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Alfred de Vigny et Brizeux

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Alfred de Vigny et Brizeux (d’après des documens inédits)


Quand la Révolution de 1830 eut à peu près dissocié la troupe des poètes romantiques et détaché pour longtemps l’un de l’autre, après une fraternité d’armes de dix années, Victor Hugo et Alfred de Vigny, un groupe littéraire assez restreint, intimement uni, se reforma autour de l’auteur d’Eloa, de Cinq-Mars, d’Othello, mais pour lui demeurer toujours fidèle.

C’était bien un groupe d’amis, de vrais amis, comme l’avaient été, comme le furent jusqu’au bout, Emile et Antoni Deschamps, Charles Nodier, Soumet, Guiraud, de Latouche, Alfred de Musset : c’était aussi, au sens large du mot, un groupe de disciples. Deux d’entre eux furent des poètes, des poètes qui survivront dans des parcelles de leurs œuvres. Quelques élégies de Marie, son premier, son meilleur ouvrage, défendront toujours Brizeux contre l’oubli, et tant qu’on trouvera de l’intérêt à s’enquérir des écrits de talent, que « le soleil de Juillet » fit éclore, Auguste Barbier demeurera le satirique, puissant au moins pendant trois jours, de la Curée, de la Popularité et de l’Idole.

A côté d’eux, quelque peu au-dessous, il serait légitime de faire une place au romancier distingué Léon de Wailly, dont le souvenir restera surtout attaché à la traduction des poèmes de Burns, et d’introduire encore le journaliste Busoni, qui prodigua son facile talent dans des chroniques de Paris informées et alertes. Mais il n’y a pas lieu de ramener au premier plan, qu’ils n’occupèrent jamais, des personnages d’intérêt moindre ou de mérite surfait, Pitre-Chevalier, Chaudesaigues, Emile Péhant, et tous ceux que l’on ne saurait, sans faire un véritable abus des recherches d’érudition, présenter avec insistance et prôner démesurément, car c’est assez pour eux que d’être mentionnés à la rencontre.


I

Des trois ou quatre auteurs qu’il est utile de mettre à part et d’examiner d’assez près dans leurs rapports de disciple à maître avec Alfred de Vigny, celui qui, le premier, eut l’occasion de pénétrer dans son intimité, fut Auguste Brizeux.

C’est au cours de l’année 1829 que se fit le rapprochement. Brizeux avait vingt-six ans. Etudiant en droit brouillé avec l’école, admis en qualité de familier dans quelques ateliers d’artistes, celui de Devéria, celui des Johannot, lié d’amitié avec Amaury Duval, le meilleur des élèves d’Ingres, il s’efforçait, sans déployer d’ailleurs une bien grande activité, de se faire une place comme écrivain. Il s’avisa de publier, dans le Mercure du XIXe siècle, une étude développée et chaudement élogieuse sur le premier recueil complet des Poèmes d’Alfred de Vigny, qui venaient d’être rassembles. Il y appréciait, avec une faveur juvénile, les grâces un peu molles du poème d’Héléna, mais il y rendait un hommage aussi large que mérité à cet étrange et passionné « mystère » d’Eloa, qu’on relira sans doute aussi longtemps que le livre des Destinées. Avec le coup d’œil prompt, subtil et pénétrant d’un ouvrier tout près de passer maître, il démêlait, dans cette poésie, des mérites de qualité rare, et notamment celui qui les vaut tous, l’originalité. Pour ne citer qu’une de ses formules expressives, il comparait les ouvrages en vers d’Alfred de Vigny à ces morceaux accomplis, créés par le ciseau des sculpteurs grecs : « C’est cette même élégance douce et tranquille, ce mouvement sans turbulence, mais plein de vie, cet accord mélodieux de l’ensemble, cette grâce, cette jeunesse, enfin tout ce qui se révélerait dans une statue de Phidias inondée de la lumière de l’Attique. »

Les poètes s’offensent rarement d’un éloge qui les dépasse. On est donc presque en droit de supposer qu’Alfred de Vigny n’accueillit pas par des reproches trop marqués cette critique et son auteur. Ce qui n’est pas douteux, c’est que, fort peu de temps après, le 9 octobre 1829, pendant qu’on répétait le More de Venise au Théâtre-Français, Alfred de Vigny écrivait à Brizeux une lettre que l’éditeur de la Correspondance a donnée en partie, mais sans reconnaître ou, tout au moins, sans indiquer à qui elle fut adressée : «… J’attends une nouvelle liste de conjurés. Qu’elle soit bien nombreuse, je vous prie ; c’est la cause de la jeunesse, et c’est une liberté de plus qu’elle m’aidera à conquérir. Cette vieille citadelle de la rue Richelieu va nous appartenir si nous ouvrons la brèche. Cette guerre, au bout du compte, est une plaisanterie assez amusante, et cette soirée nous divertira, quelque chose qui arrive, très assurément. C’est du mouvement, c’est de la vie ; depuis que j’ai quitté le service, il ne m’arrive rien, cela m’ennuie. Je me suis fait là un petit événement. — Venez donc un de ces matins avant onze heures, comme l’autre jour ; nous parlerons de tout ceci sur le champ de bataille. »

La réponse à cette lettre a été imprimée, dès 1898, dans un ouvrage riche en documens et en faits inédits, la thèse de l’abbé Lecigne sur Brizeux. Je ne crois pas inutile pourtant de reproduire cette réponse, d’après le texte autographe, qui n’avait pas été transcrit d’une manière irréprochable :

Suscription :
Monsieur Alfred de Vigny,
30, rue de Miroménil, Paris.

11 octobre 1829.

Je vous prie, Monsieur, de bien croire ceci que, tout ami que je suis de Shakspeare, c’est pour vous surtout que j’aimerais à combattre [1]. Et puis, vous le savez, la gloire des morts, toute grande qu’elle soit, est celle qu’on envie le moins : ce triste bonheur, vous en jouirez un jour.

Voici une nouvelle liste de conjurés, comme vous les appelez. Je les crois bien dévoués, et vous réponds de leur zèle, sinon du reste. D’ailleurs leur dévouement leur sera facile : Othello a tué à l’avance tous ses adversaires.

Cette affection que vous avez bien voulu remarquer, je ne la récuse pas ; elle avait commencé, que je ne connaissais de vous que vos œuvres, et déjà je m’en parais devant mes amis ; aujourd’hui, je m’en cache, j’en serais trop fier. Veuillez ici m’en permettre l’assurance.

A. BRIZEUX.

Rue de Vaugirard, 52. La stratégie, dont le succès devait être si décisif à la première d’Hernani, avait été inaugurée, comme on le voit, pour soutenir le drame d’Othello, et c’est Brizeux qui s’était fait le recruteur des jeunes gens disposés à lutter avec énergie, dans la classique salle des Français, pour assurer les libertés du drame romantique.

Une lettre inédite du 4 juillet 1830 nous donne une assez juste idée de ces premières relations d’Auguste Brizeux et d’Alfred de Vigny. Le futur auteur de Marie, plus jeune de six ans que l’auteur d’Eloa, ne peut pas, ne veut pas se départir envers lui d’une sorte de soumission. Il semble toujours prêt à répéter, en son honneur, le vers de l’épopée dantesque :

Tu se’ le mio maestro e’l mio autore.

Il éprouve pour lui, comme Amaury Duval pour Ingres, une affection où le respect domine, une réelle dévotion.

Dans cette lettre, Brizeux exprime à Vigny toute sa gratitude de ce qu’il a daigné, pour lui adresser un billet, interrompre son travail poétique, probablement une des douze Elévations, probablement celle qui, dans une lettre ultérieure, est désignée sous le titre de Vision. Il commente, avec une exaltation toute naïve, cette « dérivation si glorieuse » pour lui : « Il y a quelquefois de ces beaux et grands songes coupés de petits épisodes après lesquels on reprend le train de son rêve : voilà l’histoire, l’histoire du billet. » Alfred de Vigny annonçait à son jeune ami qu’il irait lui rendre visite. Le garçon candide et aisément intimidé qu’est Auguste Brizeux, malgré ses vingt-sept ans, et qu’il demeurera toute sa vie, ne peut pas penser, sans un vif battement de cœur, à cette prochaine entrée du grand homme dans sa chambrette : « Mes lares s’égayent à l’avance de l’honneur que vous leur promettez. »

Bien peu de temps s’est écoulé, depuis cette journée heureuse : une révolution éclate et un trône s’écroule. Comme il avait combattu pour les libertés littéraires, Brizeux s’est armé d’un fusil pour défendre la loi contre le pouvoir oppresseur. L’exemple de l’héroïque Farcy, son collaborateur du Globe, frappé à mort dans le voisinage du Louvre, au croisement des deux rues de Rohan et de Montpensier, l’a soulevé d’enthousiasme : il a pris rang parmi les troupes insurgées. Mais l’ardeur des heures de combat et de péril est tombée : les illusions se dissipent. Comme plus d’un autre idéaliste de son âge, Brizeux s’étonne et s’indigne de l’impudence des quémandeurs de galons ou d’emplois. Il est dans son petit logis de la rue Vaugirard, ruminant sa déception, en présence d’un compagnon cher, Auguste Barbier, qui vient de jeter aux échos, avec des accens belliqueux de buccin, la satire de la Curée : « M. de Vigny sonna à la porte et entra… Mon ami (c’est Barbier qui parle) me présenta au gentilhomme poète, et ce dernier, après complimens sur mes premiers Iambes, m’invita à le venir voir à ses jours de réception du mercredi. Je n’y manquai pas, et c’est ainsi que nous nous liâmes. »

Auguste Barbier deviendra pour Alfred de Vigny, comme Auguste Brizeux, un ami très intime ; mais ce caractère d’intimité n’apparaîtra que plus tard : il se manifeste très tôt dans les rapports avec Brizeux, et en voici la preuve. Six ou sept mois seulement après ces premières rencontres, dès le printemps de l’année 1831, Vigny est entré, à ce point, en confiance avec le « jeune poète, » — c’est son expression, — qu’il ne lui cache rien de ce qu’il tient, ou croit tenir, secret pour d’autres. C’est bien, en effet, à Brizeux qu’est adressée le lettre XXVII du recueil Sakellaridès, lettre publiée incomplètement, comme celle du 9 octobre 1829, et sous la même rubrique insignifiante : A un ami. Nous sommes au moment des représentations du mélodrame l’Incendiaire :

«… La pièce est la plus sotte calomnie et la plus plate impiété du monde, mais admirablement jouée par notre seule tragédienne, qui se plaint de ne plus vous voir et qui devrait vous plaindre de ne plus la voir. Ce soir, j’ai vu venir dans sa loge Mme Malibran qu’elle adore, comme vous savez. Cette bonne petite Italienne, qu’elle ne connaissait pas, est venue l’embrasser tout émue d’admiration et a trouvé chez Mme Dorval son portrait placé comme dans une chapelle. J’ai eu beaucoup de plaisir à voir ces deux talens de femme si près l’un de l’autre. Elles étaient comme deux enfans, interdites toutes deux et se regardant et se tenant les mains avec ravissement… Quand Mme Malibran a été partie, celle qui restait a pleuré : c’est sa manière d’être contente, d’être heureuse et d’être belle. Je rentre chez moi ; il est une heure après minuit, je vais écrire, et avant, j’ai voulu vous parler un peu… » (24 mars 1831.)

La réponse à cette lettre est entièrement inédite. Pour pénétrer dans la nature intime des deux poètes, pour noter les harmonies préétablies qui les ont attirés l’un vers l’autre et unis très étroitement, ce document est, si je ne me trompe, d’un intérêt psychologique peu commun ‘et je mériterais quelques reproches du lecteur, si je me dispensais d’en mettre à sa disposition le texte même :


Suscription :
Monsieur Alfred de Vigny,
30, rue de Miromesnil, Paris.

4 avril.

J’aurais dû vous remercier aussitôt de votre charmante lettre. Je ne serais pas longtemps malade d’âme ni de corps, s’il m’en arrivait souvent de pareilles, mais qui sait écrire comme cela ? Votre billet m’a guéri.

