Ambigu lyrique

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Si des bords fortunés où coule le Parnasse,
Les enfants d’Apollon ont moissonné les fleurs ;
Il peut être permis aux timides auteurs
De cueillir les bluets que le hasard leur laisse.



A Monsieur de Rancogne,
Administrateur général des Postes,

Monsieur l’Administrateur,
En vous faisant hommage de ce fruit de mes loisirs, je ne me suis point fait illusion sur la valeur de l’ouvrage : convaincu qu’il est loin de mériter l’honneur de vous être offert, je suis bien plus glorieux de mes dédicaces que de mes bluettes. Votre nom seul, Monsieur l’Administrateur, donnera quelque importance à l’auteur, et l’on n’y verra qu’un encouragement accordé à une plume novice encore.
J’espère que sous peu de temps, j’aurai à vous présenter une production plus digne de votre précieux suffrage et de l’appui tutélaire que déjà vous daignez accorder à mon ambigu.
Heureux de vous devoir une existence paisible, je n’ai provoqué cette dernière bonté de votre part, Monsieur l’Administrateur, qu’afin de voir naître une nouvelle occasion de vous exprimer toute ma reconnaissance, et pour vous affirmer que je me plairai constamment à me dire,

Avec le plus grand respect,
Monsieur l’Administrateur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Poisle Desgranges jeune,
Employé à la division des articles.



PREFACE QUI N’EN EST PAS UNE
DIALOGUE ENTRE L’AUTEUR ET UN AMI


L’AMI
Eh ! quoi ! le désir d’écrire
Te soumet à son empire !
Est-ce faiblesse, est-ce orgueil
Qui fit naître ton recueil ?

L’AUTEUR
En moi, c’est un peu les deux.
De mes vers, tout glorieux,
J’ai pour eux les yeux d’un père.

L’AMI
C’est bien, mais je ne puis taire
Que tes vers, bons ou mauvais,
Pour arriver au succès,
Exigent une préface.

L’AUTEUR
Du conseil je te rends grâce !
Pérorer n’est pas mon fort,
Et ta préface aurait tort.
On obéit qu’à l’usage
En faisant du remplissage
Qui se lit très rarement

L’AMI
Qu’importe ? Il faut humblement
Dire aux lecteurs, aux lectrices,
Pour te les rendre propices,
Que comme eux tu sais fort bien
Que ton travail ne vaut rien ;
Que pour ta muse en démence,
Tu réclames l’indulgence.

L’AUTEUR
Autant dire : sois menteur.
Dois-je imiter tel auteur
Dont la morgue travestie
En discrète modestie
Nomme chétif son ouvrage ?
Non. Je ris d’un tel langage
Et dirai naïvement
Ma pensée en ce moment :
J’ai l’espérance de plaire
En offrant mes gais couplets ;
Et s’ils ne sont pas parfaits
Je crois qu’on peut plus mal faire.

L’AMI
 Très bien, mon aveugle auteur !
Le jugement est flatteur.
Sur ton espoir chimérique
J’entends le public gloser ;
Bientôt l’austère critique
Saura te désabuser.

L’AUTEUR
Laissons aux censeurs sévères
Le soin de voir mes défauts.
Ceux qui se blâment sont sots
Et leurs aveux peu sincères.
Pourquoi ferais-je imprimer
Les vers, fruits de mon génie,
Si j’avais cru mal rimer.
Et tout mal faire ? Or, je nie
De l’avoir pensé jamais.
Jugez, Lecteurs. Je me tais.


AVIS A MES LECTEURS ET LECTRICES

Chaque poète aujourd’hui croit
Que pour rimer la chansonnette,
Au côté gauche, au côté droit,
Il faut que sa muse se jette.
Pour moi, qui ris d’un tel travers
En gai chansonnier je me pique
D’avoir peu mêlé dans mes vers
Ce qui traite de politique :
On perd son temps à discuter,
Et l’on finit par radoter.
Sans rien tirer à conséquence,
Je chante l’amour, la beauté,
Le vin, les plaisirs, la bombance :
Ne suis-je pas du bon côté ?


AMBIGU LYRIQUE SUR LA POSTE
Air : Corneille nous a fait ses adieux.

J’avais, par goût pour les beaux-arts,
Voulu me livrer à l’étude,
Quand par le plus grand des hasards,
J’adoucis ce qu’elle a de plus rude.
Afin d’avoir l’air d’un savant,
Quoique je n’eus jamais de maître,
J’entre à la poste, et sur l’instant,
Je deviens un homme de LETTRES.

Exempt de travaux superflus,
Chez nous l’employé peut s’instruire :
Car s’il n’apprenait rien de plus
En sortant, du moins, il sait lire.
A l’instar de certains joueurs,
Mais sans y chercher de finesses :
Commis, Courriers ou Directeurs,
Tous ne subsistent que D’ADRESSES.
 
Parfois nous avons dans les mains
Placets ronflants, couplets frivoles,
Journaux menteurs, froids ou malins,
Sots compliments, fausses paroles.
Lettres d’homme puissant qui feint
D’avoir l’équité pour devise ;
Mais dont le droit de contreseing
N’est pas celui de la FRANCHISE.

Dans notre boite, chaque jour,
Que d’écrits se trouvent ensemble !
Billets d’un guerrier plein d’amour
A l’amante qui pour lui tremble.
Noirs projets de la trahison,
Pamphlets, cartels et pire encore :
On peut donc dire avec raison
Que c’est la boîte de PANDORE !


LE LOGEMENT DE CHACUN
Air : Je loge au quatrième étage

L’orgueil loge au premier étage,
L’intrigue se place au second ;
Au troisième on trouve d’usage
Le bon bourgeois tranquille et rond.
Au quatrième, les grisettes,
La blanchisseuse, l’ouvrier ;
Au dessus, laquais et soubrettes ;
Et le talent loge au grenier.

L’ivrogne descend à la cave ;
Chiens et flatteurs sont à la cour ;
Un gourmand de Comus, esclave,
Prend la cuisine pour séjour.
L’hôtel d’Angleterre* est le gîte
De plus d’un joueur dépravé ;
Le soldat dort dans sa guérite ;
Maint poète sur le pavé.

Dans la grande ménagerie,
Tous les ours ne sont pas, dit-on ;
Et trop souvent de l’écurie
Sortent bien des fats de bon ton.
Des hypocrites la cohorte,
Assiège le temple de Dieu :
La Pauvreté reste à la porte,
Et n’a d’accès en aucun lieu.

Un Midas, à l’Académie,
Est tout glorieux de se voir ;
L’amant épris de son amie,
Nuit et jour reste en son boudoir.
On voit le galant, la coquette,
A l’hospice de la Santé ;
Et mainte pucelle, en cachette,
Demeure à la Maternité.

Pauvre filou loge à Bicêtre,
Riche fripon dans un palais ;
A Charenton, logent peut-être
Moins de fous qu’ailleurs j’en connais.
Mais lorsque je loge les autres,
J’entends dire à certain frondeur :
Vraiment vous faites des vôtres,
A l’hôpital, mon pauvre auteur !

* Repaire des gens sans aveu.


L’ELOGE DES BETES
Air : On compterait les Diamants

Auteurs qui visez à l’esprit,
Craignez la censure ou l’envie !
Dans cette joute l’on s’aigrit,
Et de soucis elle est suivie.
Chercher l’esprit convient aux sots ;
Souvent ils y perdent la tête :
La gaieté vaut tous les grands mots,
Qui fait rire n’est pas si bête.

Si Bobèche, pendant longtemps,
Des tréteaux conserva l’empire,
S’il fit courir petits et grands,
C’est que son air sot faisait rire.
En foule on entre chez Brunet,
Toujours le public lui fait fête :
Quel mérite a donc ce benêt ?
Celui de paraître une bête !

Un cadédis entreprenant
Aujourd’hui n’attrape personne ;
On sait deviner maintenant
Où vise son humeur gasconne.
A tromper, sans faire d’effort,
Si quelque Bas-Normand s’apprête :
Savez-vous comment il endort ?
Mes amis, c’est par son air bête !

Les bêtes ont de grands talents :
Paris vit danser une chèvre ?
Et près de chiens, d’ânes savants,
On fait tambouriner un lièvre.
Singes, perroquets et chameaux,
Devant vous maint oisif s’arrête ;
Or, pour captiver les badauds,
Rien de tel que d’être une bête.

On voit arriver aux honneurs
Quantité d’animaux stupides ;
Plutus les comble de faveurs,
Quand le mérite a les mains vides.
Tel auteur chante une beauté
Dont quelque sot fait la conquête ;
Pour être heureux, en vérité,
Je le vois, il faut être bête.


COUPLETS BACHIQUES
Air : Mon système est d’aimer le bon vin.

Bacchus sait charmer
Et fait aimer
Le plaisir de se voir sur la terre ;
Le verre à la main,
Jusqu’à demain
Célébrons le puissant dieu du vin.

A mon avis, Adam fut un pauvre homme
D’irriter Dieu pour un chétif larcin ;
En vrai Normand, il convoita la pomme :
Passe, du moins, s’il eût pris du raisin.
Bacchus, etc.

Par la vertu de sa rare baguette,
D’un roc, Moïse a fait sortir de l’eau ;
Le peuple en boit, et néanmoins regrette
De ne pas voir jaillir du vin nouveau.
Bacchus, etc.

Le fils de Dieu mérite qu’on l’encense ;
Son coup d’essai me parait tout divin :
C’est à Cana, pour marquer sa puissance,
Qu’il sut changer de l’eau claire en bon vin.
Bacchus, etc.

Lorsque la foudre éclate sur la terre,
Que de peureux qui n’osent se montrer !
Mais un buveur craindrait-il le TONNERRE,
Quand dans son verre il peut le faire entrer.
Bacchus, etc.

Avec sa flûte, on prétend que Mercure
Soumit Argus et l’endormit soudain ;
Ovide a tort : un ancien livre assure
Qu’il l’endormit avec un broc de vin.
Bacchus, etc.

Bacchus, amant de la jeune Erigone,
Sut peu charmer par son aspect divin ;
Mais à ce dieu la belle s’abandonne
Dès qu’il se change en grappe de raisin.
Bacchus, etc.

Piron, Collé, passaient leurs jours à boire,
Et l’on a d’eux les meilleures chansons,
Des Templiers si nous gardons la mémoire ;
C’est qu’ils buvaient comme de francs lurons.
Bacchus, etc.

Dans un ballon qui monte n’est pas sage :
Peut-on là-haut trouver un cabaret ?
Avec plaisir je ferais ce voyage
Si dans les airs gratis on s’enivrait.
Bacchus, etc.

De nos guerriers, si la troupe transie
Aux champs du nord vit finir son destin :
C’est qu’au retour de la froide Russie
On n’avait pas un seul marchand de vin.
Bacchus, etc.

La vérité ne convient à personne,
Car dans un puits elle fut se cacher ;
Elle eut mieux fait de choisir une tonne ;
Les bons buveurs iraient tous l’y chercher.
Bacchus, etc.

Si le bonheur est fait pour les ivrognes,
C’est en buvant que nous serons heureux ;
Gaîment, ici, sachons rougir nos trognes ;
Levons le coude à la hauteur des yeux.

Bacchus sait charmer
Et fait aimer
Le plaisir de se voir sur la terre ;
Le verre à la main,
Jusqu’à demain
Célébrons le puissant dieu du vin.


LE RÊVE

Un matin à Paphos, j’errais dans un parterre
Orné de mille fleurs que réservait l’Amour ;
Je tente d’en cueillir ; le dieu d’un air sévère
Me dit : n’y touche pas, elles sont pour ma cour.

Il allait me chasser ; je nommai Joséphine :
Alors en souriant, il choisit une fleur ;
Mais, quand je la reçois, une flèche divine
Suit de près le bouquet, et pénètre mon cœur.

Fuis, dit l’enfant cruel, j’ai puni ton audace.
Vers vous, sans l’écouter, je retournais content,
Quand à ce rêve heureux un prompt réveil fit place :
Je suis toujours blessé, vous cachez son présent.


CHARADE Ire.

Au piquet, un joueur désire mon premier,
On se casse les reins en risquant mon dernier,
Et l’on perd ses soldats à tenter mon entier.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)


INVOCATION PENDANT SON SOMMEIL
Air : Petits oiseaux, le printemps vient de naître.

Bruyants ruisseaux, enfants de la nature !
Qui vous jouez parmi les prés, les fleurs,
Cessez, cessez un imprudent murmure :
Laissez dormir la reine de nos cœurs.

Eloigne-toi zéphire téméraire ;
Gais rossignols, adoucissez vos chants,
Ardent Phébus, de ta vive lumière
Tempère un peu les rayons éclatants.

Par vos ébats, du fond de votre asile ;
Tritons, dauphins, cessez de troubler l’eau ;
Mers, calmez-vous ! Eole, sois tranquille !
Tout mon bonheur est là sous ce berceau.

Suspend ta lyre, harmonieux Orphée !
Chaste Diane, apaise tes chasseurs !
Comble mes vœux, ô paisible Morphée !
Prodigue-lui tes plus chères faveurs.

