Jeune encore, mais courageuse et fière, je viens déposer à
tes pieds, cette modeste gerbe de fleurs, épanouies sous les
soins particuliers que par amour, je leur ai prodigués, dans
l’espoir de te ramener à la joie, au bonheur.
Bien des fois, impressionnée de ton malheur, convaincue
de ton innocence, indignée de l’indifférence de ceux qui te
devaient, et par devoir et par reconnaissance, le plus sincère et
cordial appui, j’ai essayé de te défendre, j’ai essayé de t’être
utile, d’adoucir tes peines et les douleurs morales qui te déchiraient
le cœur ; bien des fois, j’ai fait appel à tous les sentiments
de mon âme pour ne pas me sentir découragée. Comme au soldat
au champ d’honneur, il m’a fallu la bravoure et le sang-froid ;
comme à la suffragette, il m’a fallu la ténacité et la persévérance ;
comme l’avocat, j’ai dû avoir recours, à de multiples arguments ;
il m’a fallu dis-je, faire usage de tout ce que mon talent inventif
pouvait me suggérer ; tout cela, je l’ai fait, en dépit d’amis qui
te trahissaient, en dépit de certaines gens qui dans l’espoir de
recouvrer des piastres perdues par la baisse, sur les valeurs immobilières,
ne se faisaient pas scrupule d’oser attaquer l’honneur de
celui, que j’adorais, pour sa noblesse de sentiments — toi — mon
affectionné !
La pitié qui n’agit pas, est une pitié stérile ; j’ai eu la
volonté d’exécuter mes desseins ; je ne le regrette pas.
Je me rappelais alors, toutes tes paroles, toutes tes marques
d’intérêt et de sympathie pour mon avenir ; j’avais présentes, à
l’esprit, ces déclarations que tu me faisais, par un soir d’automne,
et que je pourrais résumer par ces pensées de la Comtesse Mathieu
de Noailles :
Il fera longtemps clair, ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le ciel blanc, et songent…
Les maronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre,
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre,
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.
Nous avons, tous les jours, l’habitude de voir,
Cette route si simple et si souvent suivie,
Eh pourtant, quelque chose est changé dans la vie :
Nous n’aurons plus jamais, notre âme de ce soir.
L’amour que je t’ai porté et que je te portais a été vainqueur !
Mes démarches n’ont pas été vaines ! Es-tu content ?
Es-tu satisfait, ami ? Les consolations que ma main ont pu
t’apporter, m’ont aussi réjoui le cœur, et m’ont fait voir combien
tu étais digne d’estime d’amour et d’affection, par la gratitude
avec laquelle tu as daigné les accepter.
Mon âme blessée dans ses sentiments, les plus sympathiques,
par l’isolement dans lequel tu t’es trouvé, s’est toute envolée vers
toi, pour t’apporter un léger baume, aux blessures de ton cœur,
et te rendre la gaieté, qui te caractérisait, lorsque, assis, en ton
« Home », tu te plaisais à écouter les faibles échos des notes musicales
que je rendais…
Je ne pouvais me faire à l’idée de ne plus te revoir ; je ne
pouvais me résigner à croire que tant de bonté, de douceur,
d’esprit de travail et d’honnêteté put être si cruellement éprouvé !
Que de souffrances j’ai endurées, que de tourments ont envahi
mon âme ! et alors, avec Louis Lecardonel, je pouvais dire : ………
....................
L’Universel ennui creuse son ride en moi,
L’espoir sans s’arrêter, passe devant ma porte ;
Le jour, quand il renaît, m’inspire de l’effroi ;
La nuit roule sur moi, pleine d’horreur, glacée,
Je marche comme en rêve et sans savoir pourquoi.
Ah ! qui l’emportera dans le Ciel, ma pensée ?
Qui fera s’égayer au doux soleil, mon front ?
Qui la délivrera, ma poitrine oppressée ?
Enguirlandés de fleurs, les printemps passeront,
Puis, les étés ardents, puis les automnes graves.
Mais sans charmer mon âme, ils se succèderont : .................... .................... ....................
Mon Dieu ! Venez remplir ce néant désolé !
Ce petit volume que je te dédie, mon affectionné, te dira,
par ce que tu pourras lire et sur les lignes et entre les lignes,
tout ce que j’ai souffert pour toi, et avec quel esprit j’ai souffert,
et tout ce que j’étais disposée à souffrir pour toi !
Que ce soit là mon affectionné la preuve la plus tangible,
la plus sincère de l’amour que je t’ai porté.
L’amour et l’esprit de reconnaissance ont été le mobile de
toutes mes démarches de toutes mes exécutions de tes désirs, de
tous mes sacrifices, je ne les regrette pas, car mon Amour a
été Vainqueur !
Et je goûte l’agrément de voir, près de moi mon affectionné,
joyeux et fier.
Une vie basée sur l’amour des principes et du droit ne
saurait périr ignominieusement !
La durée de la vie des roses est éphémère, mais la durée de
l’amour que je ressens pour toi, est et sera immuable, éternelle.
Puissent ces lignes te servir de consolations, de défense et
de vengeance contre ceux qui ont voulu attaquer ce qu’il y avait
de plus sacré et de plus noble, chez toi, mon affectionné, et te
servir en même temps de preuve éclatante et convaincante de
l’amour que je t’ai porté contre les basses calomnies dont tu as
été l’objet surtout de la part de gens incapables, ignorants et
jaloux.
Que les années essaient de détruire ce témoignage d’amitié
que je te porte !
Que l’ironie du sort essaie de te faire souffrir, jusque dans
tes sentiments les plus fiers !
Que l’abandon, par calcul ou intérêt ou honte, essaie de te
faire mourir de chagrin !
La lecture, seule de ces lignes, te convaincra que je t’ai
aimé, te rassurera de la sincérité de l’estime que j’ai eue pour
toi, et te persuadera que l’espérance que j’ai portée en ton cœur
a contribué à te rendre fort pour lutter énergiquement contre
ces événements que devaient te faire — plus grand, aux yeux
des gens intelligents !
Puisse ce souvenir de jours malheureux, te rappeler les sacrifices
que j’ai faits, sans espoir de récompense, pour toi et ton
avenir uniquement, parceque mon cœur épris des sentiments
idéalistes qui envahissaient le tien, désirait ton bonheur, qui
par le fait même, fait le mien.
L’adversité retrempe les âmes, c’est pourquoi l’amour que
je t’ai porté, a grandi encore, tu m’apparais plus digne, et plus
noble !
La noblesse de mon amour, le désintéressement personnel
au gain de la cause, me fait espérer que Celui qui sait punir les
coupables, défendre les opprimés, saura nous accorder la faveur
de jouir encore longtemps, du bonheur que nous avons goûté
depuis que nous nous connaissons.
Avec l’espoir de voir la réalisation de nos vœux accomplis,
je me plais à te répéter ces mots « Je t’aime ».
Pour la vie,
VIRGINIE.
« comme au soldat au champ d’honneur, il m’a fallu la bravoure et le sang froid »
AMOUR VAINQUEUR
CHAPITRE I
Titre I
AU FOYER
Le soleil de juillet était à son couchant ; comme une
immense boule de feu, il apparaissait descendant graduellement
derrière les immenses forêts qui s’offrent à la vue des paysans —
à Guigues, comté de Témiscamingue, — la lande de montagnes
qui s’étend languissante et triste, par son aspect d’arbres à
têtes brûlées ou desséchées, la plupart des épinettes, était enveloppée
de nuages épais qui annonçaient la prochaine venue d’un
orage, — le tonnerre grondait au loin ; il faisait très chaud,
quoique parfois la brise rafraîchie par, et l’approche de la nuit
et par les vents du Nord qui s’élevaient, apportait un léger
soulagement aux gens revenant de leurs travaux.
L’hirondelle de ses ailes agiles fendait l’espace ; tantôt rasant
la terre, tantôt s’élevant bien haut dans les airs, elle faisait l’admiration
des autres oiseaux qui, plus timides, cherchaient à se
mettre à l’abri.
Dans les vallons, on entendait les mugissements des troupeaux
conduits par les fermiers qui se hâtaient de terminer leur
journée de travaux des champs, avant l’orage terrible qui s’avançait
de plus en plus vite sous la poussée croissante des vents.
Assise, sur le perron d’un modeste hameau, une mère aux
cheveux grisonnants, à l’œil vif, à la figure résolue, dont
le mari était dans les chantiers, au loin, depuis des mois, tenait sur ses genoux, une jeune enfant de sept ans. Habituée à
administrer vu l’absence souvent répétée de son mari, cherchant
fortune, elle dictait ses ordres, aux autres enfants, afin que
ses biens soient protégés.
La jeune fille, rêveuse qui contemplait avec étonnement, le
spectacle de la nature, passant ses bras, autour du cou de sa
mère, lui couvrant les joues de ses baisers, les plus affectueux,
lui demanda alors : « Maman, que deviendrai-je moi » ? tout comme
saisie d’inquiétude, par l’aspect terrifiant du firmament, son
âme sondait l’avenir.
« Je veux toujours te garder près de moi, lui répondit la
mère ; je t’aime bien, ma chère Ninie, il est vrai que parfois tu
es maussade, mais tu es si affectueuse et tu es si bonne pour ta
maman que je veux toujours te garder près de moi. » « Maman,
ajouta la jeune enfant, avec beaucoup d’assurance, comme si
une inspiration soudaine avait jeté dans son cœur, une décision
définitive ; était-ce là, la conclusion d’une longue suite de pensées
mûries dans la tête de cette jeune fille ? était-ce la conséquence
de certaines conversations qu’elle avait entendues auparavant ?
était-ce l’éclosion de certains sentiments éprouvés soudainement
par cette âme sensitive, par l’impression que lui causait
cet ouragan qui devenait de plus en plus menaçant ? « Je veux,
dit-elle à sa mère, je veux aller loin, loin, bien loin, comme
papa, pour gagner beaucoup d’argent, acquérir des connaissances ;
je veux me faire instruire, et après, ma chère Maman, je reviendrai
auprès de toi, et je te prouverai combien je t’aime ».
« Pour atteindre ce but, reprit la mère, il te faudra subir bien
des épreuves, verser bien des larmes, souffrir bien des ennuis :
il te faudra un grand courage et être bien brave, car tu ne connais
pas encore, toi, tous les sacrifices qu’il faut faire pour
arriver à cet idéal pour lequel tu soupires ; regarde, ma chère
Ninie, comme c’est effrayant l’orage de ce soir ! et cependant, ce
n’est qu’une légère image, qu’une faible description de l’orage de
la vie » !
À ce moment, les éclairs sillonnaient les nues, et les échos
des roulements du tonnerre, se répercutaient fortement dans les
vallons de Haileybury et des environs. — les petits garçons reve
« MAMAN QUE DEVIENDRAI-JE MOI ? »
« MAMAN QUE DEVIENDRAI-JE MOI ? »
nant de leurs parties de plaisir de pêche, sur les bords de la
rivière La Loutre, regagnaient à toutes enjambées, leurs demeures
respectives ; les paysans fouettaient leurs chevaux pour hâter
leur retour ; l’orage prenait de plus vastes proportions ; déjà le
ciel était couvert de nuées noires ; la pluie commençait à tomber.
« Mais, je suis brave, moi, maman, j’ai du courage ! et il me
semble que je n’aurais pas peur d’aller loin pour revenir comme
papa avec des gros écus blancs, et après pour me faire instruire,
— regarde, maman, comme je suis brave » ! et alors détachant
ses bras, du cou de sa mère, elle s’élança, sous la grosse
pluie, pour aider à ses petits frères, à mettre à l’abri, poulets et
poussins.
Titre II
AU FOYER
Ceux-là, seuls qui sont privés de la joie, du bonheur que
procure le foyer, peuvent apprécier toute l’importance d’un
« Home » ; les émotions qu’ils ressentent au contact d’être chéris,
après une absence prolongée ne se définissent pas.
Ninie, à ses dix ans, était tendre et affectueuse ; douée
d’une intelligence brillante, elle savait répondre souvent par une
seule boutade, aux questions de ceux qui cherchaient à la
taquiner, — cette idée, d’aller loin comme son père, lui était
souvent revenue à l’esprit ; mais la pensée de laisser sa famille,
modérait ses désirs ; elle avait tant de fois, vu revenir son père, à
la maison, des chantiers, où il passait de longs mois ; elle l’avait
tant de fois, vu pleurer de joie à son retour, de se retrouver à
son foyer, au milieu de sa femme et de ses enfants ; elle l’avait
tant de fois, vu quitter son toit si cher, en pleurant de chagrin
qu’elle hésitait sur ce dessein d’aller au couvent !
Souvent, le matin, elle passait de longues heures dans le
jardin : elle interrogeait les fleurs qu’elle aimait éperdûment ; la question de l’avenir lui revenait sans cesse à l’esprit, — cependant
elle était joyeuse ; ses compagnes l’aimaient ; dans son cœur
grandissaient toujours les désirs d’une vie sortant de l’ordinaire,
— son caractère attirait l’attention de sa maîtresse et
même du Révérend Père Maurier, missionnaire Oblat
dont le souvenir est gravé dans la mémoire de toute la population
et dont les enfants de la paroisse, se plaisaient à baiser le
crucifix qu’il portait à son cou, pour recevoir de lui, bons conseils,
bonnes caresses et bénédictions.
Aussi, disaient-ils souvent, « cette enfant-là fera quelque
chose ».
