Amitié et socialité

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AMITIÉ ET SOCIALITÉ



Je prends ici le mot socialité dans le sens très général que lui donnent certains auteurs qui l’ont mis à la mode[1]. Socialité est ici synonyme d’association, solidarité, altruisme ; il désigne le fait de se grouper, de se tasser, de s’agglomérer ; il désigne encore par suite l’ensemble des sentiments auxquels ce rapprochement donne naissance dans la conscience des unités composantes.

Il nous a semblé utile d’insister un peu sur les rapports de l’amitié et de la solidarité. Les effets de l’une et de l’autre ne doivent pas être confondus, bien qu’ils l’aient été quelquefois. Un exemple de cette confusion, se trouve dans le livre de Sir John Lubbock : Le bonheur de vivre. Parlant des bienfaits de l’amitié, Sir John Lubbock reproche à Émerson de les avoir méconnus et d’avoir calomnié l’amitié. « Je ne comprends pas, dit-il, l’idée d’Émerson pour qui les hommes s’abaissent en se réunissant. » Ailleurs, du reste, il répète : « Presque tout le monde descend en s’assemblant… Toute association doit être un compromis et, ce qui est pire, la fleur même et l’arôme de la fleur de chacun des beaux caractères disparaissent lorsqu’ils approchent l’un de l’autre. » — « Quelle triste pensée ! En est-il réellement ainsi ? Doit-il en être ainsi ? Et si cela était, les amis nous seraient-ils de quelque avantage ? J’aurais pensé, moi, que l’influence des amis était exactement inverse, que la fleur s’épanouirait et que ses couleurs deviendraient plus brillantes, stimulées par la chaleur et le soleil de l’amitié. » — Il y a ici, ce nous semble, un malentendu de la part de Sir John Lubbock, qui interprète mal la pensée d’Émerson. Ce malentendu résulte de ce que Sir John Lubbock ne distingue pas comme il le faudrait les effets de l’association et ceux de l’amitié. Les phrases d’Émerson que Lubbock incrimine ne s’appliquent nullement à l’amitié, mais à l’association, à ces « accointances superficielles » dont parle Montaigne, à ce que nous appellerons ici le groupement ou la socialité. Au contraire, Émerson a insisté plus que personne sur les différences qui séparent l’amitié de l’association. Il a montré que si l’association est trop souvent pour l’individualité une cause d’affaiblissement, l’amitié, cette mystérieuse affinité des âmes, exalte et vivifie ce qu’il y a de plus intime et de plus précieux en elle. Autant Émerson envisage l’association sous un angle pessimiste, autant il exalte l’amitié et son action sur les âmes.

« Il est un observateur bien épais, dit-il, celui-là à qui l’expérience n’a pas appris à croire à la force et à la réalité de cette magie aussi réelle, aussi inéluctable que les lois de la chimie… Un homme fixe les yeux sur vous, et les tombes de la mémoire rendent leurs morts, ensevelis là ; il faut que vous livriez les secrets que vous êtes malheureux de garder ou de trahir. Un autre survient, vous ne pouvez plus parler et vos os semblent avoir perdu leurs cartilages ; l’entrée d’un ami nous donne de la grâce, de la hardiesse ou de l’éloquence ; et certaines personnes s’imposent à notre souvenir par l’expansion transcendante qu’elles ont donné à notre pensée et par la nouvelle vie qu’elles ont allumée dans notre sein.

« Qu’y a-t-il de meilleur que d’étroites relations d’amitié, quand elles ont pour base ces racines profondes ? La possibilité de joyeuses relations entre quelques hommes est une réponse suffisante au sceptique qui doute des facultés et des forces humaines… Je ne sais ce que la vie peut offrir de plus satisfaisant que cette entente profonde qui subsiste, après de nombreux échanges de bons offices, entre deux hommes vertueux dont chacun est sûr de lui-même et sûr de son ami. C’est un bonheur qui ferait ajourner tous les autres plaisirs et qui fait bon marché de la politique, du commerce et des églises. Car, lorsque les hommes s’assemblent comme ils devraient le faire, chacun d’eux bienfaiteur, pluie d’étoiles, habillé de pensées, d’actes, de talents, cette réunion serait la fête de la Nature[2]… »

La différence des effets de la socialité et de l’amitié s’explique par leur différence de nature.

