Amour breton

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Poésies complètesLibrairie Plon (p. 1-60).



AMOUR BRETON

POÈME


Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit.
ÉTIENNE DE LA BOÉTIE.



À JULES TELLIER
Je dédie ce poème.


Ch. L. G.


PRÉLUDE


Ô Miranda, voici la dernière chanson !
Maurice Bouchor.


… C’est ici la chanson d’amour
Qu’on chante au coin des cheminées,
L’hiver, sur le déclin du jour,
Dans les maisons abandonnées…


ÉPITHALAME


Cras amet qui nunquam amavit !
(Pervigilium Veneris.)


 
Hyménée, ô joie, hymen, hyménée !
La nuit de mon cœur s’est illuminée.

 
Et ce fut d’abord, d’abord en mon cœur,
Des hymnes confus qui chantaient en chœur.


Ils chantaient la vie et l’amour de vivre,
Le miel des baisers, si doux qu’il enivre.


Et je tressaillais, sans savoir pourquoi.
Comme si la vie allait naître en moi.



Alors un grand vent déchira les nues.
Vous chantiez toujours, ô voix inconnues

Et j’avais le cœur plus troublé qu’avant,
Lorsque l’aube d’or parut au levant.
 
Et l’aube éclaira de sa flamme douce
Une enfant couchée en un lit de mousse.

L’enfant se dressa sur l’horizon clair
Et tendit vers moi la fleur de sa chair.



SON AGE, SON PAYS, SON NOM


Aoutronez ar zent, peded evidomp.
(Litanies bretonnes.)


Elle aura dix-huit ans le jour,
Le jour de la fête votive
Du bienheureux monsieur saint Yve,
Patron des juges sans détour ;

Elle est née en pays de lande,
À Lomikel, où débarqua
Dans une belle auge en mica
Monsieur saint Efflam, roi d’Irlande ;



Elle est sous l’invocation
De Madame Marie et d’Anne,
Lis de candeur, urnes de manne,
Double vaisseau d’élection.



ANNE-MARIE



Setu ma teu tré bars ann ti
Mamm Doue, ar Werc’hes Vari…

F.-M. Luzel.


Elle est née un joli dimanche de printemps.
Son père qui croyait en Dieu, comme au bon temps,
Et sa mère, cœur simple et plein de rêverie,
Pieusement l’avaient nommée Anne-Marie,
Du nom, choisi par eux entre les noms d’élus,
Des deux saintes du ciel qu’ils vénéraient le plus.
Car en Basse-Bretagne on prétend que ces saintes,
Quand le terme est venu pour les femmes enceintes,
Se tiennent en prière aux deux côtés du lit.
L’une pose un baiser sur le front qui pâlit

 
Ou d’un flocon de pure et fine ouate étanche
Le ruisseau de sueur qui coule sur la hanche ;
L’autre, tout occupée avec l’enfantelet,
Bordant les bons draps blancs sur ses membres de lait,
L’enveloppe, âme et corps, dans un réseau de joie ;
Et toutes deux ainsi, sans qu’un autre œil les voie
Que celui de la mère et celui de l’enfant,
Vont et viennent, du lit au berceau, réchauffant
Les petits pieds, calmant un cri d’une caresse,
Et rien, dégoût, fatigue, amertumes, serait-ce
Au fond d’un taudis sombre et nu, ne les retient.
Si la femme est honnête et si l’homme est chrétien.


VOS YEUX


…Et les yeux des jeunes filles
y sont comme ces claires fontaines
où sur un fond d’herbes ondulées se
mire le ciel.

Ernest Renan.


Je compare vos yeux à ces claires fontaines
Où les astres d’argent et les étoiles d’or
Font miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

Vienne à glisser le vent sur leur onde qui dort,
Il faut que l’astre émigre et que l’étoile meure,
Pour renaître, passer, luire et s’éteindre encor.