Ninie, sous l’apparence d’une jeune fille, aux manières rudes,
avait bon cœur, et avait un amour, une affection des plus grandes
pour son père, — ses absences si prolongées, ses bontés pour
elle, l’obligeaient en quelque sorte à aimer son père davantage.
Le père l’aimait beaucoup, aussi, sa petite Ninie ; il aimait
tous ses enfants ; mais cette petite fille lui témoignant plus
d’affection que les autres, il se plaisait à satisfaire aux besoins
de la sensibilité de son cœur ; à chaque soir, au foyer, il
la pressait dans ses bras, pour l’endormir et lui chantait cette
vieille chanson connue au Témiscamingue, : Mon Âne.
Quand P’tit Jean revient du bois,
Quand P’tit Jean revient du bois,
Trouva la peau de son âne
Que le loup avait traînée.
Peau, peau, pauvre peau
Tu n’attrapperas plus de coups de fouets, Carillonnette.
Ni de coups de fouets,
Ni de coups de bâtons. Carillonnons !
Les deux mains occupées à mettre en ordre, la barbe de son
papa, elle tirait tantôt sur la moustache, tantôt sur le pinceau
qu’il portait au menton, pour lui arracher ou un sourire ou une
caresse.
Toutes les chansons qu’il lui avait fredonnées, alors qu’au
foyer, il l’endormait dans ses bras, tous les baisers qu’il lui avait
donnés, tous les rêves d’espoir, de faire réussir sa petite fille
et d’aller vivre avec elle, quand il serait bien vieux, quand tous les autres êtres de sa famille n’auraient pas le loisir de s’occuper
des chagrins de sa vieillesse, et toutes sortes d’histoires que son
papa se plaisait ainsi à raconter pour égayer l’esprit de cette
jeune fille, lui revenaient à la mémoire, et lui faisaient désirer
le retour du chantier, de celui qui lui avait prodigué tant d’affection
et d’intérêts.
Quoique jeune, quoique joyeuse, quoique parfois elle prenait
des airs d’une enfant insoucieuse, elle devenait souvent pensive,
et soupirait après le retour de son père, — l’ennui de celui
qui lui avait manifesté tant d’appui, de protection et d’amour,
la rendait souvent maussade et boudeuse.
Quand papa reviendra-t-il, maman ? demandait-elle, un jour
à sa mère, qui voyant les larmes aux yeux de cette jeune enfant,
ne peut contenir ses larmes, elle-même, et fut obligée de réprimer
les sanglots qui étreignaient sa gorge ; le 18 du présent mois,
mercredi en huit, reprit la mère, ton père sera ici — je l’attends.
Nous lui ferons une belle fête, n’est-ce pas, ma Ninie ? Oh !
Oui ! maman, je lui ferai une belle fête, une belle caresse, et
je lui tirerai son pinceau, et papa me bercera en me chantant :
« Quand P’tit Jean revient du bois. »
Que de nuits sur celles qui devaient être l’attente de son
papa, elle passa dans les insomnies ! à chaque jour, la jeune fille
qui avait l’habitude de jouer avec ses camarades, était vue,
à certains moments, triste et rêveuse, elle désirait le retour de
son papa.
Le 18, jour fixé par la maman, arriva enfin ; c’était
à la maison paternelle, un jour de grande fête, comme cela peut
l’être à Guigues, en pareille circonstance ; toute la famille s’était
donné la main, pour mettre la maison propre, et dresser une
bonne table.
C’était le retour au foyer du père qui avait passé des jours
et des nuits, exposé à la rigueur des saisons, et avait souffert
de durs travaux pour revenir, avec, en poche, des écus pour faire
vivre sa famille, pour satisfaire son désir de se créer une position
enviable, et de pouvoir affirmer sa vie de pionnier, au
Couvent du St Nom de Marie Hochelaga — Montréal.
Couvent du St Nom de Marie Hochelaga — Montréal.
Témiscamingue, malgré les injustices et les épreuves qui l’attendaient
et qu’il a subies courageusement.
Ce jour-là est à jamais ineffaçable de la mémoire de cette
jeune fille !
Tout le monde se pressait autour de lui ; les uns l’examinaient
pour voir s’il avait maigri ; les autres pour constater qu’il
avait vieilli ; les enfants pour s’assurer qu’il s’intéressait encore
à eux, et pour lui apprendre de vive voix, tout le nouveau, tout
ce qui s’était passé depuis son départ, et Ninie pour prouver à
son papa qu’elle l’aimait beaucoup, et pour savoir, lui demander
timidement s’il lui chanterait encore « Mon Âne » en la berçant,
ou une autre chanson qui lui était chère :
au début de la vie
Au début de la vie
Lorsque j’aurai vingt ans,
À mon âme ravie,
À mon cœur palpitant,
Qu’il est doux ce sourire
Qu’un ange a fait vibrer,
Car tout semble me dire :
Enfant, il faut aimer.
Les oiseaux chantaient
Pour moi, douces choses
Les blés frémissaient,
Les grands bois parlaient,
Pour moi, soupiraient
Les lis et les roses.
C’est beau le printemps
Quand on a vingt ans.
Titre III
AU FOYER
Qu’il est doux de rêver ! Combien plus douce est la satisfaction
de voir nos rêves accomplis !
Se nourrir de rêves seulement, indique un manque d’énergie
et un jugement subordonné à l’imagination ; mais le rêve stimule l’activité et par les beaux buts qu’il propose à l’intelligence, d’atteindre,
il emporte dans le champ de l’action.
Bien des fois, Ninie, les coudes appuyés sur la fenêtre qui
donnait sur le jardin de son père, la tête enfoncée dans ses petites
mains potelées, demeurait ensevelie dans ses méditations et ses
rêves, des heures durant. Elle se plaisait à voir voltiger les
papillons, de fleur en fleur ; la vue de ce jardin entouré de cerisiers,
de pruniers, rempli de plantes potagères et séparé d’une
longue plate-bande parsemée de bouquets et de fleurs les plus
diverses, la transportait bien loin !
Ninie, était aussi pratique, énergique qu’imaginative ; elle était
laborieuse, elle avait acquis alors quelques connaissances, au
couvent de l’Épiphanie, où elle avait été aimée de certaines de
ses institutrices, et où elle avait été, sinon détestée, au moins
incomprise par quelques autres de ses maîtresses à qui, elle n’a
jamais tenu rancune.
Revenue à Guigues, au foyer, Ninie employait ses heures de
vacances à aider à sa mère, à tous les travaux du ménage et à
lui faire toutes sortes de questions concernant son avenir.
Ses seize ans inondaient sa figure intelligente de joie et de
sourires. C’était l’âge de l’amour.
Son cœur affectueux, ses grands yeux bruns sa figure arrondie,
son regard vif et intelligent, ses manières délicates, ses
beaux cheveux touffus retombant sur ses épaules, ses saillies
spirituelles en faisaient une jeune fille aimable ; son cœur était
ouvert à l’espérance.
Aussi, les prétendants ne manquèrent pas l’occasion de
rivaliser pour conquérir et ses premiers baisers et son premier
amour ; des jeunes gens, il y en avait cinq, dans la paroisse,
qui se piquaient d’orgueil, et qui de fait, étaient mieux doués et
qui avaient un avenir des plus enviables, tant du côté de l’honneur,
de la position sociale de leurs parents que du côté de leur
savoir-vivre, s’étaient présentés chez Ninie.
Elle aima ; elle aima, comme toute jeune fille, plus d’un,
et quelquefois plus d’un, à la fois ; mais ses grands yeux ouverts
sur son avenir, son intelligence pratique et son cœur affectueux,
et l’amour du foyer de son père, lui apportaient à l’esprit, des réflexions qu’elle a méditées souvent et qui ont fait que sans
dédaigner ceux qui lui ont offert et bouquets et estime, et roses
et amour, et courage et volonté, et leur cœur et leur vie, elle
préféra de nouveau encore quitter les lieux chers, par les souvenirs
d’amour filial et d’amitié de jeunesse, pour satisfaire l’ambition
de son âme, désireuse de marcher dans la voie du progrès,
vers l’inconnu, vers la fortune, vers l’instruction !
Titre IV
AU FOYER
Il faisait un temps superbe du mois d’août ; le lac Témiscamingue,
miroir de Haileybury, était calme et clair ; une chaloupe
de bois non peint, glissait légèrement sur ses eaux, sous le
battement de deux avirons conduits doucement, mais vigoureusement
par un jeune homme qui par sa gentillesse, avait réussi à
faire prendre place à Ninie, en face de lui, dans cette embarcation
qui devait conduire les jeunes amoureux, à un entretien
des plus touchants.
La nature était des plus sereine ; le silence régnait partout ;
pas de vents, ciel clair, soleil un peu assombri par de légers
nuages clair-parsemés dans le firmament, brise chaude, atmosphère
remplie du parfum s’exhalant des bois à l’aspect sauvage
qui entourent le lac Témiscamingue ; les amoureux pouvaient
ainsi donner libre cours à leurs conversations ; seuls, quelques
oiseaux voltigeant autour d’eux, suivant leur embarcation
comme pour recueillir à la surface des eaux les petits insectes
ou les petits poissons qui y apparaissent lors du déplacement
des eaux, sous le coup des rames, pouvaient distraire leurs
esprits.
C’était l’avant-veille du départ de Ninie pour reprendre ses
cours ; elle rêvait ! elle voulait savoir peindre, apprendre les travaux
d’art connaître en un mot beaucoup. Cependant, son cœur ouvert à l’amour, rempli de désirs, d’espérances, souffrait à la
pensée de tout quitter : Guigues et ses forêts ! ses parents et ses
camarades, amour natal, amour filial, amour de cœur !
Rogers, qui l’accompagnait, était un beau garçon ; grand,
à l’allure fière, d’un teint blond, à l’œil bleu, au sourire franc
et bon il était très timide ; il avait fait quelques années de collège,
mais il était encore bien jeune.
Rogers s’aperçut du combat qui se livrait dans le cœur de
Ninie ; il l’aimait éperdûment ; il l’avait accompagnée quelques
fois, à la sortie de la grand’ messe, à Guigues ; il lui avait, par plus
d’un regard, fait comprendre, qu’elle était l’objet de son
amour ; mais jamais, il n’avait encore osé lui dire tout ce qu’il
avait ressenti pour elle ; il n’avait pas osé lui parler de ses projets,
ni de ses rêves !
À la pensée seule de lui parler amour, à la rencontre du
regard de Ninie, Rogers rougissait et trahissait tous les sentiments
de son âme et obligeait Ninie à baisser la vue, qui, satisfaite
et réjouie de se sentir aimée par Rogers, laissait exprimer
sa joie, en lui jetant sur les mains les fleurs d’un bouquet
qu’elle tenait, et qu’elle effeuillait en comptant le nombre
des pétales des marguerites, et en refaisant, remodelant
de ses doigts fins, le bouquet de roses dont elle en détachait
des parties pour fixer à son corsage et à la boutonnière de
l’habit de Rogers.
Mais, enfin, se dit-il, à lui-même, ne serais-je pas assez
énergique, pour lui déclarer que toute mon affection va vers elle ;
que je n’ai jamais aimé, que mes lèvres n’ont jamais effleuré les
joues d’une jeune fille, par amour ?
Ne serais-je donc pas assez intelligent pour pouvoir lui dire
de vive voix, que je l’aime ? Comme mon cœur se sentirait alors,
soulagé ! Toutes ces réflexions que Rogers se faisait, augmentaient
son trouble qu’il ne pouvait dissimuler ; Ninie, quoique
bien jeune, elle aussi, était d’une nature un peu plus hardie, et
elle chercha par de fines causeries à faire disparaître le malaise
de Rogers ! elle, lui causait de tous ses projets d’études, et de
quantités de choses bien indifférentes, lorsque tout-à-coup, profitant
du bruit causé par les sifflets des manufactures de Haileybury, invitant les ouvriers à prendre un repos, après leur journée
de durs labeurs, c’était six heures du soir, Rogers tout tremblant,
devenu pâle, les yeux fixés dans les yeux de Ninie, et tout amoureusement :
Ninie, lui dit-il, comme cela, tu t’en vas à Chatham,
au couvent ?
Oui, mon cher, reprit-elle avec douceur, mais en y mettant
de l’énergie, pour indiquer que sa décision était des plus ferme ;
Je veux être instruite.
Ne t’en coûte-t-il pas de quitter Guigues ? il est vrai que le
village n’est pas très grand, (Rogers était aussi de Guigues, mais
habitait alors Haileybury) cependant, sais-tu qu’il y a, à Haileybury,
un jeune homme qui aime à aller voir ce petit village et
aussi qu’il éprouve pour toi, un amour des plus grands ? et en
prononçant ce mot amour, Rogers, tout bouleversé donna un
coup d’aviron, si maladroitement qu’il fit éclabousser un jet
d’eau sur la modeste mais jolie petite toilette que sa mère lui
avait achetée au début des vacances !
C’était sa première toilette mondaine !
Après un moment d’hésitation, Ninie bien que devinant le
trouble dans lequel elle mettait Rogers, reprit ; « mais qui est-il
ce jeune homme ? moi, j’ai des amis, mais je n’en connais pas qui
éprouvent tant d’amour pour notre petit village et pour moi !» À
son tour, Ninie, à la vue de l’embarras de Rogers, devint silencieuse ;
sa poitrine soulevée sous les efforts qu’elle faisait pour dissimuler
toute l’affection qu’elle ressentait, trahissait ses sentiments
et alors elle baissa la vue, et de ses doigts tout
tremblants, et feuilletant les jolies roses elle chercha à comprimer
tout ce qui se passait dans son âme.