Autre chose est l’association ou socialité, lien vague, anonyme, extérieur à l’individu ; autre chose est l’amitié, lien sympathique entre deux individus que rapprochent d’intimes affinités de sensibilité ou d’intellectualité.

Il y a dans toute société quelque chose d’imposé et d’artificiel. Qu’elle soit accidentelle ou permanente, et quelles que soient les causes qui lui ont donné naissance (intérêt, contrainte, coutume, tradition, éducation, etc.), une société est un milieu intellectuel et moral qui s’impose à l’individu et qui exerce plus ou moins despotiquement son action sur lui. Une société, quelle qu’elle soit, tient peu de compte de la spontanéité de l’individu et la traite même en ennemie. L’amitié est au contraire un sentiment essentiellement spontané. Qu’elle se noue d’un choc et par une sorte de coup de foudre, comme l’amitié de Montaigne et de La Boétie, ou qu’elle se forme lentement sous l’action du temps et de l’absence, par une sorte de cristallisation analogue à celle qui se trouve décrite dans les premières pages de Dominique, l’amitié semble jaillir du fond même des êtres qu’elle unit. « D’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, monsieur, qui ne devait pas avoir de lendemain, elle (l’absence) compose avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l’un à l’autre et ne craignent plus rien, ni des distances, ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n’est, en pareil cas, que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l’esprit et dont l’extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s’est quitté sans se dire au revoir ; on se retrouve, et pendant ce temps l’amitié a fait en nous de tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace de vie et d’oubli, n’a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze mois vous ont donné tout à coup la besoin mutuel des confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier[3]. »

Émerson a bien rendu, lui aussi, ce caractère spontané de l’amitié. « Faut-il chercher l’ami si impatiemment ? Si nous sommes apparentés, de quelque façon, nous nous rencontrerons. Dans le monde ancien, il était de tradition qu’aucune métamorphose ne pouvait cacher un dieu à un autre dieu, et un vers grec dit : Les dieux ne sont pas inconnus les uns aux autres. Les amis aussi suivent les lois de la divine nécessité ; ils gravitent l’un vers l’autre et ne peuvent faire autrement[4]. »

Spontané, ce lien est par là même souverainement libre. Il ne ressemble en rien aux petites servitudes conventionnelles, aux assujettissements qui composent la tactique sociale et qui s’adressent aux côtés les plus superficiels de l’individu. « Ces relations, dit Émerson, ne sont pas arbitraires, elles sont consenties. Il faut que les dieux s’asseyent sans sénéchal dans notre Olympe et s’y installent par une divine supériorité. La société est gâtée s’il faut prendre des peines pour la rassembler, s’il faut réunir des hôtes trop éloignés, trop dissemblables. Une telle réunion n’est qu’un bavardage, une contorsion malfaisante, vile, dégradante, fût-elle même composée des meilleurs esprits. Chacun rentre ce qu’il a de meilleur, et tous les défauts sont mis en état de pénible activité, comme si les Olympiens se réunissaient pour échanger leurs tabatières[5]. »

La platitude de ces relations n’offre même pas la caricature de l’amitié et n’en présente que le repoussoir. Sir John Lubbock lui-même, malgré le malentendu que nous avons signalé, marque la distinction qu’il faut faire entre amitié et socialité. « Il est bien sans doute, dit-il, d’être courtois et attentionné envers chacun de ceux avec qui nous sommes en rapport : mais les prendre pour amis est autre chose. Quelques-uns semblent faire d’un homme leur ami ou tentent de le faire, parce qu’il est leur voisin, parce qu’il est dans les mêmes affaires, parce qu’il voyage sur la même ligne de chemin de fer. On ne pourrait commettre de plus grosse faute. Ceux-là sont seulement, comme le dit Plutarque, les idoles et les simulacres de l’amitié[6]. »