En son repos qu’elle est intéressante :
Amours malins, respectez son sommeil ;
Laissez-moi seul m’enivrer de l’attente
D’un doux regard aussitôt son réveil.


CONSEILS A UN JEUNE RIMEUR

D’un goût qui vient de la nature,
Sachez profiter prudemment ;
La moindre faute défigure
Un sujet qui serait charmant.

Sans cadence un vers ne peut plaire
Par ses pieds on doit le compter ;
La pensée est vive et légère,
Mais il faut savoir la dompter.

Ne courez pas après la rime ;
Respectez les règles de l’art,
Et telle ardeur qui vous anime,
Gardez-vous d’en mettre à l’écart.

Phébus a ses lois, son empire ;
J’en connais un joli tableau ;
Pour l’apprécier il faut lire
L’art poétique de Boileau.


RESTEZ TOUJOURS ICI
Air : Déguisez-vous.

Vous qui pillez les vers des autres,
Et nous dites qu’ils sont les vôtres ;
Griffonneurs tristes et jaloux !
Retirez-vous. (bis)
Mais vous, auteurs, qu’amour inspire,
Dont Bacchus accorde la Lyre,
Qui n’empruntez rien chez autrui.
Restez toujours ici. (bis)

Vous qui singez de l’Angleterre
Les modes, le ton, la manière,
Qui semblez étrangers chez nous :
Retirez-vous.
Ennemis de l’Anglomanie
Qui riez des mœurs, du génie
D’un Lord en habit rétréci :
Restez toujours ici.

Mondors que l’orgueil rend si bêtes !
Grands de biens, mais petits de têtes,
Qui croyez valoir plus que nous :
Retirez-vous.
Philosophes qu’on voit sans cesse
Malgré vos rangs, votre richesse
Du faible vous montrer l’appui :
Restez toujours ici.

Vous que l’avarice domine !
Qui n’avez ni feu ni cuisine ;
Financiers ladres et grigous :
Retirez-vous.
Cœurs guidés par la bienfaisance,
Hommes, soutiens de l’indigence,
Qui savez aider un ami ;
Restez toujours ici.

Mesdames ! vous dont la présence
Sait doubler notre jouissance,
Craignez peu qu’on dise chez nous :
Retirez-vous.
Momus, Bacchus aimaient les grâces,
Nous voulons marchez sur leurs traces ;
Pour vous bien fêter nous voici :
Restez toujours ici.


LES OREILLES
Air : de M. Vautour.

Deux yeux sont un bel ornement ;
Un nez va bien à la figure ;
Teint frais convient assurément
Sous une brune chevelure,
Bouche de rose et blanches dents,
Joli menton, lèvres vermeilles ;
Mais que seraient ces agréments
Si l’on n’y joignait les oreilles ?

Que peut espérer l’indigent
Si le riche ferme l’oreille.
A l’avare parlez d’argent,
Vite son oreille s’éveille.
Si l’on en croit tel ferrailleur,
Ses faits d’armes sont des merveilles ;
Parfois s’il manqua de valeur
Ce fut pour sauver ses oreilles.

On sait que de l’oreille au cœur
L’amour se pratique un passage.
Du musicien, de l’auteur
L’oreille doit juger l’ouvrage.
Vingt opéras mal amenés
A l’ouverture font merveilles ;
Pourquoi ces sifflets déchaînés ?
Rien… le parterre a des oreilles.

Maint critique aux oreilles d’ours,
Sans raison approuve ou condamne ;
Combien de docteurs de nos jours
Pour partage ont l’oreille d’âne !
Si pour blâmer ces couplets-ci
Quelque dur censeur se réveille,
Afin d’en avoir moins souci
Je vais faire la sourde oreille.


A MADEMOISELLE N***

Vous me demandez le portrait
De la bergère que j’adore :
Le tracer serait indiscret,
Dire son nom bien plus encore.
Mais si vous désirez voir.
Les beaux yeux, la taille charmante,
Interrogez votre miroir,
Il vous l’offrira ressemblante.


UN PARVENU, PEINT PAR LUI-MEME.
Air : nos bons aïeux aimaient à boire.

Chacun vante mon caractère,
Mes biens, mon esprit, mon savoir ;
Toujours j’ai le secret de plaire,
On m’admire, on aime à me voir.
Les bons mots sortis de ma tête
Sont trouvés piquants, vifs, heureux ;
Aussi me dit-on qu’une bête…
Une bête et moi… c’est bien deux.

Mes amis me font bonne mine,
Chez moi point de mauvaise humeur.
Chacun content de ma cuisine
Approuve mon goût et mon cœur.
Tous les jours on voit sur ma table
Vingt mets choisis et délicats ;
Pour la rendre plus agréable :
Tant d’invités autant de plats.

On vante Virgile et Sénèque ;
J’ai des ouvrages plus nouveaux ;
On voit dans ma bibliothèque
Bourgogne, Champagne et Bordeaux.
Mes auteurs sont mis en bouteilles ;
Et sur chacun il est écrit :
Seuls nous produisons des merveilles
Puisque nous pétillons d’esprit.

Par l’art de la gastronomie,
J’ai le suffrage des savants ;
Je connais peu l’astronomie,
Mais j’ai l’almanach des gourmands.
Mon fils, héritier de ma gloire,
Voudrait, le fait est bien certain,
Me voir au temple de mémoire
Plutôt aujourd’hui que demain.


EPIGRAMME

Mondor, chez Delaunay, de livres fait emplettes ;
Il entasse au hasard Fréron, Vadé, Boileau ;
Voltaire et Massillon sont placés de niveau.
Il orne son esprit de leurs œuvres complètes.
Présent à ce mélange érudit et nouveau,
Je crus voir un aveugle acheter des lunettes.



A LA SECONDE RENTREE DU ROI
Air : Vive Henri ! Vive Henri !

Elles vont cesser nos alarmes,
LOUIS, pour la seconde fois,
Tarit la source de nos larmes,
Et nous rend le meilleur des rois.
La France en délire
Chante et répète ainsi que moi
On est heureux sous son paisible empire,
Vive le Roi ! vive le Roi !

Pleure ton erreur passagère,
Sujet un moment égaré :
Ne crains pas les regards d’un père ;
Du bon LOUIS LE DESIRE
Reprends espérance,
Tu peux reposer sur sa foi ;
Tombe à ses pieds et chante avec la France
Vive le Roi ! vive le Roi !

A l’instar de la capitale,
Réjouissez-vous, ô Français !
Que l’allégresse générale
Proclame LOUIS et la paix.
Dans ma douce ivresse
Apollon n’est plus rien pour moi,
Et je ne puis que redire sans cesse :
Vive le Roi ! vive le Roi !



LE MERITE DE DAMIS
Oui, j’admire Damis, et certes j’ai raison
Ce n’est point pour ses vers que le succès couronne ;
Non plus parce qu’il sort d’une illustre maison.
C’est donc pour ses vertus, son esprit, ses mœurs ? Non.
C’est que Damis a pris pour femme une dragonne,
Et qu’en moins de quatre ans, il sut la rendre bonne.



CHARADE II

Alexandre, vainqueur, parut sur mon premier ;
Un oiseau des forêts, voleur par caractère,
Modèle des bavards, compose mon dernier ;
Et dans les hôpitaux, mon tout est nécessaire.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage).



LES DIFFERENTS PARADIS
Air : quand l’amour naquit à Cythère.

On donne l’espérance aux hommes
D’un paradis après leur mort,
Où, bien mieux qu’aux lieux où nous sommes,
On jouira d’un heureux sort.
Mahomet l’orne de pucelles,
C’est sans doute un présent divin ;
Mais comment bien fêter ces belles
Si l’on doit renoncer au vin ?

Que dirons-nous de l’Elysée ?
Là, sous les plus riants bosquets,
Une ombre indolente et blasée
S’amuse à cueillir des bouquets.
Seuls, on dort sous un vert bocage,
On jase pour tuer le temps ;
Ce séjour est celui du sage,
Mais non pas celui des amants.

Le dernier que fort on renomme,
C’est notre Paradis chrétien ;
Mais là que peut faire un pauvre homme
Qui de la gamme ne sait rien ?
On célèbre en chœur les merveilles
Et les bienfaits du Tout Puissant :
Irai-je aux divines oreilles
Faire entendre mon triste chant ?

Mes bons amis, c’est sur la terre
Que je trouve le paradis :
Je le vois au fond de mon verre
Quand de son nectar je suis gris.
Je vois l’Olympe chez Julie
Quand je dois voler dans ses bras…
Plaisirs d’en-haut je vous oublie
Pour goûter tous ceux d’ici-bas.


JEREMIADE

Ah ! Puissiez-vous pour moi modérer vos rigueurs,
En voyant cette rose, ô beauté trop rebelle !
Si deux jours l’ont fait naître et devenir si belle,
C’est qu’en pensant à vous, je l’arrosai de pleurs.


NE PRENEZ PAS TOUT A LA LETTRE
Air : Rions, chantons, aimons, buvons.

Choisir un mot et le chanter
Voici la nouvelle méthode ;
Croira-t-on que je veux tenter
D’être un écrivain à la mode ?
La rime jointe à la raison
En ce jour j’ose vous promettre ;
C’est beaucoup pour une chanson :
NE PRENEZ PAS TOUT A LA LETTRE

Ecoutez ce fier Bordelais
Qui se prodigue des caresses,
Il ne vous parlera jamais
Que de son bien, de ses maîtresses.
Demandez-lui s’il a du cœur :
- Sandis ! bous débez mé connaître…
Je suis riché, novlé, sans peur :
NE PRENEZ PAS TOUT A LA LETTRE

Voyez à vos pieds cet amant,
Gentille et crédule Sylvie ;
Il jure qu’il sera constant
Et vous chérira pour la vie.
Son air, ses soupirs sont un jeu
Que le temps vous fera connaître ;
Et quoiqu’il paraisse être en feu
NE PRENEZ PAS TOUT A LA LETTRE

Quand le journal blâme un écrit,
Quand la coquette se dit sage,
Quand un sot vante son esprit,
Quand une femme dit son âge,
Quand un grand veut la liberté,
Quand un valet flatte son maître,
Malgré leur air de vérité :
NE PRENEZ PAS TOUT A LA LETTRE


IMPROMPTU

Vous vous fâchez pour un baiser
Qu’en badinant j’ai su vous prendre ;
Le moyen de vous apaiser
Serait-il pas de vous le rendre ?


