,

Si j’avais moins aimé, j’aurais moins fait de maux.

Je sais que le passé me perd, me déshonore,

Mais pour vous posséder j’aurais fait pis encore ;

Pour obtenir un bien si grand, si précieux,

J’ai fait la guerre aux Rois, je l’eusse faite aux Dieux :

J’eusse renouvelé cette ancienne guerre,

Où le Ciel pour lui-même eut besoin du Tonnerre,

Bref, pour vous acquérir par des soins assidus,

Si j’eusse eu des États, je les eusse perdus.

Ainsi reconnaissez que ce cœur qui soupire

A recherché Lydie, et non pas son Empire ;

Que j’aimai plus mes fers qu’un Sceptre glorieux,

Et que je fus Amant plutôt qu’ambitieux.

Ainsi brûlant pour vous je vous ai souhaitée

Sans penser aux grandeurs où vous êtes montée ;

Ou si mes passions m’en ont fait souhaiter,

Je n’en ai souhaité que pour vous mériter.

N’attribuez donc pas votre dernière peine

À mon ambition, à ma rage, à ma haine,

J’ai pleuré tous les maux que vous avez pleurés

J’ai senti tous les traits que l’on vous a tirés.

Hélas ! Quand vos sujets tombaient dessous mes armes,

En répandant leur sang je leur donnais des larmes ;

Et mon esprit gêné reçut les premiers coups

Que cette main contrainte a porté contre vous.

Enfin le seul Amour excita cet orage,

Par sa seule chaleur s’enflamma mon courage ;

Lui seul me conduisit, lui seul me fit armer

Pour me faire obtenir ce qu’il me fit aimer.

Enfin si mes forfaits m’ont rendu redoutable,

Si je suis à vos yeux un objet détestable,

Ce cœur, ce triste cœur par l’Amour consumé,

Au moins par son Amour mérite d’être aimé.

Mais que j’ai peu de sens d’apporter pour excuse

D’un crime qu’on déteste un Amour qu’on accuse !

Pour me représenter un peu moins odieux

Que ne m’est-il permis de me peindre à vos yeux ?

Hélas je le pourrais, on peut tout entreprendre

Quand la nécessité contraint à se défendre.

Je me tairai pourtant, de peur que mon discours

Ne paraisse un reproche aussitôt qu’un secours,

Et pour sauver ici mon amour et ma gloire

J’appelle à mon secours votre seule mémoire.

Je sais bien que d’abord vous parlant contre moi

Elle ne vous peindra que fureur et qu’effroi ;

Mais je sais qu’étant juste, il faudra qu’elle oppose

Aux maux que j’ai causé, les biens dont je suis cause.

Elle vous fera voir que ce bras détesté,

Vous a rendu l’éclat qu’il vous avait ôté ;

Elle vous fera voir que de vos adversaires

J’ai fait à votre État des peuples tributaires ;

Que j’ai porté plus loin vos bornes et vos lois,

Et qu’entre vos sujets je fais compter des Rois.

Souffrez donc qu’elle parle, ou s’il faut que mon crime

Ait laissé dans votre âme un dépit légitime,

Si vous me condamnez, si mon trépas vous plait,

Donnez, donnez le coup aussitôt que l’Arrêt.


LYDIE.

Je sais que le remords succédant à vos crimes

A tiré de vos mains cent exploits magnanimes ;

Je sais qu’un repentir vous remit à la Cour ;

Mais pour un repentir vous dois-je de l’amour ?

Qu’avez-vous fait de grand que vous n’ayez du faire,

Et qu’on n’ait reconnu par un plus grand salaire ?

Vous étouffez les feux qui nous ont consumés,

Mais vos seules fureurs les avaient allumés ;

D’une plus douce main vous essuyez nos larmes,

Mais elles ont été des effets de vos armes ;

Vous avez repoussé nos ennemis jurés,

Mais vos seuls attentats les avaient attirés.

Donc si vous dissipez ces mortelles tempêtes

Que votre ambition fit tonner sur nos têtes ;

Donc si vous relevez ce que vous fîtes choir

Après tant de forfaits, ce fut votre devoir.

Mais enfin s’il est vrai, que vos soins plus fidèles

Rendent à cet État mille beautés nouvelles ;

Si par vos seuls efforts on voit même des Rois

Soumis à notre Empire en attendre des Lois ;

Si vous avez rendu cet État redoutable ;

Si vous en avez fait un Empire indomptable ;

Bref si vos actions ont assuré ces lieux

Même contre les traits que décochent les Dieux,

Après votre révolte, horrible et sans exemple

Le pardon qu’on vous donne est un prix assez ample.


ALCIONÉE.

Hé bien, oubliez tout, et gardez seulement

De mes impiétés le triste sentiment ;

Oubliez qu’autrefois votre cœur plus sensible

Ne fut pas à mes vœux un ciel inaccessible ;

Mais afin d’excuser un malheureux Amant

Dont la triste présence est pour vous un tourment,

Souvenez-vous qu’un Roi, votre père et mon maître

Aujourd’hui devant vous me permet de paraître ;

Qu’il m’a promis les biens qu’on m’a vu désirer,

Et qu’en me promettant il m’a fait espérer.


LYDIE.

Chassez de votre esprit cette espérance vaine

Qui nourrit votre mal aussi bien que ma haine,

Et croyez que les Rois promettent vainement

Quand les Dieux-Rois des Rois résolvent autrement.

Mais ne vous vantez point que ce cœur plus sensible

Ne fut pas à vos vœux toujours inaccessible :

Oui, devant que le crime eut noirci le renom

Qu’une vertu trompeuse acquit à votre nom,

Ce mérite apparent qui vous rendit aimable

Vous rendit à mon âme un objet désirable ;

Mais si je vous aimai, ce m’est un châtiment

De connaître aujourd’hui que j’aimai lâchement.