Plusieurs minutes qui n’en parurent qu’une, s’écoulèrent ;
seuls, les avirons battant les eaux, rompaient le silence, intervenu
entre deux âmes s’aimant au point de ne pas pouvoir s’exprimer.
C’est moi ! reprit vivement et soudainement Rogers qui
lâchant ses avirons s’élance au cou de Ninie, qui se rendant
compte et de son impuissance à se défendre et au degré de
l’amour qu’il lui porte et du bonheur qu’elle éprouve de
se sentir dans ses bras, demeure impassible, la tête appuyée sur
son épaule, et Rogers l’embrasse de toute la force de son âme…
Les deux avirons ne battent plus les eaux ; la chaloupe subit
la douceur du courant léger, qui la glisse insensiblement ;
seul, le ciel sait que ces amoureux vivent encore ; eux, ils
ont perdu conscience de ce qui se passe ; Rogers, éveillé de sa
léthargie, par les sanglots de Ninie, qui, sous l’émotion ressentie,
ne peut retenir ses larmes… de joie et de bonheur, éprouvés,
reprend les avirons pour remonter une distance de deux milles ; les
amoureux avaient oublié ou plutôt, ne connaissaient pas que les
plus courts instants de la vie, sont ceux passés et goûtés sous
les ailes de l’amour : il était huit heures ! Il faisait encore
chaud ; les étoiles scintillaient au firmament, la lune reflétait ses
rayons argentés sur le lac témoin jaloux de cette scène d’amour !
Ninie avait reçu son premier baiser d’amour, de Rogers qui
n’en avait jamais reçus ni donnés ! Ninie avait reçu ce premier
baiser, sur les eaux du Témiscamingue, alors qu’elle portait sa
première toilette mondaine de jeune fille, à son pays natal, et d’un
jeune homme de son pays !
Souvenir, pour elle, qui lui a valu bien du courage, dans les
multiples épreuves qu’elle rencontra sur sa route.
Premier baiser d’amour, première toilette mondaine et pays
natal !
Le cœur navré, l’âme remplie de saisissement à la pensée
que bientôt, elle devrait dire adieu à ses compagnes, à ses amis,
à ses parents même, pour qui, elle avait une véritable affection,
et envers qui, elle se sentait si reconnaissante pour les sacrifices
qu’ils s’imposaient pour lui faire terminer ses études, Ninie
assistait à la veille de son départ, à une petite fête de famille,
donnée par son père, qui avait invité en outre des proches, des
amis et des voisins.
Une table bien garnie, était dressée au milieu de l’une des
salles ; on avait donné à Ninie une place d’honneur ; elle était
accompagnée de son ami de cœur Rogers ; les convives étaient
nombreux.
Rogers, quoique fier de recevoir tant de marques de considération
et d’égards des parents de la jeune fille, ne pouvait s’empêcher
de laisser paraître sur sa figure de beau jeune homme
une tristesse qui envahissait son âme ; le chagrin qu’il ne pouvait
dissimuler causait de profondes émotions à Ninie.
Pendant le repas, on commença à chanter ; les plus vieux
convives furent d’abord invités, puis les jeunes gens eurent leur
tour.
Rogers dont la voix était superbe fut prié de se faire entendre ;
il regrettait infiniment de se trouver dans une si pénible
disposition d’âme ; refuser de chanter, lui qui était admiré habituellement, par la limpidité de sa voix, c’était déplaire à son
amie, oser essayer de comprimer les émotions qu’il ressentait,
c’était en acceptant l’invitation, s’exposer à ce que sa voix ne devint
tremblante et que tout le monde ne rit de lui, et que des rivaux
ne lui en tirent mauvais parti ; après un moment d’hésitation,
comme rassuré par la demande réitérée de Ninie qui tournant
ses regards vers lui ; Oh ! Oui, tu es capable de chanter, et
j’aime tant t’entendre ! il se leva et donna la chanson du « Petit
Mousse » ; mais rendu à ces mots : « Va petit mousse, où le vent te
pousse… — ne pouvant plus contenir son émotion, perdit haleine
un moment, à la pensée que son amie devait aller aussi
et s’éloigner de lui — mais le père de Ninie s’apercevant du
trouble dans lequel il donnait, de sa grosse voix, reprit avec
force le doux refrain de cette chanson qui lui était chère et le
tira de son embarras.
On dégusta de bons mets, on but de bonne bière et du bon
whiskey blanc canadien ; puis, tous les convives se livrèrent à
divers amusements, causeries, jeux de cartes, sauteries, etc
Vers la fin de la soirée, deux jeunes filles, portant, l’une,
une large corbeille remplie de fleurs, l’autre une adresse enroulée
dans du ruban s’avancèrent vers Ninie et son ami Rogers, et
la plus âgée commença :
À Dlle…
Guigues,
Témiscamingue.
Mademoiselle,
Les sentiments que tous réunis autour de vous, parents et
amis, éprouvent ce soir, sont partagés par un grand nombre de
vos amis absents, qui n’ont pu pour diverses raisons, se joindre
à nous.
Ces sentiments sont des sentiments de joie, en vous voyant
si heureuse de pouvoir retourner au couvent pour perfectionner
vos études, et aussi des sentiments de regrets de vous voir nous
quitter, car, vous faisiez au foyer, l’orgueil de vos bons parents,
qui vous ont manifesté tant d’affection ; près de vos amis, vous faisiez leur joie, par vos gais propos et l’estime que vous leur
portiez.
Le désir de grandir, l’ambition que vous avez au cœur,
d’acquérir de plus vastes connaissances, vous fait délaisser une
fois encore, les espérances d’avenir heureux que vos qualités
vous permettent de réaliser ici, même, et vous fait quitter le
foyer paternel que vous chérissez et renoncer momentanément
du moins, à vos amours.
Puissiez-vous réussir, dans toutes vos entreprises comme
vous le désirez, c’est là, le souhait le plus sincère de nos cœurs.
Mais, nous vous demanderons lorsque vous aurez réussi, de
revenir saluer ceux qui vous aiment, de revenir voir ceux qui
vous portent tant d’intérêt, et de revenir visiter votre pays
natal où vous laissez de si précieux souvenirs.
Nous vous prions de croire, Mademoiselle, que nos pensées
seront souvent tournées du côté de Celui qui sait accorder
le succès, à ceux qui comme vous, ont toujours pris pour base
de leur réussite, le travail et l’assiduité.
Cette adresse était signée d’une soixantaine de noms parmi
lesquels se lisaient, celui, après ceux des membres de la famille,
celui de Rogers.
La jeune fille toute confuse de se voir, l’objet d’une telle
démonstration, et comprenant le devoir qu’il lui était imposé de
répondre, à des paroles si élogieuses reprit :
Biens chers Parents,
Chers Amis,
Mesdemoiselles,
Il est dans la vie, des moments si heureux que l’on voudrait
les voir durer toujours ; ceux que je goûte ce soir, me
rendent si joyeuse que si, depuis mon bas-âge, je ne m’étais pas
sentie continuellement attirée vers un même but, bien défini, de
devenir très instruite, je renoncerais à mon départ, pour demeurer
au milieu de vous, qui me manifestez tant d’estime et de
sympathie.
Il n’est pas de départ qui ne cause des chagrins ; le mien
me coûtera bien des larmes, je le sais ; car il me faut, je le sais,
suspendre mes amitiés et amour de cœur de jeune fille ; il me
faut me séparer de mon cher père qui a été si bon pour moi, et
de ma chère mère qui a toujours veillé sur toute ma personne
avec une sollicitude vraiment extraordinaire ; il me faudra me
priver de la joie de voir toutes ces bonnes figures que je vois
réunies autour de moi.
Mais, veuillez croire que je n’oublierai jamais ! Oh ! non,
jamais, cette petite soirée où je goûte tant de bonheur !
Animée du désir de connaître l’audelà de ces montagnes
je veux me faire instruire et acquérir de vastes connaissances.
Biens chers Parents et Amis, je vous remercie du plus
profond de mon cœur, de ces marques de confiance au succès
de mes études, de vos bons souhaits et aussi des sympathies et
de l’estime que vous me témoignez.
Je n’étais peut-être pas digne de tant de considération,
mais je veux en retourner le mérite à mes chers parents qui par
l’estime dont ils jouissent dans notre petit village de Guigues
ont su m’attirer tant d’honneur.
Avec l’assurance de ma vive reconnaissance je vous prie
d’accepter mes remerciments, les plus sincères, et les vœux que
je forme pour votre bonheur.
Après cette adresse, les jeunes convives commencèrent à
exécuter des tours de valse ; Ninie comme absorbée dans de
tristes réflexions, devenait tantôt joyeuse, tantôt triste ; son
âme était en proie à lutter contre les impressions que lui avaient
créées, les paroles contenues dans l’adresse, et les mots qu’elle
avait été spontanément appelée à y répondre.
La peine qu’elle ressentait à tout quitter, la violence qu’elle
devait faire à son pauvre cœur, encore peu habitué aux sacrifices,
lui présentaient à l’esprit, l’idée de renoncer à son projet.
Pendant que tout le monde s’amusait, les uns à chanter, les
autres à danser, Rogers qui avait retiré Ninie à l’écart, lui
dit : « Ninie, » ma chère amie, es-tu toujours bien décidée à partir
encore pour un voyage si lointain ? Oui, mon cher, car mes
études ne sont pas terminées ; malgré que j’éprouve beaucoup de peine de te quitter, il me faut partir, pour le couvent ; quand je
serai de retour, bien instruite, l’an prochain, tu m’aimeras peut-être
davantage ?
Oh ! dit Rogers, tu seras alors peut-être trop aimable, tu ne
voudras plus de moi ! ton départ me cause un tel chagrin, que si
tu n’y renonces, je penserai sûrement à prendre une décision.
Laquelle donc Rogers ? dis-le moi !
Rogers, hésitant, à continuer mes cours d’études moi aussi ;
mon père avait décidé de me garder dans le commerce avec lui,
Haileybury, mais, je crois pouvoir obtenir la permission de reurner
au collège, car il me l’a déjà offert : quand je serai
moi aussi, très instruit, quand je serai notaire ou avocat ou
médecin, je serai plus agréable à tes yeux !
Un sourire effleura les joues de Ninie qui roulait ses grands
yeux bruns, dans les larmes de joie qu’elle cherchait à dissimuler.
Mon cher Rogers, je ne veux rien te conseiller ; il est vrai
que depuis mes vacances, j’ai senti naître dans mon cœur, un
amour pour toi, qui n’a fait que s’accroître bien que je ne te l’aie
jamais déclaré ; mais je ne veux pas être tenue responsable de la
décision dont tu me parles ; je t’aime, tu le sais, mais je suis si
jeune encore, et bien que j’aie la ferme résolution d’atteindre mon
but de terminer mes études, je ne sais pas si ma santé me permettra
de continuer ces études que je me propose de terminer ;
de plus, mon cher Rogers, tu sais que, à mon âge, cet amour de
jeunesse dont notre cœur n’est pas le maître, souvent varie et
peut varier et changer, bien que je veuille toujours t’aimer.
Des pensées de toutes sortes obsédaient l’esprit du jeune
homme.
Quand tu seras au couvent, répondras-tu à mes lettres, ma
chère Ninie ? certainement, mon cher Rogers, si mes institutrices
me le permettent, et d’ailleurs je tâcherai de trouver dès mon
arrivée au couvent, un moyen pour te faire parvenir mes missives
et je t’indiquerai alors comment tu pourras faire pour me faire
parvenir tes réponses.
Merci, lui dit-il, je suis content que tu penses à me
garder ton amour ; je te garderai le mien, sois assurée, et j’essaierai à être grand, dans l’espoir que tu me trouves toujours
digne de toi.
À ce moment, Ninie revenait à la gaieté par l’espérance de
recevoir dans la solitude, des nouvelles de son ami, reprit vivement :
Oh, mon cher Rogers, moi aussi, je te garderai mon amour,
je t’aime bien ; et si j’en juge par les dispositions de mon âme
depuis que je te connais, je t’appartiens toute entière, et le souvenir
de cette première excursion avec toi, sur les eaux du lac
Témiscamingue ne sera à jamais effacé de ma mémoire ; mon
cœur gardera longtemps pour mon bon ami, Rogers, une amitié
que rien ne pourra altérer !
La veillée était finie ; les assistants se préparaient à partir ;
Rogers promit à Ninie d’être au train le lendemain et se retira,
en lui pressant les mains et en lui remettant un petit billet.
Rendue à sa chambrette, la jeune fille s’empressa d’ouvrir
ce petit billet qui contenait ces mots :
Ma chère Ninie,
Je ne puis t’exprimer mieux mes sentiments qu’en te priant
de lire cette petite poésie de Victor Hugo :
Puisque j’ai mis ma lèvre, à ta coupe encore pleine ;
Puisque j’ai, dans tes mains, posé mon front pâli ;
Puisque j’ai respiré parfois la douce haleine
de ton âme, parfum dans l’ombre enseveli ;
Puisqu’il me fut donné de t’entendre me dire
Les mots où se répand le cœur mystérieux :
Puisque j’ai vu pleurer, puisque j’ai vu sourire,
Ta bouche sur ma bouche, et tes yeux sur mes yeux ;
Puisque j’ai vu briller sur ma tête ravie
Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ;
Puisque j’ai vu tomber dans l’onde de ma vie,
Une feuille de rose arrachée à tes jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années :
Passez ! passez toujours ! je n’ai plus à vieillir !
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir !
Votre aile, en le heurtant ne fera rien répandre
Du vase où je m’abreuve et que j’ai bien rempli.