PETITION A M. DE RANCOGNE

Daignez m’excuser si j’ose,
D’auteur singeant les travers,
Au lieu de supplique en prose
Vous offrir en chétifs vers.
Sans me targuer d’imiter
De tel écrivain la grâce,
Franchement vais raconter
Comment je languis sans place.
Déjà j’atteignais quinze ans
Quand je quittais mes parents ;
Lors, sachant à peine écrire
Et les adresses mal lire,
Certain administrateur
Fut mon premier protecteur.
Il m’envoie en Italie,
A Milan, ville jolie ;
Lettres trier et caser.
Mars ayant su s’apaiser,
Des contrôles on m’efface ;
Puis en Prusse on me replace.
Là je vis nos vaillants preux
S’escrimer à qui mieux mieux.
De là je passe en Espagne,
En Autriche, en Allemagne,
Pays pas trop satisfaits
De l’amitié des Français.
Bref, des nôtres en Russie,
Je suis la troupe transie,
Resté parmi les derniers,
Nous fûmes tous prisonniers.
Ah, combien le froid, les glaces
Provoquèrent mes grimaces.
Et qu’alors de tout mon cœur,
Je maudis notre Empereur !
Enfin, après mille peines,
LOUIS fait tomber nos chaînes ;
Aussi du meilleur aloi
Je criai : Vive le Roi.
L’an mil huit cent quatorzième
L’on me condamne au carême,
Car je fus remercié.
Loin que dix ans de service
Me fussent un droit propice,
On m’imputait comme un tort
D’avoir servi le plus fort.
Certes, il eût mieux valu
Si nos chefs l’avaient voulu
Que l’on m’ait dès mon enfance
Mis dans les bureaux de France ;
Mais avais-je le loisir
De commander et choisir ?
      Dans une simple requête
Qui me sortit de la tête,
Vite à monseigneur Ferrand,
Mis chez nous au premier rang,
Je lance ma jérémiade
Et lui montre mes chansons
A la gloire des Bourbons.
Sur moi jetant une œillade,
Il me dit : « Vos sentiments
Sont d’un employé fidèle ;
Jeune homme ! Doublez de zèle,
Vous ne serez pas longtemps
Sans en avoir récompense ! »
Dans mon âme l’espérance
Devait y renaître à ces mots ;
Mais le moteur de nos maux
Revient troubler ma patrie.
Pour contenir sa furie
Et sauver notre bon Roi,
Toute l’Europe en émoi
S’ébranle… Aux projets du Corse
Donne une terrible entorse.
      Ne pensez pas qu’en ce temps,
De nos guerriers imprudents
L’on me vit suivre la trace ;
Non, je refuse une place.
Au mont Saint-Jean, sans regrets,
Je laisse aller nos Français,
Et pour n’être pas leur homme
Je vais chanter à Vendôme.
Là, commis du Sous-Préfet,
Vrai royaliste d’effet,
Je le vis, avec constance,
Faire pencher la balance,
Et les cœurs pour nos Bourbons.
Enfin nous les revoyons ;
De leur retour je fus aise.
Arrive mil huit cent seize.
Muni de certificats
Que je ne quémandai pas,
Je pars à pied de ma ville
Pour, au marquis d’Herbouville,
Offrir mes faibles talents.
Hélas, que les jours sont lents
Pour l’employé qui postule !
On l’endort, on le recule
Alors qu’il pense tenir.
Je vivais donc d’avenir,
Fier de mon droit ostensible
Mais le destin trop nuisible
Me réservait chaque jour
Force eau bénite de cour.
Pourtant notre chef traitable,
Me jugeant assez bon diable,
Disait aux premiers commis :
Placez-le, je l’ai promis.
Monsieur Jacquesson, lui-même,
Vit ma face pâle et blême
Dans le corridor étroit
Qui conduisait à son toit.
J’étais en son antichambre
De janvier jusqu’en décembre.
Tandis qu’ainsi ballotté,
Mort de faim, sec et crotté,
J’allais d’Hérode à Pilate,
Le diable d’un coup de patte
Chante tout en un moment ;
Mon protecteur suit le vent.
De ce temps le ministère
Fait quatre pas en arrière,
Tombe sans revenez-y.
Pour lors monsieur de Mezy
Entre à la poste, et par là
Tout mon espoir s’envola.
      Ah ! pauvre solliciteur,
C’est bien jouer de malheur !
Que faire dans ta détresse ?
Placets, pétitions, vers,
Tournés assez de travers ;
En pestant au fond de l’âme,
Je lui détonne ma gamme.
Ce chef donc pour me placer
M’ayant bien fait confesser,
Convint que c’était justice
D’empêcher que je pâtisse.
Il me promit… c’est si peu,
Que promettre n’est qu’un jeu ;
Mais un guignon plus qu’étrange
Permet qu’encore on le change.
      Et de quatre ! C’est trop fort !
Vit-on jamais un pareil sort ?
Une infortune pareille
Tient vraiment de la merveille.
Pour me venger de ce trait,
Croira-t-on ce que j’ai fait ?
J’ai chanté le Prince auguste,
Magnanime autant que juste,
Qui, trois fois sans le savoir,
Avait détruit mon espoir.
      Tout autre en cette occurrence
Aurait perdu patience
De la mienne l’on sourit,
Chacun dit : « Tu perds l’esprit ;
Ta pauvre muse s’enrhume.
Quoi depuis six ans ta plume
Célèbre sans se lasser
Gens si lents à te placer ?
Crois-nous, change de figure,
Ta fortune sera plus sûre :
Chante les sanglants héros,
Les cabaleurs libéraux,
Et ces ex-bonapartistes
Exaltés philosophiques. »
En dépit des conseilleurs
Qui ne sont pas les payeurs,
Je méprisai leur semonce
Et dit, pour toute réponse :
Est-ce la faute du Roi
Si nul chef ne songe à moi ?
Je veux encenser mon Prince
Malgré que chacun m’évince.
      Le bon monsieur Delatour
Prétend que viendra mon tour
D’obtenir une existence,
Fruit de six ans de constance,
Et que mes certificats
Dans l’oubli ne seront pas.
Il en est bien temps, j’avoue,
Car de moi le sort se joue ;
Puissé-je rire de lui
Comme il le fait aujourd’hui !
      O vous dont le cœur est sensible
Est à chacun accessible !
O digne Administrateur !
Dès que vous lirez ma supplique
Qui sent peu la philippique,
Devenez mon protecteur ;
Prenez souci d’indigent
Grand de cœur, petit d’argent.
Fort d’aimer la bonne cause,
Je vois tout couleur de rose.
Si j’obtenais un emploi,
Serais content plus qu’un Roi ;
A Paris, ailleurs, n’importe
Pourvu qu’on m’ouvre la porte.
      Si je parais faible auteur,
Permettez la riposte :
Je suis jeune rimailleur,
Mais vieux commis de la poste.



LE PETIT MARCHAND DE HANNETONS
Air : C’est l’amour, l’amour, etc.

Et d’z’hann’tons, d’z’hann’tons, d’z’hann’tons,
De belle sorte j’apporte ;
Pour un yard j’vous en vendrons
Dans toutes les saisons.

Mes amis j’suis enfant d’ma mère,
Cuisinière d’un chiffonnier,
Pour ne pas rester sans rien faire
Comme eux j’viens de prendre un méquier
De quatorze ans j’ai l’âge,
Et déjà j’débutons
Par un apprentissage
Dans l’commerce d’hann’tons.
Et d’z’hann’tons, etc.

Grâce à moi not’Paris fourmille
D’biaux z’hann’tons qui font des petits ;
Y sont teurtous comme en famille ;
J’en r’trouve dans chaque logis.
J’en vois dans l’z’antichambres
De nos grands en crédit ;
J’en ai parmi les membres
Du magasin d’esprit.
Et d’z’hann’tons, etc.

J’ai d’z’hann’tons prudes et coquettes
Qui décorent de grands salons ;
D’autres qu’on appelle grisettes
Qu’attraperont de vieux papillons.
Au palais de justice
Salle des pas perdus,
Plus d’un hann’ton se glisse
Pour laisser ses écus.
Et d’z’hann’tons, etc.

J’en rencontre dans plus d’un temple
Qui pour gagner le paradis,
Aux saints voudraient donner exemple
Et faire jeûner tout Paris*
Dans un jeu de roulette
Combien j’ai de hann’tons !
Et l’soir à la guinguette
J’en trouve par p’lotons.
Et d’z’hann’tons.

Mes gros z’hann’tons sont d’Picardie,
Ceux indolents sont Champenois ;
Les chicaneurs sont d’Normandie,
Les plus têtus sont nés Brestois.
Des bords de la Garonne,
Hâbleurs, fiers quoique gueux ;
Paris aussi m’en donne,
Mais un seul en vaut deux.
Et d’z’hann’tons.

J’ai d’z’hann’tons v’nus de la Provence
Qui coupent la branch’ vers le tronc ;
La Franch’-Comté donne naissance
A celui qu’est bête et poltron.
J’en reçois d’la Lorraine,
Vrais ladres et caffards ;
D’Orléans, par centaine,
M’en vient d’sots et braillards.
Et d’z’hann’tons.

Malgré que mes z’hann’tons de France
N’soient pas sans réputation,
Y n’y sont pas en abondance
Comme au bon pays d’Albion.
Vive aussi l’Allemagne
Pour en fournir de biens gras !
L’Italie et l’Espagne
En ont dont je n’veux pas.
Et d’z’hann’tons.

Mes amis, j’voudrais ben vous dire
Dans mon sac tout c’qui peut z’entrer
Mais pendant que je vous f’rais rire
Queuq’rancuneux me f’rait pleurer.
Tel pourrait s’reconnaître
Et pour prix d’mes chansons,
Saurait m’rendre, peut-être,
Le plus sot d’mes z’hann’tons.
Et d’z’hann’tons, d’z’hann’tons, d’z’hann’tons,
De belle sorte j’apporte ;
Pour un yard j’vous en vendrons
Dans toutes les saisons.

* Ce couplet n’est pas fait dans l’intention de blâmer les pratiques de la RELIGION, mais seulement un excès de zèle que l’Eglise elle-même condamne.


A MADAME N***, EN LUI ENVOYANT UN CORNET DE DRAGEES QU’ELLE M’AVAIT GAGNE PAR SUITE D’UN PARI.

Hier au passage Feydeau,
J’ai fait cette modeste emplette ;
Ce serait peu pour un cadeau,
Mais tout pour acquitter ma dette.
S’il fallait payer à leur tour
Vos bontés par des friandises :
Le confiseur, en un seul jour,
Débiterait toutes ses marchandises.


ODE A BACCHUS

Loin de nous les filles du Pinde
Et ce buveur d’eau de Phébus !
Chantons le Dieu vanté dans l’Inde :
Joyeux lurons, chantons Bacchus !
C’est lui que j’invoque à mon aide ;
A son doux empire je cède,
Que le vin coule à gros bouillons,
Buvons, buvons à perdre haleine,
Qu’Erigone, Bacchus, Silène,
Dictent mes vers et vos chansons.

Par ce nectar que tout s’embrase !
Accourez buveurs rubiconds,
Que vois-je ? Où suis-je ? Quelle extase !
Un vin pur colore vos fronts,
Vingt figures enluminées,
Trente bouteilles décoiffées
Vos mains font partir les bouchons ;
Le divin liquide s’échappe,
En passant il rougit la nappe,
Nos verres sont pleins… nous buvons.

Restez ici jeunes bacchantes,
Que le pampre orne vos appâts,
De Bacchus, prêtresses charmantes,
Dans son temple guidez vos pas ;
A l’envi suivez notre exemple,
Que jour et nuit on vous contemple
Vos coupes et le thyrse en main,
Pour autel, ayons une table.
Et que le nectar délectable
Exhale son encens divin.

Quoique plus gueux qu’un rat d’église,
Pourvu que mon verre soit plein,
Qu’une fois par mois je me grise,
Je ris du trop cruel destin.
Grands de la terre en mon ivresse
Je prise peu votre richesse,
Vos coupes d’or et de vermeil ;
Que je vide ma gourde entière,
Mon plaisir au vôtre est pareil.

Que l’eau vous charme, vous réveille
Pauvres avares, froids dévots !
Rien ne vaut le jus de la treille,
Je veux l’entonner à grands flots,
Soliman réduit tout en cendre,
A ses lois chacun vient se rendre ;
L’Asie obéit au vainqueur.
Bacchus paraît : le Turc austère
Gronde, s’apaise, tend son verre…
Mon héros n’est plus qu’un buveur.

Histoire sainte tu fourmilles,
De buveurs, enfants de Noé ;
Le vieux Loth trinque avec ses filles,
Hérode boit chez Salomé.
Du fils de Dieu, lisez la vie :
A Cana sa table est servie
D’un vin comme on n’en trouve plus ;
Enfin du Tigre jusqu'au Gange,
Tout mortel aime la vendange
Et rend hommage au Dieu Bacchus !

Mais regardez la cour céleste ;
Les Dieux y sont à notre instar :
Jupiter n’est jamais en reste
Quand il savoure le nectar.
Voyez dans un coin Ganymède
Comme au plaisir de boire il cède,
En servant il va de travers.
Amis ! jouons farces pareilles
Et vidons si bien les bouteilles
Que nos esprits soient à l’envers.

Voyez ce joyeux Aristote
Dont l’on vante l’esprit divin,
Un jour il vendit sa culotte
Pour acheter un broc de vin,
Diogène, gourmet stoïque,
Aima tellement la barrique
Qu’il en prit une pour logis,
Quand Lucullus n’avait personne,
Il n’en fêtait pas moins la tonne,
Et buvait pour tous ses amis.

Redouble donc ton injustice
Sort aveugle, sort rigoureux !
Je peux rire de ton caprice,
Bacchus m’enivre de ses feux,
Nargue du temple de mémoire,
Je ne veux vivre que pour boire ;
Par mon gosier, bon vin passez,
Que le buveur d’eau me déteste,
Peu m’importe, un flacon me reste,
Je verse… je bois… c’est assez.



MA CONFESSION SUR LES SEPT PECHES CAPITAUX
Air : C’est à mon maître en l’art de plaire.

Croirais-tu, ma charmante amie,
Que j’ai manqué depuis un mois
Plus encor qu’en toute ma vie ?
J’ai fait six péchés à la fois.
Quand tu réponds à mon sourire
Je me crois à l’instar des Dieux,
Et dans mon amoureux délire
De t’aimer je suis orgueilleux.

Si dans nos jeux par pénitence
On te dérobe un seul baiser ;
Jaloux de cette préférence,
Je voudrais qu’on dût s’en passer.
Maintes fois, j’ai la fantaisie
De blâmer ce plaisir banal ;
Or, on concevra que l’ENVIE
Devient mon péché capital.

Dès qu’un rival prétend te plaire
J’en ressens un cruel dépit ;
Je m’abandonne à la COLERE
Et dévore ce qu’il te dit.
Toujours je crains son éloquence,
En amour ne fût-il qu’un sot ;
Et dans ma colère je pense
Qu’il charme alors qu’il ne dit mot.

Quand sur ta bouche à demi-close,
Je vois voltiger le plaisir,
D’un autre grand péché la cause
Se trouve en mon ardent désir :
Je suis enclin à l’AVARICE,
Et lorsque d’un baiser brûlant
Tu me fais le doux sacrifice,
Sitôt j’en redemande autant.

Je pèche aussi de GOURMANDISE ;
Je la fais siéger dans mes yeux :
Toi seule es pour mon âme éprise
L’objet le plus délicieux.
Près de toi mon regard dévore
Ta main, ta bouche et mille attraits ;
Mais plus GOURMAND je suis encore
Des trésors que l’amour a faits.

