Aline-Ali/10

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie internationale (p. 351-383).

CHAPITRE X.

Gênes avait un aspect inusité. Des groupes inquiets se formaient dans les rues, et se dispersaient aussitôt. Les passants jetaient autour d’eux ces regards louches des gens qui désirent voir sans être observés. On semait en courant des nouvelles mystérieuses, et l’air, comme en temps d’orage, semblait lourd.

Aux questions de Mlle de Maurignan l’hôte du grand hôtel Feder répondit, avec un accent pénétré, « que des scélérats, — ainsi venait de le révéler la proclamation de l’autorité municipale, — avaient, dans une entreprise où le crime luttait avec la folie, sous l’empire d’un aveuglement stupide et d’une férocité digne des plus grands supplices, essayé une fois de plus d’ébranler les bases sacrées de l’ordre et de la morale, indissolublement liées à la maison de Savoie ; que tous les bons citoyens, tous les honnêtes gens, stupéfiés d’abord par l’indignation, avaient repris leurs sens en voyant l’insuccès de cette odieuse et criminelle tentative, et maintenant exprimaient à grands cris leur horreur pour ces détestables desseins, en même temps que leur inviolable attachement pour ce gouvernement tutélaire, dont la sollicitude, toujours en éveil, les avait su préserver de si grands périls : — car une bande de forcenés avait attaqué, la nuit précédente, le petit fort del Diamante, avait massacré la garnison avec des raffinements horribles de cruauté, et ne s’était retirée qu’après le pillage du fort. »

« Leur intention évidemment était de faire subir pareil sort à la ville entière ; mais la bonne cause, heureusement, était victorieuse, et ces misérables fauteurs de désordres se trouvaient entre les mains de l’autorité. Il n’y avait donc plus à craindre ; les nobles étrangers descendus à l’hôtel Feder pouvaient s’y livrer, comme auparavant, aux joies d’un menu varié autant qu’exquis, et même à des excursions sans danger dans la ville et les alentours. Gênes et son territoire offraient désormais un abri sûr ; mais il n’en était pas de même des autres parties de l’Italie. Les éternels ennemis de l’ordre et des lois, s’agitaient de tous côtés, et l’on recevait de Livourne, entre autres, les bruits les plus alarmants.

« Plusieurs familles respectables de la ville, sans compter l’honorable compagnie Rubattini, étaient consternées du sort douteux du Cagliari, bateau à vapeur parti depuis quelques jours pour la Sicile et Tunis, avec un chargement d’armes destinées au bey. On avait lieu de croire que ce bateau était devenu la proie d’une bande de soi-disant passagers, la plupart étrangers à l’Italie, qui s’étaient présentés à son bord la veille du départ, et qui, disait-on, une fois en pleine mer, avaient mis aux fers l’équipage et les voyageurs, et s’étaient rendus maîtres du navire et des armes, pour les employer à l’exécution de leurs sanguinaires complots. »

Il n’entrait pas dans les projets de Mlle de Maurignan de quitter immédiatement la ville ; avant tout, elle désirait visiter un ami de Paolo Villano et consulter les registres des hôtels. Ces deux démarches, qu’elle tenta aussitôt, restèrent sans succès : les registres des hôtels étaient entre les mains de la police ; l’ami était absent. Au sortir de cette maison, Aline se vit suivie par deux agents, une perquisition fut faite dans sa chambre, et on lui retint ses papiers.

Tous les étrangers étaient l’objet d’une surveillance rigoureuse. On gardait à vue chez elle miss White, la célèbre Anglaise amie de Mazzini, vivement soupçonnée d’avoir favorisé le complot. Bientôt, cependant, une à une, se dégonflèrent les nouvelles du premier jour :

La garnison massacrée du fort del Diamante se réduisit à un sergent tué d’une balle dans le combat. On connut le premier forfait des scélérats du Cagliari : c’était la délivrance des prisonniers politiques de l’île de Ponza. En entendant nommer leur chef, le colonel Carlo Pisacane, Aline eut un pressentiment funeste. Il était l’ami de Paolo ; quel que fût leur dissentiment sur le mode d’action, leur but était le même, et Paolo, dans l’état de trouble et de chagrin où il se trouvait en quittant la Chesneraie, avait pu jouer dans cette aventure sa vie avec joie contre la plus frêle chance de succès.

De ce moment, l’angoisse comprima le cœur de Mlle de Maurignan ; une terreur qu’elle se reprochait comme superstitieuse, mais qui lui semblait être le sens d’une vérité impalpable, pesa sur sa pensée, chassa tout sommeil, et la dévora d’un besoin mille fois plus ardent encore de rejoindre, quelque part qu’il fût, son amant. Toutefois, elle ne pouvait, en ce temps de troubles, sans risquer d’être arrêtée dès les premiers pas, voyager sans papiers. Elle pria, supplia, obtint enfin son passeport, et, tout aussitôt, quitta Gênes, sur un bateau partant pour Naples.

On savait déjà que l’insurrection était défaite ; que, débarquée à Sapri, la petite bande républicaine, après avoir désarmé les gendarmes et battu un détachement de ligne, avait été dispersée, par des troupes supérieures en nombre, dans une lutte acharnée, où Pisacane avait été dangereusement blessé. Le Cagliari avait été capturé avec les blessés qu’il portait et d’anciens prisonniers de Ponza. Beaucoup d’insurgés étaient en fuite, d’autres aux mains du roi de Naples, et le sort de ces derniers n’était pas douteux.

Assise sur le pont du bateau, la tête dans ses mains, insensible aux beautés de la mer, du ciel, des côtes enchantées qui glissaient à l’horizon, Aline songeait ces événements et ne pouvait en détacher sa pensée. Dans sa préoccupation, elle imaginait la scène, en croyait voir les détails, et obstinément, en dépit de sa volonté, y mêlait la figure de Paolo. Mais alors, s’irritant du vain martyre qu’elle s’infligeait ainsi, elle se levait, marchait à grands pas, et, jetant les yeux autour d’elle, appelait à son secours la mer bleue, l’horizon splendide, la grâce infinie des flots recourbés autour du navire, les voiles et les mouettes qui passaient, le ciel doux et pur qui souriait sur sa tête… Elle ne pouvait toutefois écarter l’horrible crainte dont elle était obsédée, ni tromper un seul moment l’impatience qui, de ses élans redoublés, dévorant l’espace, la précipitait vainement vers le but de sa course, encore si loin d’elle.

