Amour moderne/06

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
L’Éclaireur (p. 65-78).

CHAPITRE SIXIÈME

SURPRISE


C’est la veille de Noël. Yvonne vient de nettoyer et de ranger le salon. Il s’agit d’aller prendre le cadeau de Charlie relégué à la fraîche. Elle le traîne en bougonnant, jamais on n’en avait préparé un aussi lourd. Accroupie dans un coin, elle travaille à le fixer solidement afin que les lumières et les bibelots installés, il ne vienne pas choir au milieu du salon comme la chose était arrivée une fois, quand Pierrette était toute petite ; elle se rappelait encore ses larmes de désespoir devant le désastre.

Maintenant ce qui reste à faire, c’est le fait de Mlle Pierrette, se dit-elle, reculant pour jouir de l’effet, elle aperçoit une boule de papier restée suspendue à l’une des branches supérieures. Elle la saisit, et veut voir ce qu’elle contient. Quelle ne fut pas sa surprise en y trouvant un collier de perles. Elle s’élance dans la direction de la chambre de Pierrette, en criant :

— Mademoiselle ! Mademoiselle !

Pierrette croyant à un accident se précipite.

— Venez voir, venez voir, continue la servante en la précédant au salon.

— Mais qu’y-a-t-il ? questionne la jeune fille tout en s’avançant. Elle est ridicule, et elle ne le sait pas, une de ses joues est couverte de fard et l’autre est toute blanche.

Yvonne tend à bout de bras le collier.

Pierrette le saisit et regarde :

— Des perles ! dit-elle émue et effrayée.

— Qui a apporté ce cadeau ? Yvonne, continue-t-elle, il n’y a pas de carte.

— Bien sûr qu’il n’y a pas de carte, il était là dedans, et elle montrait l’arbre de Noël.

— Comment ! s’exclame Pierrette ahurie. Il y est resté tout ce temps. Aussi qui aurait cru y trouver des perles ?

Yvonne ignorait de qui venait l’arbre, et par le fait même le collier ; maintenant elle aurait bien désiré le savoir, mais elle n’osait pas interroger la petite demoiselle. Un jour ou l’autre, elle le lui dirait.

Pierrette s’élança vers la chambre de sa mère, et lui fit soupeser, évaluer le collier : elle s’agenouilla à ses pieds :

— Attachez-le vous-même à mon cou afin qu’il me porte chance : vous savez maman, ces belles pierres portent malheur.

— Ne crois pas cela, chérie, c’est une superstition. Notre destinée est en la main de Dieu qui n’a pas fait les pierres précieuses les unes plus que les autres chargées de vertus malfaisantes.

Elle allait se retirer quand sa mère l’interrogea :

— Qui te les a données, ces perles ?

— Devinez, maman, devinez.

Elle revint sur ses pas, taquine.

Un nom lui brûlait les lèvres, mais elle n’osait le prononcer. Il y avait si longtemps que Pierrette n’avait parlé de son fiancé, qu’elle était bien tentée de l’appeler son ex-fiancé.

Elle restait là sans parole, regardant sa fille avec insistance.

Cette tête brune volontaire, espiègle, lui avait toujours semblé une énigme. Elle ne comprenait rien à ce que cette éducation moderne avait fait de son enfant.

Pierrette vint s’asseoir près de sa mère sur un pouffe ; elle mit dans le creux de sa main le collier superbe et levant son regard indéchiffrable, elle articula lentement :

— Il était dans l’arbre de Noël envoyé par Charlie, l’autre jour. Je ne l’ai pas encore remercié, j’ignorais qu’il fût là, c’est Yvonne qui vient de le découvrir.

Pierrette ne parlait pas de s’éloigner. Elle allait et venait dans la chambre, dérangeant ici un objet, s’emparant d’un bibelot, elle le regardait attentivement comme si elle ne l’eût jamais vu. Sa mère comprit qu’elle désirait lui parler mais qu’elle ne trouvait ni la force ni les paroles pour lui dire des choses difficiles, des choses sur la portée desquelles elles ne s’entendraient pas.

— Approche, chérie, que j’admire ce cadeau princier.

Pierrette renvoya en arrière le rucher de dentelle écrue qui fermait son peignoir au cou, et sa mère put admirer sur la peau brune et lisse les perles laiteuses.

Yvonne frappa et mit fin trop tôt à leur tête à tête.