Jamais je ne sens de PARESSE
Lorsque je vole auprès de toi ;
S’il faut te prouver ma tendresse,
La PARESSE est bien loin de moi.
Mais si quelque devoir m’appelle
Loin du tendre objet de mes vœux,
Moins empressé, toujours fidèle,
Dès lors je devins PARESSEUX.

Pour le septième, je t’assure
Que je ne dois pas m’excuser,
Tu sais m’inspirer flamme pure,
Mais nul désir de t’abuser.
O toi, mon bonheur et ma vie
Vois un ami dans ton amant ;
Sur mes feux, aimable Sylvie !
Sait l’emporter le sentiment.


LE POLTRON ECHAUFFE
Conte


Le prieur d’un couvent d’Espagne
Entendant résonner les canons ennemis,
Pour ne pas entrer en campagne,
Dans son four, encore chaud, prudemment s’était mis
Roussi, grillé, pendant une grande heure
En ce cachot, le bon moine demeure.
Pedro ! sont-ils passé ? – Oui, sortez de ce lieu
Répond le serviteur au ministre de Dieu.
De par Saint-Jean ! reprend son vaillant maître,
Que la chaleur pensa presque étouffer,
Qu’ils ont bien fait, ami, de disparaître :
Je commençais vraiment à m’échauffer !



EN RENVOYANT DES VERS QUE J’AVAIS RETOUCHES


Chargé par vous de travailler
Sur les fruits de votre pensée,
Peut-être allez-vous me railler,
Et dire : critique est aisée.
N’en voulez pas au jeune auteur,
Qui, pour châtier votre muse,
Vient de s’ériger en censeur ;
Votre ordre sera son excuse.
Moins surpris que charmé de les voir si jolis,
J’ai pensé que vos vers avaient droit de paraître ;
Daignez me pardonner si je les ai polis
Pour faire apprécier tout l’esprit de leur maître.



Charade III

L’ambitieux court après mon premier,
Puis à regret, voit venir mon dernier,
Et ses beaux jours ne sont que mon entier.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)


Charade IV

Ouvrière et joueur employent mon premier,
En haut de chaque mont se trouve mon dernier,
Et qui n’a que deux sous possède mon entier.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)



L’OISELEUR OU OISELIER
Air : Venez, venez dans mon parterre.

Venez, venez dans ma boutique,
Je suis un très bon oiseleur ;
Selon le goût et la couleur
Je sais vendre à chaque pratique.
J’ai l’aigle pour l’ambitieux ;
Pour les bavards, j’ai la pie ;
La tourterelle aux amoureux ;
Le perroquet (ter) pour qui m’ennuie.

Toujours j’ai gardé la fauvette,
A femme changeante en amours.
Le paon aux marquis de nos jours,
Pour les fripons j’ai la chouette,
Au célibataire un coucou,
Le geai pour l’auteur plagiaire ;
Au misanthrope, le hibou,
Le rossignol (ter) à qui sait plaire.

Thémis permet que je destine
Le vautour à tes noirs suppôts.
J’accorde le dindon au sot,
Et la colombe à ma voisine.
Un serin jaune aux vieux maris,
Aux débiteurs j’offre la caille ;
Je donne un pigeon mal appris
A l’ignorant (ter) qui toujours raille.

J’ai chez moi pour les bonnes mères,
L’oiseau qu’on nomme pélican.
Je laisse l’autruche au gourmand
Le corbeau pour les gens d’affaires.
Pour chacun j’aurai du nouveau ;
Chez moi vous pouvez faire emplette ;
Je n’ai réservé qu’un oiseau :
Le merle blanc (ter) pour ma Lisette.


La BERGERE EXIGEANTE
Air : Femme qui voulez éprouver.

On prononce le mot amour
Sans trop savoir ce qu’il veut dire ;
Ce sentiment dans son beau jour,
Pourrait seul causer mon délire.
Dans le piège pour m’engager,
Lucas, avec feu, dit je t’aime !
Ces mots sont un souffle léger
Qui naît et meurt à l’instant même.

Je crains d’amour les feux brûlants,
Je fuis leur séduisante ivresse,
L’homme accorde tout à ses sens
Et rien à la délicatesse.
Je suis cruelle, me dit-on ;
Mais qu’on me montre un berger tendre
Qui puisse aimer comme Platon,
Alors nos cœurs sauront s’entendre.

Si le désir vient l’embraser
Je veux qu’il soit soumis et sage,
Et si je lui donne un baiser,
Qu’il n’exige pas davantage.
L’amant discret qui sait jouir
D’un pur amour dans son enfance,
Toujours espérant le plaisir,
A le plaisir de l’espérance.

Je veux qu’il trouve le bonheur
Dans l’expansion de nos âmes,
Qu’il sache déguiser l’ardeur,
Et, d’amour, les fougueuses flammes.
Je veux dans ses bras amoureux
Sans crainte rester enlacée ;
A mes côtés, enfin je veux
Qu’il soit heureux par la pensée.



UN ÉPOUX, LE JOUR DE SON MARIAGE
Air : des compagnons du voyage

Richesse, honneurs, plaisirs, gaîté,
Peuvent charmer l’humaine espèce ;
Que seraient-ils, dans la jeunesse,
Si l’on n’y joignait la santé ? (bis)
Mais à la ville, à la campagne,
Tous ces biens ne suffisent pas,
Et fût-ce au pays de Cocagne, (bis)
L’homme y trouverait moins d’appâts
S’il n’avait pas une compagne. (bis)

On dit que pour bien la choisir
Il faudrait parcourir la terre ;
Mais quelque vieux célibataire
Aura fait ce conte à plaisir.
Pour moi, sans battre la campagne,
Ni du nord au midi courir,
Voyez quel bonheur m’accompagne !
Dans Paris j’ai su découvrir
La plus séduisante compagne.

Loin d’imiter de maint écrit
Les mots pompeux et l’élégance,
Pour guide je prends la constance,
Et l’amour me tient lieu d’esprit.
Quand vers la divine montagne
Je vois gravir tous nos auteurs,
A ce métier si peu l’on gagne,
Que sans implorer les neuf sœurs
Gaîment je chante ma compagne.

Ah ! si je consulte mon cœur,
Combien j’aimerai mon amie !
Oui, je dois voir couler ma vie
Entre l’amour et le bonheur.
En sablant Bourgogne ou Champagne,
Puissé-je encore dans soixante ans,
Retiré dans une campagne,
Célébrer avec mes enfants
Le jour où j’obtiens ma compagne.


LE COQ, LE COCHON ET LA BREBIS
Fable imitée de l'espagnol


Un coq, non d’Inde, un gros et gras cochon,
Dont tout bon Juif n’use pas, dit-on,
Par cas fortuit ou pour raison peut-être
Que pourrait mieux nous expliquer leur maître,
Sous même toit se trouvaient réunis.
Chaque habitant vivait à sa manière,
Lorsqu’un beau jour arrive en leur tanière
Hôte nouveau : c’était une brebis.
Cet animal, doux, facile à former,
A ses voisins va bientôt s’informer
Comment on vit dans leur humble chaumière.
« Fi, dit le coq : Fi ! de notre compère
Qui tout le jour se vautre dans ce coin !
De vous lever grand matin ayez soin,
C’est le moyen de jouir de la vie. »
Coq pérora tant qu’il lui prit envie
Pour démontrer, par plus d’une raison,
Que vigilance est toujours de saison.
A chaque mot, la crédule pauvrette
Disait tout bas : sa morale est parfaite,
Or, je promets de suivre incessamment
Ses bons avis. Après remerciement,
Vers le cochon, elle se rend de suite,
Pour compléter son honnête visite.
Dom Gorinos, sitôt qu’il l’aperçoit ;
Sur son fumier se lève et la reçoit.
Après saluts et compliments d’usage,
Sur divers points on discute, on s’engage,
Lors Gorinos exalte le bonheur,
De bien manger et dormir de grand cœur.
En quelques traits, de sa philosophie
Comme un pourceau dit peinture jolie ;
Bref, prétendit qu’il faut pour être heureux
De ce qui plaît s’en donner jusqu’aux yeux.
C’était pour lui la règle sans seconde,
N’ayant souci d’autre chose en ce monde.
Dame brebis, confuse à ce discours,
Pour se conduire, aux deux n’eut plus recours ;
Elle jugea que le sage lui-même,
A tort ou non, préfère ce qu’il aime.


Charade V

L’homme est très indigent, s’il n’a pas mon premier.
Quand l’hiver nous surprend, j’aime peu mon dernier ;
Et sous vos yeux souvent, vous voyez mon entier.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)



LE LIMACON ET LA CHENILLE
Fable

A quoi sert, disait la chenille
A certain limaçon,
De vous cloîtrer d’aussi sotte façon
Dans votre ennuyeuse coquille ?
En vérité, le ciel n’y pensait pas
Quand il vous fit cette triste masure ;
Sans la traîner vous l’osez faire un pas ;
C’est une erreur de l’antique nature.
Bien plus que vous la nature eut raison,
Dit l’escargot à la dame railleuse :
Elle a rendu ma destinée heureuse.
Rien de plus cher que ma simple maison ;
Lors des frimas, elle est mon seul refuge,
J’y brave en paix et chaleurs et déluge.
Aux douceurs de la liberté
Je préfère ma sûreté.
En s’étalant, l’indiscrète commère
Riait tout bas de ses sages raisons,
Et se jouant de diverses façons,
Raillait son lourd et tranquille adversaire
Qui, Diogène nouveau,
N’osait sortir de son tonneau,
Mais tout-à-coup l’atmosphère se couvre,
L’aquilon souffle, un nuage s’entr’ouvre
Et de grêlons blanchit les alentours ;
Or, des rivaux finirent les discours.
Le limaçon rentra dans sa coquille.
Point n’en fut onc pour la pauvre chenille ;
Qui reconnut à son dernier soupir :
Qu’utilité passe avant le plaisir.



POT-POURRI
Où les lettres le plus en usage sont exclues.

Couplet sans A.

AIR : De la gaze.

Que de mots ne sont plus permis ;
Célestine veut m’y restreindre.
Quoique je sois tendre et soumis
Ses lois, je voudrois bien enfreindre.
Ici, comment puis-je exprimer
Ce qu’il m’est défendu d’écrire ?
Pour employer le verbe M. E.
Ces deux lettres vont me suffire.


Sans E.

AIR : Du bon roi Dagobert.

Apollon aujourd’hui
Moins qu’amour paraît mon appui ?
Au but, sans nul art,
J’irai par hasard.
Qu’on soit satisfait
D’un travail mal fait,
Voilà tout mon souci :
Mais bon ou mauvais m’y voici.


Sans I.

AIR : Vénus a donc quitté Cythère.

Comment chasser cette voyelle,
Et l’exclure de tous les mots ?
C’est par cette épreuve nouvelle
Que l’on jugera mes travaux.
Dans une route trop peu sûre
J’appréhende de m’arrêter ;
Pourtant je mets à la torture
Ma verve pour te contenter.


Sans L.

AIR : A voyager passant ma vie.

Daigne pardonner à ma muse
Ses écarts, sa témérité ;
Ne pense pas que je m’abuse,
Je connais mon sort mérité :
J’aurai, pour prix de ma jactance,
Juste critique des censeurs ;
Mais je m’y prépare d’avance
Et ne crains rien de ces grondeurs.

Sans M.
 
AIR : Gusman ne connaît plus d’obstacles.

Ce n’est pas que je les insulte,
Des savants je connais le prix,
D’Apollon respectant le culte,
En eux je vois ces favoris.
Célestine, j’ai voulu dire
Que ces vers faibles, sans éclat,
Sont à l’abri de la satire,
Des censeurs et du plagiat.

Sans N.
 
AIR : Hommes jaloux d’une puissance.

Que cette lettre, chère amie,
Est peu favorable aux amours.
Captivé, près de toi j’oublie
Que tu veux l’employer toujours.
Des deux côtés elle est première
Du mot qui s’oppose à mes vœux,
Le Oui sait mieux charmer et plaire ;
L’autre fit-il jamais d’heureux ?

Sans O.
 
AIR : De M. Vautour.

Se peut-il qu’en si beau chemin,
Sans aucun dessein je demeure !
Célestine, serait-ce en vain
Que d’être inspiré je me leurre ?
Ris de l’auteur, aime l’amant
Qui te chérit plus que la vie ;
Enchaîné par le sentiment
De rimer il perdra l’envie.


Sans R.
 
AIR : D’Hippolyte.

Tu m’as défendu dans mes chants
De tant de jolis mots l’usage
Que si je les donne touchants,
L’essai, du moins, n’en est pas sage.
Depuis l’instant de mon début
L’obstacle s’éteint de lui-même,
Et je sens que j’atteins mon but
Chaque fois que je dis : Je t’aime.


Sans S.

AIR : De Dorilas

Ne connaître que ton empire ;
Te prouver toute mon ardeur,
A chaque moment te le dire ;
Ne rêver rien que ton bonheur.
D’époux envier le doux titre,
Ne chérir, n’adorer que toi ;
De mon amour te rendre arbitre :
Voilà bien mon unique loi.