Votre rébellion fut grande et redoutable,

Mais j’apprends aujourd’hui qu’elle m’est profitable,

Puisque après des combats, si longs et si douteux

Elle me sert à vaincre un amour si honteux.


ALCIONÉE, seul.

Tyrans de mon repos, haine, disgrâce, envie,

Achevez de me perdre, et de m’ôter la vie.

ACTE IV



Scène I

Alcionée, Achate, Callisthène.


ACHATE.

Ce mépris de Lydie est l’unique vainqueur

Qui pouvait aisément abattre un si grand cœur.

Depuis ce coup fatal, ou plutôt cet outrage

De sanglots seulement ont été son langage.


ALCIONÉE.

Non je ne me plains pas de ce nouveau mépris

Qui pourrait ébranler les plus fermes esprits

Je me plains seulement d’une cruelle feinte

Qui trompa si longtemps une amitié si sainte ;

Cette feinte a nourri ce dangereux vautour

Qui passa dans mon cœur sous la forme d’amour,

Et si j’y consentais, ce mépris favorable

M’aiderait à dompter ce monstre impitoyable ;

Mais hélas il m’attaque, il m’impose des lois,

Et je croirais faillir si je m’en défendais.

En vain contre l’Amour ma raison s’évertue,

Je le nourris encore à l’instant qui me tue ;

Et si je me pouvais empêcher de mourir

Ce serait seulement afin de le nourrir.


ACHATE.

En étouffant ce feu, faites voir qui vous êtes,

Et mettez votre amour au rang de vos conquêtes.


ALCIONÉE.

Ha cruelle Lydie, hélas !


ACHATE.

Voyez.


ALCIONÉE.

Hélas !

Fallait-il différer l’Arrêt de mon trépas ?

Fallait-il si longtemps à mes desseins contraire

Différer malgré vous un coup qui vous doit plaire ?

Si ma mort devait plaire à votre œil irrité

Il fallait commander, et j’eusse exécuté,

Par cette seule main à ma perte engagée

Je serais en repos, et vous seriez vengée,

Et si mes actions sont autant de forfaits,

Ce bras aurait puni les crimes qu’il a faits.

Mais hélas une feinte, une feinte mortelle

Rend en la différant ma peine plus cruelle,

Et me gêne aujourd’hui sans flammes et sans fers,

Plus que mille bourreaux et plus que mille Enfers.

Tout ce que des destins la haine redoutable

Peut employer au mode à faire un misérable,

Tout ce que la fortune a de plus outrageux,

Tout ce que le Ciel même a de plus orageux,

Tout ce qui fait trembler ou d’horreur ou de crainte,

Mon esprit accablé le trouve en cette feinte.

Ô vous qui de mes maux, ô vous qui de mes soins,

Vous rendez aujourd’hui les sensibles témoins,

Amis également quand le Ciel me traverse,

Quand il veut m’élever, et quand il me renverse,

Voyez, voyez le Roi, connaissez ses désirs,

Voyez si sa faveur finira mes soupirs,

Ou si pour moi son Âme à la haine est ouverte

Voyez-le pour le moins pour achever ma perte.


CALLISTHÈNE.

Un autre mieux que moi vous rendra ce devoir.


ALCIONÉE.

Quoi, vous m’abandonnez ?


CALLISTHÈNE.

Je manque de pouvoir.

Je manque de remède à des peines si grandes,

Et les Rois souffrent peu d’importantes demandes.


ALCIONÉE.

Quoi, vous m’abandonnez, et d’un mot seulement

Vous me refuserez d’alléger mon tourment ?

N’importe que le Roi fasse dessus ma tête

Ou tomber la Couronne, ou tomber la tempête ;

Allez, allez le voir, non pour me rendre heureux,

Non pour me retirer d’un pas si dangereux ;

Mais pour me faire voir qu’au milieu de l’orage,

Qu’au milieu des écueils où le destin m’engage,

Et que malgré le sort qui m’entraîne au trépas

De fidèles amis ne m’abandonnent pas.


CALLISTHÈNE.

Que peuvent peu d’amis où tant de maux s’assemblent ?


ALCIONÉE.

Beaucoup quand ils sont vrais, peu quand ils vous ressemblent.


CALLISTHÈNE.

Lorsqu’un peu de raison vous ouvrira les yeux,

Vous entreprendrez moins, et me connaîtrez mieux.


ALCIONÉE.

Où connaîtrais-je mieux un ami légitime

Qu’en une occasion où le destin m’opprime.


CALLISTHÈNE, en s’en allant.

Ce destin qui vous perd, est votre passion.


ALCIONÉE.

Que d’horreur, que d’effroi, que de confusion !

Ha ! D’un si lâche ami la noire perfidie

Ne me touche pas moins que celle de Lydie.

Cent fois en son malheur j’ai servi cet ingrat,

Cent fois à son destin j’ai rendu de l’éclat ;

Et pouvant me montrer qu’un ami nous console

Le traître à mon secours refuse une parole.


Scène II

Alcionée, Alcire, Achate.


ALCIONÉE.

Hélas Alcire.


ALCIRE.

Ô Dieux ! Qu’avez-vous ?


ALCIONÉE.

Plus de maux

Qu’il n’en sorti jamais des gouffres infernaux ;

Et pour mieux me gêner, la fortune inhumaine

Fait servir mes amis d’instrument à ma peine.

Regarde de quels traits tu me trouves frappé,

Je suis amant trahi, je suis ami trompé,

J’ai, mais qu’aurais-je encor, cher Alcire, il me semble,

Que quiconque a ses maux, a tous les maux ensemble.


ALCIRE.

Les colères des Rois nous laissent peu d’amis.


ALCIONÉE.