Mon âme a plus de feu que vous avez de cendre !
Mon cœur a plus d’amour que vous n’avez d’oubli !
Ninie, lut et relut ce petit billet où le cœur de son ami,
croyait avoir trouvé tous les sentiments qu’il éprouvait, elle passa
la nuit, dans une demie-insomnie, ou Rogers lui apparaissait
tantôt gai, tantôt triste.
Il était de bonne heure, le lendemain, quand elle fut
éveillée et anxieuse de connaître la température ; quelle joie, elle
éprouva quand soulevant le rideau de sa fenêtre, elle constata que
la journée s’annonçait très belle.
Quelques minutes avant l’heure du train, des jeunes filles,
compagnes et amies de Ninie s’étaient rendues à la gare de
Haileybury, ainsi que Rogers qui s’était mêlé dans la foule de
voyageurs qui stationnaient sur la plate-forme ; Ninie arriva accompagnée
de son père ; Rogers en la voyant, eut le cœur serré,
mais s’empressa d’aller au devant pour demander la permission
de l’embrasser et lui souhaiter bon voyage.
Ninie, les yeux encore rougis des larmes qu’elle avait versées,
en quittant le toit paternel, sa bonne mère, ses frères et ses
sœurs ; et la figure attristée par le chagrin qu’elle avait dû
combattre, dit un dernier et affectueux bonjour à son père après
lui avoir témoigné toute sa reconnaissance par une caresse des
plus tendres, monta dans le train, prit son mouchoir pour saluer
une dernière fois, mais elle dut s’en servir pour se cacher la
figure arrosée de larmes qu’elle ne pouvait plus contenir.
C’était pour elle, un mélange de joies et de peines inexprimables.
CHAPITRE II
RÉMINISCENCES DE COUVENT
Titre II
VERS CHATHAM
Le train filait à toute vitesse ; les chars étaient remplis de
voyageurs ; Ninie, était, seule, sur son banc ; occupée à mettre
ses petites malles en ordre, elle ne remarqua pas d’abord, les
voyageurs qui l’entouraient.
Le firmament était clair ; c’était une belle journée d’été.
Toute sa pensée était de savoir si elle se rendrait sans
inquiétudes ; elle repassait aussi dans sa mémoire, les événements
qui venaient de se passer et lui apparaissaient comme des
rêves ; elle songeait à ces heures qui avaient laissé dans son
âme, de profondes impressions qui lui inspiraient moins de
goût pour les études qu’elle voulait terminer.
Après quelques heures de marche, le train s’arrêtait à
North Bay, où des voyageurs débarquèrent et d’autres parmi
lesquels, deux Révérendes Sœurs, entrèrent dans le même char
où elle avait pris place ; la jeune fille reconnut en ces religieuses,
Révérende Sœur Marie Cornélie et Révde Sœur Marie
Épiphane, du couvent des Saints Noms de Jésus et de Marie, à
Hochelaga, Montréal ; les religieuses reconnurent aussi leur
ancienne élève et remarquèrent la tristesse peinte sur son visage ;
elles vinrent s’asseoir près de la jeune fille et la causèrent :
Mais où allez-vous, Mademoiselle, lui demandèrent-elles ?
à Chatham repondit Ninie ; au couvent ? oui, mères, au couvent
de Chatham !
Nous ne voulons pas vous faire changer subitement, votre
décision Mademoiselle, mais pourquoi, allez-vous, au couvent de
Chatham ? Nous aurions tant aimé à vous revoir à notre couvent
cette année encore ? nous avions même pensé à vous garder
avec nous, nous croyions que vous étiez appelée à la vocation religieuse ;
vous étiez si bien, chez nous ; et il nous semblait que
les succès que vous aviez remportés, devaient laisser en votre
cœur, des souvenirs qui vous auraient ramenée cette année, à
Hochelaga ! La vie religieuse est la plus belle, de toutes, vous
le savez ; et vous avez certainement des signes de vocation religieuse
qu’il vous faudra étudier ; bien, reprit la jeune fille,
Révérendes mères, j’aurais aimé à retourner au couvent, à
Hochelaga, mais je veux aller à Chatham, pour y apprendre
surtout l’anglais.
Puis, la conversation roula sur les sujets variés du retour
d’anciennes élèves, de la mort de certaines compagnes, arrivée
pendant la vacance, des changements des institutrices, et plus
tard, on invoqua, à la jeune fille, certains souvenirs entre
autres, celui où la jeune Ninie avait été nommée, à la suite
d’un concours d’Instruction Religieuse, et en récompense d’une
bonne conduite, au couvent, « Reine de mai, le 31 mai 1907. »
Cet honneur signifiait que la jeune fille avait l’estime de
ses supérieures, pour cette cérémonie de la proclamation de
« Reine de mai, » la jeune fille revêtait une toilette toute blanche,
et portait sur sa tête, une couronne de fleurs ; ses supérieures
lui donnaient le droit absolu de prendre la direction de
ses compagnes qui étaient censées devenir ce jour-là, ses
sujets ; c’est ainsi que la jeune fille, en qualité de Reine de
Mai, exprima le désir auprès de ses supérieures, de retrancher
du bulletin des élèves, toutes les mauvaises notes, telles
que les Médiocre, les Passable, et de n’employer que les Très
Bien, presque Très bien et Bien.
Le chapelain de l’Institution, qui n’avait pas été mis au
courant de l’importance de l’autorité ni des pouvoirs qu’on
conférait à la Reine de Mai, vint faire, selon l’usage, la lecture
du compte-rendu des notes désignant le succès dans les études
et les progrès ou le plus ou moins d’application des élèves dans leur conduite ; qu’elle ne fut pas sa surprise de constater que
pas une seule note mauvaise n’apparaissait sur le bulletin des
élèves ; alors, tout naïvement, le chapelain de l’institution commença
à faire des recommandations aux élèves, les exhortant à
continuer leur application au travail, etc, etc., et les félicitant
chaleureusement du beau résultat de la semaine, lorsque tout-à-coup,
levant les yeux, il aperçut la Reine de Mai, toute vêtue
de blanc, et constatant les sourires que s’échangeaient les élèves :
Très-bien, dit le Révérend M. Pyette, je constate avec
beaucoup de plaisir, ce beau succès ; mais je suis à me demander
si ce n’est pas l’effet des pouvoirs de la Reine de Mai, qui
aurait eu l’heureuse idée de me prouver qu’elle a de bons sujets,
en ce cas, dit-il, je la félicite de tout mon cœur, et au nom
de ses compagnes qui ont bénéficié de sa bonté, et au nom
de la Communauté qui doit se sentir honorée par un tel compte-rendu,
et à mon nom, car il me fait plaisir de ne lire que des
bonnes notes, en ce jour de fête ; ainsi, tout le monde sera
joyeux et le congé n’en sera que plus agréable ; ces paroles
furent couvertes d’applaudissements et le Révérend M. Pyette
tiré d’embarras.
Vous rappelez-vous, mademoiselle, la figure étonnée du
chapelain, et l’incertitude avec laquelle, il osait deviner la nature
du compte-rendu ?
Ces paroles et d’autres souvenirs assez joyeux qu’on évoqua
à la jeune fille, eurent pour effet de lui rendre la gaieté et de
dissiper le chagrin qu’elle avait éprouvé en quittant Haileybury
et Guigues.
La conversation sur divers sujets, entre les religieuses et
la jeune fille continua jusqu’à Montréal, où celles-ci se séparèrent
de Ninie, qui prit le train en destination de Chatham.
Remplie des souvenirs évoqués, Ninie trouva la distance
relativement courte, toute occupée qu’elle fut à méditer sur ses
années passées au couvent de Hochelaga.
CHAPITRE II
RÉMINISCENCES DE COUVENT
Titre III
À CHATHAM
Le couvent de Chatham, est une jolie construction assise
à quelques cents pieds de la rivière Thames ; de beaux arbres,
surtout des pins entourent le couvent ; l’intérieur est riche et
respire la propreté et l’aisance ; les Révérendes Sœurs, institutrices
de la maison sont, la plupart, des Irlandaises ; les élèves
sont particulièrement recrutées parmi la haute classe de la
Société ; toutes les prières de la communauté sont faites en Anglais.
Dès les premiers jours après son arrivée, Ninie sentit qu’elle
avait choisi le bon endroit pour atteindre son but, se perfectionner
dans la langue Anglaise et prendre de bonnes manières,
acquérir une bonne éducation au contact de ces élèves, filles
pour la plupart, du grand monde, et sous la direction de ces
institutrices, dames qui tiennent au premier rang de leur enseignement,
une éducation soignée et un savoir vivre distingué.
Cependant, encore bouleversée par tous les souvenirs qu’elle
avait laissés au foyer, et encore toute anxieuse de se faire à ce
genre de vie passablement différent de celui qu’elle avait vécu
au couvent d’Hochelaga dont les mérites de l’enseignement
égalent tout de même ceux du couvent de Chatham et n’en
diffèrent que par le but que se proposent les élèves.
Ninie prit plusieurs jours pour s’habituer à ce nouveau
règlement et pour chasser de son esprit tous ses souvenirs
qui l’empêchaient de se livrer à ses études ; elle eut à combattre l’ennui, elle se sentait si loin de tout ce qui lui était
cher ; mais son tempérament énergique lui fit surmonter, sans
trop de difficultés et le chagrin qui envahissait son âme et
tous les petits obstacles qu’une jeune fille, en pareille occasion,
doit rencontrer inévitablement sur sa route.
Un soir, alors que les élèves étaient rendues au dortoir,
Ninie, comme éprise de découragement, le cœur suffoqué par
la peine qu’elle ressentait de se voir si loin de sa famille, fondait
en larmes ; le sommeil ne pouvait pas venir ; sa tête était remplie
de fièvre ; et les sanglots qu’elle étouffait sous l’oreiller,
attirèrent l’attention de l’une de ses compagnes qui
aussitôt alla prévenir Mademoiselle Howell, l’institutrice
de littérature anglaise de Ninie, qui s’empressa d’aller
auprès d’elle et lui demanda :
Mais, mademoiselle, êtes-vous malade, qu’avez-vous ? Ninie,
reconnut Miss Howell, qui depuis son arrivée avait pris beaucoup
d’intérêt pour l’égayer et qui, à la demande spéciale de la
Révérende Sœur Supérieure, Révde Mère Claire, lui avait témoigné
beaucoup d’estime et cherchait à lui rendre le séjour, très
agréable.
Dites-moi, mademoiselle, qu’avez-vous, étes-vous malade ?
Non, reprit la jeune fille, je ne suis pas malade, mais je m’ennuie ;
je veux m’en retourner chez moi, demain ! c’est trop
ennuyeux, ici ! C’est bien, reprit Miss Howell, vous vous en
irez demain, mais comme c’est le dernier soir que vous passez
ici, venez avec moi, à ma chambre ; nous causerons.
Toute chagrine, les yeux enflés, le mouchoir dans la figure,
Ninie suivit Miss Howell, qui conduisit la jeune fille à sa
chambre où elle lui fit prendre une bonne tasse de thé ; après
l’avoir engagée à vaincre sa gêne et ses ennuis, et faisant miroiter
à ses yeux l’avenir brillant qu’elle aurait, si elle continuait ses
études ; la Révérende Sœur Supérieure Mère Claire, qui, à
l’arrivée de la jeune fille, avait constaté en elle, une brillante
intelligence, prévenue par Miss Howell, s’était donné le trouble
de se rendre à la chambre de cette dernière, où elle trouva
Nini toute désolée.
Oh ! chère enfant, lui dit-elle, en anglais, il faut avoir du
Le Couvent des Ursulines « The Pines » — Chatham, Ont.
Le Couvent des Ursulines “The Pines” — Chatham, Ont.
courage dans la vie, pour réussir ; il faut être bien brave ! il
faut se faire violence à soi-même, non pas un seul instant, mais
il faut persévérer dans ses résolutions ; car dans la vie, vous
rencontrerez d’autres difficultés sur votre route, et si vous ne
vous habituez pas à vaincre les difficultés, dès votre jeunesse,
les difficultés vous vaincront.
Non, ma chère enfant, mettez cet ennui, de côté, et courage !
après quelques jours, quand vous aurez fait connaissance,
avec vos compagnes, vous serez si heureuse ! dans la vie, il se
passe bien des orages, il faut porter ses regards bien loin et
n’avoir pas peur.
Ninie, en entendant ces paroles qui n’étaient que la répétition
des paroles que lui avaient dites sa mère, et qui lui étaient
restées gravées dans sa mémoire, reprit son calme et commença
à recouvrer force et énergie et espérance et volonté.
Soit, dit la jeune fille, je resterai et j’essayerai encore huit
jours ; je vous remercie Mère Claire, vous êtes bien bonne ; je
me sens mieux maintenant ; vos paroles m’ont reconfortée et
je me sens plus courageuse et plus ferme j’aimerais à ne pas
m’ennuyer, j’aimerais à y rester, car c’est un si beau couvent !
Les huit jours écoulés, Ninie était heureuse ; elle aimait le
couvent de Chatham ! elle aimait la localité ! elle aimait le
programme des études et elle obtenait des succès marqués ; elle
y réussit audelà, de toutes ses espérances.