Aujourd’hui, je me demande pourquoi, à moi pauvret, cette bonne fortune ? Auriez-vous pressenti cela que, le dernier venu entre vos amis et le seul ignoré, je comptais depuis longtemps, parmi eux, par l’affinité de la poésie [2] ? Sans doute, vous l’avez pensé et aussi qu’après avoir connu l’homme, je n’en ai pas moins aimé le poète : épreuve fort dangereuse pour tous ceux chez qui la poésie ne découle pas du fond le plus intime. Leur poésie est menteuse comme leur personne… Celui-là ost poète qui non seulement a de la poésie dans son livre, mais aussi dans la vie. C’est en quoi les femmes sont d’une admirable conscience. Sans affectation et sans se faire romanesques, elles portent partout leur génie avec elles. Vous en avez un bel exemple sous les yeux. Il a fallu que cette pièce de l’Incendiaire fût bien abominable pour que je ne fusse pas voir Mme Dorval : on la dit déchirante. La charmante scène que vous m’avez peinte ! Que c’est bien de Mme Malibran ! Et qu’elle s’adressait bien à Mme Dorval ! Deux muses se donnent la main.

Que ne lui donnez-vous votre drame [3] ? On ne vous comprend pas. Et votre Vision ? La garderez-vous enfermée dans sa belle reliure, manuscrite, comme dans la boite de cèdre d’Horace ? Vous aimez le mystère.

Voici, — permettez-moi de me citer, — comment, l’autre jour, causant des poètes contemporains, je me les représentais : vous ferez les applications.

Je ne puis guère, — disais-je, — en lisant nos poètes, ne pas me reporter aux premiers jours du christianisme, d’ailleurs si admirablement peints par Sainte-Beuve [4].

C’étaient des écrivains comme saint Augustin et autres esprits de cette trempe, à la fois tendres et malades, partagés entre Vénus et le Christ, qui se prosternaient au pied de la Croix ou pleuraient sur les riantes statues des dieux ; — en même temps sous les portiques et dans les thermes, des poètes venus de Grèce et des Gaules, pleins d’images, de figures, de retentissement, récitaient à haute voix des vers sur la conquête de la Toison d’Or ou les noces de Pelée ; et les jeunes gens n’avaient pas assez d’yeux pour voir l’improvisateur, d’oreilles pour ses hexamètres, de voix jour les redire ; — enfin dans un jardin retiré de la ville, sous de frais platanes, où conversaient, en marchant, quelques néo-platoniciens, était un poète à la robe blanche, à la lyre douce et d’ivoire, craignant, comme ses frères, la place publique et le bruit, et ne chantant que pour eux… Voilà une bien longue figure ; avant de vous quitter, je reviens à la jolie tente persane de la Porte Saint-Martin : deux femmes amies, que c’est charmant !


A cette époque même, où il était choisi par Alfred de Vigny, pour recevoir ces élégantes Confessions, accueillies, — tout lecteur en conviendra, — avec le sourire obligeant et le regard admiratif d’un homme sans envie, Auguste Brizeux, mal portant, mal payé pour des travaux de librairie comme les Mémoires de Mme de Lavallière, et, çà et là, pour quelque article de journal, comme son étude du Globe sur Un portrait d’André Chénier, souffrait le plus souvent de la gêne la plus cruelle. Il la dissimulait avec cette pudeur farouche des poètes pauvres [5], mais il ne se refusait pas toujours, — une réponse de Vigny le montrera, — cette sorte de soulagement qui consiste à se récrier contre l’aveuglement du sort, contre l’injustice sociale, contre l’indifférence implacable des puissans du jour et leurs homicides oublis vis-à-vis de celui qui n’a d’autre fonction que de penser et que d’écrire. Tout en essayant de réconforter le jeune auteur dans un moment de découragement aigu, Alfred de Vigny semble prendre à son compte une partie de cette plainte amère, et, après avoir exhorté stoïquement l’ami frêle et dolent à s’élever par le « mépris » au-dessus des injures de la fortune, il prononce d’autres paroles où s’annoncent déjà les paradoxes incisifs du roman de Stello et les âpres revendications du drame de Chatterton : « Ce que vous m’avez dit est vrai, juste et triste, mais c’est manquer de force que de ne pas fouler aux pieds la destinée même qui nous entraîne. J’ai passé par toutes vos réflexions et j’ai trouvé un remède étrange à ce désespoir qui est inévitable, c’est le mépris… » Mais, presque aussitôt, il ajoute : « Les parias de la société sont les poètes, les hommes d’âme et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, parce qu’ils voient en eux leurs juges, ceux qui les condamnaient avant la postérité. Ils aiment la médiocrité qui se vend bon marché, ils la craignent, parce qu’elle peut jeter sa boue ; mais ils ne craignent pas ceux qui planent comme ceux qui pataugent. — Ah ! quelle horreur que tout cela. Desperado ! »

Il faut faire, dans ces attitudes fatales, la part de la mode de ce temps-là. On se croit tenu d’être sombre, amer et irrité, de peur de paraître vulgaire. Quoi qu’il en soit, le 25 juin 1831, le théâtre de l’Odéon donne la Maréchale d’Ancre. Le succès n’en est pas très vif, mais l’œuvre est jugée belle par le public des connaisseurs, et le nom de l’auteur ne retentit pas sans honneur dans les feuilletons dramatiques. La Revue des Deux Mondes songe à publier une étude d’ensemble sur l’homme et l’écrivain. C’est à Brizeux que l’on propose de se charger de ce travail. Le dimanche 31 juillet, il adresse à Vigny un billet court, mais curieux et resté inédit. Il s’y justifie d’avoir passé deux semaines sans lui rendre visite : « Pour aller chez mes amis ou ceux qui veulent bien m’appeler ainsi, je tâche de choisir mes jours les plus gais et ceux-là deviennent de plus en plus rares. » À l’excuse mélancolique succède brusquement cette proposition :


Il s’agit de vous demander tous les fastes de votre vie. Enfant, écolier, militaire, on veut vous voir grandir et vivre jusqu’à la Maréchale d’Ancre. Votre Muse toujours à côté de vous comme un bel ange gardien. J’écrirai ces Annales poétiques. C’est au nom de la Revue que je vous fais cette impertinente requête à laquelle vous répondrez selon qu’il vous plaira. Cependant n’oubliez pas les détails familiers : j’aime à vous voir, lieutenant, allant de Strasbourg à Bordeaux, lisant tour à tour votre petite Bible et l’École de peloton et revenant à Eloa. Permettez-moi de vous dire que je vous suis bien tendrement dévoué.

A. BRIZEUX.


On connaissait, d’autre part, la lettre développée et vraiment importante qui fait réponse à ce billet. Donnée, pour la première fois, par M. Maurice Paléologue dans son livre déjà ancien sur Alfred de Vigny et reproduite dans le recueil Sakellaridès, elle constitue une sorte d’autobiographie partielle, celle que l’on retrouve, — avec des changemens d’expressions et des amplifications de détail qui n’en altèrent pas les traits essentiels, — dans le Journal d’un poète, aux années 1831 et 1837. Cette lettre a été trop souvent utilisée pour qu’il y ait lieu d’y insister ici.

Quant à l’étude que Brizeux s’était flatté de mettre au jour, Gustave Planche, un an plus tard, devait l’écrire à sa place. Si l’on veut s’expliquer cette substitution, il suffira de prêter attention à deux événemens.

Treize jours après cette demande de Brizeux à Vigny pour obtenir de lui des documens précis sur son existence d’enfant, d’adolescent et de soldat, l’imprimeur Auffray et le libraire Urbain Canel présentaient au public un mince recueil de vers, qualifié de « roman », antidaté comme pour éviter de vieillir en trois mois, ne portant pas de nom d’auteur, et très discrètement intitulé Marie. Ni le poète, ni ses amis, ni ceux qu’il regardait comme ses maîtres, ne s’attendaient à l’effet de surprise et d’attendrissement produit par ce modeste petit livre. Après l’éblouissement, parfois violent et abusif, des Orientales, après les bizarres émotions produites par les vers laborieusement mélancoliques et, si l’expression est de mise, industrieusement navrés, de Joseph Delorme et des Consolations, cette histoire naïve d’amour, contée non pas avec la simplicité continue et robuste des grands poètes, mais sans affectation, du moins dans les meilleurs endroits, et avec un sentiment fin de la beauté familière et rustique, parut, à ceux que l’abus du romantisme avaient déjà lassés, vraiment neuve et délicieuse. Ce n’était pas une raison pour crier au miracle et proclamer, comme quelqu’un le fit, qu’avant ce roman de Marie, on ne connaissait pas, en vers, l’accent sincère. Mais quoi ! la Poésie reparaissait ici, à moitié dépouillée de ses plus singuliers, de ses plus inutiles ornemens : il n’en fallait pas plus pour que l’on entrevît avec ravissement ce qu’il peut y avoir d’adorable dans son visage.

Le jeune auteur connut toutes les joies. Son humble héroïne fut, dès le premier jour, très en faveur, dans deux ou trois salons. Il pourra écrire, huit mois plus tard, à Vigny : « Il y a chez vous une dame qui, un dimanche soir, pleura beaucoup en parlant de Marie ; qu’elle sache, s’il vous plaît, que j’en suis encore fort attendri. » Et, d’autre part, un mois à peine après l’apparition du livre, Sainte-Beuve en indiquait les qualités délicates, touchantes. Il signalait le charme personnel des impressions directes et plus encore la grâce acquise, c’est-à-dire cette décence, cette vénusté, cette simplicité d’attraits qui lui semblaient, non sans quelque raison, le résultat et le bienfait de la fréquentation des poètes antiques.

A l’avantage d’être loué de cette sorte, en bonne place, par un critique déjà écouté, se joignait pour Brizeux le grand plaisir d’être loué en même temps que son ami Barbier. Quelque retentissant qu’eût été le succès des Iambes, l’arbitre mettait sur le même rang l’auteur de la satire et le poète pastoral, ou peut-être, malgré de visibles efforts pour tenir la balance égale, son goût des effets modérés l’inclinait-il déjà, tout naturellement, vers ces Bucoliques bretonnes ? Mais, à n’en pas douter, c’était bien là le pur, le doux éclat, — sujet, hélas ! à s’éclipser ou même à s’obscurcir, — de ce que Vauvenargues a nommé, d’un nom si heureux, « les premiers regards de la gloire. »

Distrait déjà de ses occupations par la légère ivresse du succès, le poète fut détourné de donner suite à son dessein d’article sur Vigny par un de ces projets qui font tout oublier, jusqu’aux engagemens de l’amitié, qu’on n’aurait jamais cru pouvoir tenir pour négligeables. Le 12 décembre 1831, et non pas, comme l’a dit l’abbé Lecigne, à la fin de septembre, — une lettre d’adieux de Barbier à Vigny écrite de Paris, le 11 décembre, un jour avant le départ, nous donne la date exacte, — l’auteur de Marie, muni de quelque argent qu’il devait moins aux largesses de ses éditeurs qu’à la générosité de sa vieille grand’mère, le cœur bondissant d’allégresse et le visage illuminé d’espoir, partait avec Barbier pour l’Italie.


II

On ne se fait pas, aujourd’hui, bien aisément l’idée de ce qu’était encore en 1831, pour un poète à ses débuts, la joie exaltée, presque religieuse, d’accomplir, après en avoir rêvé bien longtemps, le pèlerinage d’Italie. Les stances enthousiastes du Childe Harold de lord Byron, les appels tendrement ardens de la Mignon de Gœthe hantaient alors bien des mémoires et consumaient, comme un tourment d’amour, certaines imaginations. Chez le jeune Breton qui s’était instruit dans Virgile, ce rêve avait une origine encore plus ancienne. C’est sur les bancs du collège de Vannes que l’écolier de quatrième, aux yeux clairs et profonds, était devenu tout songeur en épelant le cri passionné des matelots troyens : Italiam ! Italiam ! et il allait enfin savoir tout ce que renfermaient ces syllabes mystérieuses.