Assaillie de trop funèbres images, de trop vives angoisses, et sentant le besoin de défendre contre elles ses forces et sa raison, elle se disait, comme on cherche à calmer les douleurs d’un autre, que Paolo peut-être n’avait pas même quitté la France, qu’il ne pouvait rester longtemps sans lui écrire, et que bientôt peut-être, sortant de cette fantasmagorie d’appréhensions, elle aurait, pour le rejoindre, à revenir sur ses pas. Avant de quitter Gênes, elle avait écrit à miss Dream de lui envoyer ses lettres à Naples. Là, sans doute, l’attendait l’écriture chérie de son amant. Cependant, ces images créées par sa volonté s’effaçaient dès qu’elle cessait de se les présenter à elle-même, et la cruelle angoisse, logée, elle ne savait pourquoi, au plus profond de son être, persistante comme un instinct, revenait.

Arrivée à Naples, son espérance tout d’abord fut déçue pas une lettre ne l’attendait. L’idée fixe qui la poussait à chercher dans les traces de Pisacane celles de son amant la fit s’enquérir en divers lieux des nouvelles de l’insurrection. On la regardait avec défiance, en lui répondant à peine.

Le journal de Naples lui apprit, dans ce style essoufflé et chargé d’épithètes qui est propre aux convictions officielles, que la plupart des infâmes révoltés contre le paternel et providentiel gouvernement de Sa Majesté Ferdinand II avaient déjà subi, sur le lieu même du crime, le juste châtiment de leurs forfaits, et que le reste de ces misérables attendait son arrêt dans les prisons de la Vicaria.

Péniblement émue, plaignant ces martyrs, mais au-dessus de tout agitée par l’anxiété personnelle qui la torturait, Mlle de Maurignan rentra à l’hôtel, en méditant les démarches qui pourraient l’instruire du nom des prisonniers.

Mais là, seule dans une chambre étroite, sentant l’air lui manquer et son angoisse devenir insupportable, elle sortit de nouveau, prit une voiture et se fit conduire au Pausilippe. La nuit tombait. Aline descendit, s’assit sous un laurier, près d’une villa, et, les yeux attachés sur le célèbre paysage, elle retomba dans ses pensées.

Près d’elle, par les fenêtres ouvertes de la villa, les sons d’un piano tout à coup se firent entendre, et deux voix s’élevèrent, l’une mâle et sonore, l’autre douce, étendue, souple, toutes deux empreintes d’un charme particulier, qu’augmentait sans doute celui de l’heure et du lieu. Elles chantaient un duo d’amour, où, sous l’influence alternative de l’espoir et de la crainte, la passion s’affirmait en accents énergiques et rêveurs, ardents et doux. À l’âme enthousiaste de Bellini les voix vibrantes des chanteurs ajoutaient une puissance nouvelle, et chaque note jaillissait non-seulement harmonieuse et vraie, mais imprégnée des palpitations de la vie. Ce devaient être plus que deux artistes deux amants.

Dans un silence plein d’émotions, une autre âme leur était unie. Peu à peu, la tête dans ses mains, l’oreille tendue, Aline s’était laissée prendre et bercer par ces accents, ainsi qu’un enfant, las de pleurer, se calme au chant de sa nourrice. D’abord tout ce qui l’entourait, cette mer bleue, ces bords admirables, ces accords, se confondit pour elle dans un enchantement vague ; puis, le chant plus accentué, mieux compris, devint la traduction même et la voix de cette immense harmonie, et tout, la mer splendide et la terre fleurie, Sorrente, Caprée, Virgile, Herculanum, le Vésuve, souvenirs historiques, parfums marins, haleines des orangers, brise du soir, tout cela n’eut plus qu’un sens, bégayé ou formulé de toutes parts, et devint comme le trépied mystérieux de cette Pythie, l’âme humaine chantant l’amour. Un attendrissement suprême la saisit. Des larmes qu’elle ne sentait pas inondèrent ses joues. Un flot de passion fondit sur elle et l’emporta sur des hauteurs d’où le monde n’apparaissait plus. Et toute son âme s’exhala dans un nom, qui fut un cri d’adoration, de foi, de dévouement : Paolo !

Alors elle pleura, elle se repentit, et ne se comprit plus elle-même. Elle avait pu le rendre heureux, et l’avait laissé partir ! Ah ! lui seul avait raison ; elle le sentait maintenant ; elle comprenait maintenant cette passion, qu’elle avait maudite et calomniée, quand elle aurait dû bénir la vie de toutes les forces qui lui étaient accordées pour adorer et enchanter son amant. Elle l’aima de tous ses remords, lui promit désormais d’infinies tendresses… Oh ! le retrouver ! le retrouver seulement !…

Elle se leva, s’élança dans la citadine, activa le cocher, fila comme un trait sur la route de Naples, et se retrouva inquiète, encore toute émue de fièvre, au seuil de l’hôtel. Presque machinalement, elle entra. On lui remit des lettres. Elle vit l’écriture de Paolo, et ne vit plus rien……

L’haleine suspendue, le cœur étreint, elle s’était guidée instinctivement jusqu’à sa chambre ; elle en ferma la porte, et, s’affaissant tout près sur un siége, déchira l’enveloppe de ses doigts tremblants. En ce moment, Aline sentit quelque chose de définitif et d’immense qui fondait sur elle, et palpita sous la serre du dieu antique de ces bords : le destin. Au travers d’un voile, elle vit ces mots : « À bord du Cagliari. » Et ses forces, un moment, l’abandonnèrent. Puis elle poursuivit :

« À bord du Cagliari, 26 juin 1857,

« Bien loin de toi, et marchant sans doute à la séparation éternelle. Une rencontre, un mot, ont décidé de ma destinée Maintenant, c’est la fatalité qui me conduit, et je m’abandonne à elle, n’ayant plus le droit de me reprendre. Il y a quelques jours encore, presque insoucieux du reste de la vie, je n’aspirais que vers toi ; hier, séparé de toi, rencontrant cet autre amour, où tu es encore, l’amour du juste, je lui ai donné ma vie. Hélas ! partout le but se refuse à nos désirs ! Je n’accomplirai la justice pas plus que je n’ai saisi le bonheur ; mais là, du moins, tenter, c’est quelque chose, c’est beaucoup.

« D’autres, inspirés de nous, comme nous des précédents martyrs, nous suivront. « Il est temps, m’a dit Pisacane, de rappeler au monde la liberté qu’il oublie. Si notre sacrifice ne produit aucun bien à l’Italie, ce sera du moins une gloire pour elle d’avoir produit des enfants qui ont bien voulu s’immoler à son avenir[1]. » Il a raison. Si peu de succès qu’obtienne notre entreprise, elle aura son utilité. Je suis tranquille ; je serais presque joyeux, sans l’amer souci de ta douleur.