Mgr Fallon qui était l’évêque du diocèse, venait de temps
à autre, en qualité officielle d’évêque, et aussi en qualité de
visiteur, à ce couvent où il avait ses appartements privés ; Ninie
croyait, par avoir entendu dire que Mgr Fallon, était l’ennemi
des canadiens-français, qu’il était sévère et ne saurait regarder
qu’avec mépris, les deux seules canadiennes-françaises qui étaient
cette année-là, élèves au couvent de Chatham ! car, il avait l’habitude
de faire venir à sa chambre, les élèves nouvelles qui
venaient de loin ! Quelle ne fut pas sa surprise, quand invitées
par la Révde Mère Claire, Maria-Anna Bélanger et Ninie à
venir aux appartements de Mgr Fallon, pour y recevoir sa
bénédiction, elle vit cet évêque, à la tête chauve, à la figure
ronde, l’œil exercé et ferme, le sourire intelligent et moqueur sur les lèvres, prendre dans ses mains, les mains de ces deux
petites canadiennes et en un français absolument correct quoique
teint de l’accent anglais, leur demander d’où elles venaient, qui
elles étaient, si elles se plaisaient et leur dire en plaisantant :
« Mes bonnes enfants, quand je reviendrai, si vous n’avez pas été
de bonnes élèves, vous savez, moi, que je les déteste les Canadiens-français,
hé bien, je saurai être bien sévère pour vous ! »
Ninie, pensait souvent à son ami Rogers qui lui avait
promis de lui écrire ; que fait-il, se demandait-elle ? Elle ne
savait que penser de cette absence de nouvelles !
À maintes reprises, elle avait réussi à lui écrire, du couvent
et à faire maller ses lettres par des élèves externes, qui prenaient
leur pension au dehors du couvent ! mais toutes ses lettres
étaient restées sans réponse ; croyant que son ami Rogers l’avait
oubliée ou qu’il avait changé ses amours, Ninie en éprouva
beaucoup de chagrin ; sa figure était devenue triste et ses études
ne furent pas aussi bien faites que d’habitude ; aussi, la Révde
Sœur Directrice, se doutant que quelque chose d’anormal se
passait chez la jeune fille, chercha la cause de cette tristesse
qui lui semblait mystérieuse, et en faisant l’examen, un soir, de
son pupitre, trouva une lettre que Ninie avait écrite à son ami
Rogers, et qu’elle se préparait à lui faire envoyer secrètement, le
lendemain ; la Révde Sœur Directrice remit cette lettre, au
Révd Père Hermann, bon et saint prêtre, chapelain du
couvent, qui fit demander Ninie et l’exhorta à mettre ces
correspondances et ces amours de côté, chercha à lui faire comprendre
qu’elle ne devait pas perdre son temps, à des correspondances
inutiles et qui l’exposaient à se faire renvoyer de la
Maison où elle avait commencé à remporter de beaux succès
dans ses études.
Malgré ces exhortations du Revd Père Hermann, Ninie qui
ne pouvait se résigner à voir son bon Rogers s’éloigner d’elle,
et à vivre sans aucune nouvelles de lui, essaya encore de lui
faire parvenir à Haileybury, trois ou quatre autres lettres, demandant
des explications, protestant de la plus vive sincérité de
son amour et lui dépeignant tout le chagrin qu’elle éprouvait de
ne pas recevoir de nouvelles de lui.
Enfin, après de longs mois d’attente, après certaines demandes
dans des lettres envoyées secrètement à sa mère, elle
apprit que le jeune homme avait quitté Haileybury pour on ne
savait où.
Ninie crut, à une séparation, à un abandon volontaire, de
sa part, fit taire son cœur, se livra courageusement de nouveau
à ses études et se résigna à ne plus revoir cet ami sur qui elle
fondait l’espérance d’un avenir heureux ; elle revint de Chatham,
après avoir passé une année fructueuse dans son étude de l’Anglais
et de la musique, au milieu de sa famille qui l’attendait
avec hâte, depuis surtout qu’elle lui avait annoncé, deux ou trois
mois auparavant que sa santé n’était pas des meilleures.
Mais, elle était heureuse de prouver à son père que son
argent n’avait pas été gaspillé, qu’elle avait employé son temps
à acquérir les connaissances qu’elle désirait un an avant, avoir ;
aussi, s’empressait-elle de montrer à ses parents, tous les prix
qu’elle avait rapportés du couvent ; elle s’efforçait de parler Anglais,
et de jouer ses plus beaux morceaux de piano.
Toute la famille était fière des succès de leur petite Ninie
qui n’en éprouvait pas moins d’orgueil.
CHAPITRE III
DÉBUT DANS LA VIE RÉELLE
Titre I
HÉSITATIONS DE NINIE
Tous les débuts comportent leurs sacrifices ; mais celui de
la jeune fille enthousiaste et ambitieuse, sans autre appui que
son propre courage et ses connaissances, est des plus pénibles ;
que de privations, que de désirs restreints, doit-elle s’imposer
pour atteindre le succès !
Pendant le laps de temps que Ninie passa auprès de ses
parents, après sa sortie du couvent, elle réfléchissait sur son
avenir ; elle avait réussi le premier de ses rêves : celui d’acquérir
les connaissances, de se faire instruire ; il lui restait maintenant
à réussir le second : celui de devenir riche et d’être reconnaissante
pour ses bons parents.
Un grand vide s’était fait dans son cœur ; elle vivait sans
amour ; cependant, son cœur était des plus affectueux ; sa nature
rêveuse, idéaliste, ambitieuse même la portait à aimer, à
désirer, à espérer ! elle cherchait et appelait le bonheur !
Elle n’avait plus son ami Rogers ; elle ne le voyait même
plus ; plus d’une fois, elle avait traversé le lac Témiscamingue
qui lui rappelait un souvenir, à la fois, doux par les heures
heureuses et à la fois, cruel, par la déception qu’elle trouvait en
son premier amour, pour se rendre à Haileybury où elle espérait
toujours y rencontrer un jour ou l’autre son ami Rogers ;
jamais, il ne lui fut donné même de revoir cette figure qu’elle
avait tant aimée et qui lui avait fait le serment de l’aimer toujours !
Je suis en face, maintenant de la vie réelle !
Je suis en face, de ce monde, pensait-elle, dans les longues
heures de méditations qu’elle employait à décider de quel côté elle devait diriger ses pas ; de ce monde, avec ses hypocrisies, ses
pièges tendus, ses séductions, ses plaisirs, ses enivrements, ses
honneurs, dont je ne connais pas à fonds, la nature ni les
conséquences, mais qui comme de gros nuages à l’horizon menacent
d’assombrir le firmament, jettent dans le ciel de mon
âme jusqu’aujourd’hui serein et calme, des brouillards dont
l’humidité glace tout mon être.
Ce monde, se disait-elle, on me l’a dépeint et sur les genoux
de ma mère, et au couvent, on me l’a dépeint si effrayant que
j’ai peur.
Une crainte instinctive me secoue toute entière ; et à l’heure
où, toujours poussée par le rêve qui hantait mon esprit en mon
bas-âge et qui n’a fait que s’accroître avec les années, de devenir
quelque chose, de prendre une place honorable dans la société, à
l’heure où tout me sourit, où tout m’invite à faire usage des
armes, des connaissances et de l’instruction que je possède maintenant,
ma crainte augmente, mon courage semble faiblir et me
délaisser et tout mon être chancelle.
Seule, pensive, sur les rivages de cette mer, la vie du monde
réel, pour la première fois, je redoute les tempêtes et les orages
qu’il me faudra essuyer ; plus je scrute l’avenir, plus je porte
ma vue, au loin, plus je me sens faible à lutter, à combattre !
Déjà, mon cœur a essuyé une déception ! Rogers qui était pourtant si bon, si généreux, m’a délaissée, sans même me donner
de ses nouvelles ! Mais, se redressant, fière, noble et grande
je lutterai ! je combattrai ! et je vaincrai ! dit-elle.
Je vaincrai, au prix des plus durs sacrifices !
Si j’avais, au moins, l’amour de mon ami Rogers, comme
appui ! mais non, se disait-elle, je suis seule, délaissée ! je n’ai
pas de parents assez riches pour m’aider dans l’exécution de mes
desseins, je ne peux confier mes projets aux étrangers de peur
qu’on ne les prenne pour des rêves, des châteaux d’Espagne,
pourtant je réussirai quand même ! Je vaincrai !
Le temps passé loin de son ami Rogers lui avait paru long ; la déception maintenant qu’elle éprouvait était si cruelle,
qu’elle ne pouvait se résigner à essayer de guérir la plaie faite à
son cœur, en recueillant les amours qui lui étaient offerts !
Tant de doux moments, tant d’heures agréables passées
avec son ami Rogers, étaient encore trop présents à sa mémoire
pour qu’elle se décidât à accepter un autre amour.
Elle se rappelait encore comme si c’eut été hier, le dernier
baiser de Rogers lorsqu’elle quittait son pays natal pour retourper
pour la dernière année, au couvent ; elle avait encore à l’esprit, ses paroles glissées à son oreille : Ninie, aime-moi, aime-moi
toujours ! ne m’oublie pas, garde-moi ton cœur !
Prends mon serment, mon amour te restera fidèle : Ninie
n’osait pas le croire méchant ; elle l’excusait, se disant tantôt à
elle-même : le pauvre Rogers, peut-être a-t-il dû quitter Haileybury
sur les ordres de son père qui lui aurait préparé un avenir
meilleur, dans une autre grande ville ? peut-être aurait-il
été pris de découragement, en constatant que c’était peine
perdue de m’attendre pour se faire un avenir ?
Mais, au moins quelle est la cause de son éloignement ? Si
je pouvais le savoir, se disait-elle, je serais plus forte pour faire
ma décision et affronter les dangers qui seront inévitablement
sur ma route !
Pourquoi les lettres qu’elle lui avait fait parvenir si ingénieusement,
au prix de sacrifices, s’exposant même à des pensums,
étaient-elles restées sans réponse, alors qu’elle suivait
ses cours au couvent ? Après tant de protestations d’amour, de
cet amour qu’elle mesurait jusqu’à l’infini, qu’elle croyait inépuisable,
sans bornes, pourquoi, hélas, cet abandon ? pourquoi
ce délaissement ? pourquoi ce silence si prolongé ?
Une mélancolie indicible se traduisait sur cette figure rose
et fraîche ; ses grands yeux d’habitude si pleins de vie et de
gaieté, devinrent tristes et langoureux ; ils ne disaient plus le
courage et la fermeté, comme ils le faisaient autrefois.
Lorsqu’un soir, se berçant, seule dans le parterre, occupée
à contempler la nature sauvage et la beauté pittoresque des environs
de Guigues, et ce lac du Témiscamingue qui lui rappelait
ce doux souvenir, changé en une cruelle déception, elle vit passer plusieurs jeunes filles accompagnées de leurs amis qui, le cœur
rempli de joie et d’espérance, se dirigeant du côté de Haileybury
où devait avoir lieu un spectacle annoncé depuis plusieurs
jours.
Ninie devint alors plus chagrine ; une larme et une autre,
puis des larmes s’échappèrent de ses yeux, roulèrent sur ses joues
un peu amaigries par ses hésitations, et vinrent mouiller le livre
de lecture qu’elle tenait dans ses mains.
C’étaient ses premières larmes de peine causées par la déception
en amour.
C’étaient ses premières larmes, versées au souvenir des
heures si douces passées avec Rogers sur le lac Témiscamingue.
C’était sa première déception ! C’était le premier obstacle
que heurtait sa barque !
C’était son premier chagrin ! Elle eut honte de sa faiblesse,
et de nouveau, répéta en elle-même : je vaincrai.
Malgré ses vingt ans, Ninie que ses travaux d’institutrice,
ses chagrins d’amour, ses réflexions sérieuses sur l’avenir avaient
mûrie, avait l’apparence d’une jeune fille, plus âgée qu’elle ne
l’était en réalité ; elle prit alors la décision de se diriger vers
Montréal où elle pourrait trouver une situation qui lui permettrait
de mettre en activité, toutes les connaissances qu’elle
possédait ; car la carrière de l’enseignement qu’elle avait d’abord
embrassée, ne lui permettait pas d’espérer de devenir riche,
l’enseignement étant à peine suffisant, pour permettre à une
jeune fille, de vivre bien.
Que de craintes, que de soucis, elle éprouva en arrivant dans
cette grande ville de Montréal ! privée des joies du foyer, privée
des conseils de sa bonne mère, laissée, seule à elle-même, n’ayant
d’autres appuis que son courage et sa volonté, d’autres consolations,
que les joies qu’elle éprouvait dans les prières qu’elle
adressait à la Vierge Marie, Ninie entreprit de se chercher une
situation.
Elle se retira dans l’une de ces maisons de bienfaisance,
fondées par les Révds Pères Sulpiciens, le Saint Nom de Marie
dont le Revd Père De Bray était le Directeur Spirituel des jeunes
filles qui s’y retiraient.
Après plusieurs jours de démarches, elle trouva un emploi
peu lucratif, au début, mais qui lui permettait d’espérer une
augmentation de salaire et un avancement dans la carrière qu’elle
choisissait
Sa chambrette était modeste et simple ; un petit lit blanc
et une table en formaient tous les ornements et mobiliers.
Que de lettres écrites sur cette petite table, et adressées à
sa mère lui rappelant le souvenir toujours vivace de son ami
Rogers !
Que d’heures passées en sa chambrette, à rappeler à sa mémoire,
le souvenir des petits billets que lui avait écrits Rogers,
et des promesses de toujours l’aimer !
Rencontrerait-elle Rogers, à Montréal ? se demandait-elle ?
Sa présence, son sourire, son amitié lui auraient tant valu pour
lui aider à supporter les ennuis qu’elle éprouvait ; ses conseils
l’auraient fortifiée contre les craintes qu’elle avait de se sentir
en face de tous les dangers que court une jeune fille délaissée,
sans parents, dans une grande ville ?