Les deux voyageurs s’arrêtèrent à Lyon pour saluer Mme Des bordes-Valmore. On a souvent conté, d’après un chapitre des Souvenirs de Barbier, cette « visite à l’hirondelle sous sa tuile : » l’image, si jolie, est de Marceline elle-même. A Marseille, ils rencontrèrent de Belloy. Arrivés à Gênes, le 2 janvier 1832, ils parcourent d’un pas pressé Livourne, Pise et Florence, partent le 15 janvier pour Rome avec le sculpteur Etex, trouvent aux portes de la « ville éternelle » un autre artiste enthousiaste, un Allemand des bords du Rhin, Winterhalter. Ils ont hâte de gagner Naples. Ils y arrivent à temps pour assister aux fêtes du Carnaval. Aux bords du golfe incomparable, ils s’attardent assez longuement, moins longuement pourtant que ne le dit l’abbé Lecigne : ce n’est pas au début de juin, comme il le croit, que Barbier et Brizeux abandonnent Naples, c’est au commencement de mai.

Le souvenir de Byron ne les quitte pas : ils veulent retrouver toutes ses traces. Ils s’arrêtent de nouveau à Pise, parce que l’amant de la Guiccioli y a vécu assez de temps. Ils passent par Bologne et par Ferrure, et, le 14 mai, ils atteignent Venise, où tout leur parlera de lui.

C’est aussitôt après s’être installé dans l’antique « ville des doges » que Brizeux se mit en devoir d’adresser à Vigny de très jolies notes d’un voyageur : il s’excusait ainsi de cinq mois de silence. Voici le début d’une longue lettre, datée du 15 mai, expédiée de Venise le 16, parvenue à Paris le 24, comme en font foi les timbres de départ et d’arrivée :

« Veuillez bien croire que mille fois j’ai résolu de vous écrire et que les soins, compagnons des voyages'', m’en ont seuls empêché. »

Les expressions soulignées viennent de l’élégie Aux frères du Pange, cette belle pièce d’adieux écrite par André Chénier au moment de partir aussi pour l’Italie, la Grèce et l’Orient. Brizeux n’a pas relu ou ne s’est pas récité les premiers vers sans en faire l’application au groupe des disciples de Vigny :

Vous restez, mes amis, dans ces murs que la Seine
Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine,
Et près d’elle partout voit changer tous les jours
Les fêtes, les travaux, les belles, les amours.

Mais, au moment où Brizeux se reporte par le regard ou par le souvenir vers cette description, Paris, l’honneur de la France, présente, sur tous les points, l’aspect le plus affreux. Le choléra, après avoir ravagé les pays du Nord, vient d’envahir la capitale. Les hôpitaux ne reçoivent que des mourans, ne rendent que des morts ; pas un logis privé qui n’ait son deuil ; le fléau décime et affole les habitans. « La terrible meule est à présent sur Paris, » écrit Brizeux, que la lecture des journaux glace d’effroi, à la pensée de ses amis. « A-t-elle épargné les bons ? » ajoute-t-il avec un sentiment d’angoisse, et pour se rassurer un peu, il répète, comme un souhait, quelque détail moins alarmant qu’il vient d’apprendre : « Les préservatifs nombreux de Mme de Vigny lui auront, j’espère, réussi. »

La Revue des Deux Mondes, rencontrée à Naples, lui a donné des nouvelles de France et lui a fait admirer de nouveau un poème qu’il avait entendu lire par son auteur, l’Élévation sur Les Amans de Montmorency. « C’était comme une lettre de vous, et que Barbier et moi avons lue avec un grand plaisir. Je pense que vous avez ajouté ces vers : « Le vent léger disait de sa voix la plus douce, etc. » Nous répétions cela à Chiaja, devant le golfe, quand déjà la verdure partait de toutes parts et s’étendait sur le mont Pausilippe. »

La douceur des journées passées sur ces grèves de volupté lui remonte au cœur et aux lèvres : « Comment vous parler de ce délicieux pays ? Nous y venions pour trois semaines et nous y sommes restés deux mois ; et quand, sur le maudit bateau qui nous emmenait à la fin, nous passâmes pour la dernière fois devant le cap Misène et toute cette admirable terre de l’Enéide, volontiers comme des enfans nous aurions voulu pleurer. Je ne pus quitter le pont qu’à la nuit close, lorsqu’on ne vit plus les îles et les lumières errantes des barques d’Ischia. » Les tableaux en vers, que Brizeux a faits à loisir avec ses impressions, sont moins vivans, sont moins heureux que ces notations rapides.

En Toscane, Pise et Florence l’ont séduit, et il essaie de traduire à Vigny les intimes motifs de cette séduction inexprimable :


Ces deux villes, Florence surtout, ont un si grand charme que, l’éblouissement de Naples affaibli, on est encore enchanté de cette autre population toute différente de la première : peu bruyante, peu expansive, mais la plus civilisée, la plus élégante, la plus artiste qu’il y ait au monde. Le mieux appris d’entre nous serait un barbare auprès d’un Toscan. C’est chez eux une délicatesse d’imagination inconnue ailleurs depuis Athènes, un parfait sentiment qu’ils ont mis dans l’art d’abord, — quand Florence produisait Dante, Machiavel, Boccace, Michel-Ange, toute la foule de ses peintres et de ses architectes, et, la source de l’art épuisée, qu’ils ont conservé dans la pratique de la vie… Je le crois, Florence vous plairait. C’est un mélange de grandeur colossale et d’exquise finesse qui n’appartient qu’à elle. Antoni, qui a si bien compris la sévère beauté du génie italien, plus tard, je le pense, rendra justice à la patrie de son cher Dante, à la ville la plus italienne de toute l’Italie.


Dans ce premier voyage, Brizeux n’a fait qu’entrevoir Rome ; il n’a pas pu être saisi par sa grandeur. Ici, d’ailleurs, — je parle de la Rome non encore dévastée par la folie des constructeurs, plus malfaisans que les invasions barbares, — l’impression première est décevante pour beaucoup de visiteurs. L’intérêt suprême des monumens, le sentiment d’admiration et d’émerveillement que cause, au bout de quelque temps, le nombre, la beauté, l’éloquence des ruines, tout cela Brizeux l’éprouvera et le professera plus tard. Il ne pourra plus se détacher de Rome après l’avoir connue, c’est-à-dire adorée. Il en parle, pour le moment, en véritable étourneau d’atelier, tranchante la légère et sur un ton superficiel et affecté tout ensemble qui n’est pas dans ses habitudes : « Il faut être artiste ou prêtre pour y demeurer. Encore la Rome moderne est-elle si mesquine, comparée aux douze vieilles colonnes du Forum, qu’un artiste véritable s’y trouve comme un païen oublié parmi les catholiques, il y blasphème au son des cloches. »

De Venise, où il n’est que depuis un jour, il a vu « le soir, dans les cafés, de fort beaux yeux noirs sous des dentelles, » et, le matin, « à la hâte, la place, le palais, l’église de Saint-Marc, le tout éblouissant et digne du magnifique More. »

La littérature, on le reconnaît à cette allusion, n’a pas perdu ses droits. Le voyageur voudrait savoir si les poètes lui « feront bon visage » à son retour, « vous, Monsieur Emile Deschamps, Sainte-Beuve, votre excellent Léon de Wailly. » On lui a dit que Stello était achevé. Il est impatient d’en connaître « la dernière partie, » de lire aussi « le nouveau poème de M. Deschamps, » et il ajoute avec un accent de regret : « La poésie, la seule chose de Paris qu’on puisse aimer, j’ignore ce qu’elle est devenue. »

Il joint à sa lettre un présent, l’envoi de deux « chansons. » Ces deux chansons ne sont que deux dizains, comme il en fit beaucoup à ce moment, c’est-à-dire pour la dimension, pour le ton ou même pour le choix du sujet, des épigrammes antiques. Peut-être Brizeux comptait-il qu’Alfred de Vigny les jugerait dignes d’aller à l’impression, car il avait pris la précaution, modeste ou fière, de lui dire : « Si ces vers sortaient de vos mains, qu’ils n’aient, je vous prie, d’autre signature que celle de mon livre [6]. » Les deux dizains ne furent pas divulgués par Vigny, mais ils n’ont pas été perdus. Brizeux les a repris et enchâssés dans des pièces plus développées. On les retrouvera dans La Fleur d’or, au tome deuxième de l’édition Michel Lévy, en cherchant ces deux hémistiches : « Je t’ai promis des vers, » page 56, et « Je fus tout ébloui, » page 90. Mais, dans la première « chanson, » au lieu de

Je t’ai promis des vers, brune enfant de Florence,

Brizeux avait écrit d’abord :

Je t’ai promis des vers, mon amour, ô Florence.

Le symbole, on en conviendra, était autrement beau, le sentiment autrement noble. Ce sentiment d’exaltation purement artistique était celui qui remplissait toute la lettre à Vigny.

En l’achevant, Brizeux exprimait ardemment le souhait d’avoir une réponse : elle lui parviendrait, assurait-il, si seulement on en hâtait l’envoi, dans quinze ou vingt jours, à Milan : « Je n’ose rien attendre d’aucun autre, moi-même n’ayant écrit à personne, quoique bien souvent j’aie pensé à tous mes amis. Si j’ose le dire, je n’en ai pas de plus cher que vous. »

D’après les calculs de l’abbé Lecigne renseigné seulement par une indication, assez vague, de Sainte-Beuve dans une lettre à Victor Pavie, Brizeux n’aurait fait, en rentrant d’Italie, que passer à Paris et dans les derniers jours d’août. Il faut, tout au moins, avancer, et de plusieurs semaines, la date de ce passage. Cette date est donnée avec précision par une lettre inédite que Brizeux, le 23 juillet 1832, de sa chambre de malade où il était retenu, adressait à Vigny :

Suscription :
Monsieur Alfred de Vigny,
rue des Écuries-d’Artois,

Paris. Lundi 23. Sur votre demande, dont je suis bien touché, je vous envoie, mon cher docteur Noir, le bulletin de ma santé qui est sensiblement meilleure. Je suis vos ordonnances par amour pour moi et par respect pour vous, je devrais dire aussi par amour de mon médecin : ce ne serait pas trop pour reconnaître tant de bontés et de visites volontaires. Vous me voyez touché de celle d’hier soir à un point que je ne saurais dire.

A vous,

A. BRIZEUX.


La dernière ligne de cette lettre semble faire allusion à quelque bonne nouvelle apportée, à quelque service rendu. Peut-être trouverait-on l’explication juste en remarquant que, peu de jours après, le 1er août, la Revue des Deux Mondes publiait des vers de Brizeux ? A ce moment, Vigny avait tout crédit sur Buloz et il était bien homme à s’en être servi pour faire agréer ce collaborateur nouveau, qui demeura, depuis ce jour, l’un des poètes attitrés de la Revue.

Et, d’autre part, un post-scriptum de ce billet laisse entendre assez clairement qu’à peine de retour, Brizeux s’est proposé d’écrire ou peut-être a déjà écrit une critique de Stello : mais où la produire ? Sainte-Beuve, à qui Brizeux, peu au courant de ses dispositions hostiles, s’était tout d’abord adressé, répond « que la littérature du National est toute politique et que les convenances du journal lui ont paru telles à lui et à Magnin qu’ils n’ont pas espéré de les concilier avec leur amitié et leur admiration pour M. de Vigny. » « Carel » (sic) sera « sondé » une deuxième fois, et l’on verra également « si Nisard ne renonce pas à Stello, » S’agirait-il ici de se faire ouvrir la porte des Débats ? Brizeux, l’année d’après, y publiait deux études en prose : « De mon côté, ajoutait-il encore, je récris à mon correspondant du Temps. » Si l’article sur Stello ne parut pas, ce ne fut pas faute de tentatives et d’efforts pour y intéresser les journaux de la bonne marque.