Si cruels maintenant, si tendres tout à l’heure,
Vos beaux yeux sont pareils à ces flots décevants,
Et l’amour ne s’y mire et l’amour n’y demeure

Que le temps d’un reflet sous le frisson des vents.


TRIOLETS À MA MIE


Douce, plus douce que mias,
Cist lais, qui est boens et bias,
Por vos fu feis tos novias.

Tristan.
(Le Lai du chèvrefeuille.)


Puisque je sais que vous m’aimez,
Je n’ai pas besoin d’autre chose.
Mes maux seront bientôt calmés,
Puisque je sais que vous m’aimez
Et que j’aurai les yeux fermés
Par vos doigts de lys et de rose.
Puisque je sais que vous m’aimez,
Je n’ai pas besoin d’autre chose.


Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche,
Allant, venant, riant, causant.
Je voudrais mourir à présent,
Pour sentir en agonisant
Le souffle exquis de votre bouche.
Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche.
 
S’il fallait, comme au temps jadis.
Franchir des monts, sauter des fleuves.
Combattre en plaine un contre dix.
S’il fallait, comme au temps jadis,
Jouer pour vous les Amadis,
Mon cœur bénirait ces épreuves.
S’il fallait, comme au temps jadis.
Franchir des monts, sauter des fleuves.

Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,
Ou roses blanches de l’Écosse,
Fleurs d’églantier, fleurs de cédrat,
Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra
Dites-moi les fleurs qu’il faudra,
Les fleurs qu’il faut pour notre noce,
Jasmins d’Aden, œillets d’Hydra,
Ou roses blanches de l’Écosse.


Sur les lacs et dans les forêts,
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,
J’irais les cueillir tout exprès,
Sur les lacs et dans les forêts.
Hélas ! et peut-être j’aurais
Le bonheur de mourir en route.
Sur les lacs et dans les forêts,
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte…


BRETONNE DE PARIS


Seul un plus ferme accent annonçait le pays,
Mais c’était une grâce encore…

Brizeux.


Hélas ! tu n’es plus une paysanne ;
Le mal des cités a pâli ton front,
Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,
Les gens du pays te reconnaîtront.

Car ton corps n’a point de grâces serviles ;
Tu n’as pas changé ton pas nonchalant ;
Et ta voix, rebelle au parler des villes,
A gardé son timbre augural et lent.


Et je ne sais quoi dans ton amour même,
Un geste fuyant, des regards gênés,
Évoque en mon cœur le pays que j’aime,
Le pays très chaste ou nous sommes nés.


VISION


Un soir j’ai vu ton âme aux feux blancs d’une étoile.
Mme Desbordes-Valmore.


Comme elle a le cœur épris
De la tristesse des grèves,
Je crois souvent dans mes rêves
Qu’elle n’est plus à Paris.

Je lui vois la coiffe blanche
Et le justin lamé d’or
Dont les filles du Trégor
Se pavoisent le dimanche.


Et, son rosaire à la main,
Elle marche, diaphane,
Vers une église romane
Qui s’estompe à mi-chemin.
 
Oh ! ce toit rongé de lèpres,
Ces murs taillés en plein roc !
C’est l’église de Saint-Roch
Où les chrétiens vont à vêpres.
 
Toujours pieuse de cœur,
Elle entre avec eux, se signe
Et, courbant son cou de cygne,
S’agenouille au bas du chœur.
 
Et je suis là derrière elle.
Derrière elle, tout tremblant.
Son teint de lis est si blanc
Qu’elle a l’air surnaturelle !


LÀ-BAS


Pontum aspectabant flentes.
Virgile.


Les Bretonnes au cœur tendre
Pleurent au bord de la mer ;
Les Bretons au cœur amer
Sont trop loin pour les entendre.

Mais vienne Pâque ou Noël,
Les Bretons et les Bretonnes
Se retrouvent près des tonnes
D’eau-de-vie et d’hydromel.