L’amitié est un sentiment essentiellement particulariste, exclusif et par là même, jusqu’à un certain point, antisocial. Ce délicat contact des âmes a horreur des promiscuités grégaires. Toute intervention de l’esprit de troupeau lui porte atteinte et le fait cesser. J’ai souvent remarqué que, dans un entretien où s’était établie cette délicate communication entre deux intelligences et deux sensibilités, la venue d’une tierce personne suffisait pour rompre le charme et faire évanouir le mystérieux courant sympathique. La conversation prend de suite un tour banal et retombe aux vulgarités des communes accointances. Dès que ce tiers est entré en scène, tout s’est amoindri et enlaidi. Il y a place maintenant pour la raillerie, pour la médisance et la méchanceté, pour les alarmes de la vanité, pour l’hostilité toujours en éveil dans les cœurs. Deux se mettent contre un. Il y a déjà là un commencement de coalition grégaire. Il y a une possibilité de défiance, de dénigrement et de moquerie. Il y a déjà le germe de toute la socialité. Sainte-Beuve a admirablement rendu ce qu’a d’angoissant cette rupture soudaine des mystérieuses affinités qui s’établissent pour un instant privilégié entre quelques âmes d’élite. « Je compris que quelque chose s’accomplissait en ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu’une conjonction d’étoiles s’opérait sur ma tête ; que ce n’était pas vainement qu’à cette heure, en cet endroit réservé, trois êtres qui s’étaient manqués jusque-là et qui sans doute ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement s’introduisit par cette venue de Mme R… ! Oh ! ce qu’on se disait continua d’être bien simple et en apparence affectueux. Pour moi, en qui toutes vibrations aboutissaient, il m’était clair que les deux premières âmes de sœurs s’éloignèrent avec un frémissement de colombes blessées sitôt que la troisième survint ; que cette troisième se sentit à la gêne aussi et tremblante, quoique légèrement agressive ; il me parut que la pieuse union du concert ébauché fit place à une discordance, à un tiraillement pénible et que nous nous mîmes, tous les quatre, à palpiter et à saigner[7] » À vrai dire, ces subtiles nuances de sentiment n’appartiennent pas en propre à l’amitié ; elles peuvent être engendrées par d’autres sentiments, l’amour par exemple ; elles sont si complexes que tous les sentiments et toutes les puissances de l’âme semblent y entrer. Quoi qu’il en soit, il est certain que l’amitié présente un type accompli et fréquent de ces intimes communications spirituelles.

Ces caractères : spontanéité, liberté, intimité profonde, font de l’amitié un sentiment essentiellement individualiste. – Individualiste, l’amitié l’est en ce qu’elle fait appel à ce qu’il y a de plus individuel dans la personnalité, en ce qu’elle est fondée sur les qualités les plus intimes et sur les affinités individuelles (parfois aussi sur les contrastes) les plus profondes. On oppose l’amitié à l’égoïsme, et on a raison : car il y a un certain égoïsme plat et vulgaire qui est l’ennemi né de l’amitié. Mais, d’autre part, l’amitié ne va pas sans un intense sentiment de l’individualité, sans une originalité bien tranchée des deux moi en présence, sous un certain égoïsme supérieur qui s’abstrait de la banale sympathie ambiante et qui va chercher l’être qui lui donnera la réplique, qui le complétera, le stimulera et l’exaltera. Stirner a raison de dire en ce sens que c’est l’égoïste qui est le plus capable d’amitié. Au contraire, le banal altruiste enveloppe tous les hommes dans sa sympathie ; mais il est incapable de s’attacher à ce qu’il y a d’intime et de précieux dans une individualité. Dans l’amitié la plus étroite, les deux moi restent en présence, bien distincts, à la fois liés et opposés l’un à l’autre. Montaigne, il est vrai, parle de cette amitié dans laquelle « les accointances et familiarités se mêlent et se confondent l’une en l’autre d’un mélange si universel qu’elles s’effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes[8]. » – Mais, selon nous, Nietzsche n’a pas été moins perspicace quand il a relevé ce germe de lutte qui subsiste dans l’amitié et qui est pour elle en quelque sorte ce que la lutte des sexes est pour l’amour. « Il faut honorer l’ennemi dans l’ami… Peux-tu t’approcher de ton ami sans passer à son bord ? – En son ami, on doit voir son meilleur ennemi. – C’est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son cœur…[9]. » Jusque dans l’amitié et peut-être surtout dans l’amitié se manifeste l’intime volonté de puissance de l’individu avec l’inconscient ascendant qu’elle exerce sur son entourage. « Je l’aimais, dit Amaury dans Volupté, en parlant de la forte personnalité du comte de Couaen, je l’aimais d’une amitié d’autant plus profonde et nouée que nos natures et nos âges étaient moins semblables. Absent, cet homme énergique eut toujours une large part de moi-même ; je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j’emportai aussi des éclats de son cœur dans ma chair[10]. »