Qu’ajoutez-vous aux maux où je me vois soumis ?

Quoi, le Roi consent-il aux desseins de l’Infante ?


ALCIRE.

S’il les a résolus, il faut qu’il y consente ;

Il a loué Lydie, et déjà son courroux

A devant cent témoins éclaté contre vous.


ALCIONÉE.

Ô Dieux ! Chaque moment m’est un moment funeste,

Je trouve à chaque pas, ou la mort, ou la peste ;

Mais contre cet assaut redouté tant de fois

Un ami généreux a-t-il manqué de voix ?


ALCIRE.

J’ai parlé, mais en vain, l’amour fait votre perte.


ALCIONÉE.

Eût-il comme mon cœur ma sépulture ouverte

Que son feu violent n’a-t-il pu m’étouffer,

Et que n’est-il ma mort, comme il est mon enfer.

Quoi, je perdrai Lydie, et par un Roi promise,

Et par mille travaux à mon amour acquise ?

Doncques à mon malheur les paroles des Rois

Ne seront plus pour eux d’inviolables lois.

Cruelle nouveauté !


ALCIRE.

Sortez de cette terre

Où tant d’ennuis secrets vous déclarent la guerre.

On reconnaîtra mieux ce que vous méritez,

Quand on aura besoin de vos bras indomptés.


ALCIONÉE.

Mais devant ce départ, montre-moi si tu m’aimes,

Non pas en me plaignant de mes malheurs extrêmes,

Non pas par des soupirs, qui ne sont bien souvent

Que d’un ami trompeur un signe décevant :

Pour la dernière fois complaisant à ma flamme

Vois le Roi, parle-lui, pénètre dans son âme,

Pour la dernière fois sache son sentiment,

Afin que mon départ ait plus de fondement.


ALCIRE.

C’est trop vous hasardez.


ALCIONÉE.

Hasarde il ne m’importe.


ALCIRE.

C’est vous perdre.


ALCIONÉE.

Hasarde, où l’horreur est plus forte,

En l’état où je suis, me perdre c’est m’aider,

Et lorsqu’on désespère on doit tout hasarder.


ALCIRE.

N’irritez point le Roi.


ALCIONÉE.

Quoi donc tu me refuses !


ALCIRE.

Je pense vous servir.


ALCIONÉE.

Tu me sers ! Tu t’accuses,

Tu montres ta froideur.


ALCIRE.

Je fais ce que je dois.


ALCIONÉE.

Doncques à ses amis on doit manquer de foi.


ALCIRE.

Songez enfin à vous ; des amours obstinées

Ne font pas mériter des filles couronnées.

Il faut avoir un Trône, où l’on fasse la loi,

Afin de mériter l’héritière d’un Roi.


ALCIONÉE.

Dites que pour chasser de si noires tempêtes

Il me faut des amis plus parfaits que vous n’êtes.


ALCIRE.


Cherchez donc autre part des amis si parfaits,

S’ils vous sont complaisants, ils vous sembleront vrais.


Scène III

Alcionée, Achate.


ALCIONÉE.

Allez, allez ingrats, âmes lâches et noires

Qui tenez vos grandeurs de mes seules victoires ;

Amis dissimulés, faible et trompeur appui,

Amis avec le sort, ennemis avec lui,

Si vous n’osez parler quand un Roi me menace

Comment combattriez-vous ma mort ou ma disgrâce ?

Pourriez-vous hasardez votre sang et vos jours,

Si même vous n’osez hasarder un discours ?

Il fallait, inhumains, que vous fussiez perfides

Puisque vous receliez des âmes si timides.

Mais que dis-je, insensé, croirais-je que pour moi

Le destin de la Cour allât changer de loi ;

Cette source éternelle, et de vents et d’orages,

Cette mer inconstante et fameuse en naufrages,

La Cour, pour dire plus, ayant beaucoup promis,

A-t-elle accoutumé de donner des amis ?

Non, non, son inconstance a bien du me résoudre

À souffrir constamment ce dernier coup de foudre.

Enfin tout m’abandonne, et dans cette rigueur

À peine ai-je pour moi mon courage et mon cœur,

Encore dans ce cœur ai-je un feu détestable

Qui de mes ennemis est le plus redoutable.


ACHATE.

Suivez d’un faux ami le salutaire avis

Fuyez de ces attraits que vous avez suivis.


ALCIONÉE.

En vain je sortirais de cette ingrate terre

Si je porte partout ce qui me fait la guerre.

La cause de mon mal est en moi seulement,

Je me suis à moi-même un horrible tourment,

Si tu veux donc m’ôter d’une misère extrême,

Tu me dois enseigner à fuir de moi-même.


ACHATE.

Essayez ce remède.


ALCIONÉE.

Hélas je le voudrais,

Mais je suis asservi sous de trop fortes lois.

Un furieux amour me retient dans ses chaînes,

Il oppose à ma fuite, et mes feux et mes peines,

Et malgré tes conseils, et malgré mes efforts

Par les liens du cœur il arrête mon corps.

Mais où pourrais-je aller, où le Ciel plus facile

Dans mes adversités me gardât un asile ?

Ha ! De quelque côté que je tourne les yeux,

Je vois des ennemis, je vois des envieux.

Héla ! Pour contenter cette aimable inhumaine

Je me rendis par tout un grand objet de haine ;

Selon ses passions, qui me furent des lois,

J’attaquai, je vainquis, des peuples et des Rois.

Elle me voulut voir au milieu des tempêtes,

Elle me demanda mille et mille conquêtes,

Et j’eus bien moins de peine à montrer des effets

Qu’il ne lui fut aisé de former des souhaits.

Mais en ce triste jour sa haine me fait croire,

Qu’elle voulut ma mort bien plutôt que ma gloire,

Qu’elle aima les dangers où je pouvais périr,

Et qu’enfin pour lui plaire, il y fallait mourir.