III

Dès qu’il put sortir de son lit, Brizeux partit pour sa province. Il y arriva juste à temps pour assister à l’agonie de sa grand’mère. Très peu de jours après, au commencement de septembre, il s’armait d’un bâton et s’en allait, pour la première fois, de bourg en bourg, de ferme en auberge et de chaumière en presbytère, à travers les routes tracées ou les sentiers perdus de la Bretagne. Il partait à la recherche de la couleur locale, du détail vrai et expressif, des façons de parler ou des façons d’agir des laboureurs et des pâtres de son pays, faisant sa joie et son butin de leurs dictons, de leurs chansons, de leurs légendes. Il se proposait d’employer tout ce trésor de traditions à la construction d’une vaste épopée. Avant d’en avoir bien déterminé le plan, qui restera toujours trop incertain, ou même d’en avoir approfondi l’idée, il en donnait déjà le titre, Les Bretons.

C’est dans ces premières journées de septembre 1832 qu’il découvrit son séjour d’élection, le bourg, alors si pittoresque, de Scaër ; la maison qu’il occupa plus tard, d’où il voyait, par la fenêtre de sa chambre, dans l’herbe épaisse du petit cimetière servant de cour à l’église gothique [7], les parois d’une fosse fraîchement creusée et attendant la descente du mort ; la fontaine de sainte Candide aux mystérieuses vertus ; l’auberge des Rodallec où il prendra tous ses repas pendant plusieurs années ; les gars trapus de la contrée, robustes batailleurs aux longs cheveux flottans sur de larges épaules, et les filles au profil tin, aux yeux rieurs ou soucieux, aux dents belles, au teint en fleur, à la collerette rigide et rabattue, éblouissante de blancheur, à la coiffe de lin brodée, dont l’édifice si charmant laisse tour à tour, et presque au même instant, une double impression de piquante coquetterie et de réserve virginale.

Il revit Arzano, le presbytère où il avait étudié, l’église en dur granit gris au curieux clocher flanqué d’une tourelle en échauguette, les toits de chaume bien construits, prenant des airs d’architecture ordonnée et demi-savante avec les courbes qu’ils décrivent, de place en place, pour encadrer d’un arc gauchi les fenestrons carrés ; il retrouva le Moustoir, ses cinq maisons et cet antique puits où Marie remplissait ses cruches ; il retourna s’asseoir, comme autrefois, devant le pont Kerlo, le pont de bois disparu aujourd’hui. A l’endroit même où surgissait cette charpente vénérable, la nappe du Scorf, à la fois transparente et sombre, fait onduler de longues herbes si serrées que, d’une rive à l’autre, elles encombrent le cours d’eau sans en dépasser la surface, formant ainsi et laissant voir, sous le rideau des flots pénétrés de soleil, un banc de verdure si coloré, si lumineux, qu’à certaines heures du jour, on se croirait près d’un bloc d’émeraude.

Tout l’enchantait, tout l’enivrait, tout aurait dû le retenir. On n’était pas à l’entrée de l’hiver qu’il avait regagné Paris, qu’il s’acheminait de nouveau vers les bureaux de rédaction, qu’il reprenait avec docilité le mot d’ordre insinuant, mais d’autant plus impérieux, des groupes littéraires. Vigny écrit, en décembre, à Antoni Deschamps : « J’ai donné votre Dante. Le jeune poète en est touché jusqu’aux larmes. » Ce jeune poète est Auguste Brizeux.

Le 14 janvier 1833, il est revenu à Lorient. Mais, le 9 mars de la même année, c’est d’un garni parisien qu’il écrit à Vigny pour lui dire son sentiment sur Laurette ou le Cachet rouge. Voici sa lettre restée inédite :


Comme je ne lis pas les Revues, je ne l’ai pu lire qu’hier soir sur un exemplaire qui m’en a été prêté, mais je vous écris encore tout plein de cette touchante lecture. Je conçois que votre vieux marin ait pleuré. Quiconque lira Laurette doit en faire autant. C’est la vérité dans l’art et l’art dans la vérité. Passez-moi cette antithèse qui même ne m’appartient qu’à demi, mais qui rend tout à fait le double mérite de cette composition. Hier pourtant, si je vous en avais écrit, je n’aurais songé qu’au naturel parfait de la narration ; aujourd’hui, c’a été une nouvelle jouissance d’en admirer les artifices délicats et presque invisibles. Au plaisir de vous parler de tout cela.

A. BRIZEUX.


Pendant cette année 1833, Brizeux perd la meilleure partie de son temps et de ses efforts à faire le chemin, depuis Lorient jusqu’à Paris, où le moindre prétexte, la correction de ses épreuves, par exemple, suffit à l’attirer, puis, de Paris jusqu’au fond de la Bretagne, où la nécessité de vivre à peu de frais, sans parler du regret d’avoir laissé derrière lui l’ouvrage mis sur le chantier et les motifs d’inspiration, finissait par le ramener. Il y rentrait fort las. Il ne se doutait pas qu’après chaque absence un peu prolongée, le relief du caractère et du talent, qui n’était point, chez lui, des plus saillans, avait été comme entamé, comme amoindri, par tous les commérages parisiens, par le bagout plaisant, mais niveleur, des gens de lettres. Il a, sans doute, réussi à faire accepter, dans la Revue des Deux Mondes ou au Journal des Débats, et sa prose et ses vers : le 1er janvier, une étude sur la Poésie d’Emile Deschamps ; le 5 février, un article de Variétés littéraires sur Kératry ; le 1er avril, des impressions de voyage sur Venise ; le 15 décembre, un poème, Scientia. Mais tout ce labeur alimentaire a pour principal résultat d’ajourner le livre important, l’épopée entrevue. Le poète qu’il est en souffre, et Alfred de Vigny le plaint.

C’est pour remédier à ce mal que l’auteur de Stello se met en tête de faire attribuer à Brizeux, par l’entremise de Dittmer, un appui pécuniaire régulier, cette subvention annuelle de 1 200 francs, qui lui fut allouée, mais dix ans plus tard, sur les fonds du département de l’Intérieur et sous le prétexte de « l’aider à exécuter son Dictionnaire topologique des anciennes provinces de France. » Dans une lettre inédite du 7 mai 1833 [8], Brizeux rend grâce à Vigny de ses premières démarches :


Votre affaire (car vous en avez fait la vôtre) me semble en bon chemin ; n’y pouvant rien ni vous non plus, je la laisse conduire à la fortune ou plutôt à l’excellent M. Dittmer qui, par égard pour vous, fait tout pour moi. J’aurais été vous remercier de sa lettre sans une indisposition qui depuis deux jours me retient dans la chambre ; si je ne vous écris pas demain, c’est que je ne pourrai. J’ai aussi à vous reporter tous les complimens qui me sont adressés au sujet de votre croix [9] ; on ne m’en ferait pas plus pour moi-même. C’est bien apprécier les sentimens que je vous porte et qui me font espérer la continuation de votre amitié.

A. BRIZEUX.


Au mois de décembre de l’année 1833, Brizeux reçut, par l’intermédiaire de Sainte-Beuve, une proposition inattendue. Jean-Jacques Ampère, appelé à Paris comme suppléant de Fauriel, était forcé d’abandonner le cours public qu’il avait accepté de faire à l’Athénée de Marseille. La succession fut offerte à Brizeux : il l’accepta. Ce poète portait en lui toute une provision de théories, — c’est un trait qu’Alfred de Vigny avait bien aperçu et qu’il notera finement, dès 1833, dans son journal intimé, — il trouvait une occasion de les produire, non plus dans le tête-à-tête avec l’ami Barbier, mais à la face du public : ce n’était pas pour lui déplaire. Mais il était heureux, surtout, de s’acheminer vers l’Italie et de se procurer, par quelques semaines d’effort, l’argent qui lui manquait pour aller séjourner quelques semaines à Florence.

Il partit de Paris dans les premiers jours de l’année 1834, voyagea par un temps affreux, vit, à Lyon, le Rhône débordé, se détourna de sa route pour admirer les Arènes de Nîmes et la Maison Carrée, se présenta enfin aux fils des Phocéens, si misérablement grippé, qu’ils le prirent en pitié pendant le banquet donné en son honneur, et l’obligèrent à retarder son cours d’une semaine. Le 23 janvier [10], il fit sa leçon d’ouverture devant un auditoire très nombreux et enthousiaste.

Le sujet du cours était une étude générale sur la poésie. Les développemens devaient s’accompagner d’exemples. Les exemples étaient fournis par les traductions des auteurs anciens, latins ou grecs, par les classiques français, et par des fragmens inédits de récens écrivains, les poètes du jour, les amis du conférencier. Brizeux prêchait aux Marseillais, en se gardant des exagérations, l’évangile du romantisme. Il leur révélait la Divine Comédie d’Antoni Deschamps ; il leur commentait les Consolations de Sainte-Beuve ; il leur faisait mesurer l’originalité du Moïse ou de l’Eloa d’Alfred de Vigny, son modèle de prédilection.

Pendant ce trimestre laborieux, où il habita la rue Saint-Ferréol et l’hôtel du Pérou, Brizeux trouva le temps d’écrire longuement, non seulement à son frère Ernest Boyer, mais à Barbier, mais à Sainte-Beuve. Il n’adressa pas une ligne à Vigny. Peut-être attendait-il de lui une communication poétique sur laquelle il avait compté et qui ne vint pas : « Et vous qui m’avez refusé quelques vers, — lui écrira-t-il de Florence, — savez-vous si je vous ai rendu justice ? »

Parti de Marseille, le 10 avril, débarqué à Civita-Vecchia, retenu à Pise quelques jours par la rencontre d’un ancien compagnon de route, le peintre français Perrot, et par la fréquentation d’un ami nouveau, Ferdinand Bosellini, « Toscan subtil, » Brizeux revoit Florence et s’y oublie. C’est seulement le 12 juin, deux mois après son arrivée en Italie et cinq mois, peu s’en faut, après ses débuts de lecteur devant les lettres de Marseille, qu’il s’excuse « d’un trop long silence. »

La Revue des Deux Mondes lui a remis sous les yeux l’image d’Alfred de Vigny, en lui apportant un « petit roman » signé du nom de cet auteur, la Veillée de Vincennes.


J’ignore, mon ami, quelle a été sa destinée, — écrit Brizeux, à propos du joli Récit de l’adjudant, — mais j’ai été singulièrement amusé et ému de cette histoire. Tous les personnages en sont d’une physionomie vive qui nous saisit tout d’abord, et cette vivacité est tempérée par une teinte douce qui rappelle bien l’époque où l’action se passe. Il y a longtemps que vous gardiez l’idée de cette histoire, car nombre de fois vous m’avez parlé de Sédaine [11]. Le portrait que vous en avez fait a tout le naturel que Sédaine lui-même aurait mis en le peignant. J’aime surtout la scène où il est à piquer ses pierres, avec les deux enfans devant lui qui chantent à n’en plus finir : Pierre, Perrine, Pierrot, Pierrette ; — et puis, lorsqu’il met sa canne pour soutenir le fusil du conscrit ; ces choses sont pleines d’une vérité aimable qu’on ne connaissait plus.