Ce côté lutte qui se rencontre dans l’amitié la plus étroite et la plus profonde exclut toutefois la défiance, ce sentiment caractéristique de la socialité ordinaire, et se concilie avec la plus noble confiance en l’ami. Les hommes en société rappellent toujours ce troupeau de porcs-épics dont parle Schopenhauer, qui se serrent les uns contre les autres par crainte du froid, mais qui se défient toujours de leurs piquants. Au contraire, l’amitié, par l’absolue confiance des cœurs amis, s’oppose à ces accointances grégaires : la politesse et les belles manières, qui ne sont, suivant la remarque du même philosophe, qu’un compromis entre le besoin de socialité et la défiance naturelle à des êtres qui ont de si nombreuses qualités repoussantes et insupportables.

L’amitié, sentiment individualiste, est par là même un sentiment électif et aristocratique :


Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net
L’ami du genre humain n’est pas du tout mon fait.


dit Alceste à Philinte qui aime tous les hommes et qui est l’être sociable par excellence. Au contraire l’âme discrète, haute et réservée d’Alceste est faite pour comprendre la véritable amitié.

Élective et aristocratique, l’amitié est un sentiment de luxe. Elle demande des âmes d’une trempe spéciale, d’un métal particulièrement robuste, délicat et vibrant. Dans une civilisation avancée, elle requiert peut-être, pour prendre son plein épanouissement, une culture supérieure de l’intelligence et de la sensibilité. M. de Roberty regarde avec raison l’amitié comme un art[11]. L’amitié est en effet, comme l’art, un luxe ; comme l’art aussi elle implique un choix ; elle distingue son objet et veut aussi être distinguée. Or le plaisir de se distinguer ou d’être distingué est au fond de toute beauté et de toute manifestation de la beauté. La politesse, ce que Schopenhauer appelle les « belles manières » sont la menue monnaie de l’altruisme. L’amitié est faite de la substance la plus précieuse des âmes qu’elle unit ; elle est le culte de la belle individualité.

L’amitié est un principe d’individualisation ; par là elle est un principe d’aristocratisation. Par là encore, elle s’oppose à la socialité dont les tendances vont au conformisme et au nivellement, à la stagnation des intelligences et des sensibilités.

Les différences qui séparent l’amitié et la socialité vont jusqu’à établir entre elles une véritable antinomie, qui n’est d’ailleurs qu’un des aspects de l’antinomie foncière qui semble exister entre l’individu et la société.

Sur tous les domaines de l’activité humaine, la société s’efforce de réduire, d’absorber, de mater l’individualité. Nous avons dit plus haut que ces délicates et intimes communications d’âmes que sont les affections électives sont vite flétries par les courants grégaires.

Il y a plus. On peut dire que les sociétés organisées, groupe, clan ou corps, voient d’un œil jaloux et tiennent en suspicion plus ou moins ouverte de tels sentiments, précisément parce qu’ils sont particularistes, électifs, individuels. M. de Roberty se trompe selon nous quand il semble croire[12] que la sociabilité et les sentiments électifs comme l’amitié et l’amour procèdent d’une même source et qu’ils se corroborent l’un l’autre. La vérité est qu’ils se contrarient et se combattent. La société a toujours eu une tendance à réglementer l’amour et à surveiller l’amitié. L’esprit social ou grégaire ne tolère pas les affections privées qu’autant quelles se subordonnent à lui. Il lui semble que l’individu dérobe quelque chose à la société quand il trouve sa force et sa joie dans un sentiment qui échappe à la réglementation sociale. Il lui semble qu’il y a là un égoïsme condamnable, un vol fait à la société.

