Alfred de Musset devant la jeunesse

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ALFRED DE MUSSET DEVANT LA JEUNESSE

Conférences de la rue de la Paix
Entretien du Samedi 29 février 1864
Par M. Lissagaray
Cournol, Libraire
1864


....... Ces haines vigoureuses
Que doit donner la vie aux âmes vertueuses.
(MOLIÈRE.)


Dédicace[modifier]

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A
M. AUGUSTE VACQUERIE


MONSIEUR,

   Vous ne croyez pas qu'on puisse s'égarer en défendant avec âme une idée généreuse, et vous m'avez dit: «Je suis avec vous et je serai fier de le constater publiquement». Permettez-moi de vous dédier cette conférence qui n'a pas la prétention d'être un étude, mais simplement une protestation.
   On m'avait dit: vous soulèverez par votre âpreté; on m'avait dit: vous irriterez les sectaires de la forme; on m'avait dit: vous serez accusé de vous acharné sur un mort. Et moi, qui crois que la vérités se passent d'euphémismes et repoussent loin d'elles les périphrase heureuses qui font le succès des erreurs; moi, qui crois que l'amour de la forme aboutit fatalement à l'admiration du fait; moi, qui crois que les morts relèvent de notre jugement, alors surtout qu'on les ressuscite pour en faire des idoles, je n'ai cherché de récompense que dans l'accomplissement d'un devoir.

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   Oui, notre devoir est d'être logique, car on ne défend pas autrement la vérité.
   Sans la logique, on a des opinions, on a pas de croyances. Les opinions tiennent au tempérament du moment et au milieu. Les croyances naissent des principes certains que l'étude seule peut nous révéler. Aussi l'on peut, sans crime et de bonne foi, varier dans les opinions; les méchants seul mentent à leurs croyances: ils sont illogiques, mais volontairement: les indulgents ne sont-ils pas des complices involontaires ?
   Or nous devons croire, et tous ceux qui croient, proclament que, dans ces temps de lutte et de rénovation, il n'y a pas d'homme en dehors du citoyen. Quiconque, dans la mesure de son être, de ses facultés, de ses aptitudes, n'apporte pas à la cité son contingent, ne sera pas compté parmi les citoyens.
Ce qu'on disait autrefois de la France peut se dire aujourd'hui du monde entier: tout homme est un soldat. Que ceux dont le souffle puissant peut emplir un clairon nous mènent à la mêlée. Quel soldat s'arrêtera donc pour admirer le joueur de flûte pendant que la fusillade tonne et que ses compagnons d'armes montent à l'assaut ?
   Et nous proclamerions pas cette vérité du siècle ! Eh ! c'est la seule preuve de vie qu'il nous soit permis de donner ! Resterons-nous les gardiens muets des idées de devoir, de morale, de solidarité, de foi, dans cette avenir qui nous attend ?
Je le sais, si l'on compromettait d'avantage et de meilleure heure en affirmant sa foi; mais il y aurait moins de ...

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... faux braves si les épreuves d'initiation étaient plus douloureuses.
  Arrière ces craintes; elles n'appartiennent pas aux Jeunes qui ont de véritables croyances. Quel que soit l'accueil qu'on leur réserve, ils ne connaîtront jamais le découragement. Vaillants, car nous avons le devoir pour principe,pour guide, l'exemple de nos maîtres, pour récompense, notre conscience et leur appui. Merci, monsieur et maître, je le savais.

Alfred de Musset devant la jeunesse[modifier]

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MESSIEURS,

  On pourrait dire de l'homme dont je viens vous entretenir aujourd'hui qu'il n'a eu parmi ceux qui croient au devoir et à la morale que des admirateurs superficiels et que ses ennemis ont été les seuls à bien l'étudier, par conséquent à bien le connaître. C'est le connaître, je le crois, de toutes les individualités puissantes qui ne conquière des convictions que par une études approfondie. Il est peut-être le seul de tous nos poëtes français qui puisse séduire au point d'inspirer de l'indulgence à ceux-là mêmes qui le condamnent. J'ai pour but de démontrer que cette indulgence n'est pas logique. J'en ai encore un autre, et si je ne l'atteins pas, je pourrai même comme excuse arguer de mon insuffisance. Je veux, usant du plus précieux des avantages de cette chaire, faire ici une protestation. Sur une tombe de Montmartre on a évoqué l'image de la jeunesse, qui de ses mais de marbre couronne le buste du plus fidèle disciple de M. de Musset. De quel droit y est-elle? Qui l'a mise ? Est-ce nous ? Non, tu n'es pas la jeunesse, toi qui scelles que le néant; non, tu n'es pas la jeunesse, toi qui ne peux contenir que des fleurs dans ta mains, et si nous étions en peines d'un symbole c'est à cette image, enveloppée d'un suaire de bronze, crispant dans sa main la plume et ...

