Alfred de Vigny (Th. Gautier, 1863)

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Histoire du romantismeG. Charpentier et Cie, libraires-éditeurs (p. 162-165).






ALFRED DE VIGNY


NÉ EN 1799. — MORT EN 1863




M. le comte Alfred de Vigny fut une des plus pures gloires de l’école romantique, et bien que sa nature fine et discrète le tînt éloigné de la foule, il ne craignait pas de l’affronter lorsque la doctrine sacrée était en jeu. Malgré son dégoût pour les luttes grossières du théâtre, il traduisit l’Othello de Shakspeare avec une fidélité courageuse, et le livra aux orages du parterre. Cette traduction, où l’exactitude ne produit nulle part la gêne et qui a toute la liberté d’une œuvre originale, n’est pas restée au répertoire, et ce n’est qu’après un intervalle de plus de trente ans que Rouvière l’a ressuscitée pour jouer le More de Venise sur un théâtre du boulevard. La préface, un chef-d’œuvre de grâce, de finesse et d’ironie, abonde en idées nouvelles alors qui le sont encore aujourd’hui. Peu d’écrivains ont réalisé comme Alfred de Vigny l’idéal qu’on se forme du poëte. De noble naissance, portant un nom mélodieux comme un frémissement de lyre, d’une beauté séraphique que même vers les derniers temps de sa vie l’âge ni les souffrances n’avaient pu altérer, doué d’assez de fortune pour qu’aucune nécessité vulgaire ne le forçât aux misérables besognes du jour, il garda pure, calme, poétique, sa physionomie littéraire. Il était bien le poëte d’Éloa, cette vierge née d’une larme du Christ et descendant par pitié consoler Lucifer. Ce poëme, le plus beau, le plus parfait peut-être de la langue française, de Vigny seul eût pu l’écrire, même parmi cette pléiade de grands poëtes qui rayonnaient au ciel. Lui seul possédait ces gris nacrés, ces reflets de perle, ces transparences d’opale, ce bleu de clair de lune qui peuvent faire discerner l’immatériel sur le fond blanc de la lumière divine. Les générations présentes ont l’air d’avoir oublié Éloa. Il est rare qu’on en parle ou qu’on la cite. Ce n’en est pas moins un inestimable joyau à enchâsser dans les portes d’or du tabernacle. Symeta, Dolorida, le Cor, la Frégate la Sérieuse, montrent partout la proportion exquise de la forme avec l’idée ; ce sont de précieux flacons qui contiennent dans leur cristal taillé avec un art de lapidaire des essences concentrées et dont le parfum ne s’évapore pas. Comme tous les artistes de la nouvelle école, Alfred de Vigny écrivait aussi bien en prose qu’en vers, Il a fait Cinq-Mars, le roman de notre littérature qui se rapproche le plus de Walter Scott ; Stello, Grandeur et servitude militaires, où se trouve le Cachet rouge, un chef-d’œuvre de narration, d’intérêt et de sensibilité qu’il est impossible de lire sans que les yeux se mouillent de larmes ; Chatterton, son grand succès ; la Maréchale d’Ancre, un drame demi-tombé ; Quitte pour la peur, un délicieux pastel, et une traduction du Marchand de Venise qu’on devrait bien jouer comme hommage à sa mémoire, en ce temps où les chefs-d’œuvre n’encombrent pas les cartons.

Jamais le poëte n’eut de défenseur plus ardent que de Vigny, et quoique Sainte-Beuve ait dit de lui en toute bienveillance et admiration du reste, en parlant des luttes de l’école romantique,


                             . . . . . Et Vigny plus secret.
Comme en sa tour d’ivoire, avant midi, rentrait,


du fond de sa retraite il maintenait les droits sacrés de la pensée contre l’oppression des choses matérielles. Il réclamait à grands cris, lui qui avait l’un et l’autre, du temps et du pain pour le poëte. Cette idée l’obsédait ; il la développe sous toutes ses faces ; dans Stello et dans Chatterton il lui donne l’éclatante consécration du théâtre. Il regarde avec raison le poëte comme le paria de la civilisation moderne, qu’on repousse de son vivant et qu’on dépouille après sa mort, car lui seul ne peut léguer à sa postérité le fruit de ses œuvres.

Quand on pense à de Vigny, on se le représente involontairement comme un cygne nageant le col un peu replié en arrière, les ailes à demi gonflées par la brise, sur une de ces eaux transparentes et diamantées des parcs anglais ; une Virginia Water égratignée d’un rayon de lune tombant à travers les chevelures glauques des saules. C’est une blancheur dans un rayon, un sillage d’argent sur un miroir limpide, un soupir parmi des fleurs d’eau et des feuillages pâles. On peut encore le comparer à une de ces nébuleuses gouttes de lait sur le sein bleu du ciel, qui brillent moins que les autres étoiles parce qu’elles sont placées plus haut et plus loin.

(Moniteur, 28 septembre 1863.)