 
La tristesse de la race
S’éteint alors dans leurs yeux ;
Ainsi les plus tristes lieux
Ont leur sourire et leur grâce.
 
Mais ce n’est pas la gaieté
Aérienne et sans voiles
Qui chante et danse aux étoiles
Dans les belles nuits d’été.

C’est une gaieté farouche,
Un rire plein de frissons,
Ferment des âpres boissons
Qui leur ont brûlé la bouche.

Plaignez-les de vivre encor ;
Ce sont des enfants barbares,
Ah ! les dieux furent avares
Pour les derniers-nés d’Armor !


SUR LA BEIGNE


Παπαπᾶ, πλέως μὲν οἴνου,
Γάνυμαι.

Euripide.


Nous sommes partis ce matin,
Sans savoir où, pédétentin,

Au diable !

J’en étais moi-même effaré,
Tant la route avait un air e-

ffroyable !

 
Des flaques, de la boue, et puis
Un ciel noirâtre comme un puits

De mine,

Ce ciel mi-breton, mi-normand,
Qui fait perpétuellement

La mine.


Ajoutez, surcroît de malheur,
Nous crachant au visage leur

Décharge,

Sur nos côtés, sur nos devants,
Le tourbillon des âpres vents

Du large !


Mais, si noir, si triste et si laid
Que fût le chemin, il fallait

Voir comme

Nous étions, quoique fatigués,
Gais, très gais, énormément gais

En somme !


Nanette a des goûts vagabonds,
Qui la poussent par sauts et bonds,

Sans crainte

Que son pied ne heurte un caillou
Qui l’érafle, qui l’éraille ou

L’éreinte.

 
Moi-même j’ai, pour ces jours-là,
Outre mon béret de gala,

Des bottes,

 
Qui ne m’abandonnent jamais
Dans le cours sinueux de mes

Ribotes.

 
Or, tandis que nous dévalons
Par les taillis et les vallons

Que baigne,

Jusqu’à son prochain confluent.
De son flot visqueux et gluant,

La Beigne,

 
Nous faisons, comme des marmots,
Des phrases sans queue et des mots

Sans tête,

Moi, lui disant : « Turlututu ! »
Elle, me répondant : « Que tu

Es bête ! »


Ainsi vont nos pas imprudents.
Qu’importe qu’on patauge dans

La boue ?

Quand on a le cœur plein d’azur.
Qu’importe un soufflet du vent sur

La joue ?


LEVER D’AUBE


Les coqs ont sonné la diane.
Gabriel Vicaire.



L’horloge a tinté quatre fois.
Qu’est-ce donc, ces folles risées ?
Comme un cygne aux ailes rosées,
L’aurore glisse au ras des bois.
 
Ce sont les filles de Pont-Croix
Qui caquettent à leurs croisées.
L’horloge a tinté quatre fois…
Qu’est-ce donc, ces folles risées ?

 
Et c’est mon coq — le bon Gaulois ! —
Qui lance, comme des fusées,
Emmi son trio d’épousées,
Les gammes claires de sa voix.
L’horloge a tinté quatre fois.


LES PEUPLIERS DE KERANROUX


Mirages automnaux des arbres effeuillés…
Henri de Régnier.


 
Le soir a tendu de sa brume
Les peupliers de Keranroux.
La première étoile s’allume :
Viens-t’en voir les peupliers roux.
 
Fouettés des vents, battus des grêles,
Et toujours sveltes cependant,
Ils lèvent leurs colonnes grêles
Sur le fond gris de l’occident.

 
Et, dans ces brumes vespérales,
Les longs et minces peupliers
Font rêver à des cathédrales
Qui n’auraient plus que leurs piliers.


LA CHANSON DE MARGUERITE


Elle est comme la rose franche,
Qu’un jeune pasteur par oubli
Laisse flétrir dessus la branche,
Sans se parer d’elle au dimanche,
Sans fleurer le bouton cueilli.

Jean de La Taille.