« Car je te l’avoue, chère aimée, je n’espère point la victoire. Nos proues sont tournées vers l’Achéron de Virgile, et le dieu des enfers, qui règne à Parthénope, a les bases de son empire trop solidement assises sur l’ignorance des ombres humaines qui peuplent ses États… Le peuple fuira, comme toujours, ses libérateurs. Une partie de ce peuple armé viendra nous combattre avec fureur au nom de son maître… C’est toujours ainsi !

« On nous blâmera ; nous serons traités d’insensés. Toi-même, que penseras-tu ? Cependant, sois-en sûre, il est, pour arriver au but, d’autres chemins que ceux de la prudence. Le silence est consentement, dit-on n’est-il pas bon de le rompre, ce silence du monde entier, qui semble consacrer la tyrannie, partout restaurée ? Le bruit de notre protestation réveillera ceux qui sommeillent ; il prouvera que l’Italie n’est pas morte. Resterions-nous seuls, nous aurons du moins satisfait notre propre honneur ; nous aurons allumé un flambeau de plus sur la voie qui mène à cette grande patrie, dont jusqu’ici nos rêves seuls ont tracé les divins contours, mais qui sera peu à peu créée de toutes pièces, vrai paradis vivant et libre de l’humanité sans maîtres.

« Toi seule es mon doute, mon regret, mon remords cruel. De moment en moment, ta pensée bouleverse ma résolution, me fond le cœur et me rend faible. Parfois je m’accuse amèrement, car je sens bien qu’en courant ainsi à la mort, c’est la douleur que j’ai fuie.. Si notre amour eût pu être heureux, c’est de ma vie, de ma force et de ma joie, que j’eusse cherché à faire une bénédiction, un flambeau pour les autres hommes… Aline ! Mais, ne pouvant vivre près de toi, que puis-je mieux faire que rendre ma mort utile à la liberté ?

« Ah !… mais te laisser ainsi !… Ne t’ai-je connue que pour livrer ta vie à la douleur ? Voilà ce qui me torture et me désespère.

« Non, je ne sais pas être héroïque ; je n’aurais pas dû te quitter. Avais-je le droit de t’enlever ton ami, ton frère, celui, chère et divine généreuse, auquel tu as consacré toutes les pensées, toute la passion de ton cœur… Ah ! je n’étais digne en aucune manière de toi ! J’ai fui sous l’empire d’un trouble invincible, terrifié par cette pensée que, possédant de toi toute ton âme et ton dévouement le plus absolu, je n’aurais jamais ton amour. Jusque-là, j’espérais toujours un pardon, — hélas ! accordé, mais sans oubli. — Je voulais te fléchir, quand il ne s’agissait point de ta volonté, mais d’impressions aussi ineffaçables qu’involontaires. Chère et chaste adorée, pardonne-moi ce que je t’ai fait souffrir, depuis ces odieuses et tristes amours de Florence jusqu’à mes importunes prières…

« Tu l’as bien dit : c’est un partage insensé, fatal, que celui du corps et de l’âme. Il crée d’un côté l’abjection, de l’autre le dédain des lois naturelles, et, partant, des deux parts, déviation, désordre, inéquilibre. D’actions en réactions, d’excès en excès, où s’arrêtera ce jeu terrible ? Ah ! le simple ! le vrai ! le pur ! que n’y suis-je né près de toi ! T’enveloppant de mes bras, je t’eusse dérobé la vue des hontes de cette vie, ou plutôt nous les eussions ensemble ignorées… Mais, Aline, écoute, et crois fermement à ces paroles, sans doute les dernières que t’adressera ton ami : ce que tu n’as pu comprendre, dans le mépris général, aveugle, où t’a jetée le spectacle de nos dépravations, c’est à quel point l’amour que j’osais avoir pour toi différait des erreurs passées. Et comment, ô chère âme ! n’en serait-il pas ainsi ? L’effet n’est-il pas en rapport avec la cause ? Peux-tu comparer… Non, cette comparaison seule est un sacrilége ! Ah ! tu ne sauras jamais quelle adoration !… Ma vie tout entière près de toi, dans une liberté complète, n’eût pu en épuiser l’expression… et tu l’as toujours, hélas ! retenue…

« Ne pouvoir avec toi recommencer la vie ! Séparés ! pour longtemps au moins !… Ah ! je te le jure, si les plus vives puissances de ce monde, la volonté, le désir, l’amour, sont des forces vraies, éternelles ; si elles participent aux priviléges des plus humbles choses, et, comme le grain de sable et l’atome aérien, se perpétuent en se transformant, je ne serai jamais loin de toi, et notre amour, attraction suprême de mon être le plus personnel et le plus intime, ici brisé, ailleurs se renouera.

« On m’appelle. Nous approchons de Ponza. Toute mon âme et l’éternité dans ce dernier mot : Je t’aime ! »


Mort ou prisonnier, telle était désormais l’alternative.

Cette nuit fut indescriptible. Les regrets de l’amour désespéré, l’âpre remords, le déchirement plus cruel encore des souffrances, des tortures peut-être, subies par un être adoré… Dès l’aube, Aline chargée d’une forte somme, se rendit à la Vicaria. Elle obtint du geôlier tous les noms des prisonniers. Paolo n’y était pas.

Toute espérance, peu à peu, se retirait d’elle, comme la vie d’un mourant. Mlle de Maurignan se rendit alors au ministère ; elle acheta des huissiers une audience, parla dans toute l’éloquence de sa douleur et obtint l’arrêt qu’elle cherchait : Paolo Villano, blessé dans l’action de Sanza, fusillé après la bataille, avec d’autres prisonniers. On lui remit un portefeuille troué, des papiers tachés de sang, parmi lesquels se trouvaient une lettre d’elle, et quelques mots encore, tracés pour elle avant la bataille. Emportant ces reliques, elle traversa Naples comme un fantôme, frappant de terreur tous ceux qui la virent, pâle et sans regard, glisser devant eux. Elle se rendit au port, où elle prit une barque pour Sapri. Conduite sur la fosse commune des prisonniers de Sanza, après avoir congédié ses guides, elle s’affaissa, croyant mourir. Elle n’était qu’évanouie. On la recueillit dans une chaumière, et, après une fièvre ardente, qui dura plusieurs jours, elle se retrouva debout sur cette terre, quoique frappée à mort dans les sources les plus chères de sa vie.

Ces sauvages Calabrais la virent quelque temps errer parmi eux, aux alentours de la tombe ; puis elle partit, et son souvenir est resté dans leur mémoire comme celui d’un être surnaturel et bienfaisant, qu’ils eussent nommé peut-être le Génie de la Douleur, si les poétiques visions de la Grèce habitaient encore ces lieux.