Où veux-tu donc que j’aille ? Où j’ai porté la guerre ?

Où mon bras a passé de même qu’un tonnerre ?

Et ruiné des Rois qui pourraient aujourd’hui

Donner à ma fortune un favorable appui ?

Ainsi sans y penser de moi-même adversaire,

En me rendant vainqueur j’aidais à me défaire,

Je ruinais ma force en ceux que j’attaquais,

Et m’étais plus cruel qu’à ceux que je vainquais.

Ô d’un sort inouï prodigieux exemple,

Qu’avec étonnement en moi seul je contemple !

Pour avoir trop avant mes triomphes portés,

Pour avoir autrefois trop d’États surmontés,

Je manque d’un État, je manque d’une Ville

Qui puisse en mon malheur, me prêter un asile ;

Enfin par un désastre à moi seul destiné

Pour avoir trop vaincu, je suis infortuné.


ACHATE.

Où le port vous attend, ne craignez plus d’orages,

On respecte partout les illustres courages,

Et la vertu charmante en tous événements

A partout des amis, et partout des Amants.


ALCIONÉE.

Dures extrémités, où mon âme est réduite !

Je meurs par mon séjour, et je meurs par ma fuite,

Hélas ! Pourrais-je vivre absent de ces beautés

Qui sont pour moi des Dieux, mais des Dieux irrités ?

Hélas ! Pourrais-je vivre absent de cette ingrate

Dont même en me tuant la présence me flatte ?

Quoi, je fuirais des lieux où je vois mes plaisirs !

Quoi, j’y demeurerais pour vivre de soupirs !

Pour céder lâchement au mal qui me surmonte,

Pour voir mes ennemis glorieux de ma honte,

Et pour être réduit à cette extrémité,

De me voir outrager avec impunité !

Non, non, suivons la voie où le destin nous pousse,

Partout, partout ailleurs ma mort sera plus douce,

Et j’aurai moins de maux, et j’en souffrirai moins,

Si ceux qui me les font n’en sont pas les témoins.

Mais de peur que le Roi me blâme, ou me soupçonne

Je résous mon départ, et je veux qu’il l’ordonne.


ACHATE.

S’il sait l’art de régner, il vous arrêtera.


ALCIONÉE.

S’il m’estime, s’il m’aime, il me le montrera.


Scène IV

Le Roi avec Lydie, Alcire, Callisthène.


ALCIRE.

Oui Sire, il veut partir.


CALLISTHÈNE.

Et dans cette disgrâce

Il semble qu’il murmure.


ALCIRE.

Il semble qu’il menace.


LE ROI.

Qu’il menace, qu’il crie, il n’est plus en état

De faire appréhender un second attentat.


CALLISTHÈNE.

Sire, il y faut y penser, de généreux courages

Sont toujours en état d’exciter des orages ;

Et le malheur des Rois, de tout temps a permis

Qu’un bras qui se révolte ait trouvé des amis.


ALCIRE.

Déjà, Sire, déjà son murmure est un crime,

Dont la punition est toujours légitime.

Il veut enfin partir, et peut-être qu’il part,

Assuré du secours qui l’attend d’autre part.

Que sait-on si déjà par de sourdes pratiques,

Il ne travailla point aux misères publiques ?

Que sait-on si déjà sa fière ambition,

N’a point couvé le feu d’une rébellion ?

Sire, il en est capable, et d’autant plus capable

Qu’on ne l’a point puni quand il était coupable,

On s’accoutume enfin à toute impiété

À force de faillir avec impunité.

Que cet ambitieux d’une haute entreprise

Aux peuples subjugués promette la franchise,

Avecques ce prétexte il les soulèvera,

Avecques cette amorce il les attirera,

Cette offre est un appas, qui fait plus de rebelles

Que les faveurs des Rois ne font d’âmes fidèles,

Il faut donc y pourvoir d’autant plus promptement

Qu’un peuple subjugué se révolte aisément.


LE ROI.

Nous lui saurons donner une bride si forte

Qu’il sera malaisé que sa rage l’emporte.

Vous m’en donnez l’avis, laissez-m’en le souci,

Il n’ira pas bien loin s’il part, mais le voici.


Scène V

Alcionée, Le Roi.


ALCIONÉE.

Ce n’est plus cet amour, qui me rendit coupable,

Qui fait voir à vos pieds un sujet misérable.

Je ne viens plus ici vous demander un prix

Pour qui tout l’Univers me serait à mépris ;

Mais comparant mon crime avec votre justice,

Je viens prêt à mourir, demander un supplice ;

Plus juste en mes malheurs, qu’en ma prospérité

Je viens vous demander ce que j’ai mérité.

Il se tourne vers Lydie.

Hélas ! Plus je contemple un bien si désirable,

Plus ma témérité me semble punissable.

Non, non, je ne viens plus sans respect et sans yeux

Demander pour mon prix, ce qui n’est dû qu’aux Dieux ;

J’en laisse l’espérance à ces Dieux de la Terre

Qui se serve du Sceptre ainsi que d’un Tonnerre,

Et serai trop content de pouvoir adorer

Ce que de plus heureux auront droit d’espérer.

Je confesse pourtant que cet amour extrême

Plus fort que ma raison, vivra plus que moi-même,

Ou que le désespoir venant à mon secours

Ne l’éteindra jamais qu’il n’éteigne mes jours.

Ce n’est pas que j’espère, hélas ! L’amour me reste

Pour être dans mon cœur, un vautour, une peste ;

Ne condamnez plus ce feu prodigieux

Qui m’élevait de Terre, et me portait aux Cieux,

Pour le moins en ce point il se rend légitime

Qu’il fait mon châtiment, comme il a fait mon crime,

Il fait ce qu’il vous plaît, il ne m’est demeuré

Qu’afin de me punir d’avoir trop espéré.