Sans T.
 
AIR : On compterait les diamants.

Je vais donc me servir de vous :
Ceci me chagrine et me lasse ;
Son compagnon semble si doux
Que je voudrais lui garder place.
Quel plaisir de le prononcer !
Quel plaisir encor de l’écrire !
Mais si je dois y renoncer :
Alors je n’ai plus rien à dire.

COUPLETS D’ENVOI DES PRECEDENTS sans U ni V.
AIR : De la pipe de tabac.

Pardonne si mon faible style
Ne présente point d’action,
Il n’est, je pense, pas facile
De lettres faire extraction.
S’il me fallait retracer : J’aime !
Et ne pas employer le mot :
Belle amie ! En ma peine extrême,
Mes regards l’apprendraient bientôt.



LE SEIGNEUR ET SON MEUNIER
(Imitation libre de l’Espagnol)

POT-POURRI


AIR : On dira, ta garde royale est là !

Une gentille meunière
Plaisait fort à son seigneur,
Aussi voulait-il lui faire…
Partager sa vive ardeur. (bis)
Il promet à cette belle
Beaucoup d’amour et d’argent ;
A l’un si femme est rebelle,
L’autre la séduit souvent,
Les écus, (bis)
Font faire bien des coucous.


AIR : Hommes jaloux d’une puissance.

Monsieur, lui disait Isabelle :
J’aimerais à combler vos vœux ;
Mais si j’allais être infidèle
Lucas m’arracherait les yeux.
Charmante enfant ! laisse-moi faire,
Je peux éloigner ton jaloux ;
Ce soir l’amour et le mystère
T’offriront des plaisirs bien doux.


AIR : La boulangère a des écus.

Sitôt il court vers le moulin,
Et commande au compère
De moudre pour le lendemain,
Plus qu’il ne pourrait faire
Du grain.
Plus qu’il ne pourrait faire.


AIR : Bonjour, mon ami Vincent.

A son seigneur, un manant
Doit obéir, c’est l’usage.
Lucas, tout en murmurant,
Met sa meule à l’engrenage.
Tic, tic, tac mon moulin à vent,
A tourner que tu deviens lent ;
Faut-il donc avoir tant d’ouvrage ?
Quand, peut-être, en ce même instant,
A son galant, (bis)
Isabelle en fait dire autant.


AIR : Triste raison, j’abjure ton empire.

Mais sur le soir, un garçon se présente :
Maître ! dit-il, pourriez-vous m’employer ?
Oui-da l’ami ; ta demande m’enchante ;
Travaille fort, je saurai te payer.


AIR : De ta pipe de tabac.

Lucas, sans bruit, dans sa chaumière
Rentre… il voit deux têtes au lit ;
Outré de rage et de colère ;
Pourra-t-on croire ce qu’il fit ?
Tout doucement notre bon drille
Cherche les habits du dormeur,
Puis, sans dire mot, il s’habille
Et s’en va droit chez Monseigneur.


AIR : Du pas redoublé.

Il sonne… un valet en dormant,
L’introduit chez Madame.
D’amour, en cet heureux moment,
Notre meunier s’enflamme.
Bientôt le voilà dans les draps,
Il triomphe sans peine ;
Et la dame disait tout bas :
Cher époux, quelle aubaine !


AIR : Le premier pas.

Le soleil luit
Et dore la chaumière.
Lors le seigneur, en regrettant la nuit,
S’éveille enfin et dit à la meunière :
Je vais partir, adieu tendre bergère.
Le soleil luit. (bis)


AIR : Ni vu ni connu, j’embrouille.

Il saute du lit,
Cherche son habit :
Une veste est à la place.
Plus de vêtements,
Nos pauvres amants,
Font une laide grimace.
Si ton mari
Vient faire ici
Tapage :
Que dire, hélas !
A ce Lucas ?
J’enrage.
Prenez ses haillons
Et puis décampons ;
C’est le parti le plus sage.


AIR : Du curé de Pompone.

Il mit, pour sortir d’embarras,
Veste, culotte et blouse.
La meunière suivit ses pas
En tremblant comme douze.
Et marmottait tout bas :
Cher Lucas !
Pardonne à ton épouse.


AIR : De M. et Mme Denis.

LE SEIGNEUR.
Pourquoi venir avec moi ?
Mieux vaudrait rester chez toi.

ISABELLE.
Mon mari sait qu’il est Jean.
Souvenez-vous en : (bis)
Monsieur, cachez-moi chez vous,
Puis apaisez son courroux.

AIR : C’est la petite Thérèse.

Au castel, il frappe, il sonne.
Mais le concierge étonné,
Qui n’attendait plus personne
Leur ferme la porte au nez.
Pour mieux se faire connaître
Le seigneur a beau crier ;
L’autre ne voit dans son maître
Qu’un misérable meunier.


AIR : De la belle Limonadière

Mais au château bien autre scène
Se passait dans le même instant :
En s’éveillant, la châtelaine
Avait aperçu son galant.
Qui t’a suggéré, gueux à pendre !
D’oser profaner mes appas ?
Madame, vous allez l’apprendre,
Car je vois votre époux en bas.


AIR : Vous brûlez d’une vive flamme.

Monsieur, faisant vilaine mine,
Parait dans son accoutrement ;
Madame, en le voyant, devine
La cause du déguisement.
Sur ses pas venait Isabelle ;
Ah, dit sa rivale, en riant :
Devenez comtesse, ma belle,
Je suis meunière maintenant.


AIR : Du haut en bas.

Du haut en bas,
Loin de traiter son infidèle :
Sans nuls débats,
Madame pardonne à Lucas.
Monsieur garde son Isabelle,
Et l’on termine la querelle
Par un repas.


AIR : Gentil houzard.

Depuis ce temps, en bonne intelligence,
Ces quatre époux se voyent en secret ;
Plus d’un quadrille, au beau pays de France,
Agit comme eux et garde le tacet.



BIENHEUREUX LES PAUVRES D’ESPRIT

AIR : Un ancien proverbe nous dit.

Un sot, sans trop savoir comment,
Sur tout porte son jugement ;
Il critique talents, mérite,
Et trouve un plus sot qui l’imite.
Auteurs, dites d’un air contrit :
BIENHEUREUX LES PAUVRES D’ESPRIT.

Par qui sont jugés les savants ?
Par les fats et les ignorants.
Qui siffle de naissants ouvrages ?
Souvent c’est l’imbécile à gages.
A donc raison qui nous apprit :
QU’HEUREUX SONT LES PAUVRES D’ESPRIT.

Un génie épais devient grand,
Bientôt il passe au premier rang ;
Seul il captive la fortune ;
Il charme la blonde et la brune ;
Enfin à ses vœux tout sourit :
HEUREUX, DONC, LES PAUVRES D’ESPRIT.



LA BOUTEILLE CASSEE OU LES REGRETS DE BIBERON
AIR : Je te perds, fugitive espérance.

Tu n’es plus ! séduisante bouteille,
Doux espoir du bonheur de mes jours ;
Quant ta chute a frappé mon oreille
De mes maux j’ai vu naître le cours.

Quoi ? faut-il, en ma douleur extrême,
Recourir au triste pot-à-l’eau ?
Cruel sort ! Biberon pâle et blême
Devra s’enivrer dans un seau.

Ah ! plutôt que d’affaiblir ma trogne !
Dans la Seine, amis, j’irais plonger.
Puisse alors l’onde être du Bourgogne !
Le plaisir me ferait surnager.



L’AMANT DELAISSE
Air : Du baiser du matin

Cruel amour, quand je connus tes charmes,
Je chérissais tes lois et mon erreur ;
Mais aujourd’hui, je passe dans les larmes
Mes plus beaux jours dérobés au bonheur.

J’aimais Philis, je la crus mon amie,
Et sans remords Philis rompt doux lien.
Aux noirs chagrins je consacre ma vie ;
Plus n’ai d’amante… il ne me reste rien.

Cœurs imprudents, qui vous laissez surprendre,
Craignez d’amour les pièges dangereux ;
Que mon destin puisse enfin vous apprendre
Que n’aimer pas, c’est vouloir être heureux.


A MA FEMME EN LUI OFFRANT UNE VIOLETTE
Air : je t’aime tant, je t’aime tant.

Pour te former joli bouquet,
Digne d’augmenter ta parure,
Je parcourais un vert bosquet
Qu’avait embelli la nature.
Parmi vingt sémillantes fleurs,
La rose s’offrit la première ;
Son éclat, ses vives couleurs
Lui donnaient l’espoir de te plaire.

Mais, guidé par sa douce odeur,
Je découvris la violette ;
Sous l’herbe et sans nul art trompeur
Je l’admirais simple et discrète.
En elle je revis les traits
De ta touchante modestie ;
La rose avait bien tes attraits :
Tu n’as pas sa coquetterie.


UN PEU D’AIDE FAIT GRAND BIEN
Air : Aussitôt que ta lumière.

Quand chacun chante à la ronde,
Pourquoi n’en ferais-je autant ?
Un franc buveur en ce monde
Ne doit vivre qu’en chantant.
Mais pour rendre ma voix claire
Et lui donner du soutien,
Amis, remplissez mon verre :
UN PEU D’AIDE FAIT GRAND BIEN.

Nos lurons à la Courtille
S’empiffrent de vin clairet ;
Dans leurs yeux le nectar brille :
Ils sortent du cabaret.
Au plus rond de ces apôtres
Le moins gris sert de soutien ;
Les uns vont portant les autres :
UN PEU D’AIDE FAIT GRAND BIEN.

Plus d’un moderne Esculape
Qu’on dit expert dans son art,
Qui du trépas nous réchappe,
Doit ses succès au hasard.
Il entreprend mainte cure
Où son talent n’est pour rien ;
Mais sa présence rassure :
UN PEU D’AIDE FAIT GRAND BIEN.

Le but de ma chansonnette
Etait de remplir mon tour ;
Si vous la trouvez mal faite,
Sifflez moi bien en ce jour ;
Mais si quelqu’un se réserve
D’applaudir en bon chrétien,
Pour encourager ma verve :
UN PEU D’AIDE FAIT GRAND BIEN.



A MON EPOUSE
LE JOUR DE NOTRE UNION

Air : Vous me quittez pour aller à la gloire.

Le petit dieu qui commande à Cythère,
Ce dieu charmant, trompeur, doux, inhumain,
D’un air fâché, va se plaindre à sa mère
Des torts réels que lui cause l’hymen.

Mes traits, dit-il, sur tout ce qui respire,
Ont un pouvoir rarement balancé ;
Pourquoi faut-il qu’hymen sous son empire
Engage un cœur dès que je l’ai blessé ?

Depuis longtemps sur mortelle jolie
Las ! j’épuisais les traits de mon carquois ;
Un seul l’enflamme, et l’aimable Sophie,
Pour m’en punir, d’hymen subit les lois.

Ainsi parla Cupidon en colère ;
Dans son dépit, le jeune enfant pleurait.
Pour le calmer, la reine de Cythère,
En souriant, rendit ce juste arrêt :

« Je veux mon fils, que la tendre Sophie,
Soumise à toi, ne puisse chaque jour,
Pour embellir les instants de sa vie,
Revoir l’hymen que sous les traits d’amour. »

Fidèle au vœu de la belle déesse,
O mon amie ! en cet heureux moment :
Je te promets que ma vive tendresse
En ton époux n’offrira qu’un amant.

Je n’aurai pas cette froide apathie
Qu’on cache en vain sous le nom d’amitié ;
L’amant heureux qui veut chérir Sophie
Doit, en l’aimant, n’aimer point à moitié.

Dans cet instant, le plus beau de ma vie,
Si j’exprimais ce qu’éprouve mon cœur,
Plus d’un mortel verrait avec envie
Que je dois seul goûter le vrai bonheur.


LA GAITE
Air : Je pars, déjà de toutes parts, etc.

Gaîté !
Fille de la santé,
Ton charme si vanté
Double notre existence.
Quand gaiement je chante et je bois,
Plus heureux je me crois
Que les grands et les rois.
Couplets,
Dont gaieté fait les frais,
Ont pour moi plus d’attraits,
Que ces rimes de glace,
Où, l’esprit en prison
Par la froide raison,
Admet hors de saison
Grands mots qu’ennui remplace.
Evitons la mélancolie,
Chantons le vin, les amours ;
Si la gaieté tient de folie,
Soyons plus fous tous les jours.
Melpomène,
Dans ma veine,
Trouve à peine,
Libre accès,
De Thalie,
Plus jolie,
Je publie
Les succès,
Gaîté ! etc.

Les pleurs,
Les soupirs, les fadeurs,
Ne plaisent plus aux cœurs,
La gaîté les efface :
Par elle un jeune amant
Provoque un doux moment,
Le tendre sentiment
Aux vrais plaisirs fait place,
Tout en riant, je dis que j’aime ;
Mes serments sont des chansons ;
Puisque l’Amour est fou lui-même,
Je dois suivre ses leçons.
La bergère
Trop sévère
Qui fait taire mes désirs
A ma lyre
Plus n’inspire
Le délire
Des plaisirs.
Gaîté, etc.