Pour bercer son sommeil mystique de Bretonne,
Au fond du petit lit où l’on se pelotonne,
Je lui chante à mi-voix les chansons de jadis,
Viviane aux yeux pers, Merlin ou le Roi d’Ys,
Qu’étreignait un démon accroupi sur sa selle.
Mais la chanson qu’elle aime entre toutes est celle
De Margot, d’une enfant qui mourut en souci
De n’avoir pas trouvé d’épouseur. La voici :


Une chanson vient d’être écrite
En dialecte léonard,
Une chanson sur Marguerite

De Keronar.


C’était la plus riche héritière
Qu’on connût chez nos paysans.
On l’a menée au cimetière

À vingt-deux ans.


— Margot, Margot, que je te gronde !
Où sont passés ta lèvre en fleurs,
Tes fins cheveux, ta gorge ronde

Et tes couleurs ?


— C’est votre faute à vous, ma mère,
On vous l’a dit et répété :
Rien n’est, hélas ! plus éphémère

Que la beauté.


À quoi me sert d’être jolie
Comme un fruit mûr en sa saison,
Si par vos ordres l’on m’oublie

À la maison ?


Le plus beau tissu devient loque.
C’est le destin qu’ont nos appas.
Mariez-nous quand c’est l’époque :

N’attendez pas !…

 
Je veux qu’on m’enterre un dimanche.
Creusez ma tombe et semez-y
De l’aubépin, de la pervenche

Et du souci.


Pour vous dont les cœurs infidèles
Ont fui tout à coup de mon toit,
Comme on voit fuir les hirondelles

Au premier froid,


Puisque aujourd’hui dans nos campagnes,
Fermier, gentilhomme ou valet.
Vous avez trouvé les compagnes

Qu’il vous fallait,


Ô jeunes gens de ma paroisse.
Je prierai Jésus, mon Seigneur,
Qu’il favorise et qu’il accroisse

Votre bonheur !


Et maintenant sonnez l’antienne.
Oignez mon corps d’ambre et de nard.
Je n’ai plus rien qui me retienne
À Keronar… —

Elle mourut sur ces paroles,
Un soir que les vents attiédis
Jouaient dans les branches des saules :
De profundis !


CONFIDENCE


Bien est-il vray que j’ay aimé…
François Villon.


Je t’apporte un cœur bien las.
Ne me dis plus que tu m’aimes ;
Une autre m’a dit, hélas !
Les mêmes choses, les mêmes.
 
C’était avec ses yeux d’or
L’enfant la plus ingénue.
Nous nous aimerions encor,
Si tu n’étais pas venue.


Mais tu m’as conquis d’un coup.
Ton sourire exalte et grise.
Aux doigts noués à mon cou
Les tiens ont fait lâcher prise.
 
Ce sont de douces amours.
Mais je sens qu’aux mêmes heures
Un remords trouble toujours
Nos caresses les meilleures.
 
Et je t’ai fait cet aveu,
L’âme d’angoisse envahie,
Pour que nous pleurions un peu
Sur l’enfant que j’ai trahie.


SOMMEIL


Le sommeil nous fera de jolis songes blancs…
Raymond de La Tailhède.


Et tu m’as dit : Pourquoi revenir sur ces choses ?
Le golfe aux blanches eaux rit sous le soleil blond.
Il fait si doux de vivre au bord des grèves roses !
Un tel apaisement coule du ciel profond !

Regarde ! Les rocs noirs, effroi des solitudes,
Sous leur crinière noire ont l’air de grands lions
Étirant au soleil d’énormes lassitudes,
Jusqu’au temps assigné pour leurs rébellions.


Et regarde ! Les vents eux-mêmes n’ont plus d’aile,
ils dorment. Oh ! comme eux, clos ta pauvre aile, hélas !
Puisque la blanche mer repose et que près d’elle
La grève blonde étend son corps humide et las.