Mais puisque du destin la fatale ordonnance

Vous fait si justement détester ma présence,

Puisque enfin mes regards à regret supportés,

Mêlent de l’amertume à vos félicités,

Souffrez que désormais l’infortune m’accable,

Que mon éloignement vous ôte un misérable,

Et que pour mon supplice, ou bien pour mon repos

Un sépulcre étranger puisse couvrir mes os :

En l’état où je suis, coupable, et téméraire,

C’est la seule action par qui je crois vous plaire.

Mais bien que de mon sort l’implacable courroux

M’enlève de vos yeux, et m’arrache de vous,

Sire, ne pensez pas que cette violence

Puisse aussi m’arracher de votre obéissance,

Ce me doit être un bien dans mon adversité,

Que de vous conserver de la fidélité.

Que si mes premiers jours pleins de haine et d’envie

Peuvent faire douter du reste de ma vie ;

Que si les actions qui partirent de moi

Impriment dans votre âme un soupçon de ma foi,

Sire, n’écoutez point la demande importune

Que vous fait aujourd’hui ma dernière infortune ;

Mais armez contre moi votre juste rigueur,

Frappez jusqu’à la mort ce misérable cœur,

Faites choir dessus moi ces mortelles tempêtes

Que les Rois font tomber sur les coupables têtes,

Je serai satisfait des rigueurs de mon sort,

Si j’obtiens mon départ, ou si j’obtiens ma mort.


LE ROI.

Allez où vos destins vous pourront satisfaire,

Et si vous m’en croyez, soyez moins téméraire.

Allez.


Scène VI


ALCIONÉE, seul.

Allons, fuyons, et sortons de ces lieux

Où trop cruellement me poursuivent les Cieux :

Mais hélas ! Si le Ciel me déclare la guerre,

S’il destine ma tête aux coups de son Tonnerre,

Hélas ! Pour éviter de si rudes combats,

En quels endroits irai-je où le Ciel ne soit pas ?

Que résoudrai-je donc ? Je suivrai cette envie,

Je fuirai ; mais enfin ce sera de la vie,

Et je saurai passer avec un noble effort

Des prisons de l’Amour, aux prisons de la Mort.

Accablé des ennuis où le Ciel me destine

Je ne puis me sauver que dessous ma ruine,

Et puisqu’il faut me perdre, et périr à mon tour,

Il faut laisser la vie où j’ai trouvé l’Amour.

Cette affreuse Déesse en meurtres si féconde,

Que tout le monde fuit, et qui suit tout le monde,

La Mort qui tant de fois m’attaqua vainement

Est enfin mon secours et mon soulagement.

Ha ! Que son trait fatal, qu’un coup de sa puissance

N’a-t-il à ses fureurs immolé mon enfance ?

Pourquoi fallait-il naître et que de mon berceau

Le destin, qui me perd, n’a-t-il fait mon tombeau ?

Je n’eusse point acquis cette éclatante gloire

Que donne la vertu, que donne la victoire ;

Je n’eusse été ni craint, ni grand, ni renommé,

Mais aussi, mais aussi je n’eusse point aimé.

Que sert ce grand renom, quand l’âme infortunée

Par mille déplaisirs en Triomphe est menée ?

Ha ! Que n’ai-je péri quand de trompeurs attraits

Semblaient à mon Amour faire espérer la paix ?

Hélas ! Pour éprouver la fortune meilleure

Je devais triompher et périr à même heure,

Au moins j’eusse péri, redoutable, estimé,

Et bienheureux enfin de croire d’être aimé.

Mais le sort, mais le Ciel, mais l’amour qui m’outrage

M’empêcha de périr pour périr davantage ;

Péris donc misérable, et qu’une affreuse mort

Contente enfin l’Amour, le Ciel, et le Sort.

ACTE V



Scène I

Dioclée, Lydie.


DIOCLÉE.

Pourquoi vous plaignez-vous quand le Roi vous contente,

Et par de grands effets répond à votre attente ?

Redoutez-vous encore un malheureux Amant

De qui le désespoir sera le châtiment ?

Craignez-vous que son bras fatal à cette Terre

Ne ramène chez vous le désordre et la guerre ?

Et que sa passion ne l’arme une autre fois

Contre l’autorité dont il reçoit les lois ?


LYDIE.

Hélas !


DIOCLÉE.

Que craignez-vous ?


LYDIE.

Hélas te faut-il dire

Mes troubles, mes transports, ma honte et mon martyre ?

Te faut-il faire voir l’inconstance d’un cœur

Vaincu dans le moment qu’il croit être vainqueur ?


DIOCLÉE.

Ressentez-vous encor cette première flamme

Qu’un mérite apparent alluma dans votre âme ?

Conservez-vous encor un reste d’amitié ?


LYDIE.

Je ne sais, je ne sais ; mais j’ai de la pitié.

Je n’ai pu voir languir cet Amant déplorable

Sous le faix outrageux de l’ennui qui l’accable,

Non je n’ai pu le voir soumis aux pieds du Roi,

Sans douleur, sans regret, sans trouble, sans effroi.

Son crime est à l’instant sorti de ma mémoire

Pour y laisser régner son courage et sa gloire,

Et j’ai secrètement parlé contre les Dieux

Qui ne l’ont pas tiré d’un sang plus glorieux.

Appelle ce transport, Amour, pitié, tendresse.

C’est celui que je sens, c’est celui qui me presse,

Et je confesse enfin que j’ai des sentiments

Qui passent la pitié qu’on a pour les Amants.

Toi qui connus mes feux et mon premier martyre,

Qui sus combien j’aimai, mais j’aperçois Alcire.


Scène II

Lydie, Alcire.


LYDIE.