— Un paquet à votre adresse, Mademoiselle.

Pierrette tendit la main par la porte entr’ouverte.

Elle dénoua la ficelle. Elle tenait entre ses doigts une boîte de satin blanc, longue et plutôt mince. Il lui en coûtait de l’ouvrir, enfin elle s’y décida, et vit briller des diamants. C’était une parure de cheveux. La carte avait glissé sur le tapis, elle se pencha pour la ramasser, elle était de Guy de Morais. Il lui présentait ses meilleurs vœux, et lui rappelait le bal au Château Frontenac auquel ils devaient assister tous deux, quelques jours plus tard. Madame des Orties s’était d’abord opposée à cette sortie et finalement avait cédé : il craignait qu’à la dernière minute, elle aille se raviser et retirer sa permission.

Elle le montra une minute à sa mère, et s’enfuît dans sa chambre, prétextant qu’elle avait juste le temps de se préparer pour l’heure du dîner. L’horloge venait de tinter lentement onze heures.

Elle se vêtit d’une robe rouge feu. Toute son après-midi devait être employée à décorer l’arbre de Noël.

Sa mère fut surprise de lui trouver un air préoccupé. Elle s’attendait à la voir joyeuse.

Elle venait d’installer des lumières électriques dans l’arbre de Noël quand Yvonne introduisit M. de Morais. Il l’aida à disposer les boules multicolores, et les menus objets de la décoration. Elle le remercia chaleureusement du superbe cadeau qu’il lui avait envoyé cet avant-midi. Il regardait avidement les divers objets qu’elle accrochait, et qu’il supposait être des cadeaux, et n’osa la questionner sur la provenance d’aucun. Il remarqua le collier de perles, et aussitôt son esprit s’envola vers Charlie, comme Pierrette ne prononçait jamais ce nom devant lui, pourquoi risquer de lui déplaire en parlant de l’absent.

Il partit vers cinq heures en lui rappelant qu’il viendrait la rencontrer un peu avant la messe de minuit.

Au souper, elle s’informa si sa mère désirait se reposer avant l’office de la nuit, ne parut pas du tout désappointée de l’intention de celle-ci de se retirer vers huit heures pour lui revenir à onze.

— Que feras-tu de ce temps ? chérie, n’en profiteras-tu pas pour en faire autant ?

— Non maman, il est bien tard pour remercier Charlie, je ne lui ai pas écrit depuis la réception de son cadeau, j’ignorais qu’il fut aussi dispendieux, il est vrai : de plus, depuis que je suis très bien je ne lui ai adressé que deux mots sur une carte : « Je vais bien, je t’écrirai plus tard ». Il doit mettre sur le compte de mes nombreuses sorties et réceptions mon retard impardonnable. Ce soir, en attendant l’heure de la messe, je veux lui écrire longuement.

Madame des Orties embrassa sa fille, et se retira dans son appartement.

Pierrette restée seule, s’installa dans le boudoir. Elle se dirigea vers un petit secrétaire qui occupait l’un des angles de la pièce, elle l’ouvrit, prit du papier, une plume-réservoir ; elle avait l’intention de tracer des mots, d’énoncer des pensées, sa plume décrivait des arabesques sur la feuille de papier blanc. Bientôt elle mit la tête dans ses deux mains. Elle n’entendit pas Yvonne qui s’approchait. Lui tendant une enveloppe jaune elle dit :

— Mademoiselle, un télégramme.

Pierrette l’ouvrit rapidement de son coupe-papier d’ivoire.

« Bonsoir Pierrette. Joyeux Noël ! »

« Charlie. »


Merci Yvonne, il n’y a pas de réponse. Puis elle réfléchit, ne serait-ce pas le meilleur moyen de me tirer d’affaire ? Rédiger un télégramme ne demande pas un grand déploiement de littérature, il suffit de savoir être concis. Elle se mit en devoir d’étudier le lieu de provenance de celui qu’elle venait de recevoir. Les campements d’arpenteurs ont des adresses assez compliquées.

Elle se lève, se dirige vers l’appareil téléphonique, demande et obtient assez vite la communication avec la compagnie de télégraphe. Donne le numéro de sa dépêche, et dicte une réponse laconique.