Et le soleil aussi s’endort. Des clartés fauves
Vont s’épandant du lit où le dieu s’est couché.
Sur les récifs tournoie un dernier vol de mauves ;
Un grand sloop file au ras des eaux, le mât penché.
 
Et son éperon lisse et fin comme une lance
Pique les flots cabrés qui hennissent autour ;
Et c’est du haut du pont un matelot qui lance
Au clocher entrevu l’hollaï du retour.
 
Et rien, plus rien ! Le bec enfoui sous son aile,
Seul, un héron qui dort s’éveille au cri jeté,
Darde sur l’horizon l’éclair de sa prunelle
Et reprend tout d’un coup son immobilité.


MEMORANDA


Chaque soir, fais ton examen de conscience…
(La Vie dévote.)


Les jours lumineux de nos fiançailles,
Les beaux jours que rien n’est venu ternir,
Mon cœur, ô mon cœur, comme tu tressailles

À leur souvenir !


Ô la triste vie, ô la vie amère,
Comme j’ai souffert avant ces jours-là !
Hélas ! à part toi, ma mère, ma mère,

Qui me consola ?


Songes-y, mon cœur, ô cœur fier de battre,
Songe à ce passé plein de désarroi.
Les remords confus qui hantaient mon âtre,

Rappelle-les-toi !


Et toute ma vie et ses équivoques,
Mes longues erreurs à travers l’amour,
Il faut, ô mon cœur, que tu les évoques

Chacune à son tour.

 
Car elle a tout su des maux que tu caches,
Un par un compté mes pas inquiets,
Et tu serais, toi, le dernier des lâches

Si tu l’oubliais.


MADRIGAL D’HIVER


… Où planent, évaporées,
Les jeunesses des vieux lilas.

Sully Prudhomme.


 
Il neige à nos vitres glacées ;
Mais viens ! Durant les mauvais mois,
Les âmes des fleurs trépassées
Habitent encore dans les bois.

L’air s’imprègne d’odeurs plus douces.
Voici le lilas et voici,
Avec la silène des mousses,
La fleur dolente du souci.


Et de toutes ces fleurs ensemble,
Par je ne sais quels lents accords,
Émane un parfum qui ressemble
Au parfum secret de ton corps.


L’ENLÈVEMENT POUR RIRE


L’amour, comme les cailles, vient
et s’en va aux temps chauds…

J.-P. Richter.


 
Ainsi c’est vous que l’on marie
Au mois prochain ?
Qui donc épousez-vous, Marie ?
Chose ou Machin ?

Chose ou Machin, il ne m’importe.
La vérité,
C’est que je suis mis à la porte
En plein été.


Oui, cet hymen va se conclure,
Et Messidor
Balance au vent la chevelure
Des épis d’or !
 
Et c’est au moment où sur terre
Tout reverdit,
Que vous passez devant notaire
L’acte susdit !

Oh ! non, cela n’est pas possible,
Mia bella,
Et je suis fou d’être sensible
À ce point-là !
Quoi ! parce qu’un barbon vous offre,
Sincère ou non,
Ses rhumatismes et son coffre
Avec son nom,
 
Parce qu’il est prince ou vidame,
Quoi ! par désir
De s’entendre appeler madame
X… à loisir,


Vous troqueriez notre jeunesse,
Échange vain !
Nos beaux appétits de faunesse
Et de Sylvain !

Non ! mille fois non, je le jure !
Non, sarpejeu !
Cet hymen n’est qu’une gageure
Et n’est qu’un jeu !

Allons ! viens-nous-en, l’infidèle.
Par les sentiers
Fleuris tout le long d’asphodèle
Et d’églantiers.

Vois comme on est bien sur la mousse !
Veux-tu t’asseoir ?
Sens-tu glisser sur ta frimousse
Le vent du soir ?
 
Il glisse, et ce sont des murmures.
Et des frissons.
Et des parfums volés aux mûres
Dans les buissons.

