Amour moderne/01

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L’Éclaireur (p. 1-6).

Amour Moderne


CHAPITRE PREMIER

LA SÉPARATION


Un clair soleil de mai pénètre par la fenêtre ouverte et vient, de sa chaude caresse, animer, égayer les objets. Une myriade de petits grains d’or dansent dans ses rayons.

Pierrette, devant sa coiffeuse, moderne comme tout le reste de l’ameublement, vient de carminer ses lèvres. Un dernier coup de crayon et le grand œil noir paraîtra plus vif ; deux coups de brosse dans ses cheveux courts et bichonnés. Pierrette se recule pour juger de l’effet et semble satisfaite. Elle sourit à l’image de jeunesse et de bonheur que lui renvoie la glace.

La bonne frappe à la porte.

— Mademoiselle est demandée à l’appareil.

Dans un coup de vent rosé par le mouvement souple de sa robe d’organdi rose, Pierrette traverse la pièce suivante. Son esprit s’envole vers Charles, son fiancé, depuis des mois. Chaque soir, à cette heure-ci, ne l’appelle-t-il pas ?

Elle jette un regard d’admiration à la bague aux nombreux diamants qui orne sa main longue et fine.

— Allo ! Charlie !

Pierrette ne peut se décider d’appeler son bon vieux Charles par son nom. Nos pères s’appelaient ainsi. En plein vingtième siècle est-il permis de s’appeler « Charles » ?

En deux mots tout est réglé.

Ensemble, ils iront à la première représentation au théâtre, ensuite au restaurant ; ensemble ils reviendront à petits pas si le temps reste au beau, en auto, si le temps tournait à la pluie.

Pierrette regagne sa chambre.

Charlie est arpenteur, et doit partir prochainement pour un long voyage. La jeune fille le sait et elle se dit : « peut-être, ce soir, m’annoncera-t-il son départ ? » Autrefois, ils l’impressionnaient désagréablement ces absences, ces séparations plus ou moins longues : mais cette fois, ce lui est presque un soulagement. Dans quelques jours, il lui arrivera des parents et des amis en visite, elle sera plus libre. Ce pauvre Charlie, ce qu’il est vieux jeu ! il ne lui laisse pas une minute de répit. Pourtant, ce soir, elle se mettra belle afin de lui plaire une dernière fois.

Elle ouvre la garde-robe, inspecte, et se saisit d’une robe ivoire. Elle se rappelle qu’il lui en a fait plusieurs fois compliment.

Sa robe pâle, son manteau sport, un tout petit chapeau.

Charlie n’est jamais en retard ; elle glisse ses longs gants.

Charlie est là.

— Pierrette, ce soir, nous prenons l’auto.

Elle est un peu surprise. L’auto appartient à Charlie, c’est bien vrai, mais il la laisse ordinairement libre de s’en servir à son gré.

Elle réplique aussitôt :

— Va la chercher, voici la clef.

Deux minutes après, c’est Pierrette qui est au volant.

Comme elle a l’air crâne ! pense Charlie qui l’admire.

Et Pierrette s’en amuse.

En arrivant au théâtre, elle exécute un virage rapide et savant qui arrache à Charlie épris ces paroles d’admiration :

— Tu conduis comme un homme.

Tout le temps de la représentation, qui amuse Pierrette, Charlie est là silencieux et préoccupé. La belle enfant ne semble même pas s’en apercevoir.

Au restaurant, la jeune fille regarde de tous côtés, et s’amuse à observer ce qui se passe aux autres tables. Elle s’avise tout à coup de remarquer Charlie ; il la regarde l’air surpris et mécontent presque.

— Serais-tu redevenu amoureux ?

Bourru, il répond :

— Je le suis plus que jamais, et tu te ris de moi. Pierrette c’est mal.

— Je ris, Charlie, mais je ne ris pas de toi. Sais-tu pourquoi tu m’as aimée, pourquoi tu m’aimes encore ? Parce que je ris.

— Peut-être bien, approuva Charlie, peu convaincu.

— Tu ne t’amuses plus ici, tu me crois coquette parce que je m’occupe d’autre chose que de toi ; partons tout de suite, filons.

Et tandis que Charlie règle la note, Pierrette a enfilé ses longs gants et sans l’attendre, s’est installée dans l’auto.

— Allons faire une promenade, propose Charlie.

Ils partent par la Grande-Allée, et sans plus s’occuper de son compagnon, Pierrette conduit.

Aussitôt les limites de la ville franchies, se tournant vers son fiancé, elle dit :

— Tu as de la peine, Charlie. Qu’y-a-t-il ? Dis donc.

— Je pars demain, dis, tu vas t’ennuyer un peu.

— Un peu, beaucoup, répond Pierrette.

— Combien de temps seras-tu parti ? questionna-t-elle encore.

— Un mois, deux mois, plus peut-être.

— Mais… tu ne reviendras qu’à l’époque de notre mariage.