Que voulez-vous ?


ALCIRE.

Je crois vous devoir justement

Pour la gloire du Sceptre un avertissement.

On semble négliger le traître Alcionée,

Mais s’il peut s’éloigner, Sardis est ruinée,

Il ne faut point douter qu’un second attentat

Ne le perde lui-même, ou ne perde l’État.

Je pense qu’on doit craindre un esprit téméraire

Lors que le désespoir allume sa colère,

Et qu’il est dangereux qu’il soit en liberté

Quand pour le bien public il doit être arrêté.

On l’observe, il est vrai, mais il ne faut point feindre,

Cependant qu’il est libre, il est encore à craindre,

Et les maux du passé sont autant de clartés

Par qui l’on doit prévoir d’autres calamités.

J’ai parlé, j’ai montré, que le mal est extrême,

C’est à vous maintenant de parler pour vous-même,

C’est à vous de combattre, et de représenter

Que d’un ambitieux on doit tout redouter.


LYDIE.

Pensez-vous que le Roi manque d’expérience ?

Qu’il ignore des Rois la sublime science ?

Et qu’il soit moins instruit à prévoir le danger

Que prompt et diligent à nous en dégager ?

Croire que d’un grand Roi la prudence sommeille

Quand il faut qu’elle agisse, et qu’il faut qu’elle veille,

C’est lui faire une injure, et la faire à la fois

À cet esprit divin qui conseille les Rois.


ALCIRE.

Bien souvent cet esprit qui conduit les Provinces

Agit par les conseils qu’un sujet donne aux Princes.


LYDIE.

Cet esprit Tout-puissant, ce grand appui d’un Roi

Pour les persuader n’a besoin que de soi.


ALCIRE.

On doit appréhender l’audace qui s’irrite.


LYDIE.

Elle s’irrite en vain quand la force la quitte.


ALCIRE.

Elle n’est pas sans force étant en liberté.


LYDIE.

Elle périt enfin par sa témérité.


ALCIRE.

Mais, comme le Tonnerre, en tombant elle tue.


LYDIE.

Le Tonnerre est tombé ; la crainte est superflue.


ALCIRE.

Ce feu qui fut si grand n’est pas encore éteint.


LYDIE.

Il ne semble allumé qu’à celui qui le craint.


ALCIRE.

Bien souvent cette peur assure des Provinces.


LYDIE.

Une peur mal fondée est la honte des Princes.


ALCIRE.

Elle ne manque pas d’un juste fondement.


LYDIE.

Il est juste pour ceux qui craignent aisément.

Mais souffrez que le Roi sans l’aide de personne

Pour le moins aujourd’hui soutienne sa Couronne,

Et qu’il lui soit permis de montrer une fois

Qu’il sait mieux qu’un sujet la science des Rois


ALCIRE.

J’en ai donc assez dit.


Scène III

Lydie, Dioclée.


LYDIE.

Qu’une mortelle haine

Se couvre d’un beau voile en cette Âme inhumaine !

Lors qu’il veut m’inspirer la peur d’un attentat

Il est plus envieux que zélé pour l’État.

Au fond du précipice il voit un misérable,

Et ce n’est pas assez si son bras ne l’accable ;

Il le voit dans l’opprobre, il en est le vainqueur,

Et n’est pas satisfait s’il ne perce son cœur

Hélas ! Bien que je garde en mon âme étonnée

Le sentiment des maux que fit Alcionée,

Je ne saurais le voir dans de justes malheurs

Que ce cœur qui le plaint ne lui donne des pleurs.

Peut-être croiras-tu qu’une amitié peu sage

À ma confusion s’exprime en ce langage,

Et que ce premier feu qui me brûla pour lui

Excité par ses maux se rallume aujourd’hui :

Non, non, un lâche Amour n’offense point ma gloire,

Mon courage en remporte une illustre victoire,

Et si je pleure enfin, je pleure justement

Un Héros misérable et non pas un Amant.

On peut plaindre sans honte, et même avec estime


Ce qu’on ne peut aimer, et sans honte, et sans crime.


DIOCLÉE.

Si vous deviez le plaindre, et lui donner des pleurs

Fallait-il procurer vous-même ses malheurs ?

Fallait-il jusqu’ici par d’amoureuses feintes

Préparer le tourment d’où procèdent ses plaintes ?

Deviez-vous lui donner cet espoir dangereux,

Dont la privation le rend si malheureux ?

Deviez-vous contre lui, d’un Monarque sévère

Avec tant d’appareil exciter la colère ?


LYDIE.

Te faut-il découvrir mes secrets sentiments ?

Ou te faut-il plutôt découvrir mes tourments ?

Te montrerai-je encor, non, non : mais il n’importe,

Vois si l’honneur est fort, vois si l’Amour est forte,

Et combien l’on doit plaindre un misérable cœur

Sur qui ces deux Tyrans exercent leur rigueur.

J’aimai, tu le sais bien, j’aimai ce misérable,

Devant que son Amour ne le rendit coupable,

Et je dois confesser que j’ai pu me trahir

Puisque après ses forfaits je n’ai pu le haïr.

Vois, me disait l’Amour, que sa fureur extrême

Est moins une fureur qu’une preuve qu’il t’aime.

Mais, me disait l’honneur, considère son sang,

Et lui compare enfin ta naissance et ton rang,

Monte dessus ton trône, et vois la populace

Peut-être y verras-tu la source de sa Race.

Mais (me disait l’Amour, ce Dieu doux et charmant

Que j’écoutais toujours plus favorablement)

S’il n’est d’un sang Royal il est bien manifeste

Qu’étant né vertueux, il est d’un sang céleste,

Et que son grand courage éprouvé tant de fois

Vaut bien cette grandeur qui fait régner les Rois.