Chantons,
Rions, aimons, buvons,
Toujours en francs lurons,
Courtisons la fillette.
Si l’intraitable sort
A pour nous plus d’un tort,
Laissons jusqu’à la mort
La raison en goguette.
Mes amis, arrive qui plante,
Pensons à nous amuser,
Que l’amant prenne à son amante
A chaque verre un baiser.
Qui s’assemble
Se ressemble,
Or ensemble
Demeurons ;
Qu’à la ronde
Tout le monde
Me seconde,
Répétons,
Etc.


Vénus
Et Bacchus et Comus,
Soyez les bienvenus,
Régnez dans cette enceinte,
Car on ne voit ici
Ni chagrin ni souci ;
Jamais l’amant transi,
N’y roucoule sa plainte.
A l’unisson l’on déraisonne,
Gai buveur se croit savant ;
En chantant quoique je détonne
On m’approuve assez souvent.
La censure
Sèche et dure
Dénature
Maint écrit :
Choc du verre
Fais-la taire,
On doit plaire
Quand on dit :
Gaîté ! etc.

Huissiers,
Importuns créanciers,
Jamais dans les greniers
N’offrent leur noir visage,
Or, pour marquer le froid,
La cédule ou l’exploit,
Je loge sous le toit
D’un quatrième étage.
Mon plancher s’ébranle et déjette.
Quel plaisir le matin,
J’allais être avec ma couchette
Dans la cave du voisin !
Quelle ivresse !
Je caresse
Et je presse
Maint flacon ;
Rouge sève
Je t’achève…
Que mon rêve
Semble bon.

Gaîté !
Fille de la santé,
Ton charme si vanté
Double mon existence.
Quand gaiement je chante et je bois,
Plus heureux je me crois
Que les grands et les rois.


SONNET

Tu voudrais d’un sonnet que je te fisse hommage ;
Le faire sans défaut ; je suis bien imprudent !
Tu sais que t’obéir fut toujours mon usage ;
Mais c’est trop présumer de mon faible talent.

Ah ! s’il était parfait, ce serait ton image !
Laisse-moi dans ton cœur puiser le sentiment,
Prête-moi ton esprit, Chloris, et je présage
Que mon ouvrage, alors, en tout sera charmant.

Mais en la résumant, je poursuis l’entreprise,
Et je suis déjà bien loin. N’en paraît pas surprise ;
Quand on peut dire : j’aime ! un seul vers en vaut deux.

Dans mon premier tercet si l’amour trouve place,
Ne t’en alarme point ou si non je l’efface :
S’il n’est pas dans ton âme, il est dans tes beaux yeux.


RONDEAU

Faire un rondeau ! cela serait charmant :
Pour un auteur c’est l’effort du moment.
A son instar que n’y deviens-je habile ?
Pour m’enhardir Phébus rends-toi docile.

Inspire-moi ; j’irai plus vivement.
Cinq vers d’un trait ! faites moi compliment.
Ne traitez pas ma muse de stérile
Elle fait voir combien cela semble facile
Faire un rondeau

Si mon travail finit heureusement.
Au dieu des vers j’érige un monument.
J’y graverai que sans troubler ma bile
J’ai pu trouver six rimes à la file,
Et qui plus est, sans trop savoir comment
Faire un rondeau


LOGOGRYPHE Ier

J’ai quatre pieds, lecteur
Et le timide auteur,
Qui trop court après moi, plus rarement m’attrape ;
Quand il croit me tenir tout aussitôt j’échappe.
Décomposez mon être : en un poste d’honneur,
Au pays musulman, je suis le Grand Seigneur.
Si vous me retournez, je puis offrir encore,
Ce grand saint du vieux temps, qu’un Champenois honore
De plus, un sentiment
Qui cause du tourment ;
Ce qu’en du pain on trouve, et le nom d’une dame ;
Encore un autre saint, deux notes de la gamme.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)


LOGOGRYPHE II

A l’œuvre que voici, je suis très nécessaire ;
Quatre lettres me font, par milliers j’en puis faire.
Une m’en retranchez à mon commencement,
Je vous donne le nom d’un beau département.
Si vous l’y remettez et rayer la dernière,
Je suis le mois heureux où la fleur printanière
Parfume nos bosquets d’une si douce odeur.
De ce dernier sujet, ensuite ôtez le cœur,
Et formez en mon chef, vous trouvez en son être
Ce qu’on a rarement mais qu’on cherche à paraître.
Ne vous intriguez pas, lecteur, jusqu’à demain :
Ce mot que vous cherchez, il est en votre main.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)


LOGOGRYPHE III

J’ai six pieds bien comptés et ne bouge de place,
Pour m’avoir, au conclave on fait mainte grimace.
La tête me coupez : vêtement du pécheur,
Au moine alors je sers : oui, comme à son prieur.
Faut-il une autre image ? si replacez ma tête
Et retirez ma queue : aux repas d’une fête,
A votre table, en vous, dans tous les animaux,
On me trouve ; on me prend et divise en morceaux.
Arrachez-moi le cœur et rassemblez mon être ;
Je suis toujours très vain et ne parle qu’en maître
Me retournant encore, on forme au même instant
Ce qui servait jadis au guerrier triomphant.
Je donne un mot connu parmi gens du vulgaire,
Ce mot vous offre aussi le nom d’une rivière ;
Ajoutez une ville, une note… Est-ce assez ?
Je me tais, car déjà vous me connaissez.
(Le mot est à la fin de l’ouvrage)


LA FLÛTE DU BERGER COLLIN
Air : On compterait les diamants

Un beau jour, Lise allant au bois,
Vit Colin couché sur l’herbette ;
Elle s’approche en tapinois :
A quinze ans fille est indiscrète.
Colin laissait voir en dormant
Certaine flûte traversière ;
Un petit bout de l’instrument
S’offre aux regards de la bergère.

La belle, en riant, contemplait
Ce bijou de forme gentille :
Comme il est beau ! comme il est bien fait !
De l’emporter mon cœur pétille
Colin dort… il ne me voit pas,
Pourrait-il me chercher dispute ?
Lisette fait encore un pas,
Et vivement saisit la flûte.

Mais le pâtre avait attaché
Cet instrument à sa ceinture :
Suspendu par un fil caché,
Il tenait fort, je vous assure.
Colin s’éveille en ce moment
Et dit : que fais-tu, bergerette ?
Eh ! répond Lise en rougissant,
Monsieur, je cherche ma houlette.

Si jeune, essayer à voler,
Ce métier n’est pas beau, ma reine !
Colin, n’allez point en parler.
Non ; mais je t’inflige une peine.
Pour te punir d’un tel larcin,
Il me faut de toi quelque chose :
Et je veux prendre sur ton sein
Ces deux jolis boutons de rose.

Sans attendre un consentement,
Colin sur l’herbe jette Lise ;
Il saisit le bouquet charmant ;
Tout lui semble de bonne prise.
Lisette, afin de l’apaiser,
Veut dire un mot pour sa défense ;
Mais bientôt le plus doux baiser
Réduit la coupable au silence.

Entre les bras de ce méchant,
Lise demeure évanouie ;
Lors, de la flûte un air touchant,
A propos la rend à la vie.
Colin sut si bien en jouer,
Il y mit tant d’art et d’adresse
Que Lisette pour l’écouter,
Dans le bois retourne sans cesse.


LES DAMES ÉTRANGÈRES
Air : Un lait de poule et mon bonnet de nuit

Ami constant d’un sexe trop aimable,
Jadis à lui je consacrai mes jours ;
Sans lui tout meurt, son commerce agréable
Donne la vie aux plaisirs, aux amours.
Mais je voulais trouver une compagne
Qui sût fixer les désirs pour jamais ;
Je la cherchai dans la brûlante Espagne,
Ne songeant plus que j’étais né Français.

Femme espagnole est sensible et sincère,
Le tendre amour parait seul l’animer ;
Joli maintien, taille svelte et légère,
Font naître en moi secret besoin d’aimer.
Deux soirs entiers je chante ma Clémence :
A sa fenêtre elle vint un moment ;
Mais quel Français ne perdrait patience
De faire ainsi sentinelle en plein vent ?

Sans y penser, je cours en Italie ;
Nouveaux attraits enflamment mes désirs ;
Le beau pays de Paphos, d’Idalie,
Devint pour moi le séjour des plaisirs.
Je crus trouver une amante fidèle ;
J’étais jaloux, jugez de mes tourments ;
En tout honneur, il fallait à la belle :
Un favori, deux cavaliers servants.

On me disait que la belle Allemande,
Froide par goût, se riait de l’amour ;
Bientôt j’appris que l’erreur était grande,
Et qu’en tout lieu Cupidon tient sa cour.
Beautés du Nord ! nous vous rendons justice,
Car un seul jour si vous tenez rigueur,
Vous gémissez d’un si long sacrifice :
En vérité ! vous avez un bon cœur.

De Dresde, enfin, je pars pour l’Angleterre,
J’espérais là pouvoir fixer mes vœux ;
Droit à Plymouth nous allons prendre terre,
Et j’aperçois un concours très nombreux.
Je veux passer, un boxeur me renverse ;
Pour trouver… Quoi ? Rien : c’était un Anglais
Qui, profitant des lois sur le commerce,
Quittait sa femme adjugée à rabais.

Moins désireux d’une femme étrangère,
En France, alors, je reviens à bas bruit.
Du tendre Hymen, de sa douce chimère,
L’heureux prestige était enfin détruit.
Vante qui veut l’Espagnole ou l’Anglaise ;
Pour nous charmer qu’il orne ses tableaux :
On peut trouver en l’aimable Française
Tous leurs attraits, mais non pas leurs défauts.


L’AUTEUR PAYE
COLLOQUE ENTRE UN FAISEUR DE MADRIGAUX ET UN GASCON.

- Monsieur de Bric-à-brac, voici le compliment !
- Voyons qué jé lé lise… Il est fort bien vraiment.
Capé-dé-bious, ami ! Pour vous, qué puis-jé faire.
- Si vous êtes content, cinq francs feront l’affaire.
-Sandis, moi vous payer ! dités, y pensez-vous ?
Vos vers sont à mes yeux de trop grande importance
Pour qué lé vil métal soit arbitre entré-nous ;
Jé n’en connais qu’un prix : c’est ma reconnaissance.
Néanmoins apprénez qué près dé tous nos grands
Jé veux dès cé jourd’hui vous rendre un bon office :
Tant jé leur prônerai votre esprit, vos talents,
Qu’ils vous récherchéront. Service vaut service.
Or, vous voilà soldé : comptez bien sur ma foi ;
Promessé dé Gascon dévient lettré-de-change.
J’eus de croire ceci la complaisance étrange,
Et n’ai vu, depuis lors, grands ni petits chez moi.



SUR UNE LORGNETTE


O verre ! Que n’es-tu le miroir des pensées !
Tu pourrais, en huit jours, enrichir les marchands ;
Ils auraient, à coup sûr, les maris pour chalands,
Et lorgnettes seraient, par les dames, cassées.



VERS DE TRENTE-CINQ LETTRES CHACUN*

Un auteur sans pareil, avec longue ficelle,
Mesura de grands vers nommés alexandrins ;
Sa muse se méprit, j’en sais une autre qu’elle,
Qui calcule par lettre, en dépit des malins.
En ce sixain j’ai mis, je puis bien m’en vanter,
Tout juste trente-cinq ; à vous de le compter.

  • Un griffonneur qui mesurait ses vers avec un fil, s’étonnait de ce qu’on les blâmait. Je lui dis qu’il fallait en compter les lettres ; il essaya, mais il ne put réussir à en faire un seul ; pour lui prouver que la chose était possible, je lui envoyai ceux ci-dessus.




POUR UNE BONNE MERE
Air : D’Hippolyte

O toi qui nous donnas le jour,
Tendre mère, épouse adorée !
Des seuls objets de ton amour,
Maman, tu te vois entourée.
Sachant à peine articuler
Nous te disions déjà je t’aime ;
Permets-nous de le répéter
Ou bien redis-le nous toi-même.

Quand le bonheur est dans tes yeux
Vois comme ici la gaîté brille ;
Souris à cet exemple heureux
Du plus beau portrait de famille.
De ces vers reconnais l’auteur,
Il nous contemple et nous approuve ;
Si tu nous juges par ton cœur
Tu sais ce que le notre éprouve.



ENIGME 1

Fendu,
Velu,
Si l’on m’ouvre
Et découvre,
J’enfante à l’instant
Un objet parlant.
La brune et la blonde,
Chacune en ce monde
Me connaît, je crois.
Dessous certains doigts
Je remue, avance
Avec élégance ;
Je crache souvent
Devine à présent.

(Le mot est à la fin de l’ouvrage)

 
ENIGME II

Sans voir, par moi tout se comprend,
Un noir liquide m’a formée ;
De ma perte parfois dépend
Le salut d’un roi, d’une armée.
Confidente de vos amours,
J’en instruis et je les ignore ;
Je suis muette, et tous les jours
Je puis vous en parler encore.
Je reçois d’un fougueux amant
Mille baisers, mille caresses,
Lui-même, en un autre moment,
Par dépit me réduit en pièces.
Si quelqu’un veut lire en mon cœur,
Je me trouve fausse ou sincère ;
Souvent j’apporte la douleur,
Je suis en tout temps nécessaire.
Et néanmoins j’ai le malheur
Dans plus d’un cas de vous déplaire.