« Merci du cadeau superbe. Merci des bons vœux. Te souhaite bonheur parfait. Lettre suivra. »

« Pierrette. »


Elle revient vers le secrétaire. De nouveau, elle s’efforce d’appeler les idées qui ne veulent pas germer dans son esprit rebelle. Elle trouverait facilement des mots brefs et précis : « J’ai reçu ton cadeau et t’en remercie, il est vraiment splendide. Je te sais gré de ta gentillesse, un télégramme la veille de Noël, quelle idée gentille ! » Elle se sentait disposée à lui raconter les détails de la découverte du collier. Mais elle savait bien que ce n’était pas cela qu’il attendait, il y avait entre eux plusieurs mois de silence, il espérait un véritable journal, le récit circonstancié de sa vie depuis ce temps, afin de renouer le fil interrompu de leur intimité. C’était justement ce qu’elle ne pouvait faire. Lui narrer sa vie, lui parler de Guy de Morais. Au fond, n’avait-elle pas tort de se laisser courtiser ainsi par ce jeune homme, son cœur et les circonstances étaient contre elle. Où aurait-elle trouvé la force de rompre ? Elle se laissait entraîner par le cours de la vie sans avoir la force de réagir. Ce soir, pourtant, elle ressent profondément tout ce qu’il y a de faux dans la situation qu’elle s’est créée. Elle trace deux lignes sur une carte :

« Joyeux Noël ! Merci ! Maman se joint à moi pour te présenter ses souhaits. »

« Pierrette. »


Elle avait mis tant de temps à tourner et à retourner ses pensées qu’elle n’était pas prête quand M. de Morais arriva en habit noir, fleur à la boutonnière. Elle dépêcha sa mère au salon :

— J’en ai encore pour un bon quart d’heure.

Dans sa précipitation, elle avait laissé la dépêche de Charlie et son enveloppe adressée en vue dans le corridor. Elle entendit les pas de sa mère et de Guy de Morais dans cette direction. Elle eut l’intuition qu’elle avait été imprudente, mais n’en continua pas moins ses préparatifs. Trop d’empressement ne pouvait qu’embrouiller davantage la situation. Peut-être ne remarquerait-il pas ces deux pièces à conviction.

Elle haussa les épaules. Que de tracas pour rien ! Qu’était devenue sa vie si limpide, si simple que tout le monde y pouvait lire ? Elle ne put s’empêcher d’avoir une pensée de regret pour ce temps qui lui paraissait si loin.

Quand elle se présenta, elle était ravissante dans une vaporeuse toilette de crêpe georgette blanc ; elle avait attaché le collier de perles à son cou, et portait le bandeau de diamants à la main.

Guy de Morais se leva pour lui souhaiter le bonsoir, elle lui tendit la parure en le priant de la placer lui-même dans sa chevelure. Elle était d’une taille assez élevée, il n’eut qu’à se rapprocher un peu. Tandis qu’elle était si près de lui, et que Madame des Orties s’était absentée quelques minutes sous le prétexte d’ordres à donner à Yvonne concernant le réveillon, il lui demanda sans préambule :

— Je voudrais savoir lequel de nous deux est le plus près de votre cœur ? Mademoiselle.

Elle voulut jouer sur les mots et badina.

— De vous ou de maman.

— Ne jouez pas la comédie, vous savez bien quel est cet autre dont je veux parler.

Elle balbutia interdite :

— Pourquoi voulez-vous me mettre à la torture ce soir ? Le moment est bien mal choisi.

Elle était devenue toute pâle. Sa mère revenait, ils se séparèrent. Pierrette alla s’asseoir sous le reflet d’un abat-jour rose, elle était séduisante au possible, au moindre de ses mouvements les diamants de son front étincelaient. Guy de Morais ne la quittait pas des yeux. Bientôt l’heure sonna de partir pour l’église. Le jeune homme commanda un taxi, bien que la distance fût minime, il craignait, dit-il, que Pierrette ne prît froid en cette nuit belle mais froide.

Les deux femmes prirent place au fond de la voiture, et Guy de Morais en face d’elles.

Pierrette avait enlevé ses diamants afin de coiffer son chapeau et Guy en était mécontent.

À l’église, il se tint très bien, Pierrette semblait de marbre, placée dans le banc entre sa mère et Guy de Morais, elle ne se tourna ni vers l’un ni vers l’autre ; les mains jointes, elle suivait attentivement l’office divin ; ses yeux cherchaient la crèche : il lui était resté de son enfance une très tendre dévotion envers Jésus-Enfant.