Tandis que, par ce renouveau, poussent au soleil, chaque jour, feuilles politiques et lettrées, s’adressant toutes à cette partie du public français qui a fait ses classes quelque part, mon rêve, déjà vieux, et qui date, pour tout dire, des merveilleuses destinées que nous a faites le suffrage universel, mon rêve est un humble journal du dimanche, à cinquante-deux sous par an. Journal comme pas un autre, nourri de faits et d’idées, sobre de mots, dont chaque numéro contiendrait une page d’histoire nationale, une page d’économie sociale, un petit examen des lois, une biographie d’homme utile, un peu d’hygiène, un peu de science, un cours agricole et une causerie familière sur les faits de la semaine écoulée. Le tout, mis à la portée des rustiques lecteurs, non par une imitation maladroite de leur langage, mais à force de simplicité, voire même, s’il se peut, de précision, d’élégance et d’harmonie. Le fait divers y aurait sa place ; mais choisi et commenté. Les disputes religieuses et les personnalités politiques en seraient bannies ; on s’occuperait simplement, dans le milieu où nous sommes, en pleine évidence et en plein jour, de justice, religion de tous les temps, pierre de touche de tous les partis.

C’est une chose qui a son prix assurément, que de disserter sur la lumière incréée, aussi bien que de discuter les mérites ou les démérites de tel ou tel personnage en vue ; il est bon de discourir sur ces discours où pendant trois ou cinq heures un orateur s’attache à démontrer combien de phrases peuvent s’agglomérer autour d’une idée ; il est utile de dévoiler certains tripotages, de signaler telles violations de la loi, et de prouver aux gens qui le savent bien que la vertu ne gouverne pas ce monde ; tout cela malheureusement n’édifie guère que des spectateurs déjà convaincus, initiés au secret de la comédie, à ceux des coulisses, et qui voient surtout l’acteur sous son rôle. Ce n’est point une sérieuse bataille ; ce n’est qu’un tournoi, offrant, il est vrai, l’avantage incontestable de faire des héros, mais éphémères. De cette agitation trop restreinte, nul mouvement sérieux ne résulte. Paris s’agite, la province le mène.

Tandis que ce Narcisse, ivre de lui-même, se raconte chaque matin sa vie du jour précédent, se contemple dans ses poses, se répète ses mots, rit de son esprit, se confie tout bas cent nouvelles de la plus haute importance, forge cent machines de guerre qui ne partent pas, imagine cent expédients infaillibles, qui ne doivent pas aboutir, crie, se démène, prêche, prédit, raille, rit, s’enflamme, se proclame par toutes ses voix la tête de l’humanité, il ne s’aperçoit pas qu’il est tout bonnement attelé, ce politique, ce penseur, ce raffiné, à la lourde charrette du paysan en sabots, qui, avec son sourire narquois, de son long aiguillon, le touche, sans plus de façon que ses bœufs. Il ne voit pas qu’au lieu de planer dans l’espace, il rampe et s’enfonce en des ornières sans cesse agrandies, où l’équipage rustique, remorquant le carrosse du sacre et la bannière du saint-sacrement, se balance lourdement, et va s’embourbant de plus en plus — à moins qu’il ne verse.

Assurément, c’était une illusion absurde ; mais j’avais conçu l’espérance d’intéresser à mon entreprise de défrichement intellectuel des capitaux, ou, pour parler plus net et dévoiler toute l’étendue de ma folie, des capitalistes. Ils me rirent au nez, m’assurant que le monde n’allait pas si mal, bien que l’ignorance eût l’empire, et précisément à cause de cela. On me représenta ce que je savais déjà par le Moniteur, combien la situation de la France était florissante, et quel bon sens supérieur à tout savoir éclatait dans les heureux choix faits par nos populations. J’insistai : je parlai d’intérêts plus étendus que ceux du présent, et mille fois plus considérables que ceux de la rente ; les plus polis sourirent, les plus libéraux me trouvèrent de mauvais goût. On me parla de journaux destinés à représenter des nuances nouvelles ; il me fallait le rayon solaire tout entier.

Découragé, chagrin, je confiais mes déceptions à un ami, quand il me dit :

Il faut que je vous adresse à Mlle de Maurignan. Elle vous aidera. »

Je connaissais ce nom vaguement, comme celui d’une personne bienfaisante, fondatrice d’œuvres qui tendaient à relever la moralité des femmes par l’instruction et par le travail ; mais je n’eusse point supposé qu’elle s’associât volontiers à une entreprise dite politique, et j’en exprimai le doute.

« Mlle de Maurignan, reprit mon ami, n’a qu’un but celui de combattre partout l’immoralité dans l’ignorance. « Donnons de la lumière » est son mot d’ordre. Elle se consacre surtout aux femmes, parce qu’elle les voit plus déshéritées, et que leur moralisation lui semble importer le plus à celle de l’humanité. Mais elle est naturellement de toute action qui a pour but d’éclairer les masses, et je lui ai souvent entendu exprimer le désir d’un journal semblable à celui que vous méditez. »

Peu de jours après cette conversation, je me rendis chez Mlle de Maurignan. L’hôtel qu’elle habitait, rue de l’Université, n’avait ni l’aspect solennel des demeures aristocratiques, ni la sévérité glaciale des couvents et maisons ordinaires d’éducation. Des femmes, des jeunes filles, passaient dans les cours, ou regardaient aux fenêtres, causant et riant. Ce vaste nid d’oisifs opulents était devenu ruche. On m’introduisit dans une petite pièce à boiseries sculptées, meublée de fauteuils et de livres ; la fenêtre ouvrait sur le jardin, où s’épanouissaient alors les premiers bourgeons. Au bout de cinq minutes, une femme entra ; je me levai, nous échangeâmes nos noms ; c’était Mlle de Maurignan.

Grande, mince et pâle, vêtue d’un costume noir, dont un simple col de batiste blanche modifiait à peine la sévérité, coiffée de ses cheveux, simplement relevés, et, bien qu’elle eût perdu l’éclat de la jeunesse, dépourvue de tout artifice mondain, cette figure, au premier aspect, me frappa d’une vive impression de respect et de sympathie. Elle avait ce charme imposant et mystérieux qui naît de l’union d’une grande réserve et d’une concentration intérieure ardente. Au travers de ce masque doux, mélancolique, dont les lignes avaient conservé toute leur pureté, émanaient, comme des parfums subtils, la bonté, la droiture, l’intelligence, une douloureuse énergie.