Cette longue lettre inédite contient d’autres réflexions curieuses. De l’aveu même de Brizeux, le charme de la paix qu’offre « cette belle Toscane » l’empêche de trop regretter les entretiens littéraires, que Fontaney, exilé à Madrid, ne se consolait point d’avoir perdus : « Faut-il dire que je suis moins sensible à ce plaisir (le plaisir de causer) que des Parisiens ne peuvent l’être, que, si parfois je mets du feu dans la conversation, c’est que le besoin de défendre ce qui me semble vrai m’entraîne, mais que je puis fort bien contenir en moi l’idée et la porter ? Ici je passe plusieurs journées de suite rien qu’avoir et sans parlera personne, et je suis heureux. »

Elles ont bien aussi leur prix, ces fines observations sur la différence d’aspect que prend un auteur, vu de très loin, et sur le rapetissement subit d’une réputation aux yeux de ceux qui passent les frontières : « Presque toutes nos illustrations de Paris sont inconnues à Florence ou d’un si faible éclat qu’à peine on les distingue. » La réciproque est vraie : « Ce sont de grandes renommées italiennes que nous ignorons, d’autres, bruyantes chez nous, qui ne font en Italie que peu de bruit, tel Pellico, qu’ils disent faible de pensée et commun de style, les Toscans ajoutent, barbare : ainsi du reste. » Brizeux s’afflige de voir Byron très oublié en Italie. « On ne le lit pas, et pourtant, avouez-le, s’il est un vœu sacré pour tout poète du Nord, c’est, après l’estime de sa terre natale, de trouver une gloire au-delà des monts, et d’y faire admirer sa barbarie. »

Trouver une gloire au-delà des monts ! Ce fut bien l’ambition de ce poète armoricain : ce fut aussi, pourrait-on dire, sa faiblesse. En lui, le lettré frotté d’art détournait le poète de son vrai but. L’auteur du roman de Marie avait eu l’intuition de ce qu’il aurait pu et dû faire, de ce qu’un autre, instruit par son exemple, et plus pleinement affranchi de tout préjugé littéraire, accomplira. En employant toutes ses forces et en ne perdant pas le plus petit fil d’eau de ce ruisselet d’invention, qu’il a laissé se répandre et se dessécher dans des directions tout à fait opposées, Brizeux, peut-être, aurait-il mis au jour quelque chose d’assez voisin de la Miréïo de Mistral ? Mais il se figurait être un Celte barbare, et il avait, non seulement au front et sur les lèvres, mais dans le sang et dans les moelles, la morbidesse un peu débile d’un latin. Entre ces deux êtres d’égale beauté, si divers d’humeur et d’aspect, la Muse Toscane à la parole chantante, aux yeux brûlans, et la fée, au regard mélancolique, au sourire mystérieux, de la rivière ou de l’étang breton, il resta l’amant indécis qui recule à l’heure du choix. Il ne dépassa pas vis-à-vis d’elles une sorte de roucoulement de ramier langoureux ; jamais il ne saisit et ne brandit ce thyrse aigu, dont parle le poème lucrétien, pour frapper l’armure au défaut, la faire voler en éclats et réduire à merci le cœur frémissant, mais dompté, de la dédaigneuse déesse.


IV

De retour en Bretagne à la fin du mois d’août, Brizeux reprend ses courses à pied, sac au dos, et fait, — avant Loïc et Lilez, les deux amans du long poème, descriptif (plutôt qu’épique des Bretons, — « son tour du Finistère. » Il passe à Douarnenez, à Plo-Goff, à Brest, à Plougastel, à Morlaix, à Saint-Jean-du-Doigt, aux mines d’Huel-Goat, à Karnak, à Moëland, à Harz-Hannaw, à Kerr-rohel (son orthographe exagère, de parti pris, la rudesse des noms) : il note ce qu’il voit, ce qu’il entend ; mais, trop souvent, il se contentera de versifier, d’amplifier, de diluer ses notes.

Il est bien loin de Paris, le 12 février 1835, c’est-à-dire le soir de la « première » de Chatterton. On se rappelle le cri de reproche amical qu’Alfred de Vigny lui adressa, neuf jours après cette triomphante soirée : « Mon ami, où étiez-vous ? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Antoni et tous mes bons et fidèles amis me serraient la poitrine en pleurant, où étiez-vous ? Mon premier mot à Barbier a été : Si Brizeux était ici ! » A ce moment, l’auteur de Marie préparait la deuxième édition, assez amplifiée et un peu plus assaisonnée à la bretonne, de son petit « roman » en vers ; mais il lisait, avec une émotion singulière, le grand roman en prose de l’auteur de Joseph Delorme et des Consolations : « Quels livres sont les vôtres, mon cher Sainte-Beuve ! » écrivait-il, encore transporté, « Volupté a été plus forte que l’unité paisible de cette terre qui déjà me dominait, et j’ai retrouvé en moi bien des choses qui allaient s’effacer. » On ne peut guère s’y tromper : Paris va le reprendre.

Le même mystique attendri qui, le 15 juin 1835, visitant le Mont Saint-Michel, s’agenouille devant l’autel et, par l’intermédiaire de l’archange, ne demande au ciel que de le laisser achever, au pays, le poème entrepris pour « la gloire de Dieu » et pour l’honneur de la terre natale, reparaît dans la capitale dès 1836, et, satisfait d’avoir trouvé chez son compatriote Le Gonidec, déraciné aussi, un groupe d’érudits bretons résolus à tous les efforts pour provoquer la renaissance de leur langue, il se met de nouveau aux gages des libraires. Laissant son poème en oubli, il réimprime, une troisième fois, Marie, prépare le recueil intitulé les Ternaires, publie sa traduction de Dante, et c’est seulement en septembre 1842 qu’il se retrouvera dans le bourg de Scaër, assis devant le bol de cidre de l’auberge des Rodallec.

De septembre 1842 à janvier 1844, il reste là, composant, pour les rustres de son pays, des poésies écrites en breton, sujets traditionnels à lire ou couplets à chanter, « le Barzonek ou Kanaouen qui répond à l’ode, le Gwerz ou chant historique, et le Son ou chant d’amour, de danse, de satire [12]. » De ce travail sort le recueil Telen Arvor, la Harpe d’Armorique.

Après cette orgie de vocables barbares, le barde est, une fois de plus, tourmenté du désir de se débarbouiller les lèvres et l’esprit avec le parler aux sonores douceurs : il lui faut, à tout prix, entendre murmurer le si italien. Pour diminuer les frais de route, il s’en ira de Lorient à Bordeaux, et, par voie fluviale, utilisant le canal du Midi, il gagnera Marseille. Où emporte-t-il l’épopée des Bretons pour la terminer ? A Florence. Il en écrira les derniers vers, du 27 janvier au 14 mai, à quelques pas du Dôme et du Campanile, après de longues stations devant les bas-reliefs, d’un art si raffiné, des portes du Baptistère. C’est à Rome, entre le musée du Capitole et les galeries du Vatican, qu’il réparera tout l’ouvrage.

L’année 1845 est, ici, deux fois à noter : Alfred de Vigny entre à l’Académie française, et Auguste Brizeux livre au public son grand poème, les Bretons. Ces deux événemens se suivent de fort près : l’élection est du mois de mai, le volume paraît en juin.

Malgré les articles, suffisamment élogieux, de Sainte-Beuve dans la Revue Suisse et de Magnin dans la Revue des Deux Mondes, cette épopée, sur laquelle le poète avait fondé tant d’espérances, n’eut qu’un succès de sérieuse estime. Elle ne força pas, comme Brizeux avait pu se l’imaginer, l’admiration du grand public, et, ce qui est plus grave, elle n’eut pas, au même degré que Marie, l’approbation des connaisseurs. Le charme de l’imprévu et l’air de jeunesse, qui avaient fait la fortune du premier poème rustique, ne se retrouvaient pas dans le second. Sans doute, les morceaux bien construits et d’une belle qualité n’y étaient pas rares, mais ils se reliaient entre eux par des raccords d’une singulière lourdeur, par des transitions d’une diffusion stérile. Des bons vers, à foison, — des vers charmans plutôt que forts ; — des notations fines, assez souvent ; de l’émotion, de la simplicité, comme jadis, et dans plus d’un endroit ; mais, des contorsions aussi, quelque abus de naïveté, quelque sensiblerie, quelque grandiloquence ; de la couleur, plaquée parfois sur le sujet, et, ce que les Parnassiens déclareront bientôt la honte des rimeurs, du remplissage.

Lui-même, quand il vit, sous l’éclat du grand jour, cette œuvre, longtemps limée à la lumière atténuée et trop flatteuse de sa petite chambre de travail, il connut la minute douloureuse de sens critique, où l’on démêle, d’un coup d’œil, tout ce qui manque au poème accompli, tout ce qu’un burin, moins facile ou moins indolent, en aurait rayé sans pitié. Ce qu’on éprouve, à ce moment-là, si l’on est vraiment un artiste, c’est un abattement profond, Brizeux douta de lui, je crois, et dut souffrir de sa demi-défaite.

C’est ici que l’amitié d’Alfred de Vigny trouve matière à s’exercer et se montre empressée, active, ingénieuse. Pendant que le lutteur froissé, sinon vaincu, rentre dans l’ombre, au fond de sa retraite de Scaër, et malade, et découragé, au point de dire et de penser que sa mort est prochaine, se remet sans conviction à préparer pour l’éditeur, qui la réclame, une seconde édition des Bretons, le nouvel académicien, devenu le confrère du ministre de l’Instruction publique, M. de Salvandy, un ancien romantique, obtient de lui pour son ami Brizeux la croix de la Légion d’honneur. Voici le billet inédit par lequel le ministre informe Alfred de Vigny du résultat de ses instances :


12 mai 1846, mardi.

Monsieur et cher collègue, je m’empresse de vous informel’ que par une ordonnance royale signée le 6 mai, le Roi a nommé chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur M. Brizeux, homme de lettres.

Je suis heureux d’avoir à vous transmettre cette décision de Sa Majesté en faveur d’une personne que vous m’avez fait l’honneur de me recommander.

Recevez, monsieur et cher collègue, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Le ministre de l’Instruction publique,

SALVANDY.

P.-S. — M. Brizeux, qui réside ordinairement à Lorient, pourrait se trouver dans ce moment à Paris, et j’ai pensé qu’il vous serait agréable de lui faire directement tenir sa lettre.

A M. Alfred de Vigny, de l’Académie française, à Paris.


A ce billet Alfred de Vigny avait épingle le brouillon autographe de sa réponse :


Tout au milieu de ses beaux paysages bretons et des héros pacifiques de ses ouvrages, demeure le poète à qui vous rendez cette justice que vous m’avez dite hier avec tant de bonne grâce, monsieur. Voici son adresse : ne se croirait-on pas en Allemagne ?

Scaër par Rosporden,
Arrondissement de Quimperlé.
(Finistère.)

Et tout cela est en bonne terre de France cependant. En vous quittant, je lui ai écrit. Vous m’avez réservé cette douce joie d’annoncer le bien que vous faites : je vous en remercie encore. C’est ainsi que j’aime à être démenti. Je voudrais l’être par tout le monde d’une aussi noble manière [13]. Je voudrais que Stello eût toujours tort d’avoir signalé l’abandon où furent laissés les poètes. La cause sera victorieusement plaidée quand on agira comme vous et jamais avocat n’aura été aussi ravi que moi d’être vaincu.

Croyez-moi bien tout à vous, monsieur et cher confrère, avec les sentimens les plus dévoués.

A. DE V.


Les deux lettres écrites à Brizeux par Alfred de Vigny à cette occasion ne le trouvèrent qu’après quelque retard : il « courait alors les campagnes. » La lettre de remerciemens du nouveau chevalier au ministre parvint seule à Paris. Vigny ne reçut rien : par un hasard malencontreux, les actions de grâces de Brizeux ne parvinrent pas à leur adresse. C’est trois mois plus tard, à la date du 12 août, en exprimant à Vigny sa reconnaissance à propos d’un autre bon office, que le solitaire de Scaër se montre tout confus d’avoir appris qu’on fût en droit de s’étonner de son silence. Je ne reproduis pas ses longues explications ; je ne retiens de cette lettre inédite que le passage relatif au service nouveau :


Ainsi, mon cher ami, à peine aviez-vous reçu ma lettre que vous faisiez une démarche et à peine aviez-vous une réponse rassurante que je l’apprenais de vous ! En vérité, vous êtes un bien bon cœur ; et c’est du fond du mien que je vous remercie. Mais, en cette affaire, ce n’est pas seulement pour moi que je suis heureux ; il m’est doux d’avoir une nouvelle preuve de cette considération qui vous entoure et qui fait que votre seule présence a tant de pouvoir.