À la sortie, l’auto attendait : elle se pelotonnait frileuse tout près de sa mère. Elle se rappelait malgré elle les derniers Noëls, les Noëls anciens quand Charlie était avec elle. Et en foule, l’assaillaient les souvenirs heureux, les réminiscences, très douces, elle comparait intérieurement son esprit tiraillé et la douce quiétude qui marquait jadis cette belle fête.

Au réveillon elle fut silencieuse. Elle avait laissé Guy de Morais lui remettre le diadème. Sa tête en était couverte de scintillements. Un peu plus tard ils se dirigèrent vers le salon. En passant par le boudoir Pierrette voulut ouvrir la radio, par extraordinaire la radiofusion n’était pas bonne à cette heure tardive de la nuit. Madame des Orties ouvrit le piano et supplia sa fille de bien vouloir exécuter quelque chose.

Elle ne se fit pas trop prier. Guy de Morais en fut surpris ; pour la première fois il entendrait Pierrette jouer, chanter. Combien souvent ne lui en avait-il pas fait la demande ?

Elle cherchait parmi les partitions. Elle les prenait une à une, les mettait de côté ; enfin elle en ouvrit une sur le piano. Le jeune homme se rapprocha avec l’intention de tourner les pages et put lire : « Noël de Augusta Holmès ».

La voix douce et bien timbrée de Pierrette détachait les syllabes, elle chantait avec toute son âme. Elle termina se permettant d’altérer un peu les mots de la partition : « le bonheur pour tous ceux que j’aime ».

Guy de Morais la remercia chaleureusement et ajouta très bas :

— Nous avons tous une place particulière dans votre cœur.

Elle rougit et sans répondre, l’invita à se faire entendre à son tour. Elle s’était levée du tabouret.

— Restez-là, s’il vous plait, vous m’accompagnerez. Malheureusement je ne sais rien en rapport avec la fête du jour. Faites-moi voir quelques-unes de vos partitions.

Après quelque hésitation, il saisit : « Pâle étoile du soir » de Gilis, paroles d’Alfred de Musset.

— Pouvez-vous chanter le soprano, Mademoiselle ? je me chargerai de la basse.

La jeune fille ne répondit pas, mais elle plaqua les premiers accords.

Les deux voix s’harmonisaient à ravir, la voix légère et vibrante de Pierrette n’était jamais couverte par le timbre grave mais harmonieux de celle de son compagnon.

Quand ils eurent fini, Madame des Orties les pria de recommencer ;

— C’est un véritable enchantement.

Ils s’exécutèrent de bonne grâce. Pierrette fit même remarquer :

— Cela nous servira d’exercice si jamais nous voulons nous faire entendre ensemble ailleurs.

Ensuite Pierrette interpréta : « La prière du naufragé » de Gilis.

Ce morceau sentimental semblait avoir été écrit pour elle. On l’aurait pu croire suspendue par un fil au-dessus des flots. En réalité, elle se demandait comment se tirer non d’un naufrage, mais du dilemme dans lequel elle s’était placée. Elle rendit le morceau avec un art consommé.

Elle chanta : « La légende des roses » de Maurice Pesse. Pour finir, elle joua avec brillo le « Fra Diavolo » de Sydney Smith.

Elle rangea le recueil des opéras de cet auteur, remît toute la musique en ordre, et ferma l’instrument.

Elle reprit sa place et le jeune homme l’imita. La conversation languissait et Pierrette était lasse.

Guy de Morais se retira quelques minutes plus tard.

C’est le 31 décembre. Dans la grande salle de bal du Château Frontenac au milieu des groupes presque tous jeunes, séduisants, il est quelqu’un qui ne peut passer inaperçue, et cette personne : c’est Pierrette. Elle porte une robe de satin blanc à traîne, des souliers à reflets d’argent, au-dessus de ses yeux noirs qui étincellent, de la bouche qui sourit, brille dans le sombre des cheveux un éclatant nimbe de diamants. Elle n’a pas encore manqué une seule danse. Son compagnon, grand, mince, moustache blonde, yeux bleus, porte avec une aisance et une distinction remarquables l’habit de soirée. Ils évoluent avec une grâce parfaite. Jamais peut-être, depuis très longtemps certain, Pierrette ne s’est sentie si assurée, si enjouée, si heureuse. Elle a voulu chasser bien loin tous les souvenirs importuns.