Ce n’étaient point les années qui avaient flétri la beauté de ce visage ; cette beauté, qui sans doute, autrefois, avait été éclatante, résidait tout entière, désormais, dans l’harmonie des traits, dans la profondeur du regard, dans la réverbération d’une flamme secrète, qui plus d’une fois, au courant de notre conversation, jeta des lueurs splendides ; plus vraie cent fois qu’une juvénile fraîcheur, de plus en plus elle charmait les yeux et pénétrait l’âme ; et toutefois, nul homme capable d’en bien comprendre le charme ne pouvait s’abuser jusqu’à passer de l’admiration et du respect à ce sentiment plus vif, auquel un peu d’espérance est nécessaire.

Chez cette femme, jeune encore, gracieuse, bienveillante, on sentait, à l’égard de la destinée personnelle, quelque chose d’à jamais fermé. Jamais, à son accent de généreuse bonté, ne venait se mêler la note individuelle du désir, de l’espérance. Vivante pour le bien, on la sentait morte pour le bonheur ; et pourtant sa bienveillance était sensible, et même passionnée, mais seulement en autrui ; elle semblait avoir fait deux parts de son être : l’une pour l’action, la plus chère et la plus intime pour le souvenir.

Mlle de Maurignan avait été prévenue de ma visite ; son accueil fut plein d’une affectueuse sympathie. Elle approuva mon plan de journal, et m’en parla de manière à me prouver que nos idées s’étaient rencontrées sur ce point.

« Il y a longtemps, me dit-elle, que les efforts de la démocratie auraient dû se porter presque uniquement de ce côté. L’instruction du peuple, tout est là désormais, et tout est vain sans cela. Vous avez les rédacteurs, c’est le principal, quoi qu’on en pense. Je vais m’occuper de rassembler le capital, n’ayant moi-même en ce moment qu’une faible partie de la somme nécessaire. Accordez-moi quinze jours pour cette recherche. Si je n’ai pas réussi vis-à-vis des personnes à qui je vais m’adresser, je vendrai une ferme, et, le plus promptement possible, nous réaliserons ce projet. »

Bien que j’eusse déjà le sentiment de la grandeur simple et calme de ce caractère, je balbutiai par habitude un compliment sur la générosité.

« Vous vous trompez, me dit en souriant Mlle de Maurignan, je suis avare. À une époque où l’argent est le point d’appui obligé des énergies les meilleures, je ménage avec soin ce que j’en possède, et me ruine avec la plus stricte économie.

— Vous vous ruinez ? » m’écriai-je.

Elle sourit encore, avec un peu d’ironie cette fois.

« Eh quoi ! me dit-elle, c’est vous qui vous étonnez de me trouver infidèle à la religion du capital ? Que penseriez-vous d’un agriculteur qui, pour ménager son blé, n’en sèmerait qu’une quantité insuffisante ? Les biens vraiment féconds sont la vie et le temps ; ce sont eux dont les forces ne doivent pas languir, sous peine de disette. Calculez la puissance de multiplication dans l’ordre social d’une connaissance mise à la place d’un préjugé, d’une volonté intelligente substituée à l’inertie d’une ignorance, d’un milieu sain remplaçant un milieu corrupteur, cela ne laisse-t-il pas bien loin le cinq et le dix pour cent ? »

J’en convins et me permis de l’interroger sur ses bonnes œuvres.

« Oh ! me dit-elle, je suis loin de pouvoir réaliser de vraies réformes. Dans l’esclavage où nous sommes, aucun essai ne se peut faire sur des bases larges et puissantes. Je sème de bonnes paroles, je donne la main à qui se noie, j’étends l’horizon de quelques esprits, voilà tout. J’ai dans les herbages de la Normandie un institut agricole de jeunes fermières ; en Anjou, un domaine où deux de mes amis, hommes sérieux et dévoués, essayent d’adapter le système coopératif à l’agriculture ; à chacun de ces établissements est jointe une école du premier âge, ou jardin d’enfants. »

« Ici, le rez-de-chaussée de l’hôtel est occupé par deux ateliers, l’un de brochage, l’autre de couture, et le premier étage par une école d’institutrices. Celles-ci instruisent celles-là. Pendant une heure par jour, sous ma surveillance, ou celle d’une autre moi-même, Mlle Metella Marti, l’école et l’atelier se mêlent, afin que des relations fraternelles puissent s’établir, et chaque groupe, librement formé d’ouvrières, choisit parmi nos écolières de troisième année son professeur, à la condition qu’aucune classe ne soit composée de plus de dix élèves ; car nous avons reconnu qu’au delà de ce nombre l’action nécessaire du professeur est en défaut.

« Notre enseignement est moral aussi bien qu’intellectuel, quoique nous ayons mis de côté, comme bien vous pensez, le catéchisme et la morale officielle.

« La nôtre est bien simple. Prise dans le milieu humain, expliquée par les exemples les plus ordinaires, basée sur l’évidence des principes naturels et des faits, elle est tout entière dans la démonstration de cette vérité : que l’intérêt général et l’intérêt particulier se confondent dans la justice. Je m’étonne bien souvent de l’émoi de cette société moderne, qui, définitivement fondée, quoi qu’on fasse, sur le droit individuel, hésite encore sur elle-même, se croit sans dogme, et se cramponne, éperdue, aux testaments de droit hiérarchique et divin.

« Métella sait mettre dans l’enseignement de cette morale naturelle une simplicité charmante. Elle cause avec ses élèves, les consulte, les interroge, aide leur intelligence, et finit par tirer de leur propre bouche la vérité dont elle désirait les convaincre.

« Nous plaçons nos ouvrières, mais seulement après un séjour d’au moins six mois parmi nous, afin qu’elles puissent profiter de l’éducation qui leur est donnée. Elles touchent pour leurs vêtements la moitié du prix de vente de leur travail ; mais la journée, coupée par trois heures de classe et par deux récréations au jardin, est peu productive. Cette maison, à vrai dire, n’est qu’un refuge, un appui pour ces malheureuses, que le vice guette et que perdrait infailliblement la misère.

« Presque toutes restent en rapport avec nous, et nous nous efforçons d’établir entre elles, au dehors, une association de secours mutuels, la différence de leurs travaux ne permettant guère une association plus étroite. Nous faisons du bien individuellement, voilà tout, et, sous l’empire des lois qui refusent à la femme la liberté, le travail fructueux, une éducation sérieuse et le droit commun, rien de plus ne peut se faire.

« Quelques-unes de nos ouvrières, des plus jeunes et des plus intelligentes, passent dans l’école. Au bout de trois ans, nous plaçons nos institutrices dans les communes rurales, où la plupart ont encore besoin de notre aide, car le travail égal de la femme est, vous le savez, payé moitié de celui de l’homme, et c’est du pain seulement que l’État accorde aux instituteurs de la nation.