Elle seule, mon ami, vous a porté à l’Académie et vous y ménage, après les clameurs des haines particulières [14], cette sympathie générale qui maintenant vous accueille. Vous avez là une place libre et à part ; elle vous convient ; et par-là encore aura plus d’autorité tout ce que vous y pourrez dire dans votre dévouement pour les lettres…


La démarche d’Alfred de Vigny, dont il est question au début du passage cité, paraît bien avoir trait au renouvellement de la pension que Brizeux, grâce à lui, avait obtenue, en 1843, sur les fonds du ministère de l’Intérieur. Ce n’est plus auprès de Dittmer, mort cette année même, c’est auprès de Cave, l’autre auteur masqué des Soirées de Neuilly, que Vigny intervient. Une lettre d’avis du conseiller d’État Gavé ne tarde pas beaucoup (la notification est du mois de décembre) à informer Alfred de Vigny que la pension, allouée à M. Brizeux, le 1er juillet 1843, lui sera continuée « pour trois années, à partir du 1er janvier 1847. »

Cette pension de 1 200 francs, du ministère de l’Intérieur, s’ajoutait à une subvention annuelle de 1 200 francs, que le même Alfred de Vigny avait déjà fait attribuer, en 1839, à Auguste Brizeux, par le ministre Villemain, sur les fonds de l’Instruction publique. Voici comment la négociation avait été conduite.

Au début de juillet de l’année 1839, Vigny recevait de Villemain une invitation à déjeuner. Il y répondait, à la date du 4 juillet, par un joli billet, dont la copie autographe s’est conservée :


Je voudrais bien vous aller remercier, monsieur, de votre aimable invitation, avant que le moment de m’y rendre ne fût venu.

Après avoir passé six mois en Angleterre avec le désir de revenir en causer avec vous qui la connaissez si bien, il est vraiment cruel de vous trouver ministre en arrivant à Paris. Je serai sûrement le seul à m’en plaindre, mais enfin je m’en plaindrai à coup sûr, s’il est vrai que vous n’ayez pas le temps d’une conversation inutile, celle que j’apprécie le plus. — Donnez-moi, je vous prie, un quart d’heure d’entretien demain ou après, le matin, pour que j’aille vous dire, sans témoins de ma honte, que j’ai perdu ma gageure avec vous. Je vous avais recommandé un jeune poète [15], vous l’avez placé et il n’a rien fait de bien. Ce n’est pas ma faute et je m’engage à ne plus jurer de l’avenir de personne, mais je ne réponds pas de me taire sur ceux dont les talens sont incontestables et déjà célèbres.

J’ai toujours cru à votre ancienne amitié pour moi. Je suis bien touché de voir que vous n’avez pas oublié la mienne.

Recevez-en mille fois l’expression.

A. DE V.


Le 7 juillet, Villemain fixait à Vigny, qui s’était inutilement présenté au ministère, un rendez-vous pour le lendemain lundi, à 10 heures : « Je serai tout à votre disposition, et bien flatté d’avoir le plaisir de vous revoir, avant le jour où j’espère que vous ne nous oublierez pas. » Ce que fut l’entretien, on peut le deviner. Alfred de Vigny s’exprima, sur Brizeux, avec cette chaleur de cœur et cette grâce d’expression qui lui faisaient gagner toutes ses causes. Si occupé qu’il fût, le ministre promit de lire, dans le numéro du 1er juillet de la Revue des Deux Mondes, un fragment des Bretons, les Conscrits de Plomeur.

Il fît part à Vigny de son impression, après cette lecture :


Votre aimable entretien, monsieur, m’a valu un second plaisir. J’ai lu le chant des Conscrits. J’y ai retrouvé cette voix touchante et pure que j’avais tant aimée dans d’autres vers de M. Brizeux. Je suis tourmenté du désir d’être utile à un homme de talent, de cette simplicité de vie, de cette noblesse d’âme. Il faut que je cherche et que je me hâte, dans ce passage aux affaires, encombré de tant de soins. En attendant, pourriez-vous engager M. Brizeux à me faire l’honneur de venir dîner chez moi le même jour que vous ? Voici une lettre que je lui envoie par vous, si vous le permettez, ne sachant pas son adresse. Il excusera ce brusque compliment par l’extrême désir que j’ai de le connaître, et de l’obliger, si je le puis.

Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée et de mes dévoués sentimens.

VILLEMAIN.


La crainte de se montrer avec une tenue incorrecte ou inélégante détourna-t-elle Brizeux d’accompagner Alfred de Vigny chez Villemain ? Ce qu’on sait de lui, par ailleurs, peut donner du crédit à cette supposition : « Je me souviens, dît M. de Courcy (cité par l’abbé Lecigne), que je lui offris de l’introduire dans un salon où l’on patronnait très utilement les candidats. Il s’y refusa, se contentant d’alléguer qu’il n’avait pas d’habit et je crois qu’il disait vrai. » Produisant une autre raison, qui peut-être cachait la vraie, Alfred de Vigny en fut réduit à excuser son protégé :


Après votre empressement si gracieux, comment n’aurais-je pas envoyé votre lettre à l’instant même ? Mais l’auteur de Marie était absent de Paris. Il ne reviendra de la campagne que lundi, et, quelques jours après celui-là, je vous conduirai ce fugitif pieds et poings liés.

Il aura besoin, j’en suis sûr, de vous remercier de vos projets, de vos promesses, de votre attention, mais je le défie d’en être plus touché que je ne le suis, monsieur, et je vous le dirai encore demain, en vous réitérant l’assurance de mes sentimens d’amitié.


Comme conclusion de tous ces pourparlers, M. Villemain fit inscrire Brizeux pour une indemnité littéraire annuelle, dont les ministres, ses successeurs, renouvelèrent l’octroi.

Les documens qu’on vient de lire n’expliquent-ils pas clairement qu’en juillet 1845, dès qu’il crut le moment venu de prendre part aux séances de l’Académie, Alfred de Vigny ait réussi sans peine à bien disposer Villemain, secrétaire perpétuel, en faveur d’Auguste Brizeux, dont il venait l’entretenir encore ? Aidé par lui très puissamment, secondé par Victor Hugo, et non contrarié, ici, par Sainte-Beuve, il demanda et il obtint pour le poète, son ami, une médaille d’or de la valeur de 2 000 francs.

Le couplet académique écrit, à cette occasion, par Villemain dans son rapport, ne paraîtra sévère qu’à un panégyriste de Brizeux : il est équitable, il est presque indulgent. « Le poème des Bretons n’est pas également travaillé ou également inspiré dans toutes ses parties. La négligence s’y montre à côté du talent… Mais il s’agit de poésie, c’est-à-dire d’une des plus grandes difficultés du monde, et si le nouvel essai de M. Brizeux était aussi parfait dans l’ensemble qu’il a souvent de pathétique et de naturel, s’il avait toujours l’élégante originalité de son poème de Marie, il eût fallu le préférer à tout. » L’Académie ajoutait-il, n’avait pas seulement voulu récompenser l’ouvrage ; elle honorait aussi « ce qu’il y a de rare et de noble dans l’auteur, poète par le cœur comme par le talent, vivant de peu dans la solitude, se soumettant à traduire en prose le Dante pour gagner quelques loisirs de liberté rêveuse et d’inspiration pour son compte, dans une chaumière où il s’est retiré et d’où la célébrité le ramènera un jour. » Il est permis de retrouver dans ces paroles, d’une bienveillance peu banale, l’impression des confidences d’Alfred de Vigny.


V

Mais l’insidieuse maladie qui devait emporter Brizeux, commençait à le tourmenter, avant de s’attacher à le détruire. Deux hivers très humides l’avaient laissé fort délabré. Il se persuadait, peut-être avec quelque raison, que seul un climat chaud lui rendrait la santé et les forces. Dès que le viatique, autrement dit l’or monnayé de sa médaille, lui parvint, il repartit pour l’Italie. Il y demeura trente mois, changeant de place assez souvent, mais séjournant à Rome plus qu’ailleurs, ne prenant, à l’auberge de la Minerve, qu’un repas sur deux afin de ménager sa bourse trop légère, et « pas heureux, » — le mot est d’Alfred de Vigny. Comme il ne donnait guère de ses nouvelles, un de ses amis, le journaliste Busoni, se permit d’imprimer, dans sa chronique de l’Illustration, que l’auteur de Marie et des Bretons était entré au couvent. Le poète ne montra, dans cette occasion, que l’aptitude à se scandaliser d’une plaisanterie prise au sérieux, travers bien joliment raillé par Charles Lamb sous le nom d’esprit écossais. Il envoya un démenti en règle ; il exigea un mot de rectification. Alfred de Vigny ne put pas trouver réellement offensante la facétie de Busoni : il s’étonna plutôt de voir le bon Brizeux devenu, à ce point, boudeur et irascible. « Il faut, — écrivait-il au chroniqueur, — excuser les voyageurs qui arrivent d’un pays si naïf, si candide que Florence, où sans doute on ne devine rien et où toute finesse est absolument inconnue. » Il y a de la duperie et quelque ridicule, assurément, à conserver l’ingénuité, lorsqu’on en a passé l’âge [16].

Mais, sans parler de l’énervement maladif que personne ne soupçonnait, les soucis du gagne-pain, plutôt accrus depuis la révolution de Février, ne contribuaient pas peu à rendre ombrageux et triste le caractère de ce poète, autrefois si accommodant et, même à ce moment, facile à satisfaire. Ces soucis furent allégés, grâce à l’entremise de Lamartine. Informé, par Victor de Laprade, de la situation, toujours précaire, de Brizeux, il obtint de M. Fortoul, en 1852, qu’on portât à 3 000 francs la « totalité » des deux subventions de 1 200 francs, fournies par l’Instruction publique et l’Intérieur.

C’est le moment où, remaniant les Ternaires, Brizeux leur donne un titre moins énigmatique pour le commun des lecteurs, dans le volume qu’il imprime, aux frais de l’éditeur Garnier : il groupe ensemble, assez heureusement, Marie, Primel et Nola, la Fleur d’or. C’est le moment où les cigaliers du Midi inaugurent la série de leurs travaux en mettant au concours l’éloge du barde breton, qui leur a fait comprendre leur devoir envers la langue et la poésie provençales. C’est le moment enfin où Buloz, pris d’une sorte de tendresse pour ce poète de son goût, fait à ses vers une place de moins en moins ménagée dans la Revue des Deux Mondes. Et n’est-ce pas le directeur de la Revue qui » le premier, avec sa décision accoutumée, formule ce jugement : « M. Brizeux doit être de l’Académie ? »

Cette idée, Sainte-Beuve et Vigny l’accueillent. En attendant de s’appliquer à la faire adopter par un certain nombre de leurs confrères, ils s’attachent à commenter, sous la coupole, les mérites d’un nouveau recueil, paru au début de l’année 1855, et intitulé Histoires poétiques. L’abbé Lecigne n’a connu que les lettres de remerciemens de Brizeux à Sainte-Beuve : c’est donc à Sainte-Beuve seul qu’il attribue tout le mérite d’avoir demandé et obtenu, pour ce livre de vers, une médaille d’or. Mais deux autres lettres inédites de Brizeux à Vigny, l’une du 18 juillet 1855, écrite de Douarnenez, l’autre du 12 août 1855, écrite de Lorient, nous révèlent toute l’attention, disons toute la part, qu’Alfred de Vigny avait prise à ce nouveau succès.


Mon cher ami,

La bonne nouvelle (il n’en peut venir d’autre de vous) s’est, pendant huit jours, attardée à Quimper. Enfin un ami me l’apporte. A vous remercier, car vous devez être pour beaucoup dans cette décision, je mets tout l’empressement que vous avez mis à m’écrire. Voici une heureuse lettre à montrer dans quelques jours à ma vieille mère ; votre nom sera béni par elle.

J’attendais cette fleur de Paris pour quitter la grande baie d’où je vous écris, la plus belle baie de Bretagne et de France avec celle de Brest, qui, selon un certain capitaine, peut voir manœuvrer tant de vaisseaux de ligne ! Ici, il n’y a guère que des barques de pêcheurs, mais, avant deux semaines, on en comptera près de huit cents.