(Le mot est à la fin de l’ouvrage)
 


CONTRE UN CLERC DE NOTAIRE

BOSSU, SATIRIQUE ET MAUVAIS POETE
Romps ta lyre, Apollon ! Muses, soyez timides !
Des modernes auteurs, vous n’êtes plus les guides ;
Un mortel mieux famé fait entendre ses chants.
Devant lui vont pâlir les arts et les talents ;
Un seul vers de son crû vaut plus qu’un long poème,
Pour l’approuver, l’entendre, il faut être lui-même.
Sans gêne, ce dit-on, voir même sans esprit,
Polichinelle auteur brille dans maint esprit.
Hier même il broda, pour qu’on lui paie à boire,
Contre un clerc pacifique, une diatribe noire.
Il rime sans effort et sans se mécompter,
L’infinitif d’attrape avec réconforter ;
Digne et sublime essor d’un éclatant génie !
La règle, nous dit-il, n’est que sotte manie ;
Je suis original, en dépit des badauds,
Applaudi, critique, j’aurai toujours bon dos.



LA DEFENSE DES LAIDS, MES SEMBLABLES
Air : Au sein d’une fleur tour à tout.

Jeunes fats et jolis garçons,
Qui vous en faites trop accroire,
A minauder de cent façons
Vous mettez votre unique gloire.
Votre aspect est bien séducteur,
Mais votre âme est froide et légère ;
Un laid qui fait parler son cœur
Vous éclipse et parvient à plaire.

Etes-vous près d’une beauté,
Vous ne trouvez rien à lui dire,
Pour garder votre dignité,
A peine vous daignez sourire.
Pendant qu’épris de vos appâts,
Vous oubliez ceux d’une belle,
Un laid modeste est sur ses pas,
Et la charme en lui parlant d’elle.

Sans esprit, sans talents, sans mœurs,
Un bel homme a partout entrée ;
Sa figure est la clef des cœurs,
Son regard vaut une pensée.
On s’empresse pour l’écouter,
Femme à lui plaire s’évertue ;
Il parle… un mot fait regretter
Qu’il ne soit pas une statue ;

L’esprit doit passer avant tout,
Je m’en rapporte à vous, Mesdames !
Lui seul peut vaincre le dégoût
Que laideur inspire à vos âmes.
A quoi sert la fatuité ?
Le tendre amour veut à sa suite
Plus d’esprit, moins de vanité,
Moins de beauté, plus de mérite.



COUPLETS FAITS EN L’HONNEUR DU DRAPEAU DONNE PAR S.A.R. MADAME LA DUCHESSE D’ANGOULÊME, A LA VILLE DE VENDÔME.

AIR : Il faut partir, Agnès l’ordonne.

Jeux et ris, chassez la tristesse,
Animez nos concerts joyeux !
D’une vertueuse princesse
Le don flatteur brille à nos yeux.
Symbole heureux de l’innocence
Et gage assuré du bonheur,
Qu’il soit pour nous et pour la France
Le guide sacré de l’honneur.

Du malheur touchante victime
Tu nous enchaînes sous tes lois ;
Contre les noirs projets du crime
Nous saurons soutenir tes droits.
Notre gloire est la douce attente
De dire : j’aurai combattu
Près de la bannière éclatante
Que donna l’ange de vertu.

En voyant ce signal auguste,
Présage d’un bel avenir,
Vers un prince clément et juste
Se porte notre souvenir.
Si quelqu’un prétendait surprendre
Ce digne prix de notre foi,
Vendômois ! jurons de défendre
Nos drapeaux, Madame et le Roi !

L’auteur était alors sous-officier de la garde nationale de Vendôme.



APPEL AUX BONS VIVANTS
Air : Eh ! gai, gai ! etc.

Eh ! gai, gai, mes chers amis !
Bacchus et la folie
Parmi nous doivent être admis,
Soyons leurs favoris.

Mettons-nous en goguette
Ainsi qu’aux mois passés,
Et que nul ne répète,
Que c’est en faire assez.
Eh ! gai, gai ! etc.

Fiers guerriers de la treille,
Vos canons à la main,
Attaquez la bouteille
En chantant mon refrain :
Eh ! gai, gai ! etc.

Buvons à nos bergères ;
Si des baisers sont pris,
Pour de telles affaires
Il est bon d’être gris.
Eh ! gai, gai ! etc.

Si nos dames en danse
Font sauter leurs jupons,
Pour marquer la cadence,
Dansez, dansez, flacons,
Eh ! gai, gai ! etc.

Fi ! de l’hypocrisie !
Etouffons son venin ;
Noyons la jalousie
Dans le jus de raisin.
Eh ! gai, gai ! etc.

Si ma muse légère
Vous semble sans raison,
C’est qu’au fond de mon verre
J’ai puisé ma chanson.
Eh ! gai, gai, mes chers amis !
Bacchus et la folie
Parmi nous doivent être admis,
Soyons leurs favoris.



LES DEMENAGEMENTS

AIR : Vous savez bien mes chers amis, qu’il faut des coqs pour, etc.

Pour quarante écus, j’occupais
Une chambre sur le derrière ;
Mais l’air n’en était pas très frais,
Dans ce noir réduit j’enrageais.
Le devant fait mieux notre affaire,
Me dit ma femme : vite décampons ;
Déména, déména, déménageons,
Peut-être ailleurs mieux nous serons.

Je prends un logement au nord ;
Là, le froid me rendit de glace.
Nuit et jour j’étais comme un mort,
Et l’amour avait toujours tort.
Allons, frileux, change de place,
Me dit ma femme, etc.

Alors je me loge au midi ;
Mais Phébus grilla ma peau tendre ;
La chaleur m’avait étourdi,
J’étais blanc comme Vendredi.
Pour un nègre, on pourrait te prendre,
Me dit ma femme, etc.

Un beau matin, vers le couchant
Je vais choisir mon domicile ;
Ma moitié gronde, en s’éveillant,
De ne pas se voir au levant.
Te contenter n’est pas facile !
Demain, mignonne, nous en reparlerons ;
Déména, déména, etc.

Au sud, au nord, l’hiver, l’été,
Où l’on est, il faut qu’on demeure ;
Avec le vin et la beauté,
On est logé du bon côté.
Quand viendra notre dernière heure,
En francs lurons, ensemble répétons :
Déména, déména, déménageons,
Peut-être ailleurs mieux nous serons.


A UNE PERSONNE QUI M’A DEMANDE DES VERS POUR LA PRINCESSE SOUWAROW.

S’il fallait célébrer une simple bergère,
Lui prodiguer l’encens et chanter ses attraits,
Ma muse, en vers fertile, indiscrète et légère,
D’un faible madrigal ferait bientôt les frais.
Mais s’il faut esquisser d’une auguste Princesse
Les grâces, les talents, l’image enchanteresse,
Mes sens extasiés guident mal mon pinceau,
Et je crains de ternir un si charmant tableau.


ANAGRAMME

Dans ton nom, charmante MARIE !
Se trouve l’anagramme : AIMER.
A dessein l’Amour, je parie,
Pour toi se plut à le former.
En vain ton cœur voudrait se taire
S’il songe à cet infinitif ;
Veux-tu commander à Cythère ?
Ecoute un jour l’impératif.


IMPROMPTU FAIT AU MOMENT D’UNE BATAILLE
Air : En vain la raison quelquefois.

Sans prendre souci du destin,
Sans craindre une mort incertaine,
Buvons, chantons dès le matin,
Pour mieux étourdir la vilaine.
La gaîté, le vin, et les jeux,
Sont mon bien, ma philosophie ;
Toujours joyeux, je suis heureux :
La tristesse n’est que folie.

Pour n’entendre plus le canon
Dont le bruit choque mon oreille,
J’y mêle celui du bouchon
Et les glouglous de ma bouteille.
La gaîté, etc.

Buvant, et sans changer de ton,
Je nargue la parque ennemie,
Si je peux trouver chez Pluton
Gourde pleine et femme jolie.
La gaîté, etc.


NE RIEN DIRE
Air : De M. Vautour

Mille et mille auteurs ont chanté
Le vin, les femmes, et la table :
Et chacun d’eux nous a vanté
Ce qu’il y a trouva d’agréable.
Crainte qu’on veuille me railler,
Et pour éluder la satire,
Mes amis, je vais travailler
A des couplets pour NE RIEN DIRE.

Un modeste auteur de nos jours,
Ose appeler poème épique
De lourds vers sans suite et sans cours,
Qu’il braille d’un ton emphatique.
Il croit, l’insipide rimeur,
Que chacun l’applaudit l’admire ;
Mais tous conviennent de grand cœur
Qu’il a parlé pour NE RIEN DIRE.

Tel homme investi du pouvoir,*
D’être infaillible à la manie ;
Seul, dit-il, je sais tout prévoir,
Rendez hommage à mon génie.
Mais bientôt souffle un léger vent
Sur l’Excellence qu’on admire ;
Monseigneur songe, en soupirant,
Qu’aurait mieux valu NE RIEN DIRE.

Un commis qui par son emploi
Serait à l’abri de l’envie,
Veut blâmer ses chefs et son Roi
Et bavarde comme une pie.
Pour salaire, il est éconduit ;
Mais malgré qu’il feigne d’en rire,
Il dit tout bas : trop parler nuit ;
J’aurais mieux fait de NE RIEN DIRE.

Un nécromancien menteur
Qui de fables offre la preuve,
Un avare et dur procureur
Qui plaint l’orpheline et la veuve,
Maman qui donne des leçons
Sur l’amour et sur son délire,
Ceux qui critiquent mes chansons ;
Tous feraient mieux de NE RIEN DIRE.

* Ce couplet ne fait allusion à qui que ce soit.



A M. F…
AU 1ER JANVIER 1823

Vos employés unis en ce jour d’allégresse,
Ne peuvent résister au désir qui les presse :
Heureux, au nouvel an, de vous offrir leurs vœux,
Ils sont, à mon instar, satisfaits et joyeux.

Ah ! jouissez longtemps d’un bonheur sans nuage !
Qu’il ne soit point troublé par un funeste orage.
Que la santé, les ris, l’amour et l’amitié,
Pour embellir vos ans, soient toujours de moitié.

Que l’aveugle destin en tout vous soit propice ;
Qu’il détourne de vous la haine ou l’injustice !
Goûtez le vrai plaisir de faire des heureux ;
Que la fortune enfin, pour vous, ouvre les yeux.

Entremêlé de fleurs, que votre hymen prospère
Vous garde le doux titre et d’époux et de père ;
Et que de cet hymen les rejetons charmants
Possèdent votre cœur, vos vertus, vos talents.

Pardonnez, je vous prie, à ma muse timide,
Cet hommage imparfait que le sentiment guide.
Tel consulte son cœur, tel autre son esprit :
Le premier a parlé dans ce modeste écrit.


L’EXCELLENT SPECIFIQUE
AIR : Ah ! Margot, ménage ton homme.

Francs amateurs de la goguette !
Voici votre gai médecin,
Qui vient vous offrir la recette
Pour guérir tout le genre humain.
Sans barguigner je vais la dire,
Ecoutez-moi bien jusqu’au bout :
Sur mon secret,
Tracé d’un trait,
Qu’on soit discret…

(On parle.)
N’allez pas présumer qu’il soit ici question de rhubarbe et de séné ; je laisse la tisane et les drogues aux buveurs d’eau ; mon curatif est plus convenable, sachez que :

(On reprend l’air.)
Pour se bien porter il faut rire,
Et savoir s’amuser de tout.

Moitié mort, certain hypocondre
Fait appeler la faculté ;
Nos docteurs ont beau se morfondre,
Rien ne lui rendait la santé.
Pour calmer son cruel martyre
Et de son âme le dégoût,
Que fit alors
Mon pauvre corps ?
Il mit dehors…

Parbleu, il mit dehors les charlatans qui l’auraient envoyé chez Pluton. Il prit de l’exercice, but de vieux vin, chanta des refrains joyeux, devint ami de la gaîté, et connut enfin que :

Pour bien se porter, il faut rire,
Et savoir s’amuser de tout.

Nicaise, amoureux de Glycère,
Par des pleurs croit peindre ses feux ;
Mais il attriste sa bergère.
La beauté fuit le sérieux.
Colin survient par un sourire
Il sait vaincre ennuis et dégoût.
Tout en riant
L’heureux amant
Est triomphant.

Peut-on résister au galant qui conduit à Cythère par un chemin semé de fleurs ? Notre fin matois savait que :
Pour plaire aux belles il faut rire
Et savoir s’amuser de tout.

Aimables enfants d’Epicure !
Rappelez-vous donc ma leçon.
La morale en est saine et pure
Quoique travestie en chanson.
Pour voir bien tard le sombre empire
A ma recette prenez goût ;
Riez d’huissiers,
De créanciers
Et d’usuriers.