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... l'épée que nous irions à genoux demander de nous faire l'honneur de nous représenter. Austère et grave et non pas de souriante, austère et grave, le front plissé par des rides précoces, car nous n'avons plus le temps d'être jeunes. Soyons vieux à vingt-cinq ans, si nous ne voulons pas être serfs à trente.
   Nous ne laissons pas le droit de nous représenter ou de prétendre être de nos interprètes qu'à ceux qui fait plus de bien que nous, qu'à ceux qui ont idéalisé nos meilleurs instincts, qu'à ceux qui ont le plus énergiquement revendiqué leur droit, qu'à ceux qui ont le plus constamment rempli leurs devoirs, qu'à ceux enfin qui sont morts à la peine la main sur leurs instruments de travail: Mais nous renions et nous considérons comme des imposteurs ceux qui ont sali une à une les fleurs de la couronne de nos jeunes années, qui n'ont eu pour muse que de la débauche, pour croyance que la négation dédaigneuse, pour but que le néant dans lequel ils sont tombés. Que ceux-là aillent se faire juger par leurs paires....
Non je le répète, vous ne les connaissez pas, vous disciples du devoir et de la morale qui couvrez votre indulgence les lambeaux de pourpre qui cachent leur bassesse; non, et si les idées auxquelles vous avez soumis votre vie ne sont pas pour vous de vains mots, vous repousserez de toutes vos forces cet affreux paradoxe que le vice est haïssable et qu'il peut cependant par ses artifices parvenir à se faire excuser.   J'ai souvent entendu dire après de violentes critiques des œuvres de M. de Musset; bien que j'aime Musset je reconnais que vous avez raison. Vous aimez Musset ? mais comment le pouvez-vous admettant avec justesse de ces critiques? Est-ce sa morale que vous aimez? Non. Son scepticisme, ou plutôt son nihilisme, car les scepticisme est le doute des chercheurs, le nihilisme le trou dans lequel vient dormir l'ignorance et la paresse? Pas davantage. Sa puissance de conception? Elle est médiocre. Quoi donc? La forme.

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  Ah! J'admet que depuis Bridoison, l'argument a du succès.
Mais je suis certain qu'il ne vous suffira pas longtemps. Il se réduit à dire, si j'ai bien compris votre pensée, que M. de Musset est un poëte? Justement.
  Je ne continuerai pas, messieurs, un dialogue trop facile; mais nous voici arrivé tout naturellement à cette énormié que le poëte est celui qui sait revêtir sa pensée d'une forme élégante. Ace compte Victor Hugo sera poëte au même titre que M. de Musset, ou il faudra que nous disions que l'un est un bon et l'autre un mauvais poëte. Auquel des deux décernerons-nous l'épithète? Ah! messieurs, mettons-nous vite d'accord.   Le poëte est celui qui fait. Il représente toujours et nécessairement un sentiment, une situation morale quelconque, et si ce sentiment, cette situation existe réellement dans la nature humaine il a fait œuvre de poëte. Essayé de déplacer Virgile, Dante, Pétarque. Lls ont chanté leur époque sur une lyre d'or. Ils sont le centre de leur épopée. En eux s'incarne la figure de leur siècle. Ils seraient un anachronisme ailleurs.
Déplacer Pétrone. M. de Musset, rétrogradez de seize siècles, vous êtes contemporain de la débauche, de la vanité et de l'ignorance. Vous ne serez même pas le premier parmi vos pairs. Mais de votre temps de rénovation et de la lutte, qu'avez vous représenté? J'entends parler de Byron et de Göthe.
Nous y reviendrons. Mais pour le moment permettez-moi de vous dire que vous vous êtes vanté en disant que vous buviez toujours dans votre verre.

  N'ayant rien représenter de votre époque, à ce seul titre déjà vous n'êtes pas poëte. Le serez-vous au plus saint de tous les titres, celui qui depuis un siècle a sacré le poëte pontife de la morale humaine, de la charité, du droit, du devoir, l'apôtre des jeunes générations qui doivent apprendre tout ce qui fait l'homme et tout ce qui rend libre, qui chante les vaincus, qui déchaîne les furies sur les coupables triomphants, qui console les faibles, qui jette l'opprobre au front des lâche? -
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Est-ce vous qui avez fait cela? - qui s'acharne après la misère, après l'ignorance, après le déshonneur. Est-ce vous qui avez fait cela? - qui rend gloire aux pères et les explique aux enfants? - Est-ce vous qui avez fait cela, Don Paez, Don Cassius, Frank, Rolla ? - Mais c'est ton image, ô pâle spectre, ta propre image, la seule image que tu as mille fois reproduite. Non, tu n'as pas été un moment, un atome de ton siècle:

Je n'ai jamais chanté ni la paix ni la guerre.
Si mon siècle se trompe, il n'importe guère.
Tant mieux s'il a raison, et tans pis s'il a tort,
Pourvu qu'on dorme en paix au milieu du tapage,
C'est tous ce qu'il me faut.

the disait à Eckermann « on ne mérite pas le nom de poëte quand on ne sait exprimer que ses quelques sentiments personnels. » Toute l'œuvre de Musset n'est que la mise en scène d'Octave. il veut se venger de sa première maîtresse, Don Paez, Étur. Il veut mourir dans son dernier embrassement et se tuer :

Juana, murmura-t-il, tu l'as voulu...