C’est un spectacle étrange, cette année surtout, où ces barques ne sont guère montées que par des vieillards et presque des enfans : hommes faits et jeunes gens étant tous à servir sur les vaisseaux de l’État.

Ce spectacle m’a donc excité à écrire, outre les scènes maritimes que j’adresse à la Revue, cette espèce d’Iambe que vous me demandez et que je vous envoie. J’aimerais mieux vous le porter moi-même, et surtout entendre quelque chose de ce que vous enfermez, mystérieux, dans vos portefeuilles. Dans six semaines, il faudra pourtant les entr’ouvrir. L’oreille toute pleine de langage celtique voudra s’adoucir aux purs sons parisiens.

Donc, à bientôt, cher et parfait ami.

A. BRIZEUX.


L’Iambe, dont il est question dans cette lettre et qui, du reste, l’accompagne, porte le même titre qu’une autre pièce, vraiment belle, des Histoires poétiques : il s’appelle La Paix armée. C’est une satire, comme le mot Iambe l’indiquerait à lui seul, et cette satire, violente, mais faible, est dirigée contre le génie allemand. De cette déclamation, Saint-René Taillandier, dans sa notice sur Brizeux, avait, cité un vers, un seul :

L’éternel professeur avec la fiancée
Éternelle………….

il a feint d’avoir oublié le reste, et il a eu raison. Jamais Brizeux n’a mieux montré combien peu il était doué pour composer des « diatribes » virulentes, à la mode de Juvénal, comme l’auteur de la Curée et de l’Idole.

La lettre datée du « 12 août 55 » paraîtra plus explicite.


Je sais, de plus d’un côté, que vous n’oubliez pas, en action, ceux qui sont absens. La Revue, Lacaussade, Sainte-Beuve lui-même, m’en ont parlé. Donc, cher ami, mes grâces infinies dès aujourd’hui, en attendant que j’arrive à votre table de thé. Nous causerons encore à cœur ouvert et vous me conterez, vous, ex-militaire, vos campagnes littéraires de cette année. J’en sors encore vainqueur, à ce qu’il paraît, car rien d’officiel ne m’est arrivé. Vous, heureux juge, vous n’en êtes plus, depuis longtemps, à combattre ; et c’est justice. Nul plus que moi n’a, dès les premiers jours, été heureux de vos triomphes. Dans le présent, comme dans le passé, votre très cordial et dévoué

A. BRIZEUX.


Cette seconde lettre contient plus que le remerciement du lauréat. C’est le souhait du candidat au titre d’Académicien qui s’y laisse déjà pressentir, qui même arrive à s’y produire, assez timidement, par quelques atteintes, non pas légères, mais faibles, sous le couvert des complimens, à travers les sous-entendus.


VI

Après vingt-huit ans d’une vie littéraire, silencieuse et désintéressée, Brizeux fut donc mordu par cette ambition : il se laissa persuader qu’il possédait des titres suffisans pour être admis à l’Académie française. C’est surtout Alfred de Vigny qui provoqua chez lui cette velléité de confiance en soi-même. Il avait laissé tomber cet oracle : « Que l’auteur de Marie, des Bretons et de la Fleur d’or se hâte de donner encore le recueil des Histoires poétiques, c’est une couronne assurée aussitôt, et l’acheminement assez prochain vers le fauteuil. » La couronne ne fit pas défaut, et Brizeux put penser qu’il verrait s’accomplir toute la prophétie.

Même avant d’obtenir sa médaille d’or de premier ordre, il se laissait bercer de l’autre espoir. Il reprenait sa dédicace en prose du Journal poétique, l’ornait de rimes choisies, et l’adressait, de Scaër, le 25 octobre 1854, à Vigny. Il y joignait ce commentaire :


Pendant que vous êtes rentré dans votre élégant faubourg et revenu à votre vie élégante, me voici, moi, revenu à ma vie rustique, à six ou huit lieues de toute ville, en oubliant, je le vois aux ratures déjà faites dans cette lettre, le français. Je l’écris, il est vrai, l’oreille distraite par le son des cornemuses, car c’est noces au bourg, et l’on danse sous mes fenêtres. Il faudrait bien que la musique pût donner un peu de cœur à ces braves gens, tant, malgré une abondante récolte, la misère est grande chez les journaliers et tous ceux qui n’ont pas de terre. La vie, autrefois si facile, a doublé de prix, et leur poète même, qui venait ici sur d’heureux souvenirs, ne reconnaît plus, sous ce rapport, son heureux pays. Les économistes ne s’applaudissent pas moins ; mais le pauvre en est aux pommes de terre malades et au pain sec, quand il en a. Pour lui, plus de gibier, plus de poisson, plus même de beurre. Tout va en Angleterre, à Paris, on ne sait où. Il ne reste que la misère et la dysenterie !

Je tâche donc, mon ami, d’ouvrir l’oreille au chant de la bombarde, et aussi à d’heureuses nouvelles venant de Paris : — « Une belle inspiration du cœur a dicté de justes paroles à Alfred de Vigny. Vous voilà posé en candidat devant l’Académie française et je me réjouis de Voir cette candidature acceptée, comme elle l’a été, m’a-t-on dit. » [F. Denis. ] Plus loin, il (Denis) ajoute : « Barbier a eu un excellent article des Débats, qui lui vient d’une bonne pensée d’A. de Vigny : décidément votre ami est le seul digne parmi ses pairs et avec ses pairs. » — Voilà, cher ami, comme le bien se répand ! Comme barbier, que ne suis-je à Paris pour vous aller serrer la main, et vous remercier de cette initiative qui, partant de vous, arrivera peut-être à bien dans quelques années. — Ainsi je me vois ramené au commencement de ce billet, et il faudrait de nouveaux vers ; mais, je le disais aussi, j’ai le cœur triste et je ne trouverais pas un chant digne de toute ma reconnaissance. Sachez seulement, cher ami, que je suis votre éternellement dévoué.

A. BRIZEUX.

Que votre Dame [17], en agréant nos obéissances, veuille bien me rendre un bon office : vous exciter à me répondre. La réponse ne tarda pas et elle fut encourageante. Brizeux s’appuie sur ce qu’elle contient pour faire part, le 4 décembre 1854, à son ami Lacaussade, de ses espérances « d’entrée. » Dans un billet, cité par l’abbé Lecigne, il lui écrit : « De Vigny vient de m’en parler et cherche à me préparer des voix qui, bien entendu, seront plus d’une fois insuffisantes, puisque, avec les concurrens littéraires, viennent à présent les évêques et les grands seigneurs. Cependant, il faut s’armer pour la lutte. »

Il est donc à Paris, pour tenter un premier effort, au mois de décembre 1855, comme semblent bien l’indiquer deux très courts billets inédits du 17 et du 25 de ce mois, et un autre du 1er janvier 1856 : il annonce, dans celui-ci, sa visite à Vigny pour le lendemain. Il apprend là que le moment n’est pas venu. Le poète valétudinaire ne s’attarde pas dans les neiges et les boues glacées d’un hiver parisien exceptionnellement rigoureux : il quitte la partie.

Sa santé se trouve assez bien du beau temps qu’il rencontre, au début de l’été de 1856, sur la côte en face de Brest. C’est là qu’il est informé de la promotion d’Alfred de Vigny comme officier de la Légion d’honneur ; il l’en félicite avec joie. Comme on le pense bien, Alfred de Vigny, qui a gardé jusqu’aux moindres billets de Brizeux, n’a pas laissé perdre cette lettre de complimens :


Cher ami,

Près de la rade insigne
Où peuvent manœuvrer deux cents vaisseaux de ligne,

comme disait un poète que vous connaissez, sont les restes d’une antique abbaye, très antique puisqu’elle date du IVe siècle. Elle fut détruite à la Révolution, et sa curieuse église et sa plus curieuse bibliothèque. Les vers inédits du barde Guîclan servirent, avec les autres manuscrits, à faire des gargousses.

C’est là que j’ai été chercher la poésie. C’est là que m’est venue la nouvelle qui vous concerne. Cette étoile agrandie me semble d’un heureux augure : ainsi, mes amicales félicitations, et à votre dame mes obéissances.

A. BRIZEUX.

Cette lettre sera mise, ce soir, à la poste de Brest, d’où j’irai à Kimper, puis, après quelques jours, à Lorient (Morbihan) où, j’espère, Philoctète [18] m’enverra de ses nouvelles. Les chaleurs sont africaines, et, avant de traverser la rade, je vais m’y plonger.

Encore à vous.


Mais ces heures de résurrection furent suivies aussitôt d’une dépression terrible. En juillet et en août, se déclara cette laryngite, qui, chez les diabétiques, prépare et précipite, trop souvent, le dénouement fatal. Le médecin jugea indispensable un voyage dans le Midi.

Au mois de décembre, Brizeux se décide au départ. Une fois de plus, il se dirige vers Marseille par Bordeaux. En route, il ouvre, par hasard, un journal bordelais, et il apprend qu’Alfred de Vigny est très malade. Le 29 décembre, il lui écrit que « s’il l’appelle, » il le verra bientôt accourir près de lui. Vigny le rassure. C’est de Montpellier, où M. Et Mme Saint-René Taillandier le retiennent et le réconfortent, que Brizeux écrit de nouveau au poète académicien :


Cher ami,

La fausse nouvelle était, il me semble, dans le Mémorial Bordelais des derniers jours de décembre : ce qui est certain, c’est que j’en restai très alarmé. Heureusement, sur ma demande, plusieurs lettres me sont venues rassurer à Montpellier, et la vôtre surtout. En effet, qui est attendu ici-bas par de si nombreux lecteurs, ne devait pas être si pressé d’en aller chercher, même de plus illustres, dans les limbes poétiques de Dante.

Pour moi, mon cher ami, j’ai été poursuivi, depuis le 22 août, par deux monstres, aux noms très savans, mais de nature très mauvaise. Le premier, La Bronchite, a été vaincue par son ennemi déclaré, mon docteur Tiret ; le second me poursuit sous le nom de Laryngite ; je me confie au grand docteur le Soleil ; mais, comme vous, je commence à douter qu’il existe, à cette heure, dans le Midi de la France. Humboldt et les observations météorologiques, données journellement par l’Observatoire, disent avec raison que ma bonne Bretagne est encore la terre la plus tempérée. A l’appui je dois dire que depuis votre Charente aux longs tapis de neige, je n’ai trouvé jusqu’ici que brouillards glacés et le vent glacé du mistral. Ajoutons des maisons partout carrelées et pas un tapis. Aussi Laryngite de se maintenir tant qu’elle peut. Mais, demain matin, je descendrai vers Marseille et le soleil devra se montrer :

Qui pourrait accuser le soleil de mensonge ?

Qu’il revienne, ce père d’Esculape et je vous reviens, et j’aurai encore une voix ferme pour causer avec vous, surtout deux oreilles pour vous entendre. L’amitié dont votre dernière lettre était pleine m’est bien précieuse, je l’aime et me plais à vous le dire.

A votre dame et à vous et d’esprit et de cœur.

A. BRIZEUX.

Faut-il enfin écrire à l’Académie ?

A Marseille (poste restante) pour une grande semaine.


Ce post-scriptum : « Faut-il enfin écrire à l’Académie ? » nous en dit long, dans sa brièveté, sur l’état d’esprit de Brizeux. Ce poète est comme l’enfant à qui l’on a montré une dragée : il la réclame.

Mais c’est pour d’autres que se manifeste le bon vouloir des académiciens. On ne fait pas attendre Emile Augier, « soutenu, dit Brizeux, par le gouvernement. » On ne tardera pas à lui donner pour confrère le concurrent de 1857, Victor de Laprade, qui, peu de temps après sa réception, à l’occasion d’une pièce d’Augier, les Effrontés, écrira la satire Les Muses d’État, et paiera, de sa place à la faculté de Lyon, cette protestation indépendante et vigoureuse.