 
Il glisse ! Adieu, soucis moroses,
Tristesse, émoi !
Ma mie, ouvrez vos lèvres roses
Et baisez-moi.


PREMIERS DOUTES

Ô cœur ennemi de toi-même,
Puisses-tu ne trouver jamais,
Pauvre cœur, le mot du problème !

Jules Lemaitre.


 
Jolis rayons d’aube, entrez dans mon âme :
Elle a tant besoin de revoir le jour !
— Sait-on ce qui dort dans des yeux de femme,
Si c’est la colère ou si c’est l’amour ?
 
Ô rayons jolis, sous votre caresse,
Mon âme autrefois s’emplissait de chants.
— Hélas ! qu’avez-vous, ma chère maîtresse,
Pour me regarder de ces yeux méchants ?

 
Ô rayons jolis, dissipez mes craintes ;
Apaisez mon mal, tant qu’il n’est pas sûr.
— Les yeux de ma mie ont toujours ces teintes,
Ces teintes d’or sombre et de sombre azur.


EN PARTANCE


Je voudrais souvent m’être tu
et ne m’être point trouvé avec
les hommes…

(L’Imitation.)


Viens-t’en nous aimer ailleurs,
N’importe où, mais loin des villes ;
Viens-t’en sous des cieux meilleurs.

Ici les âmes sont viles,
Ici le vent est chargé
De conseils bas et serviles ;


Ici j’ai le cœur rongé
D’un mal indéfinissable :
Je ne sais pas ce que j’ai.

Ô chants des flots sur le sable,
Vous m’aurez bientôt guéri,
Si mon cœur est guérissable ;

Si mon cœur endolori
Trouve au bord des eaux calmantes,
Si mon cœur trouve un abri.
 
Et toi, la fleur des amantes.
Flambeau de ma vie, ô toi,
Mon conseil dans les tourmentes,
 
À ce cœur en désarroi
Donne un peu de ton courage
Et donne un peu de ta foi !

Les vents mauvais ont fait rage.
Toutes mes amours, débris !
Et tous mes bonheurs, mirage !


Mon cœur, des bourreaux l’ont pris,
Traîné, piétiné, de sorte
Qu’il n’est que haine et mépris.

Ô rêves morts, candeur morte !
Lui ne s’est pas débattu,
Tant sa souffrance était forte !
 
Longtemps, longtemps, il s’est tu.
Pas une plainte ; aucun geste.
Sois-lui fidèle : vois-tu,
 
C’est le seul bien qui lui reste.


LE PREMIER SOIR

Belle nuit, ô nuit d’amour !…
(Contes d’Hoffmann.)


Ce premier soir, pourquoi, pourquoi
M’avais-tu dit, tout abattue,
Qu’avant de te donner à moi
Un autre que moi t’avait eue ?

Et comment, comment, ce soir-là.
Faut-il que seul je me souvienne
Comment ma pitié te parla,
Te parla de la faute ancienne ?


Ne nous revois-tu pas auprès,
Assis auprès de ce vieux saule ?
Ne sais-tu pas que tu pleurais
Éperdument sur mon épaule ?
 
Moi je sais que je bus tes pleurs
Et, t’emportant loin de la route.
Quand je te couchai dans les fleurs,
Je sais que tu défaillis toute.
 
C’était en Bretagne, voici
Trois ans passés depuis septembre,
Un soir pareil à celui-ci.
Dans les genêts aux gousses d’ambre.
 
À-t-on coupé les genêts verts ?
Les amants suivent-ils encore
Le sentier qui mène au travers.
De Keriel à Roudarore ?
 
De Roudarore à Keriel,
Ô le bon sentier frais et sombre !
L’air était doux comme le miel ;
Des sources bruissaient dans l’ombre.


Moi je n’évoque qu’en tremblant
Ce coin de la terre bretonne
Et ce beau soir, languide et blanc,
Où mourait le soleil d’automne.
 