Si ces importuns viennent troubler vos gais loisirs, faites une pirouette, et à tout ce qu’ils diront, répondez que :
Pour bien se porter, il faut rire,
Et savoir s’amuser de tout.

J’ai compté sur votre indulgence
En vous débitant ces vers-ci ;
Si l’on trompe mon espérance
Je n’en aurai point de souci.
Censeurs ! trouvez-vous à redire
Sur mes fautes contre le goût :
Sifflez, sifflez
Et cabalez
Si vous voulez…

Je prendrai la chose en bonne part, et, fidèle à mon refrain, je dirai que :

Pour bien se porter, il faut rire,
Et savoir s’amuser de tout.



LA SEMAINE D’UN SAVETIER
Air : Aussitôt que la lumière.

Le dimanche, à la courtille,
De Bacchus j’ai rendez-vous ;
Le lundi, dans mes yeux brille
Le feu du vin à huit sous.
Le mardi mainte pratique
Me trouve encore à bailler ;
Le mercredi je me pique
D’un effort pour travailler.
Le jeudi je prends mesure
Et je taille avec vigueur ;
Mais je quitte la chaussure
Vendredi jour de malheur.
Si la veille du dimanche
Margot me voit paresseux,
Je lui promets qu’en revanche
L’autre semaine ira mieux.


EPIGRAMME ADRESSEE A UN FAT QUI BLAMAIT LE DISTIQUE QUI SUIT :

De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.
On sait que c’est Boileau, cet immortel auteur,
Qui traça ces deux vers dans un moment d’humeur,
Maint critique, depuis, de ce mot nous assomme ;
Mais pourquoi t’en fâcher ? toi qui n’es pas un homme !


ENVOI DE MON PORTRAIT
Air : Quand je vois des gens ici-bas

Voici mon minois ressemblant ;
Mais juge, Iris, de ma colère :
Pour l’hôtel du Singe parlant,
Chacun dire qu’il ferait l’affaire.
Si du plus joli des portraits,
Je devais te faire l’hommage,
A l’artiste je donnerais
Pour modèle ta douce image.

Je dirais à ce peintre heureux
Pour la rendre plus ressemblante,
De Psyché, tracez les beaux yeux,
De Vénus, la taille charmante ;
De Pallas, le noble maintien,
De Diane, la modestie ;
Cela fait, je gagerais bien
Que chacun dirait : C’est Julie !


UN DEPIT DE GREGOIRE
Parodie

Jupiter ! Prête-moi ta foudre !
S’écriait Grégoire, un peu gris,
Afin que je réduise en poudre
Tous les cabarets de Paris.

Normands ! Enseignez-moi l’usage
De votre acidule boisson,
Pour me tenir lieu du breuvage
Qui me fait perdre la raison.

Astre brillant qui nous éclaire,
Que n’ai-je tes brûlants rayons ?
Pour chasser des deux hémisphères
Vignes, treilles et vignerons !

Ah ! si dans ma fureur extrême,
Je tenais le Dieu du raisin !...
Tiens, le voilà ! dit Bacchus même,
Qui parait la bouteille en main.

Venge-toi, dis-moi si tu l’oses !
A ces mots, Grégoire interdit,
Sourit et prend deux ou trois doses
Du nectar qu’il avait maudit.

On prétend même que Grégoire
A Bacchus fit si bien sa cour,
Qu’il demandait encore à boire
Quoi qu’il fût rond comme une tour.



LE CARACTERE D’UN EPICURIEN
Air : Gaîment, je m’accommode.

De chanter, on me prie,
Chantons,
A boire on me convie,
Buvons.
De l’amour j’aime à suivre
Les lois ;
Trente jours je suis ivre
Par mois.

A la beauté, fidèle
Je suis ;
Mais vois-je une cruelle,
Je fuis.
La froide politique
M’endort ;
Jamais hymne bachique
N’a tort.

Je suis de tout vrai sage
Epris ;
D’ignorant qui m’outrage
Je ris.
J’aime que l’on encense
Nos preux ;
J’aime aussi de l’enfance
Les jeux.

Bacchus est, quoiqu’on en glose,
Divin ;
L’amour est peu de chose
Sans vin.
Et le jus de la tonne
Est tel,
Qu’à nos couplets, il donne
Du sel


A MA FEMME

A des soupçons jaloux faut-il que je me livre,
Quand ce jeune blondin te parle de ses feux ?
Je sais qu’il veut, dit-il, mourir pour tes beaux yeux :
J’aurais plus de chagrin s’il consentait à vivre.


LES CERTIFICATS
Air : Ah ! que l’amour est agréable !

Tel sot rimailleur qui griffonne
N’a que de l’esprit emprunté ;
Il prône d’un air effronté
Qu’il n’a jamais pillé personne ;
Je lui dis : Auteur délicat,
En as-tu le certificat ?

Voyez l’innocente Isabelle
Garder un modeste maintien ;
Damis l’épouse et pense bien
Qu’elle est encore demoiselle ;
Mais lors de l’amoureux débat,
Ce n’est qu’un faux certificat.

Les soldats de Prusse et d’Autriche,
D’avance portaient des lauriers ;
Mais nos invincibles guerriers
Qui ne veulent pas que l’on triche,
Foulaient aux pieds, dans les combats,
Ces mensongers certificats.

Nos héros, au sein des alarmes,
Tombent sous l’effort de vingt rois ;
Battus pour la première fois,
Ils meurent sans rendre leurs armes.
Etrangers ! non, vous n’avez pas
D’aussi nobles certificats.

Le cabaretier qui nous trompe
Prétend que son vin est sans eau,
Et pour remplir chaque tonneau,
Tous les soirs il est à la pompe ;
On peut donner à son vin plat
De chrétien le certificat.

Pour trouver amitié sans gêne,
Attraits charmants, gens sans souci,
A les chercher ailleurs qu’ici
Un bon vivant perdrait sa peine ;
Qui vous a vus est en état
D’en signer le certificat.


ACROSTICHE

Le dieu d’amour doit embellir la vie,
Unir deux cœurs asservis sous ses lois ;
C’était mon vœu ; la douce sympathie,
En te montrant, a su fixer mon choix.


A M. DE RANCOGNE
AU 1ER JANVIER 1823

Dois-je mêler ma voix aux accents d’allégresse
D’amis et parents dont la foule se presse ?
Mes vœux sont ceux du pauvre, et s’ils vous font plaisir,
C’est là mon seul espoir, mon unique désir.
Digne Administrateur ! Je vous dois l’existence,
Et c’est par vos bienfaits que mon bonheur commence ;
Ah daignez agréer les modestes souhaits
Qu’avez ardeur sincère en ce moment je fais :
Soyez toujours heureux ; que le destin prospère
Conserve aux employés leur protecteur, leur père !
N’allez point présumer qu’un tel vœu soit dicté
Par l’austère devoir ou la froide habitude ;
Avant de l’exprimer, la simple vérité
A dû guider mon cœur mû par la gratitude,
Mon respect, digne chef ! et mon attachement,
A toute heure, en tout lieu, paraîtront constamment.
Joyeux d’être l’objet de votre bienfaisance,
Je peindrai vos bontés avec reconnaissance.
Du plus pur dévouement, j’aime à vous faire hommage ;
Je crains peu qu’il s’altère aux vains efforts du temps ;
Ces vers en sont l’écho ; mes plus vifs sentiments
Ne peuvent désormais qu’en retracer l’image.


A M. TENANT DE LA TOUR
CHEF DE LA DIVISION DU PERSONNEL DES POSTES.

Une ambition tyrannique
N’a jamais guidé mes désirs ;
De stoïcisme je me pique,
Sans être ennemi des plaisirs.
A moi l’avenir se présente
Sous un aspect délicieux ;
Mais il faut, pour me rendre heureux,
Douze à quinze cents francs de rente :
De rente ou bien en travaillant :
Il est loin de mon caractère
D’oser, en commis indolent,
Prétendre vivre sans rien faire.

Il est un mortel généreux
A qui je devrais l’existence ;
Il reçoit avec indulgence
Ma prose et mes vers ennuyeux.
Bon, affable, humain tour à tour,
Toujours sensible à ma détresse ;
De me consoler il s’empresse :
C’est nommer monsieur DELATOUR !
 
Puisse-t-il par un emploi mince
M’envoyer rimer en province.
Sans craindre le destin jaloux,
Alors j’irai planter des choux.
J’aurai petite maisonnette
Où régnera gaîté parfaite ;
Dans mon réduit on trouvera
Dindons, canards, et cætera.
De plaisir mon âme pétille :
Déjà je me crois en famille.

S’il me vient des petits marmots,
Je leur apprendrai quatre mots
Dictés par la reconnaissance,
Et que mon cœur trace à l’avance :
HEUREUX SOIT MONSIEUR DELATOUR !
Et sitôt qu’en viendra le jour,
Il faudra chez moi qu’on s’apprête
A célébrer gaîment la fête
De notre excellent protecteur ;
Ce seront vrais élans du cœur.

Or, notre bonheur sans nuage
Désormais sera votre ouvrage ?
Mais ceci n’est qu’un songe creux
Qui soit la naissance à mes vœux :
Faites qu’avant peu j’achève
En réalité ce rêve.

  
A MADEMOISELLE POISLE (AUJOURD’HUI BARONNE DE V***), QUI APPRENAIT LA LANGUE ALLEMANDE.

Daignez, à ma muse badine,
Pardonnez un léger écart,
Son conseil, aimable cousine,
Vient à propos, quoiqu’un peu tard :
Vous ne devez, en conscience,
Pour l’allemand, vous mettre en frais ;
Qu’est-il besoin d’autre science ?
Vous charmez si bien le français !


MES VŒUX
AIR : Le jus de la treille, etc.

Postiers, mes confrères !
Soyez tous heureux,
Joyeux ;
Doublez vos salaires ;
Ce sont là mes vœux.

Que Momus envoie
Pour charmer vos jours,
Toujours,
Plaisirs, gaîté, joie,
Les ris, les amours,
Postiers, etc.

Que vos ménagères
Chassent les amants
Galants,
Et soyez les pères,
De tous vos enfants,
Postiers, etc.

Que la sœur de celle
Qui file vos jours
Trop courts,
Souffle sa chandelle,
Et dorme toujours.
Postiers, etc.

Que Bacchus console
Tel aux cheveux gris,
Surpris,
De voir que s’envole
L’enfant de Cypris.
Postiers, etc.

A tout chef aimable
Souhaitons gaîté
Santé,
Au lit, à la table,
Qu’il soit bien traité.
Postiers, etc.

Quant au chef austère,
Constamment frondeur,
Grondeur,
Qu’il aille se faire…
Pour votre bonheur.
Postiers, etc.

Que le doyen d’âge,
Narguant les autans,
Le temps,
Tienne mon langage
Encore dans vingt ans.
Postiers, etc.

Si du sombre empire
S’ouvrait le chemin,
Demain,
Pour mieux nous conduire,
Donnons-nous la main,
Postiers, mes confrères,
Soyez tous heureux,
Joyeux ;
Doublez vos salaires ;
Ce sont là mes vœux.


DER NACHTWAECHTER OU LE GARDE DE NUIT
Imitation libre de l’allemand

Komm Feinsliebchen, komm ans Fenster ;
Alles still und stumm.
Nur Verliebte und Gespenster
Wandeln noch herum.

Dein getreuer Buhle harret,
Komm in seinen Arm.
Seine Finger sind erstarret;
Doch sein Herz ist warm.
Komm, etc.

Alle Sternlein sich verdunkeln,
Luna leuchtet nicht!
Doch wo Liebchens Äuglein funkeln
Da ist heller Licht.
Komm, etc…


TRADUCTION
Air : A faire

Tout repose et se tait;
Viens, ô ma tendre amie !
La nature endormie
Respecte ton secret.
Entr’ouvre ta fenêtre
A la voix d’un amant ;
Les ombres seulement
Pourront te voir paraître.
Tout repose, etc.

Dans mes bras amoureux,
Accours, que je te presse.
Objet de ma tendresse !
Viens, viens me rendre heureux !
Eloigné de ma dame,
Si je sens que mes doigts
Sont engourdis et froids,
Mon cœur est tout de flamme.
Tout repose, etc.

La lune ne luit plus,
La nuit étend ses voiles.
Des brillantes étoiles
Les feux sont disparus.*
Mais de ma tendre amante
Les séduisants regards
Jettent de toutes parts,
Leur lumière éclatante.
Tout repose, etc.

* Je pense qu’il serait plus exact de dire « ont disparu » mais on excusera cette licence ; la rime l’exigeait impérativement.



MOTS DES ENIGMES


CHARADE Iere : Assaut
CHARADE II : Charpie
CHARADE III : Orage
CHARADE IV : Décime
CHARADE V : Souvent
LOGOGRIPHE Ier : Rime, émir, remi, ire, mie, méri, mi, ré.
LOGOGRIPHE II : Main, ain, mai, ami
LOGOGRIPHE III : Chaire, haire, chair, riche, char, cher, aire, re.
ENIGME 1re : Plume
ENIGME II : Lettre