Les patrons de Brizeux lui disent : Patientez. Ce conseil lui paraît étrange, après les premiers encouragemens. Aux marques de sympathie que, les lendemains d’élection, lui adressent Vigny et Sainte-Beuve, il finit par répondre que, si l’on veut de lui, on prenne soin de le lui faire entendre. Voici ce qu’il écrit, le 20 novembre 1857, à Vigny :


Ainsi, mon cher ami, vous voudriez bien encore penser aux absens ! Dans les prochaines élections, vous verriez pour moi des chances favorables ; de loin, — je vous l’avoue, — elles me semblent bien chanceuses. Ce qui m’est certain, c’est que si celui-là qui se sent poète peut très bien siéger seul au sein de la nature, il peut aussi désirer dans sa vieillesse de s’asseoir parmi quelques esprits d’élite, et je goûte assez peu la simplicité feinte de Déranger. Je sais aussi qu’on n’entre pas du premier coup dans votre salon ; cette faveur ne s’accorde du moins qu’à ceux qui n’ont aucun titre littéraire :

Vous me ferez, Seigneur,
En arrivant, beaucoup d’honneur.

Encore faudrait-il ne pas s’en aller heurter contre tel ou tel ; que l’Académie, qui vous connaît, montrât son désir et qu’un certain nombre de voix vous fût assuré. Sur ceci, Sainte-Beuve m’écrivit, il y a deux mois environ, quelques lignes des plus aimables, mais dans une expectative qui ne peut plus être la mienne. Veuillez, cher ami, lui en toucher deux mots. Quelques mots de vous venus en Bretagne me seraient aussi bien doux ; et j’irai, dans trois semaines, vous répondre à Paris même.

Ma bonne et ancienne amitié vous destine ma première visite.

A vous d’esprit et de cœur.

A. BRIZEUX.


S’il fallait répéter comme exacte une anecdote assez connue, c’est par une attaque dirigée contre l’homme même que Montalembert aurait fait écarter Brizeux, lorsque son nom fut proposé comme un de ceux qu’il était équitable de retenir. Persuadé, à tort ou à raison, que ce poète, commensal des auberges de la Bretagne, était tout l’opposé d’un buveur d’eau, il aurait ruiné sa candidature avec ces simples mots : « N’est-ce pas assez de M. de Musset ? » Il n’est pas nécessaire de recourir à ces grosses raisons pour expliquer la réserve de l’Académie.


VII

Brizeux trouva dans la phtisie l’adversaire vraiment cruel. Ne voulant plus passer l’hiver dans ces brouillards de Lorient qu’il regardait comme l’unique cause de ses accès de toux, « d’abominable toux, » il partit pour Paris, contre l’avis du docteur cette fois, et malgré les pleurs de sa vieille mère. Là, se traînant avec peine, il erra par les rues, monta chez deux ou trois amis, se tint, pendant plusieurs jours, chez son frère Ernest Boyer, sous- préfet de Corbeil, et revint encore à Paris, avec Barbier, à la recherche d’un rayon du soleil de mars, aux Tuileries, dans le coin des vieillards frileux, avant de s’en aller en Languedoc, où le souvenir de ses bons et généreux hôtes d’antan, les Saint-René Taillandier, l’attirait. Un mois avant de se mettre en route pour Montpellier, il écrivit à Alfred de Vigny un billet plein de grâce triste, le dernier :

(L’enveloppe porte le timbre : Paris, 16 mars 58.)


Cher ami, lorsque vous êtes venu visiter un ami malade, il était avec Barbier, sous les arcades Rivoli, cherchant plutôt que trouvant un peu de chaleur. J’ai fort regretté de n’avoir pu vous serrer la main, mais nous aurions échangé peu de paroles. Depuis quelques semaines la voix me manque : lupi Mœrim vidëre priores.

Décidément il faut quitter les bons amis de Paris et aller chercher ce grand ami appelé le soleil… si lui-même est encore de ce monde.

Tout vôtre.

A. BRIZEUX. Il partit le 14 avril. Il arriva à Montpellier le 16 : Il fut logé, non pas chez les Saint-René Taillandier dont « il ne voulut pas effrayer les enfans, » mais dans une maison voisine. Sa chambre « en plein soleil » donnait « de plain-pied dans un jardin rustique. » Il y reçut les soins du médecin Combal et les visites quotidiennes, prolongées, affectueuses, bienfaisantes, du couple ami. Entré en agonie le dimanche 2 mai, il expira le 3, à cette heure ambiguë, où, des ténèbres éclaircies, s’apprêtait à surgir ce qu’Alfred de Vigny appellera bientôt « la triste Aurore. »

Au moment où la mort lui parut certaine, après avoir fait expédier à sa mère un mandat de deux cents francs sur l’argent qui lui restait à dépenser, Brizeux avait exprimé le souhait que quelqu’un sollicitât pour lui ce qu’il avait lui-même obtenu pour Le Gonidec, une souscription pour rapporter son corps dans la patrie bretonne.

Dès le 4 mai, Ernest Boyer faisait part à Vigny de cette fin et de ce vœu :


Monsieur le Comte,

Je reçois à l’instant la nouvelle de la mort de mon pauvre frère. Avant de mourir il a demandé à être transporté en Bretagne : il a eu la même pensée que nous tous.

Pouvez-vous voir M. de Mercey ?

Recevez, Monsieur le Comte, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

E. BOYER.


Alfred de Vigny répondit le 6 mai :


Hélas ! Monsieur, je conservais un peu d’espoir : tout est donc fini ! Il est donc bien vrai qu’en si peu de temps, cette maladie si longue ordinairement et qui frappe la poitrine nous enlève un frère, car je l’aimais comme si j’avais ainsi que vous dans le cœur le sang de la même mère.

Hier au soir, j’ai reçu votre lettre et, dès ce matin, j’ai vu M. Fould. Le ministre d’État très frappé, surpris, affligé de votre perte, de votre douleur et de la mienne, s’est prêté avec le plus grand empressement à faire que votre désir de translation des cendres fût religieusement accompli.

C’est le ministre de l’Instruction publique qui seul a droit d’accorder ces choses, mais il m’a promis de lui en parler dès demain lui-même et il a pris, de sa main, les notes nécessaires.

M. Camille Doucet, directeur des Beaux-Arts, pénétré de chagrin à cette douloureuse nouvelle, s’est chargé du rapport et de l’exécution des intentions de M. Fould. Il regarde comme certain ce dernier honneur rendu à une mémoire qui ne périra pas. Peu importe par quel ministère tout sera accompli. Nous pouvons, dit-il, y compter fermement. Il me tiendra au courant de tout.

M. de Mercey n’est point chargé de ces affaires, m’a-t-il dit. Je n’ai pas à le voir, puisque M. Fould lui-même veut bien s’y employer.

Dès que vous aurez à me parler des suites de cette. douloureuse négociation et peut-être de quelques détails malheureusement trop funèbres, écrivez-moi, selon nos conventions : demain, je serai chez vous à l’heure de l’après-midi, et vous me trouverez comme en ce moment, c’est-à-dire plein de douloureux regrets, de souvenirs doux et impérissables d’une amitié que rien ne saurait éteindre et que vous me permettrez, Monsieur, de reporter à présent sur vous.

Absent de Corbeil lorsque cette lettre y arriva, Ernest Boyer adressa, le 9 mai, à Vigny l’expression de sa profonde gratitude. Il lui offrait de lui communiquer les dernières lettres de M. Saint-René Taillandier, mais M. Saint-René Taillandier lui-même avait écrit à Vigny.

Il lui avait, dès le 5 mai, fait le récit de ces quinze jouis de souffrance où « les efforts du médecin » et tous les soins des amis de Brizeux « ne pouvaient tendre qu’à soulager son mal, à lui adoucir ce passage d’une vie à l’autre. » La fin de cette lettre est à recueillir : « Il m’a souvent parlé de vous dans ses derniers entretiens. Il aimait en vous l’artiste et l’homme, le poète et l’ami. J’accomplis un de ses vœux en vous adressant de sa part un adieu suprême. »

En lisant ces lignes, Alfred de Vigny se rappela peut-être une touchante pièce des Histoires poétiques, cette Fleur de la tombe, citée avec admiration par Villemain, et dédiée à l’amie Anglaise que l’auteur des Destinées appelle quelque part « sa chère Madame Holmes. » Cette pièce s’achève sur deux vers où s’expriment, en toute simplicité, la tendresse d’âme de Brizeux et sa fidélité loyale :

Hélas ! s’il est des cœurs prompts à se délier,
D’autres veulent mourir plutôt que d’oublier.


ERNEST DUPUY.

  1. Ai-je besoin de faire remarquer que la variante « j’aimerai, » introduite à tort par l’abbé Lecigne, change absolument l’intention, et substitue une platitude ou un non-sens à une idée intéressante ? Brizeux veut bien combattre pour l’adaptation du drame shakspearien, mais il serait encore plus heureux de combattre pour une œuvre originale : il semble appeler la Maréchale d’Ancre.
  2. Le roman de Marie n’a pas encore paru ; il s’achève. Ce livre de vers, d’un sentiment délicat et nouveau, sera imprimé dans cinq mois : Alfred de Vigny connaît des parties de l’ouvrage.
  3. La Maréchale d’Ancre, que Mlle Georges jouera à l’Odéon, quelques semaines après, le 25 juin 1831.
  4. Brizeux fait allusion à la deuxième pièce des Consolations : A M. Viguier : Au temps des empereurs, » etc. Sa rêverie littéraire en dérive.
  5. Brizeux n’oubliait pas le proverbe breton qu’il a, plus tard, inséré et traduit dans Fumez lireiz (Sagesse de Bretagne) : « Pauvreté n’est pas un péché — Mieux vaut cependant la cacher. »
  6. Par ces mots « mon livre, » il désigne Marie, qui restera anonyme jusqu’à la troisième édition, celle de 1840, du libraire Masgana, la première où paraisse Je nom d’Auguste Brizeux.
  7. Elle a été abattue depuis, et remplacée par un édifice de style roman : le church-yard a disparu.
  8. J’en ai cité ailleurs les trois premières lignes.
  9. Alfred de Vigny venait d’être fait chevalier de la Légion d’honneur, huit ans après Lamartine et Victor Hugo.
  10. Une lettre de Brizeux à Ernest Boyer, rendant compte de cette leçon et datée du 2 janvier, a été publiée par l’abbé Lecigne avec une erreur de date : elle a été écrite entre la leçon d’ouverture et la première leçon du cours proprement dit, du 23 au 30.
  11. Sédaine, — et non Sédaine, — est l’orthographe adoptée par Alfred de Vigny.
  12. La Harpe d’Armorique, note, p. 338 de l’édition citée.
  13. Il écrit cela un peu plus de trois mois après le discours de Molé.
  14. Brizeux n’a pas toujours la main légère.
  15. Emile Péhant, recommandé par Vigny à Villemain, et par Villemain à Salvandy, qui le nomma, en 1835, professeur de rhétorique au collège de Vienne. En 1838, après avoir professé à Vienne et à Tarascon, celui qu’Alfred de Vigny se flattait d’avoir « sauvé, » donnait sa démission et s’en revenait battre le pavé à Paris. Il s’en fatigua, rentra à Nantes, y devint secrétaire de mairie, s’y maria, et rima, sans se lasser, « comme un forçat, » dit-il lui-même, des chroniques historiques en vers, qu’il appelait « chansons de geste. »
  16. Alfred de Vigny s’employa d’ailleurs à la réconciliation. Le 16 juin 1851, il écrivit à Busoni : « Brizeux est à Paris. L’avez-vous vu ? Dois-je penser que mes plus chers amis, qui me sont tous fidèles, sont séparés entre eux ? »
  17. Cette expression « votre Dame « n’est rustique et gauche qu’en apparence. Brizeux lui donne son ancien sens. Elle apparaît dans les lettres de cette date et y revient plus d’une fois.
  18. Alfred de Vigny a fait une chute et s’est blessé au pied : c’est lui-même qui s’est donné, à ce moment, ce nom de Philoctète.