Ah ! ce soir, ce soir adoré,
Ce soir qu’emplissaient nos deux âmes,
Ah ! pauvres enfants, c’est donc vrai,
C’est vrai que nous nous abusâmes !
 
Tous ceux que j’aimais sont partis.
Je ne sais pas si j’en suis cause ;
Mais sur mes yeux appesantis
Je sens qu’un nouveau deuil se pose.
 
J’ai peur… Rassure-moi… Ce bruit,
Ces pas furtifs près de la porte…
Quelqu’un s’est levé dans la nuit.
Si ce n’est pas toi, que m’importe ?

Et qui donc serait-ce, ô mon cœur ?
Pour qui me tiendrais-je aux écoutes ?
Quel autre éveillerait le chœur
De mes soupçons et de mes doutes ?


Toi qui fuis à pas inquiets,
Je t’avais pardonné ta faute.
Pourquoi t’en vas-tu ? Je croyais
Qu’on devait vivre côte à côte.
 
Ô nuits, ô douces nuits d’antan,
Où sont nos haltes et nos courses,
Le vieux saule près de l’étang
Et les genêts au bord des sources ?
 
C’est ici la chanson d’amour
Qu’on chante au coin des cheminées,
L’hiver, sur le déclin du jour.
Dans les maisons abandonnées…


BOUQUET


Et nos deux cœurs battaient, comme battent les cœurs ;
Et nos âmes étaient tristes, comme des âmes.

Jules Tellier.


À Paimpol, un soir, tandis que la lune
Éveillait au large un chant de marin,
Nous avons tous deux cueilli sur la dune
Ces touffes de menthe et de romarin.

Et ces œillets-ci, c’est un soir, à Gâvre,
Pris à la douceur qui s’exhalait d’eux,
C’est un soir d’amour, à l’angle d’un havre,
Que nous les avons cueillis tous les deux.


Mais ce triste brin de pariétaire,
Je l’ai cueilli seul en pensant à toi,
Un soir plein de cris, d’ombre et de mystère.
Sur les rochers nus de Saint-Jean-du-Doigt.


LASSITUDE


Mirabiliter me crucias !…
Job.


Puisque le hasard m’y ramène,
Pour mon malheur ou pour mon bien,
je veux que tu saches combien
Ma maîtresse fut inhumaine.

Pour l’oublier, j’ai tour à tour
Tenté de noyer dans l’ivresse.
Avec mon présent, ma détresse.
Avec mon passé, mon amour.


Et depuis trois mois je suis ivre,
Et ces trois mois d’indignité,
Hélas ! je n’en ai rapporté
Qu’un immense dégoût de vivre.


LA FLEUR


Qui t’a fait la douleur t’a laissé les remèdes.
Théophile de Viaud.


J’ai vécu. Ce n’est pas que la mort m’épouvante.
Mais en sondant mon cœur j’ai vu qu’à ses parois
La fleur de poésie était toujours vivante,
Dieu bon ! et que jamais sur sa tige mouvante
N’avaient autant germé de boutons à la fois.
Elle avait pris racine au milieu des décombres.
Ce n’était autour d’elle et près d’elle affaissés
Que spectres, revenants, esprits, fantômes, ombres,
Tumultueux chaos d’apparitions sombres,
Où je reconnaissais tous mes rêves passés.


Chacun d’eux m’appelait ; chacun d’eux sous son aile
Montrait le trou béant de quelque trahison.
Vains efforts ! Ils n’ont pu détacher ma prunelle
De la rose d’Éden, de la rose éternelle,
Qui poussait en mon cœur sa libre floraison !
Et je n’ai pas eu tort, n’est-il pas vrai, mon frère,
De comprimer en moi tout élan téméraire.
De planter mes deux poings au fond de mes deux yeux,
De fermer mon oreille aux voix du suicide
Et d’invoquer si haut la Muse au front placide
Qu’elle ait à mon appel abandonné les cieux !