— Vous devez, dis-je, avoir beaucoup de peine à maintenir un certain ordre parmi cette population flottante de femmes sans éducation, sans moralité peut-être…

— Je n’admets personne sans informations préalable, et je me vois forcé de refuser celles qui ont pris l’habitude du vice, et qui se serviraient de cette maison comme d’une simple hôtellerie. Je songe pour celles-là… Mais les moyens manquent, hélas ! Vis-à-vis de celles que j’accueille, voici le moyen que j’emploie le règlement de la maison leur est soumis tout d’abord ; elles le lisent ; on le leur explique au besoin, et elles sont mises en demeure de l’accepter, ou de s’y soustraire par l’isolement.

« Si elles ont des observations à faire, on les écoute ; mais comme il s’agit en ce cas de changer une loi commune, toutes les ouvrières sont consultées, et accueillent ou repoussent la modification. Ce cas est fort rare.

« Chacune de nos pensionnaires, en toute connaissance de cause, a donc apposé sa signature au bas du règlement affiché dans nos salles. Ce consentement, cet acte d’être libre et majeur, leur inspire le sentiment de leur dignité personnelle et le respect d’un ordre accepté par elles-mêmes. C’est à peu près la seule mesure disciplinaire que nous ayons besoin d’employer.

« Notre règlement, d’ailleurs, a peu d’articles et n’a pour but que de sauvegarder leur propre intérêt, le nôtre ici n’étant nulle part. C’est le défaut du système elles reçoivent et ne donnent pas. Mais j’ai soin de leur dire que, dans l’inégalité sociale où nous sommes, le devoir de ceux qui savent et possèdent est de communiquer ces biens aux déshérités ; qu’elles-mêmes, dans la mesure de leurs forces, devront rendre à d’autres le peu qu’on leur donne ; car le sentiment que j’ai surtout à cœur de leur inspirer… »

La porte s’ouvrit et nous vîmes entrer un homme en costume ecclésiastique. Il s’avança vers Mlle de Maurignan, et, lui adressant une longue phrase très-louangeuse sur son dévouement et ses charités, il s’excusa humblement de l’audace qui le portait à venir lui recommander une personne digne du plus grand intérêt.

Mlle de Maurignan fit asseoir l’ecclésiastique, et, comme je me levais pour prendre congé, me retint d’un geste. Je repris possession de mon fauteuil, et j’écoutai la conversation.

Mlle de Maurignan était, comme auparavant, douce et polie ; mais elle me parut observer un peu froidement son visiteur. Celui-ci vanta les vertus de sa cliente, réduite, par des revers de fortune, à la dure nécessité du travail, et la présenta comme propre à remplir dans la maison le rôle de surveillante.

« Nous n’avons pas de surveillantes, monsieur, dit Mlle de Maurignan, mais seulement des institutrices. Et puis, très-probablement, cette personne, dont les principes ont votre approbation, professe une morale contraire à la nôtre ?

— Votre morale, mademoiselle, dit le prêtre d’un ton aimable, est aussi la nôtre, puisqu’elle consiste à faire le bien.

— Vous ignorez alors, monsieur, que ce mot de bien a pour vous et pour moi une signification opposée ? Notre but diffère aussi bien que nos moyens. »

La voix du prêtre s’éleva, chargée d’une assez vive émotion.

« Permettez-moi, dit-il avec ironie, d’hésiter à croire que vous ayez dépassé l’Évangile et Notre Seigneur Jésus.

— De toute la distance, reprit Mlle de Maurignan d’un ton calme, qui sépare la justice de la fraternité, le droit de l’arbitraire, et la logique des contradictions. Et cependant, si importantes que soient ces conquêtes, à peine ébauchées, l’humanité n’a pas le droit d’en être bien fière ; car elle a mis, grâce à vos entraves, plus de dix-huit siècles à cela. Mais nous n’avons pas à faire ici, monsieur, l’inutile effort de nous convaincre l’un l’autre. Les forces de la démocratie sont encore petites et bien éparses ; les vôtres sont groupées et nombreuses ; vous avez plus d’asiles et d’institutions que nous…

— Et voilà, s’écria le prêtre, la tolérance des libres-penseurs !…

— Vous confondez, monsieur, reprit Mlle de Maurignan, la tolérance avec l’éclectisme. Comment. pourrais-je accepter une institutrice de votre main ? Vous prêchez la résignation, j’estime la lutte nécessaire ; vous imposez l’obéissance, je recommande la révolte contre l’oppression ; vous enseignez l’humilité, moi surtout à ces femmes que vous avez tant méprisées et avilies, j’enseigne l’orgueil ! »

Elle s’était levée.

Le prêtre étendit les mains au ciel, fit une exclamation d’horreur, et se retira de l’air dont les lévites d’autrefois secouaient leurs sandales sur un seuil maudit.

« Je tenais à vous achever ma pensée, me dit en souriant Mlle de Maurignan, et cette visite m’en a fourni l’occasion. Oui, c’est par l’orgueil, par le sentiment de la dignité personnelle, que je cherche à relever ces âmes écrasées par le dédain de l’Église, d’où procèdent plus qu’on ne pense les injustices actuelles de la loi et de l’opinion. Car, n’est-ce pas grâce au double sceau séculaire apposé par le christianisme sur nos cœurs et sur nos lèvres, que le monde conserve si longtemps l’empreinte de la vie immonde et sauvage des premières civilisations ?

« La sujétion de la femme est la racine la plus profonde et la plus vivace du despotisme dans la société ; elle souille sans exception tous les caractères, soit des grossièretés de la tyrannie, soit des lâchetés de l’esclavage, et la monarchie royale, que seule accusent tant d’esprits naïfs, n’est dans cet état de choses que le produit naturel, et non la cause de nos maux. J’enseigne donc à nos femmes, à nos jeunes filles, le respect d’elles-mêmes, leurs droits, et cette belle énergie vraiment divine, source de toutes les grandes protestations et de toutes les vraies conquêtes, qui d’un être attaqué dans sa liberté, dans son honneur, fait un lion ou un martyr. »

Nous échangeâmes quelques mots encore, et j’allais prendre congé, quand la porte s’ouvrit de nouveau sous la main d’une femme de trente à trente-cinq ans, de figure énergique et intelligente, et dont les grands yeux noirs, et un reste d’accent, trahissaient l’origine italienne.

« Mlle Metella Marti, me dit Mlle de Maurignan.

— Mille pardons, chère Aline, dit l’Italienne, mais il s’agit d’une réponse qu’on ne peut attendre plus longtemps. Une dame des environs d’Angers, voisine de Mme Rongeat, m’apporte d’elle un message verbal. Mme Rongeat n’a pas osé s’adresser à vous ; mais… elle a des sujets de plainte de plus en plus graves, et reviendrait ici avec sa fille, si elle ne craignait de vous causer de nouveaux ennuis.