Les vingt printemps avaient à peine ouvert ses yeux sur
les dangers des villes ; ouvert son intelligence sur l’expérience
qu’il lui fallait avoir pour bien réussir ; elle eut à combattre ; elle
dut mettre à l’essai, et sa constance, sa persévérance et son application
au travail.
Car gagner sa vie est déjà chose difficile, à une jeune
fille ; mais se frayer un chemin dans la bonne société, obtenir
l’estime et la confiance des hommes d’affaires, acquérir des
connaissances commerciales et pratiques assez vastes pour occuper
une position enviable et de confiance, voilà qui est plus
difficile ; la jalousie, la concurrence sont des obstacles que souvent
la jeune fille doit surmonter ; il arrive même parfois,
qu’elle reçoit de l’opposition et des difficultés de la part de
ceux même qui, à plus d’un titre devraient lui accorder leur
appui et leurs sympathies les plus cordiales.
C’est dans cette petite chambre que Ninie formula tous ses
rêves de succès dans les lettres qu’elle adressait à ses bons parents ;
c’est dans cette petite chambre que Ninie donnait libre
cours à son imagination, qu’elle complétait le travail de la journée, et préparait celui du lendemain ; les opérations financières
étaient le genre d’affaires de son patron ; aussi, comme
les mathématiques n’avaient pas de secret pour elle, cette carrière
lui plut beaucoup et elle s’y livra avec ardeur et obtint
succès ; c’est dans cette chambre qu’elle passa de longues heures
à rêver ; elle croyait au bonheur ; peu à peu, son cœur recouvrit
de l’espérance, au fur et à mesure qu’elle gagnait beaucoup
d’argent ; le souvenir de Rogers dont elle n’avait jamais pu
s’expliquer la disparition ni le silence lui revenait à l’esprit !
Pourquoi, se disait-elle, ne m’écrit-il pas ? Il doit savoir maintenant
que je suis à Montréal ! Si je pouvais seulement applaudir
à ses débuts ! Car se disait-elle à elle-même, Rogers, lui, ce jeune
homme de talent, a dû réussir ! Et comme Ninie avait appris récemment
qu’il n’était pas marié, par l’une de ses amies qui fréquentait
la famille de Rogers, à Haileybury, elle était anxieuse
de savoir où était Rogers.
À ce moment, réfléchissait-elle, où je suis seule, dans ma
modeste chambre, revenue fatiguée de mon ouvrage, qu’il me
serait doux de pouvoir lui écrire un mot, l’assurer que je l’aime
encore !
Mes fatigues seraient disparues ! Mes doutes, mes craintes
seraient dissipées ! je serais si heureuse.
C’est là, que Ninie, avec le poète, Desbordes-Valmore écrivait
ces mots qui traduisaient bien ses pensées et ses sentiments :
Mon saint amour ! mon cher devoir !
Si Dieu m’accordait de te voir,
Ton logis fut-il pauvre et noir,
Trop tendre pour être peureuse,
Emportant ma chaîne amoureuse.
Sais-tu bien qui serait heureuse ?
C’est moi ! Pardonnant aux méchants,
Vois-tu ! les mille oiseaux des champs
N’auraient mes ailes ni mes chants !
Pour te rapprendre le bonheur
Sans guide, sans haine, sans peur,
J’irais m’abattre sur ton cœur,
Ou mourir de joie à ta porte.
Ah ! si vers toi, Dieu me remporte,
Vivre ou mourir pour toi, qu’importe ?
Mais non ! rendue à ton amour,
Vois-tu ! je ne perdrais le jour.
Qu’après l’étreinte du retour.
C’est un rêve ! il en faut ainsi
Pour traverser un long souci.
C’est mon cœur qui bat : le voici.
Il monte à toi comme une flamme !
Partage ce rêve, ô mon âme !
C’est une prière de femme,
C’est mon souffle en ce triste lieu,
C’est le ciel depuis notre adieu !
Prends ! car c’est ma croyance en Dieu !
CHAPITRE III
DÉBUT DANS LA VIE RÉELLE
Titre II
À MONTRÉAL
Les amitiés humaines sont inconséquentes, inconstantes,
souvent cruelles.
Le lien puissant en apparence, qui semble unir deux cœurs
affectueux, est rompu par la plus légère irréflexion, ou encore
par une circonstance attribuée souvent à de la mauvaise foi,
alors qu’elle n’est due qu’à un événement fortuit.
Les moments heureux passés et goûtés en amour, sont souvent
changés en des heures remplies d’amertume et de chagrin.
Ninie, qui avait tant aimé, n’était devenue préoccupée que
d’une chose ; faire son devoir d’employée ; assidue au travail, dévouée
pour les intérêts de son patron, elle réussissait audelà de
toutes ses espérances ; elle gagnait peu à peu la confiance des
hommes d’affaires et captait l’attention de tous ceux qui l’approchaient ;
mais, son cœur n’avait plus d’amour ; elle méditait
souvent sur l’inanité de l’amour ; aussi elle ne se souciait guère
d’aimer, ses distractions consistaient, en dehors de ses heures
d’ouvrage, à prendre une marche, pour jouir du grand air dont
ses poumons avaient besoin.
Un jour, en octobre, un jeudi après-midi, une amie invita
Ninie à l’accompagner dans une visite qu’elle voulait rendre à
un de ses frères, étudiant en théologie au grand séminaire à
Montréal.
Il faisait bien beau ; les feuilles jaunies jonchaient le sol ; les promeneurs remplissaient la rue ; les dames avaient revêtu
leurs toilettes de fourrures pour se protéger contre l’air refroidi
annonçant l’automne.
Les deux jeunes filles descendirent la rue Sherbrooke, où
il fut donné à Ninie pour la première fois, d’admirer et de
contempler ces magnifiques constructions, ces grands parterres
remplis de bouquets et de frais gazon ; le babillement de son
amie rendit à Ninie, un peu de la gaieté qu’elle avait perdue depuis
son arrivée à Montréal ; à la vue de tous ces riches carosses
portant des êtres, à la figure heureuse et ne respirant que joie et
bonheur, Ninie, faisait des vœux ! moi aussi, j’en aurai de
l’argent ! Mais son cœur était triste d’avoir essuyé une déception
en amour ; son ami Rogers lui avait causé beaucoup de peine !
Les deux jeunes filles arrivèrent au parloir du Grand
Séminaire où des parents, des amis attendaient des ecclésiastiques,
ou conversaient avec ceux qui, de leur famille, avaient
obtenu la permission de venir au parloir.
Pendant qu’elles attendaient, le Révérend M. Lecoq, alors
Directeur du Grand Séminaire de théologie, apparut dans la
salle d’attente, et constatant la présence de ces jeunes filles, se
dirigea droit vers elle, et leur demanda qui elles attendaient ? Ninie
répondit : l’arrivée de son frère, alors en deuxième année ; cet
échange de mots, entre le Révd M. Lecoq et les deux jeunes
filles attira l’attention des visiteurs et autres ecclésiastiques en
visite ; l’un de ceux-ci se retournant du côté des jeunes
filles, fixa les regards sur Ninie avec un mouvement de la
plus grande indifférence, mais comme s’il eût douté avoir connu
déjà cette figure, mais n’osa pas prêter l’attention davantage, vu
qu’il était accompagné de sa mère, et qu’il se trouvait en présence
du Révd M. Lecoq dont les recommandations sages, sur la
modestie, les convenances ecclésiastiques lui faisaient un devoir
de faire taire sa curiosité.
C’était un grand jeune homme blond, à l’œil bleu, au regard
doux et bon : sa figure souriante indiquait un bon cœur
franc et loyal ! ses manières réservées dignes, en faisaient un
ecclésiastique remarquable ! C’était Rogers que Ninie reconnut.
Ninie pâlit ! elle ne put contenir son émotion ; tout chez elle
trahissait un malaise des plus pénibles !
Mon amie, lui dit sa compagne, êtes-vous malade ? oui, reprit-elle,
je me sens fort mal à l’aise ; ma digestion, je crois, ne
va pas du tout ; et j’éprouve un violent mal de tête ! aussitôt, sa
compagne salua son frère et prit congé de lui.
Elle s’aperçut, le long de la route, que Ninie était très
surexcitée, nerveuse et qu’elle pouvait à peine prononcer quelques
paroles entrecoupées de soupirs qu’elle cherchait de contraindre !
Ninie fit tous ses efforts pour dissimuler sa peine et
à toutes les questions que son amie lui adressait, elle ne savait
que répondre autre chose : Je suis mal à l’aise, ce n’est rien !
c’est une digestion qui me fatigue.
De retour à sa chambrette, elle s’affaissa sur son lit et
pleura abondamment.
Elle venait de revoir, celui qui lui avait promis de l’aimer
toujours ! Elle venait de revoir son ami d’enfance, son bon
Rogers, elle avait tant désiré savoir ce qu’il était devenu !
Jusqu’alors, elle s’était résignée à vivre sans amours, conservant
toujours cependant l’espoir de revoir son bon Rogers ; oui,
c’est bien lui, se disait-elle, c’est bien mon Rogers que je viens
de revoir, au Grand Séminaire ! Plus d’espoir ! plus de vie,
pour elle, maintenant ! elle sentait son âme défaillir !
Que lui était-il arrivé pour qu’il prenne une décision aussi
importante, sans même lui faire part de ses projets sur son
avenir ? Pourquoi Rogers avait-il agi ainsi, lui, le jeune homme
fier, délicat et affectueux ? Comme je regrette, disait-elle à
elle-même, l’avoir revu ! Mon cœur est tout bouleversé, à la
pensée que je ne verrai plus ce Rogers qui chantait avec tant de
sympathie dans la voix, lors de mon départ pour le couvent,
« va, petit mousse, où le vent te pousse » !
Que de larmes, Ninie, versa, dans ces heures de réflexions !
Tantôt, elle prenait la décision de se faire, elle aussi, religieuse !
Tantôt, elle rêvait de faire un voyage pour oublier tous ses chagrins !
D’autres fois, elle pensait à retourner à son foyer, pour
y couler une vie de dévouement auprès de ses parents ! Mais,
se rappelant la décision ferme qu’elle avait prise de faire une vie sortant de l’ordinaire, et tous les sacrifices qu’elle avait
faits pour y parvenir jusqu’alors, elle répéta de nouveau : Je
vaincrai, je laisserai sur ma route, accrochés aux ronces des
arbrisseaux que j’aurai foulés à mes pieds, les lambeaux de
mon cœur, s’il le faut, et je vaincrai !
Ninie, après avoir versé beaucoup de larmes, repassa dans la
mémoire, tous les sacrifices qu’elle avait faits pour atteindre le
but tant convoité, de devenir quelque chose, et résolut d’oublier
celui qu’elle n’avait plus le droit d’aimer puisqu’il s’était consacré
à Dieu, et décida de se remettre à la poursuite de l’objet de ses
rêves, et avec le poète André Chénier se dit à elle-même :
Mon beau voyage encore, est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin,
J’ai passé les premiers, à peine,
Au banquet de la vie à peine commencée,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé,
La coupe en mes mains, encore pleine.
Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson ;
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin
Je n’ai vu luire encore que les feux du matin,
Je veux achever ma journée.
CHAPITRE IV
LA DESTINÉE
Titre I
LES ÉTUDES DE ROGERS
Quand nous jetons un coup d’œil autour de nous, sur tous
les grands événements qui se passent et qui attirent l’attention
de tout le monde ; quand nos oreilles sont frappées de surprise,
à la nouvelle que de grands malheurs sont arrivés ; quand nous
apprenons que des amis que nous avons connus et qui encore hier,
jouissaient de la fortune, des honneurs et de la santé, sont terrassées
dans leurs honneurs, dépouillés de leurs biens, et couchés
dans leur cercueil ; quand les journaux publient avec sensation,
les incendies qui ont ravagé les plus beaux édifices qui faisaient
l’orgueil des villes où ils étaient érigés ; quand nous sommes
obligés de pleurer la perte de parents chers, ensevelis dans les
flots de la mer, sans pouvoir avoir la consolation même de serrer
la main de ceux qu’ils ont laissés, à leur départ, à leur foyer ;
quand nous voyons ces changements si soudains, dans la carrière
des hommes, nous sommes obligés de nous demander : l’homme
a-t-il une destinée ? Ses actes sont-ils la conséquence de sa propre
volonté ? Ou sont-ils la conséquence de sa volonté soumise à
une volonté supérieure qui commande, inspire et même dicte ses
ordres ?
C’est là, une question de haute importance, qu’ont étudiée
bien des savants, qu’ont discutée bien des philosophes, et que
même les théologiens n’ont pu résoudre d’une manière claire,
à l’unanimité.
Nous admettons bien que La Providence peut quand il lui
plaît, arrêter le cours des lois naturelles qu’Elle a établies ; elle
peut en suspendre les effets, comme elle peut les disproportionner
à la cause qui les a produits.
Mais je crois que nous devons nous rendre à cette évidence,
que La Providence, accorde à certains personnes, une mission
spéciale, dans l’exécution de ses desseins.
Et pour réussir à faire exécuter ses désirs, par la personne
qu’elle a choisie pour être l’instrument de sa volonté elle jette sur
la route du prédestiné, les épreuves qui lui semblent le plus
propres à rendre le prédestiné, apte à remplir la mission qu’elle
veut lui confier.