Elle jouit de tous les regards d’admiration qu’elle sent dirigés de leur côté. Guy de Morais craint qu’elle ne présume de ses forces dans l’entraînement du moment. Elle le rassure, en lui disant qu’elle ne se sent nullement fatiguée. Et, c’est vrai.

Ils ont promis à Madame des Orties de venir lui souhaiter la bonne année aussitôt après la messe de minuit, à laquelle elle devait assister. C’était même à cette condition que la permission avait été enlevée.

Le jeune homme consulte sa montre :

— Il nous faut nous presser, Mademoiselle, nous avons juste le temps de retenir un taxi, et de nous rendre chez vous.

Elle suit, il l’enveloppe de son manteau de fourrure. Elle le laisse s’occuper de tout.

Il lui tend la main pour l’aider à monter en voiture. Elle s’assied tout au fond de l’auto, et reste silencieuse, elle ne boude pas ; si Guy de Morais lui parlait, elle trouverait des mots aimables pour lui répondre, elle songe cependant, elle est vaguement mécontente. Ce cérémonieux « Mademoiselle », dont il la fatigue continuellement. Ce soir, au milieu de ce plaisir entraînant, elle avait espéré qu’une fois au hasard, quand les mouvements rapides de la danse les rapprochaient une seconde, il lui dirait bas, très bas, pour elle seule : « Pierrette ». Elle l’avait espéré de nouveau ce mot à l’instant où il la couvrait de son manteau, et il n’était pas venu. En analysant ses sentiments elle rougissait. Avait-elle le droit d’accorder tant d’importance aux faits et gestes de Guy de Morais quand elle était moralement liée à Charlie ? Mais enfin, pour qui avait-elle fait tant de frais de toilette ce soir ? Pour qui avait-elle été si gentille ? Et tout cela en pure perte. Elle était lasse de penser et, avec le calme de la nuit, elle sentit monter en elle une grande lassitude.

Madame des Orties les attendait dans la salle à manger décorée avec goût de fleurs naturelles.

Un succulent réveillon était servi. Les jeunes, mis en appétit par le mouvement qu’ils s’étaient donné, y firent honneur. La maman les regardait déguster les friandises et s’en amusait. Elle demanda du chant et de la musique mais ni l’un ni l’autre ne se sentaient disposés.

Pierrette habile, connaissant bien sa mère, se mit à lui parler des jeunes filles qu’elle avait rencontrées, des toilettes qu’elles portaient et de divers potins qui changèrent complètement le cours de ses idées.

Guy de Morais vient faire sa visite d’adieu, un télégramme qu’il a reçu à l’instant le rappelle sans retard à New-York. Il paraît contrarié de ne pouvoir donner suite à l’invitation qu’il avait acceptée, d’accompagner Pierrette dans la famille de l’une de ses amies, chez qui on devait tirer le gâteau des « Rois ».

Pierrette inconsciemment laisse percer le chagrin qu’elle éprouve de son départ. Est-ce simplement parce qu’elle se trouvera seule à cette soirée, et que probablement elle n’ira pas ? Non, loin de là, mais bien parce que Guy de Morais s’en va. Il lui a fait pressentir ce qu’est l’amour, et maintenant il la laisse si seule…

Dans le corridor Pierrette a tendu la main à Guy de Morais, il s’en est saisi, et l’a baisée, puis il s’est éloigné de son pas souple, de sa démarche aisée, pas plus ému que la première fois.

La jeune fille est revenue au salon ; pensive, elle s’est dirigée vers le coin rose. Sa mère qui la surveille à la dérobée s’approche ; elle a posé sa main sur la nuque de sa fille :

— Ne trouves-tu pas ton coin rose devenu vert ou noir ?

Avec l’intuition particulière au cœur des mères, elle sent souffrir son enfant.

— Maman, je ne veux pas être triste, c’est idiot et inutile. Voulez-vous que je chante pour vous ?

La réponse ayant été affirmative, elle ouvre le piano, feuillette des partitions, module à perdre haleine, des chansons simples et badines, souvenirs de ses jeunes années, des mélodies plus graves, aux accompagnements compliqués, elle a même essayé quelques chants populaires : « Ne fais jamais pleurer ta mère, L’amour, toujours l’amour, Kiss me good night ».

Puis elle s’est levée à bout de souffle, et est venue embrasser sa mère ; lentement elle s’est laissée glisser sur un pouffe, et a enfoui sa tête dans les plis de la robe de satin noir.