Voyez les gens imbus de l’esprit de corps, de clan, de groupe. Leurs amitiés, si on peut parler ici d’amitié, ne sont qu’un aspect et une dépendance de l’esprit de corps. Il y a ici camaraderie, relations de collègue à collègue, et c’est tout. Tant que l’homme dont ils se disent l’ami est bien vu dans le groupe, tant qu’il ne commet rien contre la disciple ou l’étiquette du groupe, les bonnes relations se maintiennent. Mais supposez qu’une circonstance place leur ami en conflit avec le groupe ; supposez qu’une de ses paroles ou un de ses actes ait choqué d’une manière ostensible le code admis par la société ; aussitôt c’en est fait de l’amitié. Un roman récent[13], d’ailleurs sans grande valeur psychologique, donne une intéressante peinture de la camaraderie qui règne dans un corps et qui non seulement diffère de l’amitié, mais encore étouffe toute véritable amitié. C’est, dit l’auteur, « un état d’isolement réel, entouré d’hommes avec lesquels les relations ne doivent jamais dépasser les limites des rapports de cérémonie et dont l’attention perpétuellement à l’affût ne cherche qu’à découvrir chez des camarades le point faible dont ils pourraient tirer parti. Voilà ce qu’on appelle la camaraderie, si vantée dans l’armée. — Vivre réunis dans les mêmes conditions, être contraints de se fréquenter continuellement, de sortir de compagnie, d’observer les uns vis-à-vis des autres les formes extérieures d’une élégante politesse, paraître ensemble au service, au casino et dans tous les établissements possibles, voilà ce qu’on entendait par la camaraderie… Mais que faisait-on du besoin d’intimité des sentiments, de cordialité réciproque et de l’affection qui doit porter chacun à aider son voisin, sans jamais chercher à lui nuire et à lui jouer de mauvais tours ? À ce point de vue, il devenait dérisoire, ce beau mot de « camaraderie », et combien vide de sens !… » La camaraderie n’est qu’une forme de l’esprit de caste, avec ses exigences, ses ostracismes, ses jalousies, ses défiances et ses susceptibilités ombrageuses. – Au fond de toute camaraderie, de toute sociabilité grégaire se trouve un sentiment commun et fondamental : la peur. Peur de l’isolement ; peur du groupe et de ses sanctions ; peur de l’imprévu. Contre cet imprévu, contre les hostilités possibles, on cherche un recours dans le voisin : « on se serre les coudes », suivant l’expression courante qui exprime si bien ce besoin de sociabilité veule et peureuse. Maupassant note cette « jalousie soupçonneuse, contrôleuse, cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient enchaînés l’un à l’autre[14]… ». Dans un corps de fonctionnaires, ce besoin de sociabilité veule est dominé par la crainte de la délation, de la mauvaise note. Qu’on se rappelle dans le roman de Vergniol : l’Enlisement, les fonctionnaires du chef-lieu fréquentant le cercle bien pensant et bien noté où « la Préfecture aimait à les voir entrer pour les surveiller en bloc. »

L’amitié, sentiment individualiste, ignore ces calculs peureux et ces associations de lâchetés. Dans l’amitié, l’intime pénétration des individualités exclut cette duperie collective, ce mensonge mutuel qui est la loi de toute vie sociale et qui fait que l’individu croit n’être rien sans les autres. Émerson se moque avec raison de cette illusion destructive de l’individualité. « Notre dépendance de l’opinion, dit-il, nous conduit à un respect servile du grand nombre. Les partis politiques se retrouvent à des réunions nombreuses. Plus le concours de monde est grand, – à chaque nouvelle bannière annonçant la société d’une autre ville, le jeune patriote se sent plus fort de ces milliers de têtes et de bras. »

C’est pourquoi ce n’est pas seulement avec la camaraderie, c’est avec toutes les formes de solidarité que l’amitié se trouve en rapport antinomique.