Ainsi par deux Tyrans mon âme poursuivie

Leur cédait tour à tour ma franchise et ma vie ;

Ainsi j’étais esclave et d’eux, et des ennuis,

Et maintenant encor je ne sais qui je suis.

Enfin l’honneur plus fort que ma première flamme

Après mille combats commande dans mon Âme :

Enfin il est le Maître, et c’est lui seulement

Qui s’oppose à l’espoir d’un misérable Amant.

C’est lui qui me fait voir que l’Amour est ma honte,

C’est lui qui me combat, c’est lui qui me surmonte,

Et qui m’impose encor cette fatale Loi.

Ou de n’aimer jamais, ou de n’aimer qu’un Roi.

Ainsi pour témoigner qu’une amitié trop basse

Ne m’a point fait trahir la grandeur de ma race,

Par les feintes rigueurs d’un mépris généreux,

Je porte au désespoir un Amant malheureux,

Je le perds, je le gêne, et me gêne moi-même,

J’ai honte de l’aimer, et cependant je l’aime :

Et quand je l’ai privé de l’espoir de ses biens,

Aussitôt j’ai senti que je m’ôtais les miens.

Vaine et fière grandeur, pour te rendre justice,

Faut-il que je travaille à mon propre supplice.


Scène IV

Dioclée, Lydie, Théoxène.


DIOCLÉE.

Mais voici Théoxène, et son œil est en pleurs ;

Qu’a-t-elle ?


LYDIE.

Qu’avez-vous, d’où viennent vos douleurs ?


THÉOXÈNE.

Je sais bien que mes pleurs vous sembleront coupables,

Mais je crois qu’on en doit à tous les misérables ;

Et que nous en devons même à nos ennemis,

Qu’à des maux non communs le destin a soumis.

Pardonnez donc, madame, aux larmes volontaires

Que je donne au plus grand de tous nos adversaires

Son sort qui les excuse est si prodigieux,

Qu’il en arrachera peut-être de vos yeux.


LYDIE.

Que dites-vous ?


THÉOXÈNE.

J’ai vu.


LYDIE.

Qui donc ?


THÉOXÈNE.

Alcionée

Terminer dans son sang sa triste destinée.


LYDIE.

Ô Dieux ! Qui l’a tué ?


THÉOXÈNE.

Son courage, et son bras,

Ou plutôt son amour.


LYDIE.

Ô malheureux ! Hélas !


THÉOXÈNE.

En sortant du Palais un transport sans exemple,

Plutôt que son dessein, le porte dans le temple,

Son visage est mêlé de rage et de douleur,

Et son proche trépas paraît en sa pâleur.

Là m’ayant aperçue, hélas ! Vient-il me dire,

La Princesse le veut, il est temps que j’expire.

Dis lui que le trépas a pour moi des plaisirs,

Non parce qu’il finit mes maux, et mes soupirs,

Non parce qu’il me porte en une paix profonde

Que ne troubleront plus les traverses du monde ;

Mais dis-lui qu’il m’est doux, et qu’il m’est glorieux,

Parce que je sais bien qu’il doit plaire à ses yeux.

À peine eut-il parlé, qu’on voit sur son visage

D’un sanglant désespoir une effroyable image :

Il tourne contre lui ce triste et noble fer,

Qui l’aida tant de fois à vaincre, à triompher,

Et se précipitant sur sa pointe inhumaine,

Exécute, dit-il, ce que résous ma Reine.

Il tombe avec son sang.


LYDIE.

Ne put-on l’arrêter ?


THÉOXÈNE.

Il se frappa plutôt qu’on ne s’en put douter.

À l’instant le Roi passe, il voit cette aventure

Où le sort usurpait les droits de la Nature ;

Et comme si l’aspect d’un Prince généreux

Eût rappelé l’esprit dans ce corps malheureux,

Ses yeux déjà tournés vers la mortelle barque

Ont donné de la vie une dernière marque :

Ils s’ouvrent lentement, et demeurent ouverts,

Des ombres de la mort le Roi les voit couverts,

Et blâmant la rigueur de cette destinée,

Il mêle de ses pleurs au sang d’Alcionée.

Alors ce malheureux vers le Roi se tournant,

Sire, s’écria-t-il, vous m’aimez maintenant,

Ma mort est aujourd’hui ma plus belle victoire,

Je meurs avec horreur, mais ce n’est pas sans gloire,

Puisqu’en dépit du sort qui me renverse à bas,

Les pleurs d’un grand monarque honorent mon trépas.

Il demande aussitôt de vous revoir encore,

On accorde ce bien au mal qui le dévore,

Et le Roi complaisant à ses derniers désirs,

Veut bien que vos regards soient ses derniers plaisirs.


LYDIE.

Hélas ! L’amène-t-on ?


THÉOXÈNE.

Oui, Madame, on l’amène,

Et je le crois déjà dans la chambre prochaine.


Scène V

Alcionée, Lydie.


ALCIONÉE.

Je la vois, cher Achate, approche-moi.


LYDIE.

Grands Dieux !

Quel spectacle d’horreur offrez-vous à mes yeux ?

Ô cruelle !



ALCIONÉE, , se veut jeter aux genoux de Lydie.

Ha Madame, excusez ma faiblesse.

Jette-moi, cher Achate, aux pieds de ma Princesse,

Soulage ainsi les maux que donne un désespoir,

Et qu’au moins en mourant je sois en mon devoir.


LYDIE.

Non, non.


ALCIONÉE.

Si j’ai vécu dessous votre puissance,

Je veux aussi mourir sous votre obéissance :

Vous m’aviez commandé de vivre, et j’ai vécu,

Vous m’aviez commandé de vaincre, et j’ai vaincu,

Aujourd’hui vos rigueurs ont demandé ma vie,

Mon bras obéissant la donne à votre envie ;

Heureux et satisfait dans mes adversités

D’avoir jusqu’au tombeau suivi vos volontés.