Comme Pierrette n’est pas coutumière de ces démonstrations de tendresse. Madame des Orties sent toute la désespérance de ses mouvements.

Elle prend dans ses mains la tête de son enfant et dit :

— Nous sortirons ce soir, mignonne, il y a longtemps que je ne suis allée au théâtre, tu m’y conduiras, l’auto est en ordre.

— Oui, certainement, acquiesça-t-elle.

Pierrette est assise devant son secrétaire, elle barbouille du papier, avec rage, elle le met en boule, et le lance au panier.

Elle vient de recevoir de Charlie une lettre de reproches et de plaintes. Elle porte d’autant plus, cette lettre, que Pierrette dans son for intérieur, se fait depuis quelque temps les mêmes semonces. D’un autre côté, plus elle s’interroge, moins elle se sent disposée à lier sa destinée à la sienne. Elle ne se fait plus illusion, ce qu’elle ressent à l’égard de Guy de Morais c’est : l’amour. Mais comment expliquer à Charlie ce revirement ? Sait-elle au juste comment cela s’est passé ? Quand elle s’était éveillée, il était trop tard, le désastre était irréparable. À force de remuer ces pensées dans sa tête, elle devint très nerveuse.

Elle finit par lui écrire quelque chose de pas très explicite, au milieu de tout ce désordre de mots, il devait comprendre qu’elle lui offrait de reprendre tous les cadeaux qu’il avait bien voulu lui faire, aussi qu’elle tenait l’automobile à sa disposition. Ce qui voulait dire qu’elle considérait toutes relations entre eux définitivement rompues.

À la réception de cette missive, Charlie passa par tous les états. De la colère au désespoir, de la rage à l’inertie. L’idée lui vint de reprendre aussitôt le chemin de Québec. Il aurait avec Pierrette une explication verbale, il saurait lui faire comprendre qu’elle brisait complètement son avenir. Quelle raison aurait-il maintenant de vivre ? Puis, à la réflexion, il se disait : Pierrette n’a pas ainsi changé sans qu’un autre amour ait pris naissance dans son cœur, saurai-je la ramener à moi ? Il laissa tomber sa colère avant de lui répondre.

Pierrette, de son côté, qui s’était sentie si satisfaite après l’expédition de cette lettre, devint inquiète. Elle était si bien emmêlée dans l’inextricable réseau des sentiments divers et contradictoires qui se disputaient son âme depuis des mois qu’elle en venait à se demander si elle n’avait pas mal agi. Sa vie devint une véritable torture. Dans l’entrainement d’une partie de plaisir elle oubliait momentanément ses ennuis, mais aussitôt qu’elle se retrouvait seule, elle se sentait angoissée comme à l’approche d’un malheur.

Quelques jours passèrent, ne recevant pas de réponse à sa lettre, elle finit par se figurer que son explication avait été parfaite.

Pendant les semaines qui suivirent, elle ne fit que de rares apparitions dans le monde. Elle passait de longues heures au salon occupée à des travaux de broderie. Puis elle se fatigua de cette vie paisible, recommença de lancer des invitations et d’en accepter.

Un matin elle reçut une courte épître.

Ma chère Pierrette,

Non, tu ne peux malgré tout m’empêcher de te nommer ainsi. Malgré ta défection, malgré le chagrin immense que tu me causes, je ne puis encore que t’aimer. As-tu donc oublié en compagnie d’un autre tous les souvenirs qui nous sont communs ? Je ne puis le croire, tu as été ensorcelée, pauvre chérie, puisse le réveil ne pas t’être trop cruel.

Les cadeaux que je t’ai faits sont bien à toi. Je ne puis croire, ni me faire à l’idée qu’un autre puisse te rendre heureuse. Je t’aime plus que jamais, Pierrette garde au fond de ton cœur une petite place pour ton meilleur ami d’enfance. Je ne te reverrai jamais. Prie pour le plus malheureux des hommes, et malheureux à cause de toi.

Charlie.


À la réception de cette missive Pierrette sentit une grande tristesse lui étreindre le cœur, elle souffrait de la peine qu’elle infligeait à son compagnon d’enfance, à son meilleur ami. Guy de Morais ne se chargerait-il pas de lui rendre la pareille ? Elle l’aimait, mais lui, l’aimait-il ? l’aimerait-il jamais ? La question se posait angoissante.