La solidarité est un sentiment anti-individualiste. L’homme qui agit sous l’empire de la solidarité compte pour peu de chose l’individu en tant que tel. Les sentiments solidaristes sont des sentiments anonymes, impersonnels, abstraits, c’est-à-dire que ce ne sont pas des sentiments. Le type de ces pseudo-sentiments, ce sont ces sentiments qui font qu’on ouvre son cœur à une corporation tout entière. Ces sentiments sont le triomphe du poncif, du banal, de l’officiel et du faux. Ce sont les sentiments que peut éprouver un préfet, par exemple, pour une société de gymnastique ou pour une fanfare qu’il est en train de haranguer, pour un comice agricole ou un comité politique qu’il préside ou qu’il reçoit. Tout sentiment qui a pour objet un troupeau humain est forcément superficiel, à fleur d’âme, pour ainsi dire. Il perd en profondeur ce qu’il gagne en étendue.

La solidarité trouve son expression la plus abstraite dans l’amour de l’humanité, dans ce qu’on appelle maintenant d’un mot que la critique de Stirner a vulgarisé : l’humanisme. – L’humanisme s’opposera donc à l’amitié de la même manière et pour les mêmes raisons que la solidarité.

Comme cette dernière, l’humanisme est anti-individualiste. L’humanisme est le culte de l’homme en général, de l’espèce homme. Mais l’humanisme hait l’individu. Il ne le connaît que pour le honnir. On peut appliquer à l’humanisme ce que Stirner dit de l’amour chrétien du Pur-Esprit. « Aimer l’individu humain, en chair et en os, ne serait plus un amour « spirituel », ce serait une trahison envers l’amour « pur ». Ne confondez pas en effet avec l’amour pur cette cordialité qui sert amicalement la main à chacun ; il en est précisément le contraire, il ne se livre en toute sincérité à personne, il n’est qu’une sympathie toute théorique, un intérêt qui s’attache à l’homme en tant qu’homme et non en tant que personne. La personne est indigne de cet amour, parce ce qu’elle est égoïste, qu’elle n’est pas l’Homme, l’idée à laquelle seule peut s’attacher l’intérêt spirituel. Les hommes comme vous et moi ne fournissent à l’amour pur qu’un sujet de critique, de raillerie et de radical mépris ; ils ne sont pour lui, comme pour le prêtre fanatique, que de l’« ordure », et pis encore[15]. » C’est ainsi que l’humanisme spiritualise la sympathie, qu’il la détache de l’individu, en un mot qu’il la désindividualise. L’humanisme est une invasion de l’esprit prêtre sur le terrain du sentiment. C’est une spiritualisation de l’amour. C’est la froideur glaciale du règne de l’Esprit. C’est la dureté de cœur du prêtre ou de la nonne qui n’ont d’affection pour rien, hormis Dieu.

C’est en vertu de ce grand principe de l’humanisme que l’individu en tant que tel est en suspicion et en haine à ces grandes collectivités qui s’érigent en autorité morales supérieures et qui prétendent l’annihiler et l’absorber : la Société, l’État, etc. Elles cherchent à détruire autant que possible les relations privées d’homme à homme, ce que Stirner appelle le libre « commerce » des individus, par opposition à la société. – Autre chose en effet est le libre commerce d’individu à individu, commerce égoïste, soustrait à la réglementation sociale, commerce où les individus n’engagent qu’eux-mêmes, comme ils veulent, quand ils veulent, pour le temps qu’ils veulent ; autre chose est la société, qui est une cristallisation des relations sociales, cristallisation qui fixe l’individu dans une forme géométrique donnée, définitive, immuable, identique pour tous les cristaux intégrants qui sont les membres de l’association. La société s’oppose autant qu’elle le peut au libre commerce des individus. La société ressemble à une prison dans laquelle les prisonniers ne doivent pas communiquer entre eux. « Les prisonniers, dit Stirner, ne peuvent entrer en relations entre eux que comme prisonniers, c’est-à-dire autant seulement que les règlements de la prison l’autorisent ; mais qu’ils commercent d’eux-mêmes, entre eux, c’est ce que la prison ne peut permettre. Au contraire, elle doit veiller à ce que des relations égoïstes, purement personnelles (et seulement comme telles elles sont des relations de toi à moi) ne s’établissent. — Que nous exécutions en commun un travail, que nous fassions ensemble manœuvrer une machine, la prison s’y prête bien volontiers. Mais que j’oublie que je suis un prisonnier et que je lie commerce avec toi qui l’oublies aussi, voilà qui met la prison en danger ; il ne faut pas que cela se fasse ; il ne faut pas que cela soit permis. Pour cette raison la Chambre française, animée des sentiments les plus moraux, a imaginé d’introduire le régime cellulaire. D’autres saintes assemblées feront la même chose pour faire cesser des « relations démoralisantes ». — Car cela seul est moral qui est sous le contrôle et la réglementation de la société.