Rogers avait repris ses études ; tout comme les autres élèves,
il était, par le Révérend Père Directeur, invité à étudier sa
vocation, il obtint succès dans ses études ; ses bonnes manières,
son application au travail, ses talents le firent remarquer de ses
supérieurs ; d’une allure distinguée, sage et laborieux, il gagna
l’estime de ses professeurs et la popularité de ses confrères.
Au début de ses études, l’âme remplie du souvenir de sa
petite amie, de sa petite Ninie, de qui il avait reçu, peu de
jours, après son entrée au collège, une lettre dans laquelle, elle
lui dépeignait tout le chagrin qu’elle avait éprouvé lors de
leur séparation, tout l’amour qu’elle ressentait pour lui, toutes
les espérances qu’elle fondait sur lui, lui promettant de garder
toujours dans son cœur, les serments qu’il lui avait faits de
l’aimer toujours.
Malheureusement un élève externe qui recevait ses lettres
et les lui remettait, fut surpris par un professeur, transmettant
à Rogers, cette première missive de Ninie : la lettre fut confisquée ;
Rogers ne put la lire ni savoir d’où elle venait ; il se
doutait bien cependant, qu’elle lui fut envoyée par son amie :
il avait essayé, de lui écrire, en sa prétendue qualité de cousin,
en adressant sa missive directement au couvent de Chatham ;
mais la Révérende Sœur Directrice n’avait pas remis cette
lettre à Ninie ; loin de là, elle lui avait répondu, elle-même,
qu’il lui valait mieux employer son temps à ses études qu’à
écrire aux filles du couvent ; que d’ailleurs, la jeune Ninie était à étudier sa vocation, qu’elle ne pensait plus aux plaisirs du
monde, et était sur le point de se décider de faire une religieuse ;
cette réponse de la Révérende Sœur Directrice, avait mérité à
Rogers de la part du Directeur du Collège de l’Assomption où il
faisait ses études, une forte réprimande ; Rogers en conçut du
chagrin.
Comme il ne connaissait pas l’adresse personnelle de la jeune
fille qui ne l’avait indiquée que sur la première note qu’elle lui
avait adressée, Rogers à deux ou trois reprises, avait essayé encore,
en adressant ses réponses, à la poste restante, à Chatham,
mais ses correspondances furent ouvertes et remises à la Directrice
du Couvent.
Tout ce mélange de correspondances non rendues à destination,
fit réfléchir Rogers qui crut à de l’oubli, ou à de l’indifférence
du côté de Ninie ; il éprouva de cette séparation un
chagrin mortel !
Toutes ces belles promenades qu’il avait faites avec la
jeune fille lui revenaient à l’esprit ; les larmes qu’il avait versées
lors du départ de Ninie pour le couvent, la décision qu’il
avait prise de reprendre ses cours pour se faire médecin ou
avocat, dans l’unique but de conquérir et de garder son amour
en se rendant digne d’elle et de son avenir, lui revenaient
à la mémoire !
Ma chère Ninie, se disait-il souvent en lui-même, m’a
oublié ; comment a-t-elle pu si facilement jeter au panier de
l’oubli, tous ces beaux souvenirs, toutes les promesses qu’elle
m’a faites de me garder son amour ! Ne se rappelle-t-elle donc
plus les heures agréables passées dans le jardin de son père, alors
que nous nous faisions nos premières déclarations d’amour, scellées
sur les eaux du lac Témiscamingue ! Ne se rappelle-t-elle
donc pas combien mon cœur était serré de chagrin et de peine,
quand la veille de son départ pour le couvent, j’ai dû chanter :
« Va, petit mousse où le vent te pousse » !
Rogers ne pouvait plus s’expliquer cette conduite de Ninie.
Ô inconstance du cœur de la femme, se disait-il à lui-même !
Son cœur, en proie à la plus amère déception, souffrit
beaucoup de cette indifférence de son amie, qu’il attribuait à de la mauvaise foi ou à de la légèreté ! Il devint triste, plus
sérieux, et de longs mois passés dans cette solitude le firent
réfléchir et tourner les yeux et son amour vers le Tout-Puissant !
Les Directeurs constatèrent avec joie que Rogers devenait
plus pieux, et aussi mirent-ils ses parents, au courant du changement
qui s’était opéré chez leur fils !
Les parents de Rogers qui croyaient avoir l’honneur et la
joie de voir leur fils, diriger ses pas vers la prêtrise, écoutèrent
les avis des Directeurs, qui l’envoyèrent passer ses vacances chez
un oncle, curé dans une paroisse, avoisinant la ville de Toronto,
où Rogers était tenu à l’écart des compagnies des jeunes filles et
ne prenait de distractions que celles que lui accordait son oncle ;
il était ainsi dans l’impossibilité de rencontrer la jeune fille qui
l’avait tant aimé et à qui il avait juré une éternelle amitié.
Peu à peu, rafraîchie par les sages conseils de son oncle, le
Curé, son âme se tourna vers les goûts de la vie ecclésiastique ;
désillusionné des beautés de l’amour, détaché de l’attrait du
monde, Rogers tenait une conduite exemplaire ; il servait la
messe, observait les jours de jeûne et suivant en tous points, le
règlement que son oncle lui avait tracé ; il se préparait par la
prière et la mortification, à bien connaître sa vocation.
La monotonie de ce genre de vie sédentaire, après une année
passée dans la solitude du collège, et les études arides de la philosophie,
poussa Rogers au découragement ; mais gêné par les
sacrifices d’argent que son oncle le Curé faisait pour lui, pour
aider à son père, ainsi que par les espérances d’un avenir heureux,
il n’osa divulguer à son oncle, tout le trouble qui envahissait
son âme !
Un jour, deux jeunes filles de l’endroit, que Rogers avait eu
le plaisir d’entretenir, en l’absence momentanée de son oncle,
alors qu’elles étaient venues au presbytère pour affaires concernant
l’achat d’une bannière, pour la confrérie des Enfants de
Marie, se présentaient chez M. le Curé, juste au moment où il
était à converser avec son neveu, lui révélant toutes les joies
dont le cœur de prêtre est inondé en faisant bien ses devoirs
de prêtre !
Elles se présentaient pour inviter le Curé, à une partie
« LES LIGNES ÉTAIENT TENDUES, MR. LE CURÉ CHARGEAIT LES PIPES DE TABAC. »
« LES LIGNES ÉTAIENT TENDUES, MR. LE CURÉ CHARGEAIT LES PIPES DE TABAC. »
de euchre donné dans l’une des braves familles du village, le
priant de bien vouloir se faire accompagner de son neveu.
Ce sera, M. le Curé, dit la plus jolie d’elles, une agréable
distraction pour votre neveu M. Rogers ; ses vacances vont se
terminer bientôt et nous essaierons de l’égayer quelque peu,
avant qu’il retourne à ses études ; permettez-lui M. le Curé,
cette petite sortie, nous ferons en sorte qu’il ne trouve pas le
temps trop long ; ce ne nous serait agréable de causer avec M. Rogers, il est si gentil !
Rogers, qui était attentif aux paroles de cette jeune fille,
rougit subitement quand il entendit le compliment qui lui était
adressé !
Comme hésitant un moment pour donner le temps, à son
oncle de répondre : je vous remercie beaucoup mesdemoiselles,
de votre aimable invitation ; je ne saurais l’accepter avant que
d’abord mon oncle, le Curé, ait répondu lui-même à l’invitation
que vous lui avez adressée.
M. le Curé, prenant un air sérieux. Mes bonnes amies :
ce serait vraiment un grand plaisir pour moi, d’assister à cette
partie de euchre, chez M. Howard, car c’est une brave famille
que la famille de M. Howard, et de plus M. Howard est un de
mes bons paroissiens et un de mes amis ! Mais, je ne sais pas
si je pourrai ce soir, m’y rendre, car ma migraine m’a fait
souffrir tout l’après-midi ; je m’étais proposé d’aller prendre
de l’exercice, ce soir ! À tout événement, mesdemoiselles, dites à
M. Howard que je ferai mon possible pour y assister.
Les deux jeunes filles ayant salué et M. le Curé et M. Rogers
se retirèrent en causant amicalement.
Ces petites effrontées, dit M. le Curé à son neveu ! elles
viennent pousser l’audace jusqu’à vouloir venir courir après les
garçons jusqu’ici. Il y en aura bien assez de garçons, à cette
soirée ! L’un de ces dimanches, je leur donnerai pourtant, à ces
petites écervelées, une leçon qui leur servira longtemps ! Rogers,
fut tout désappointé de l’attitude de son oncle ; mais M. le Curé,
nous pourrions peut-être aller saluer cette famille Howard, et
jouer une partie de cartes seulement, cela ferait sans aucun
doute, grand plaisir à M. Howard que j’ai remarqué, avoir beaucoup d’estime pour vous ! L’autre jour, après votre messe,
tandis que vous étiez occupé à l’assemblée des marguilliers, il est
venu m’apporter une belle boîte de cigares, et a passé plus
d’une heure à converser avec moi dans l’espérance de vous voir !
Oh ! mon cher neveu, je t’assure que M. Howard me connaît ;
nous irons l’un de ces jours saluer cette famille, avant ton
départ ; tu as une vocation ecclésiastique et je n’aurais pas
voulu, t’exposer à perdre cette vocation, en te mettant au contact
de ces têtes légères qui peuvent tourner le cœur d’un
jeune homme comme toi !
Rogers se sentit amèrement contrarié ! Son cœur de jeune
homme à la vue de la gentillesse de ces demoiselles qui lui
avaient parlé avec tant de déférence et d’affection, avait senti,
en lui-même, comme une flamme de feu d’amour se réveiller, et
se dit à lui-même : Oh ! J’ai des doutes sur ma vocation !
Faut-il, se dit-il, à lui-même, pour étudier sa vocation, se
priver de toutes les joies, plaisirs même permis, pour rester
comme emprisonné dans ce presbytère soumis sous la rigueur
d’un règlement si sévère, et ne goûtant d’autres distractions que
celle d’une conversation avec ce vieillard, que je ne peux contredire,
et à qui je ne peux désobéir, pas même sur les sujets les
plus indifférents.
Son oncle le Curé, constatant l’étendue du chagrin de
Rogers qui pourtant faisait tous ses efforts pour le dissimuler :
s’adressa à Rogers.
Viens avec moi, lui dit-il, en descendant l’escalier de
la vérandah ; prends ta ligne et les rames, nous irons prendre
de l’exercice, un tour de chaloupe, une partie de pêche, et une
bonne pipée de tabac, voila qui sera bien plus à propos, va, mon
garçon !
À cette invitation, le jeune Rogers dut obéir, et suivre M. le Curé, dans la direction de la rivière, à quelques dix minutes de marche ;
C’était une belle journée du mois d’août ; il faisait très
chaud ; les eaux de la rivière étaient calmes ; le ciel était clair,
à peine quelques légers nuages flottaient poussés par une légère brise, sous le firmament dans la direction du soleil sur
le point de disparaître derrière les montagnes.
C’était partout silence : seuls les cris de l’alouette, le ronflement
de la grenouille et des wawarons, venaient troubler la
solitude du rivage de la rivière.
Rogers détacha la chaloupe ancrée selon l’habitude, et tous
deux prirent place ; Rogers tenait les avirons !
Les lignes étaient tendues, M. le Curé chargeait les pipes
de tabac.
Une petite prière, mon enfant, dit M. le Curé, pour bénir
le Seigneur et demander de nous protéger contre les accidents.
Tous deux agenouillés dans la chaloupe, glissant légèrement
sur les eaux, prièrent quelques instants.
M. le Curé essaya de ramener la gaieté dans le cœur de
son neveu, et se montra d’une affabilité plus qu’ordinaire ; Rogers
s’efforçait de témoigner beaucoup d’intérêt au récit des histoires
drôles que M. le Curé lui racontait et qu’il essayait d’enjoliver !
Mais quel glaive, dans son cœur ! quel combat se livrait en
cette âme de jeune homme dont on voulait faire un prêtre,
uniquement parce qu’il était bon et affectueux ! Il pleuvait à
verse dans le cœur de Rogers, qui se voyant les avirons dans les
mains, mêmes qui avaient conduit les avirons de l’embarcation
où était assise devant lui, sa chère Ninie, sa chère amie dont il
n’avait pu s’expliquer l’indifférence ou la séparation, sur les
eaux du Lac Témiscamingue se livrait à de sérieuses réflexions !
Quel contraste saisissant pour lui entre ces deux scènes !
Le beau lac Témiscamingue, se disait-il ! Toi, tu m’as
rendu au cœur de la joie, du bonheur ! tu as empreint dans mon
âme, des souvenirs qu’aucune figure ni par ses attraits, ni par
ses beautés, ne saurait effacer ! Tu m’as fait goûter les heures
les plus douces, les plus agréables de ma vie ! Qu’elle était belle !
Qu’elle était bonne ! Qu’elle était douce, la jeune fille assise
dans ma chaloupe ! Qu’il était délicat le parfum qui s’exhalait
des roses qu’elle tenait dans ses mains ! Qu’il était bien fait
le bouquet qu’elle fixa à mon habit !
Qu’elles étaient douces fraîches et vermeilles, les joues
de celle qui reçut de moi, et mon premier baiser et mes premières déclarations d’amour ! Que les eaux du lac Témiscamingue
étaient donc limpides ! Qu’il était admirable cet horizon,
ondulé des crêtes des montagnes qui entourent mon village
natal Guigues, et la ville Haileybury où j’ai laissé ma famille
qui me croit heureux en ce moment alors que la plus terrible
tentation ou faiblesse ou désespoir s’emparent de moi !
