Alexandre Soumet (Th. Gautier, 1870)

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Histoire du romantismeG. Charpentier et Cie, libraires-éditeurs (p. 187-190).






ALEXANDRE SOUMET


NÉ EN 1810. — MORT EN 1870




Alexandre Soumet, que recouvre un oubli immérité, a joui, vers 1820, d’une grande réputation poétique ; seulement il a eu le malheur de venir trop tôt et de se produire dans une phase intermédiaire et transitoire. L’aurore du romantisme commençait à poindre et glissait à l’horizon de furtives lueurs. Soumet était un des coryphées de l’école naissante : mais il fut bientôt remplacé, et la douce et tremblante clarté de son étoile fut obscurcie par le soleil levant de Victor Hugo, que Chateaubriand venait de baptiser enfant de génie. De cette façon, il est resté romantique pour les classiques et classique pour les romantiques. S’il eût fait son apparition plus tard, nul doute qu’il n’eût pleinement adhéré aux doctrines nouvelles, et il fût resté ainsi plus longtemps contemporain. Mais, en fait d’art, dans les époques de révolution littéraire, quelques années font beaucoup.

Dans ses rapports avec l’école classique, Soumet avait conservé non pas l’horreur du mot propre absolument, mais une pente naturelle à la périphrase. Ses vers, assez amples, pèchent par la monotonie du rhythme, et leur élégance souvent affectée fatigue bien vite. Ce sont de beaux vers dans la bonne et la mauvaise acception du mot, et il ne semble pas avoir tenu compte de ce cri naïf de Talma aux auteurs qui lui apportaient des pièces : « Surtout, pas de beaux vers ! » On n’imagine pas les orages qui éclataient au parterre du Théâtre-Français lorsque le More de Venise, traduit par Alfred de Vigny, redemandait en grinçant des dents ce mouchoir appelé prudemment bandeau dans la vague imitation shakspearienne du bon Ducis. La cloche se nommait l’airain sonore, la mer, l’élément humide ou liquide, et ainsi de suite. Les professeurs de rhétorique restaient atterrés devant l’audace de Racine, qui avait désigné les chiens par leur nom dans le Songe d’Athalie, — molosses eût été mieux ! — et ils invitaient les jeunes poëtes à ne pas imiter cette licence du génie. Le premier qui écrivit cloche fit donc une action énorme : il s’exposait à ne plus être salué par ses meilleurs amis et risquait d’être exclu de partout. Ce sont de ces courages dont on ne sait pas assez gré aux poëtes des périodes crépusculaires, des services qu’on oublie trop vile. Soumet a rendu quelques-uns de ces services, et a ménagé la transition d’un art à l’autre. Son œuvre, qu’on ne lit plus, est considérable et se distingue par de grandes qualités d’imagination, de couleur et d’harmonie ; outre ses tragédies, il a fait de longs fragments d’un poëme de Jeanne d’Arc, où il cherchait à venger la vierge de Domrémy des lourdeurs de Chapelain et des légèretés de Voltaire, et la Divine Épopée, où l’on trouve des conceptions qui ne seraient pas indignes de Klopstock ou de Milton, si le style était toujours à la hauteur du sujet. Les tragédies et les épopées de Soumet ne donnent pas l’idée d’un poète tragique et d’un poète épique, mais seulement d’un poète. De tous ces ouvrages d’où il serait facile d’extraire des morceaux brillants, grâce à la musique de Bellini et à l’intérêt passionné du sujet, Norma survit seule.

Quand parut une Fête de Néron, la nouvelle théorie de l’art avait été promulguée dans la fameuse préface de Cromwell. Les mignons de Henri III soufflaient des pois dans leur sarbacane, en pleine Comédie-Française, et Hernani, prêt à sortir de la coulisse, frottait son cor sur sa manche pour le faire reluire. Bientôt allait éclater cette fanfare aux vibrations puissantes qui devait mettre en fuite les fantômes classiques. Il s’agissait de rajeunir la tragédie, de lui infuser un peu de sang rouge dans les veines, et d’assouplir ses draperies de marbre. C’était le but que se proposèrent MM. Soumet et Belmontet. À la rigueur, leur tragédie eût pu s’appeler drame, mais cela eût été bien vif pour un sujet romain traité en vers.

La couleur locale est étalée d’un pinceau timide sur le fond de la tragédie et semble effacée à nos yeux, habitués aux violences et aux empâtements du coloriage moderne. Mais elle a l’éclat d’une muraille peinte en rouge antique, à côté des grisailles si tristes et si froides à l’œil des pièces grecques ou romaines qu’on jouait auparavant.

16 août 1870.