Mais puisque ce pouvoir qui fait nos destinées,

Veut de quelques moments prolonger mes journées,

Souffrez que mon malheur consacre ces moments

À souffrir devant vous mes derniers châtiments.

Mon espoir abusé, vos rigueurs et vos feintes

Ne seront point ici le sujet de mes plaintes :

Je n’accuserai point vos célestes appas

D’avoir vers le tombeau précipité mes pas ;

Mais puisque dans l’excès d’un vol si téméraire,

Ce n’était qu’en mourant que je pouvais vous plaire,

Je me plains seulement et du Ciel et du sort,

Qui ne m’ont destiné qu’à souffrir une mort.

Ha ! C’est trop peu, Madame, et ma main criminelle

Doit au moins à vos yeux la rendre plus cruelle ;

Jusque dedans mon sein elle doit traverser,

Et déchirer ce cœur qu’elle n’a pu percer.


LYDIE.

Ô cruel ! Empêchons, que fais-tu misérable ?


ALCIONÉE.

Selon vos volontés je punis un coupable.


LYDIE.

Hélas !


ALCIONÉE.

N’empêchez point ce que j’ai commencé,

Je rends, je rends justice à l’État offensé.

Je fus de vos malheurs l’origine funeste,

Je fus pour votre État une flamme, une peste,

Et par ce coup sanglant plein d’horreur et d’effroi.

Je devais vous aider à vous venger de moi.

Si l’on n’aime un Amant en ce désordre étrange,

Peut-être aimerai-vous une main qui vous venge :

Et voyant par mon sang accomplis vos souhaits,

Peut-être direz-vous, meurs pour le moins en paix.

Quoi, Madame, est-il vrai que mon sang ait des charmes

Capables maintenant de vous tirer des larmes ?

Ha ! Si pour moi ces pleurs coulent à cet instant,

Que ma fin est heureuse, et que je meurs content.


LYDIE.

Ha ! Ne me flatte point, traite-moi de perfide,

Accuse ma rigueur comme ton homicide ;

Et si ton bras conserve un reste de vigueur,

Venge ici ton trépas, arrache-moi le cœur.

Fais servir justement les restes de ta vie,

À punir les rigueurs qui te l’auront ravie :

Satisfais en mourant ton esprit outragé,

Et pour mourir en paix, tâche à mourir vengé.


ALCIONÉE.

Les pleurs que vous versez me servent de vengeance.


LYDIE.

Le sang que tu répands veut une autre allégeance.


ALCIONÉE.

En me donnant des pleurs, si vous m’avez vengé,

En me donnant des pleurs vous m’avez allégé.


LYDIE.

Ha ! Si je t’ai trompé par des paroles feintes,

Peux-tu croire mes pleurs ? Peux-tu croire mes plaintes ?

Cherche un autre secours pour venger tes malheurs ;

Qui trahit par la voix, peut trahir par les pleurs.


ALCIONÉE.

Ha ! Si vous avez feint, feignez, feignez encore,

Cette feinte adoucit le feu qui me dévore ;

Ne désabusez point mon esprit amoureux,

Puisqu’en mourant trompé, je mourrai bienheureux.


LYDIE.

Non, non, en ta faveur je veux bien qu’on apprenne

Que j’ai feint seulement, quand j’ai feint de la haine,

Et je dois détromper ton esprit amoureux,

Puisqu’en mourant trompé, tu mourrais malheureux.


ALCIONÉE.

Je mourrai bienheureux, si ma mort peut vous plaire.


LYDIE.

Me crois-tu maintenant barbare et sanguinaire ?

Me crois-tu si cruelle entre ceux de mon rang,

Que pour me contenter, il me faille du sang ?

Hélas ! Si tu le crois, ton amour offensée

Te venge, et me punit avec cette pensée.

Ô déplorable objet d’un injuste dédain !

Ce ne fut pas ce cœur qui te fut inhumain,

Cette vaine grandeur dont l ? e ciel fait ma peine,

Ce fut cette grandeur qui te fut inhumaine.

Ha ! Combien ai-je dit en te désespérant,

Que ne suis-je moins grande, ou que n’est-il plus grand ?


ALCIONÉE.

Je sais bien que ce cœur fut un cœur téméraire,

À qui le Ciel devait un supplice exemplaire :

Aussi ne veux-je point conjurer vos appas,

Qu’au moins un trait d’amour honore mon trépas :

Non, non, souvenez-vous du triste Alcionée,

C’est là l’unique bien que veut sa destinée,

Il le peut demander, il le peut obtenir,

Car ce n’est pas l’aimer que de s’en souvenir.


LYDIE.

Que tu demandes peu ! Mais tu sais par tes peines

Qu’on doit peu demander aux âmes inhumaines ;

Tu sais bien ! Mais hélas ! Il expire, il est mort,

Et selon ses désirs, son naufrage est son port.

Hélas ! On l’accusait, je l’accusais moi-même

De n’avoir de l’amour que pour le Diadème ;

Hélas ! Je l’accusais comme un ambitieux

Digne des châtiments de la terre et des Cieux ;

J’ai cru qu’il aspirait au trône de mon père,

Mais par le sang qu’il verse il prouve le contraire

Je vois par son trépas son amour éclairci,

Et les ambitieux ne meurent pas ainsi.

Ô toi que ton amour a rendu misérable,

Ô toi que ta vertu pouvait rendre adorable,

Je ne t’accuse point du coup de ton trépas,

J’impose à ma rigueur le crime de ton bras ;

Mais si ma seule feinte injuste et criminelle

Arma contre ta vie une mort si cruelle,

C’est en fin un Arrêt et du Ciel et du sort,

Que pour mon châtiment je t’aime après ta mort.