— Ma maison sera toujours la sienne, répondit Mlle de Maurignan, et je vais moi-même le lui écrire. Mais il en sera cette fois-ci comme la première, je le crains. »

Se tournant vers moi :

« Une de mes amies, très-mal mariée, meurtrie jusqu’au vif de sa chaîne et la reprenant toujours.

— De combien de femmes est-ce l’histoire ! dis-je en me levant ; et presque toujours, dans ces drames si douloureux, le principal ennemi de la femme est son irrésolution et sa faiblesse.

— Elles veulent aimer ! murmura mon interlocutrice d’une voix triste et douce.

— Eh oui ! la vieille note sensible et chevrotante, l’excès du dévouement !… À l’heure où nous sommes, cent fois mieux vaudrait l’excès de la fierté !

— Ah !… l’excès ?… » balbutia Mlle de Maurignan. Une vive rougeur couvrit tout à coup son visage, puis disparut, et la laissa blanche jusqu’aux lèvres. Mlle Marti, avec une tendre et vive sollicitude, prit le bras de son amie. Je me hâtai de partir, non sans avoir reçu de M¹ de Maurignan un affectueux salut et l’invitation de revenir à quinze jours de là.

Je me dirigeai vers la place de la Concorde et montai les Champs-Élysées : c’était un beau jour d’avril ; les bourgeons gonflés des marronniers éclataient ; l’atmosphère était douce ; on traversait des courants de parfums ; l’eau de la Seine coulait, joyeuse et précipitée, et la foule des gens de loisir se pressait au bord de la chaussée, que remplissait le flot des équipages montant vers le bois. J’étais encore sous l’impression de mon entrevue avec Mlle de Maurignan, et tout en promenant mes yeux distraits sur ces cavaliers élégants, sur ces femmes à demi couchées dans leur voiture, d’un air nonchalant, et dont les longs regards épiaient en dessous l’admiration excitée par leur toilette, ou par leur beauté ; sur ces jeunes filles blondes, ou ces babies roses, sur tout ce monde, jeune ou vieux, dont, pour la plupart, la vie extérieure se résume en ce mot : luxe ; l’intérieure, en cet autre : vanité ; je rêvais à cette existence, visiblement frappée d’une immense douleur, qui n’avait plus d’autre intérêt en ce monde que l’éternel intérêt du développement humain. Vers le rond-point, éprouvant le besoin de me reposer, ou peut-être de songer plus tranquillement, je pris une chaise, et, les yeux fixés sur les élégantes surfaces dont mon esprit considérait le revers, je tombai dans une absorbante rêverie.

J’en fus tiré par l’opacité d’un corps qui vint rompre mon rayon visuel, et presque aussitôt l’éclat de deux voix frappa mon oreille. Quelqu’un abordait mon plus proche voisin.

« Je ne me trompe pas, c’est bien à monsieur Léon Blondel que j’ai l’honneur…

— Oui, monsieur ; et bien que je n’aie eu le plaisir de vous rencontrer qu’une seule fois, je vous reconnais à merveille, vous êtes monsieur le vicomte Gaëtan de…

— De Chabreuil. Nous nous sommes vus chez Me Scudi. Je vous connaissais déjà, monsieur ; je suis un des lecteurs les plus assidus du Sport et du Canard illustré, et j’ai été heureux de reconnaître — pardonnez-moi ma franchise — que l’intérêt de votre conversation ne le cédait point à l’esprit de votre plume. »

— Le journaliste s’inclina, visiblement flatté. Ils parlèrent de la dernière pièce, dont ils dirent un mot, et mille sur les actrices, et surtout sur une comparse qui avait des jambes !… ils dépassèrent le genou. Puis, le vicomte revint à une actrice des seconds rôles, pour laquelle il demanda un éloge pompeux dans le prochain numéro du Canard, et il finit par glisser une note au journaliste, où le compte des qualités de la demoiselle était augmenté de la mention de ses mérites secrets.

Tout cela épicé de gais propos qui ne laissaient aucun doute sur l’intérêt du vicomte dans cette affaire. Je regardai ce jeune homme : il semblait avoir vingt-deux ans à peine ; il était blond, délicat ; ses yeux ne manquaient pas de flamme ; on eût dit parfois de l’énergie ; mais son teint pâle et déjà fatigué annonçait une maturité précoce, et ses lèvres, au lieu du franc et joyeux sourire de la jeunesse, avaient le pli du persiflage et d’un aristocratique dédain ; affecté peut-être à cet âge, mais qui n’en devait pas procurer plus de joie qu’un dédain réel.

Le second interlocuteur, salué du nom de Léon Blondel, devait avoir quarante ans au plus et pouvait encore passer pour un bel homme ; cependant, certains signes, au détail insaisissables, frappants à l’ensemble, dénonçaient en lui cet arrêt de développement après lequel un homme revient sur lui-même et ne vit plus que de son passé. Il paraissait charmé des avances du jeune vicomte ; celui-ci, content de la faveur qu’il venait d’obtenir, se piqua d’être courtois, fit d’aimables offres, parla de ses relations, et fit entrevoir, ma foi, la croix pour prix de l’entre-filet. On raconta du grand monde et du demi-monde des histoires pareilles ; on causa politique, finances et chevaux, et ils convinrent ensemble que la vie était assez piètre chose et ne pouvait guère contenter des esprits de quelque valeur.

Le petit vicomte ne croyait à rien, et puis il faut dire que sa famille avait de grands torts envers lui. Son père, déjà vieux, faisait de plus en plus des folies ; une tante au cerveau fêlé, qu’il songeait sérieusement à faire interdire, dissipait en bonnes œuvres — sans dévotion, chose étrange — la fortune de son légitime héritier. C’était de vertu, sans paradis, toute nue, que cette digne personne était affolée, et sa toquade consistait à ramasser, non-seulement sur le pavé de Paris, mais sur le gazon de la province, pour leur apprendre, disait-elle, à se respecter elles-mêmes, de jolies filles qui eussent appris tout autre chose volontiers.

Le plus délicieux, c’est qu’elle avait tenté de le convertir lui-même, l’engageant au travail et à se marier jeune, essayant même de l’intéresser à ses démocratiques théories ; car elle s’était, la digne femme, encanaillée d’opinion. Tout cela aurait un jour ou l’autre pour conséquence de le forcer à s’encanailler lui-même avec un million ou deux, ramassés dans l’industrie. C’est ainsi que roulait le monde.