— C’est possible, répond tristement Charlie.

Pierrette a fait faire volte-face à l’auto. La lune leur sourit, et entre ses dents Pierrette chantonne « Kiss me good night. »

C’est l’amour qui chante pense Charles, et malgré lui, il se demande comment sa fiancée peut ainsi rire et badiner la veille de son départ. M’aime-t-elle vraiment ? Anxieusement il se pose la question : Comment savoir avec cette Pierrette. Elle l’a toujours dérouté, elle lui a toujours plu, mais il ne l’a jamais comprise.

Elle stoppe, saute en bas de l’auto, met la main dans sa poche et présente à Charlie la clef de la machine.

— Non, chérie, je te la laisse, tu pourras t’en servir à ton gré. Vous aurez prochainement de la visite, elle te servira.

— Mais Charlie, ce n’est pas possible, tu en seras privé.

— Non, puisque je pars avec l’un de mes amis.

— Quel train prends-tu ? Ou, partez-vous d’ici en machine ?

— Nous prenons le bateau de Chicoutimi, et nous embarquerons notre voiture. Le départ est à huit heures. C’est trop tôt ?

— Oh ! que non ! répond Pierrette, en se frottant les yeux à l’avance, à l’idée de se lever à une heure si matinale.

— Bonne nuit, ma chérie, alors, et à demain matin.

Dans sa chambre jaune, Pierrette chante oubliant le prochain départ de Charlie.

Sept heures et demie, l’auto démarre, le soleil sourit entre deux nuages, La basse-ville n’est pas encore très animée. Pierrette se rend sur le quai. Elle est arrivée la première. Tout à coup dans une torpédo verte, son fiancé surgit en compagnie de son ami. La voiture s’arrête, et Charlie se précipite la main tendue :

— Comme tu es gentille, ma Pierrette, et tu es arrivée la première !

— Tu sais bien que je ne fais rien à demi.

— C’est vrai.

Il prend dans les siennes la main gantée, dextrement enlève le gant de peau, et porte la main à ses lèvres.

Pierrette dit, bougonne :

— Tu sais bien que je n’aime pas cela.

Il la regarde attendri. Les mots qu’il voudrait dire sont rebelles. Il se contente de la regarder. Puis, brusquement, s’enfuit.

L’auto s’engage sur la passerelle. Pierrette accoudée regarde son fiancé que l’onde va porter bien loin. Un dernier cri de sirène, les passerelles sont enlevées, le bateau s’éloigne dans un amas de fumées grises. La main de Pierrette esquisse un ultime geste d’adieu. Les jeunes gens enlèvent leurs chapeaux et les agitent au-dessus de leurs têtes ; puis, elle ne distingue plus rien.

Longtemps elle reste immobile à la même place. Elle regrette le départ de Charlie, mais elle ne peut arriver à savoir pourquoi, tout comme elle se demande quelles raisons l’ont fait accepter de devenir sa femme. Elle s’interroge anxieuse : comme elle l’aime peu — mais qu’en sait-elle, — c’est peut-être toujours ainsi.

Pierrette sent quelque chose de chaud qui glisse sur ses joues. Pas ça, par exemple, dit-elle, impatientée, et sautant dans la machine, elle part, bientôt la ville est loin derrière elle. L’auto court sur la route de Charlesbourg, et file en vitesse. Quand elle est bien grisée d’air et de liberté, elle revient.

Sa mère, habituée de laisser la jeune fille libre de ses allées et venues, ne s’inquiète pas.

Elle n’a pas pleuré, elle ne pleurera pas, elle ne le veut pas. Ses amies se gausseraient d’elle. Elle chante son amour parti mais qui reviendra. De sa chambre on entend monter les notes tendres : « Ton Pierrot t’aime bien, ma Pierrette chérie. »

Assis sur le pont du bateau qui glisse doucement sur les flots gris bleutés. Charlie reste silencieux : il pense à sa fiancée qu’il vient de laisser, il pense mélancoliquement à toutes les paroles tendres qu’il s’était promis de lui dire avant de s’embarquer et qu’il n’a pas su formuler. Son compagnon respecte son silence et sa rêverie, surpris un peu de l’expression si triste de sa figure. Il met sur le compte de la séparation toute récente, ce voile sombre qui plane sur la physionomie de son ami, bien loin d’imaginer tous les reproches que celui-ci s’adresse intérieurement.

Après une heure de ce calme balancement au milieu d’une nature prodigue de vie, Charlie est sorti de son silence. Il ne fait nulle allusion à celle qu’il vient de quitter, il s’entretient de la terre, de ses richesses, de la beauté du fleuve, des horizons immenses ouverts devant son pays tout neuf. Les deux jeunes gens parlent avec enthousiasme de l’avenir. Dans l’âme de Charlie une grande paix a suivi ce moment de tristesse, il s’est promis, en touchant terre, d’écrire longuement à Pierrette et de lui exprimer le flot de sentiments qui soulèvent son être.