L’amitié peut être regardée comme le type de ces sentiments spontanés et individuels, de ce libre commerce des « Uniques » dont parle Stirner. C’est pourquoi elle est, en ce sens, antisociale et par suite antimorale, la moralité se définissant en fonction des autorisations et des interdictions sociales.

C’est pourquoi encore l’amitié se justifie mieux dans une conception individualiste de la vie que dans les doctrines sociales qui se réclament de l’intérêt de la société, de l’idée de l’Homme, etc. — « Moi aussi j’aime les hommes, dit Stirner, mais je les aime avec la conscience de l’égoïsme. Je les aime parce que l’amour me fait heureux, j’aime parce qu’aimer m’est naturel, me plaît. Je ne suis pas philanthrope comme le Rodolphe des Mystères de Paris, le prince philistin, magnanime et vertueux qui rêve le supplice des méchants parce que les méchants le révoltent[16]…. »

Il en est de l’amitié comme de la vérité : elle est mon bien, ma créature, ma jouissance. L’égoïsme est au fond de l’une et de l’autre. « Les objets et les êtres, dit encore Stirner, ne sont pour moi que des matériaux que j’emploie. Servir la vérité n’est nullement dans mes intentions ; elle n’est à mon point de vue qu’un aliment pour ma tête pensante, comme la pomme de terre pour mon estomac, organe de la digestion, comme l’ami pour mon cœur sociable[17]. » Dans l’amitié comme dans la vérité, je place ma cause en moi, non au dehors. Quand je me dévoue, je me dévoué pour ma représentation de mon ami, pour ma jouissance personnelle. L’égoïste peut être très capable d’amitié. L’ « humaniste », l’« humanitaire » qui ne voit que l’idée d’Homme et l’amour de l’Humanité, l’humaniste qui honnit l’individu en tant que tel, en est incapable.

Il n’y a pas antagonisme entre amitié et égoïsme ; mais il y a par contre un antagonisme très réel entre amitié et socialité, humanisme, etc. — Autant l’humanisme est froid, sec, indifférent ou hostile à l’individu et aux affections et aux intérêts individuels, autant l’individualisme négateur des entités sociales est affectueux, cordial, amical vis-à-vis des individus. Il ouvre les cœurs à la libre sympathie d’individu à individu qu’il place dans une sphère supérieure aux abstractions humanitaires et aux égards conventionnels de la sociabilité courante.


Georges Palante.



  1. Par exemple M. de Roberty.
  2. Émerson, Sept Essais, traduits par J. Will, p. 200.
  3. Dominique, Paris, 1863, p. 21-22.
  4. Émerson, Essais, p. 201.
  5. Émerson, loc. cit., p. 202.
  6. Sir John Lubbock, Le bonheur de vivre, p.94 (Paris, Félix Alcan).
  7. Sainte-Beuve, Volupté, p. 267.
  8. Montaigne, Essais, Livre II, chap. XXVII.
  9. Nietzsche, Zarathoustra, éd. du Mercure de France, p. 77.
  10. Sainte-Beuve, Volupté, p. 264.
  11. Voir le Nouveau programme de Sociologie, Paris, Félix Alcan, 1904, p. 117 et 199.
  12. Id., p. 124.
  13. Petite garnison, du lieutenant Bilse
  14. Maupassant, Sur l’eau.
  15. Stirner, L’Unique et sa propriété, p.27.
  16. Stirner, L’Unique et sa propriété, p. 370.
  17. Stirner, loc. cit., p. 435.