Le journaliste n’était pas moins mécontent des hommes. Il avait longtemps rédigé un journal politique en Italie, avec une fidélité à ses principes et un désintéressement qui eussent dû lui valoir quelques récompenses et des amis plus dévoués. Il avait perdu malheureusement le meilleur d’entre eux dans une échauffourée stupide. Maintenant, le Canard, pour être plus gai que la Liberta, n’en était pas moins une tâche écrasante. Avoir de l’esprit tous les jours à heure fixe ;’amuser, coûte que coûte, ce peuple parisien, soi-disant cousin d’Athènes, mais qui, à défaut de sel attique, se contente fort bien de sel gros et gris… on eût été propre peut-être à meilleur emploi…

En voyant son compagnon saluer une femme très-élégante qui passait dans son coupé, il demanda :

« Quelle est cette jolie personne ? »

Le vicomte avança les lèvres pour une moue des plus capables !

« Jolie… Oui, pas mal, grâce à une science de toilette… merveilleuse, et qui déjà lutte avec le temps, et les fatigues de l’hiver. Mais elle arrivera en ce genre à des prodiges… La baronne Larrey est la femme qui se met le mieux de tout Paris.

— La femme du baron Germain Larrey ?

— Oui.

— Ce n’est pas le baron Larrey qui est près d’elle ?

— Non, elle n’est accompagnée que de sa mère et de son amant.

— Elle a un amant. »

Le vicomte se mit à rire.

« Quelle idée vous prend d’en être étonné ?

— Dame, je ne sais pas. N’y aurait-il pas quelques femmes du monde qui pourraient être vertueuses ?

— Elles le pourraient peut-être, mais… En tout cas, Mme Larrey n’a jamais été soupçonnée… de cette intention.

— M. Larrey passe pour un homme de haut mérite, excellent père et mari parfait.

— Parfait ! c’est cela. »

Ils se mirent à rire.

« Il a fini par accepter un titre du gouvernement, car autrefois…

— Oui, pour services rendus… à la patrie. Cela ne l’empêche pas d’être démocrate et de jouir dans le grand monde d’une réputation… d’homme très-avancé. Car ce n’est pas un excentrique semblable à ma tante, qu’il dût autrefois, m’a-t-on dit, épouser. Lui, tient compte des convenances ; il n’exagère pas ; il côtoie, et se fait estimer et craindre sans se compromettre. C’est un homme d’esprit.

— Vicomte, voyez donc Marina Schero, comme elle est pimpante ! D’où lui vient cet équipage bleu… et ces chevaux blancs ?

— C’est tout nouveau, dit le vicomte en lorgnant.

— Diable ! il faut que je sache… Voilà une de ces nouvelles que Paris et la France ne me pardonneraient pas de leur laisser ignorer. Ah ! cette pauvre Rosina !

— Qui ça ?

— Là dans une voiture de remise, cette femme décolletée, maigre. C’est une actrice des Italiens, qui fait les doublures. Je l’ai vue dans tout l’éclat de sa gloire à Florence, il y a dix ans. Sa voix s’est éraillée. Comme ça dégringole !

— Pouah ! elle est vieille et fardée, votre Rosina. Cela n’est plus bon que pour la voirie. Mais à propos de Marina Schero, savez-vous qu’elle a dépouillé de tout, mais de tout absolument, le jeune de Rivaux ? On vend l’hôtel de sa mère demain, et c’est Marina, dit-on, qui l’achètera.

— Est-il possible ! Ô femmes ! femmes ! s’écria Léon Blondel. Délices de nos heures et malédiction de nos jours ! Grâces et furies ! Charme et fléau !

— Lyrique ! dit le petit vicomte.

— L’Écriture a raison, reprit Blondel, quand elle regarde la femme comme la source de la perdition et du péché ! N’est-ce pas par elle que l’homme se déprave et s’amollit ? Y aurait-il des Antoine sans les Cléopâtre, des Louis XV sans les Du Barry ? La femme, uniquement chargée de représenter en ce monde le plaisir et la volupté, et secondée sur ce point par les appétits analogues qui se trouvent chez l’homme, élève leur force et leur influence dans la proportion de huit à dix pour le moins.

« Vaine, frivole, oisive, ignorante, sensuelle, ses caresses nous énervent ; sa vanité nous pousse à mille folies ; son oisiveté gaspille le fruit de nos travaux ; son ignorance et ses préjugés en font l’alliée des vieux despotismes qui nous rongent, et qu’elle seule conserve et entretient. Le plus puissant ennemi du progrès en ce monde, c’est elle. Toutes les femmes sont des Pénélopes, occupées à défaire, non leur propre ouvrage, mais le nôtre.

« C’est la femme qui, par l’excès du luxe, perd les États ; c’est elle qui souffle les petits moyens et les grands crimes ; c’est elle qui réduit l’histoire à des secrets d’alcôve et d’antichambre ; qui, pendue au cou de l’homme, perfide, insinuante, lascive, l’arrête dans la voie de l’honneur et de la pensée, pour le faire tomber dans ses bras. C’est grâce à elle que de plus en plus le monde, gris de sensualités et d’avidités, va trébuchant, que tout s’éteint et s’abaisse, que…

— Que demain, interrompit le vicomte de Chabreuil, le Canard illustré publiera une vaine diatribe de plus contre ces viles courtisanes, qui ne se donnent pas pour rien aux hommes d’esprit.

— Contre toutes les femmes ! s’écria Blondel. Mme Larrey est-elle moins coupable que Marina ? Si la lorette nous ruine, la femme légitime nous trompe…

— Vous voulez dire plus spécialement ; car elles font l’un et l’autre toutes les deux.

— Oui, la femme est le double écueil de l’homme ; c’est elle que le poëte a voulu désigner… »

Tout en parlant, il tira ses tablettes et écrivit :

« Charybde et Scylla ne sont qu’une allégorie. Charybde, c’est, dans la jeunesse, la maîtresse, la pieuvre, qui enlace et dévore ; Scylla, dans l’âge mûr, c’est la femme légitime, qui nous trompe et nous déshonore, en faisant de nous son instrument.

— Lugubre ! dit le vicomte ; vous allez porter les lecteurs du Canard aux plus tristes réflexions…

— Eux ! allons donc ! Le Français rit de ces choses-là depuis Brantôme ; en y ajoutant deux ou trois grains de sel grivois, ils s’en pâmeront. Je vous quitte, monsieur le vicomte ; j’ai promis à ma femme…

— Vous êtes marié ?

— Parbleu !… d’aller voir nos deux petites filles, qui sont en pension au Sacré-Cœur. »

Paris, juin 1868.

FIN.

6113. Paris, imprimerie Jonaust, rue Saint Honoré, 338.
  1. Propres paroles de Pisacane, tirées de son testament.