Qu’ils sont laids ces rivages de cette rivière !
Qu’il est vilain, mon oncle, de vouloir me priver de ma
liberté pour me choisir mon état de vie ! Quelle odeur nauséabonde
s’exhale de ces petites forêts, étendues le long de cette
rivière ! Quelle tristesse dans cette conversation où il me faut
ne parler que de Dieu, ou rire au récit de vieilles histoires de
mon grand’père ! Grand Dieu ! s’écriait en lui-même Rogers, la
mort dans l’âme, je me meurs de peine et de chagrin !
La lune témoin de nos premiers serments d’amour, sur les
eaux du lac Témiscamingue, où est-elle, je ne la vois pas ! Où
est donc ma Ninie !
Rogers, de retour au presbytère, après une veillée des plus
tristes de sa vie, monta à sa chambre, après avoir passé une
bonne demie-heure à prier avec le bon Curé, et là, se livra à de
sérieuses méditations !
Le matin, son oreiller était toute mouilée, arrosé des larmes
qu’il avait versées pendant la nuit ; ses joues étaient amaigries
et ses yeux avaient perdu de leur éclat habituel ; Rogers
était plus indécis que jamais ! Il pensait à sa vocation !
Il avait pensé à Ninie !
Il avait rêvé au lac Témiscamingue.
CHAPITRE IV
Titre II
RETOUR DE ROGERS AU COLLÈGE
Les vacances de Rogers touchaient à leur fin ; sa mère lui
écrivit que le jour de l’entrée des élèves du collège de l’Assomption,
elle l’attendrait chez une parente, à Joliette ; trois semaines
encore, et il devait reprendre ses cours pour y terminer sa philosophie ;
il devait aussi cette année là, se fixer sur le genre de
vie qu’il embrasserait ; mais comme il n’était pas encore tout-à-fait
décidé de se vouer à l’état ecclésiastique, et que ses parents
croyaient que c’était une affaire réglée et qu’ils annonçaient déjà
le bonheur de voir leur fils, se préparer à devenir prêtre, Rogers
sentait sa liberté, de plus en plus restreinte !
Le vieil oncle le Curé, sans y mettre de l’autorité, car cela
n’aurait pas eu son effet, redoublait de ferveur dans ses prières
qu’il faisait en commun avec Rogers, pour demander la grâce
que son neveu ait une vocation ecclésiastique ! Il cherchait à
infuser de plus en plus, dans l’âme de son neveu, tous les principes
de la pénitence et de la prière, de l’abnégation et des
sacrifices ; sa vieille mère dans les lettres qu’elle lui adressait, ne
pouvait lui dissimuler toute la joie qu’elle aurait, si Dieu lui
faisait la faveur de voir avant de mourir, son cher Rogers, prêtre !
Naturellement, le bon cœur de Rogers ne se montrait pas
indifférent à toutes les marques d’estime et de considération dont
il était l’objet ! mais, plus il touchait à la fin des vacances, plus il
lui répugnait de se voir obligé de retourner au collège, où il devait
choisir sa vocation sans avoir pu jamais revoir celle dont le
souvenir seul, causait tant de ravages dans son cœur ! Il aurait
aimé à recevoir de sa bouche même, les raisons qui l’avaient fait le délaisser et l’abandonner ; il aurait aimé à recevoir de son
regard, une flamme sinon d’amour, au moins d’estime ; il aurait
aimé à recueillir sur ses lèvres, un dernier baiser, baiser
chaste de paix, serment d’oubli et de discrétion, foi jurée de
toujours s’estimer !
Si je pouvais, se disait-il, seulement la voir, il me semble
que les combats qui se livrent dans mon cœur, cesseraient, et
que le calme étant rétabli dans mon âme, je pourrais plus facilement
me vouer au Seigneur ! Il avait essayé plus d’une fois,
timidement, à parler à son oncle, de sa vocation, pour finir par
lui révéler toute la source de ses peines et de ses profondes misères.
Mais le vieillard, lui avait répondu de ne pas s’arrêter
à ces considérations, que ce n’étaient que des tentations que le
démon lui tendaient !
Dès lors, Rogers adressa à son amie Ninie, qu’il croyait encore
à Guigues, mais qui était rendue à Montréal où elle occupait
une position de confiance, une petite poésie de Paul Déroulède
au bas de laquelle, il signa son nom, en y ajoutant les mots : si
tu daignes me répondre, adresse ta missive à poste restante, ici
où je passe mes vacances ! cette petite poésie se lisait ainsi :
Si tu veux de ma vie, un jour et puis un jour,
Hôtesse passagère, entre dans ma demeure,
Et des pesants soucis qui font mon front si lourd,
J’aurai garde qu’aucun te touche ni t’effleure.
Mais, comme ces vieux vins que l’on verse au retour
Je verserai pour toi, ma gaieté la meilleure.
Si tu veux de ma vie, un jour et puis un jour,
Si tu veux de ma vie un mois et puis un mois,
Ce pacte de plaisir peut se signer encore.
Nous choisirons avril et la senteur des bois,
Juin et ses douces nuits avec sa douce aurore.
Puis, nous nous quitterons, sans ces sombres émois,
Fleurs de regret qu’un trop long bonheur fait éclore.
Si tu veux de ma vie un mois et puis un mois.
Si tu veux de ma vie, un an et puis un an.
Ô vanité ! tout est vanité ! dit l’Apôtre !
Tous nos beaux feux de joie, à l’éclat rayonnant,
Pourraient bien être éteints d’une saison à l’autre,
Mais tant qu’ils flamberont, comme ils font maintenant,
Quel sort sera le tien ! quel délice le nôtre !
Si tu veux de ma vie un an et puis un an.
Mais si tu veux ma vie entière et pour toujours,
Oh ! alors laisse-moi redevenir moi-même.
Et triste sans contrainte et morne sans détours,
Je t’ouvrirai le fond de ma douleur suprême !
Et ta douleur sera mon suprême secours,
Car c’est ainsi qu’on souffre et c’est ainsi qu’on aime,
Quand on veut une vie entière et pour toujours
Rogers n’aurait pas aimé que cette lettre ne tombât entre les
mains de personnes étrangères ; aussi, avait-il eu le soin de la
faire recommander, mais les parents de la jeune fille, à Guigues,
en apprenant du maître des postes que Ninie avait à son adresse,
une lettre recommandée, obtinrent cette lettre qu’ils promirent
remettre, à leur fille, doutant de l’importance de cette lettre
recommandée, ils l’ouvrirent.
Une lettre de Rogers, dit la mère de Ninie, à ma fille !
Comment se fait-il ? ils se sont donc écrit pendant tout ce temps !
Et encore assez amoureuse cette poésie ? Bah ! lui répondit le
père, des enfantillages ! Des amourettes de jeunes gens ! Rogers
n’a pas fini son cours ! Ninie qui n’a pas encore ses vingt ans !
Voyons, jette-moi cela au feu.
Non, oh ! Non ! par exemple, je ne jetterai pas cette lettre,
au feu ! Que la mère de Rogers ne me dise pas que c’est ma
fille qui court après son garçon ! J’ai la preuve dans les mains !
On ne sait pas ce qui peut arriver ! Amis aujourd’hui, ennemis
demain, et alors la mère de Rogers sera tentée de prendre fait et
cause pour son fils !
Quelques jours écoulés ; la mère de Rogers qui avait pris le
train à Haileybury, pour se rendre à Lachtford, vint saluer la
mère de Ninie, se dirigeant à North Bay, et les deux femmes
causèrent ; c’est là que la mère de Rogers apprit à la mère de
Ninie que son fils avait eu bien des prix, des félicitations de
ses professeurs, en un mot qu’il était à terminer cette année-là,
son cours d’étude et se destinait à se faire prêtre !
La mère de Ninie, comme blessée par cette déclaration
aussi prématurée qu’orgueilleuse, comment, Madame, vous dites
que votre fils se destine à se faire prêtre ! Je ne saurais le
croire ! — toute étonnée, la mère de Rogers lui demanda des explications !
Il est vrai, Madame, que votre fils a une bonne éducation ;
je l’ai toujours trouvé bien gentil ; il est venu rendre
visite à ma fille et s’est toujours montré d’une amabilité rare :
seulement, je ne veux pas le désapprécier à vos yeux, mais je ne
saurais croire qu’il pense à la prêtrise, puisqu’il pense encore aux
filles ! Il vient encore, cette semaine même d’écrire à ma fille ;
c’est moi qui ai ouvert cette lettre recommandée qui venait de
votre fils, en vacances, et tenez madame : la voici.
La mère de Rogers, reconnaissant l’écriture de son fils,
faillit perdre connaissance, mais reprenant ses sens, elle trouva
quelques paroles assez heureuses pour se tirer d’embarras, et expliquer
que la décision de Rogers n’était pas faite, mais qu’il lui
avait seulement laissé entrevoir ses penchants du côté ecclésiastique !
À peine était-elle de retour à son foyer, qu’elle écrivit à son
fils, pour lui reprocher ce qu’elle appelait de l’inconstance et
de la légèreté, et lui expliquer toute l’étendue des sacrifices que
la famille avait faits pour lui, et en même temps cherchait à lui
faire comprendre toute la grandeur de l’affront dont elle avait
été l’objet, à son sujet, par son étourderie.
Pendant ce temps, Rogers, avait-il un moment libre, qu’il
courait à chaque jour, et quelques fois, matin et soir, au bureau
des postes, anxieux de savoir si Ninie répondrait à sa lettre ! Il
osait espérer, car l’un de ses amis lui avait appris quelques
jours passées qu’il avait rencontré Delle Ninie, à Haileybury.
Au lieu de recevoir une lettre de sa douce amie, il
reçut cette lettre de sa mère !
Il n’en pouvait croire à ses yeux !
C’en était assez pour lui faire désirer son entrée au collège !
Déconcerté, découragé, démoralisé, Rogers languit à moitié mort,
plutôt qu’il ne vécut, le reste des vacances ; sa santé en fut
affectée et partit pour le collège avec au cœur, une plaie profonde,
dans l’âme, des considérations sur sa liberté contrainte et
un grand dégoût pour la vie où tout n’est qu’égoïsme, honneurs
faux et mensongers et spéculations sur les bons !
Se dirigeant vers l’Assomption, vers le Collège, il s’arrêta
à Joliette où tel que le lui avait écrit sa mère, il devait la ren
Collège de l’Assomption.
Collège de l’Assomption.
contrer chez une parente ; c’était une bien belle journée du commencement du mois de septembre ! Rogers, le sourire aux lèvres, s’efforça d’être bon pour sa mère et parut ne pas être affecté par la lettre qu’elle lui avait écrite ; son père accompagnait sa mère et ne lui ménagea pas sa profonde surprise de l’indignation profonde qu’il avait ressentie, à la nouvelle que son fils avait écrit à Ninie ! Et alors, le père retirant à l’écart, son fils Rogers, lui rappela comme l’avait fait la mère sur sa lettre, tous les sacrifices d’argent qu’il avait dû s’imposer pour le faire instruire. Rogers, dans un moment de colère, aussi capable de fierté que de sensibilité, s’adressant à son père et à sa mère : Pourquoi, parents, annoncez-vous partout que je me destine à devenir prêtre ? Croyez-vous, par ce moyen, enchaîner ma liberté ? Vous me parlez de sacrifices que vous avez faits pour moi, je l’avoue, cela coûte cher aux parents de faire instruire un garçon ! mais est-ce que cela coûte assez cher que, pour vous être reconnaissant, je doive sacrifier mes goûts, mon cœur et mes affections, et ma vie même ?
En faisant des sacrifices, ne faites-vous pas que votre devoir ?
vous avez, vous le savez, une obligation qui découle du
droit naturel et du droit divin, d’aimer vos enfants, de pourvoir
à leur éducation et à leur instruction dans la mesure de vos
forces ! Qu’avez-vous fait pour moi, de plus que pour les autres
enfants ?
Non, mon fils, lui répondit le père tout étonné des considérations
que Rogers pour la première fois de sa vie se permettait
de jeter sous les yeux de ses parents.
Nous n’avons pas l’intention de te forcer à te faire prêtre ! Nous voulons que tu aies toute la liberté pour choisir ton état !
Mais regarde donc, réfléchis un peu, tu serais si bien ; vois ton
oncle le Curé, comme il est heureux ; il n’a pas de troubles ni
inquiétudes ; il est maître de sa maison, il conduit à sa guise,
il a son cheval et sa voiture, sort et rentre quand il lui plaît, il
gagne de l’argent ; il est certain que sa vie est assurée !
Et toi, mon cher enfant, je ne te crois pas appelé dans le
monde ; ta nature enthousiaste et ta ténacité à ne pas vouloir reconnaître tes torts, te feront faire de mauvais coups, et tu t’en
repentiras !
Tandis qu’avec l’appui de ton oncle, ton chemin est tout
tracé, cher enfant ; ouvre les yeux, tu es d’âge de réfléchir ; regarde
les mortalités survenues dans la famille ! La vie du monde
se passe si vite ! Le bon Dieu ne nous a pas mis sur la terre,
seulement pour jouir.
Prie mon enfant, et choisis à ta guise, ta vocation ; mais
comme je te l’ai dit, l’an passé, pour te faire recevoir médecin
tu le sais, je ne peux pas ; je ne suis pas assez riche ! Choisis le
genre de vie que tu voudras !
Mes bons parents, reprit Rogers, quand je vous ai demandé
de bien vouloir me faire continuer mes études, je ne me suis pas
engagé à choisir l’état ecclésiastique, je veux être libre, afin de ne
pas être exposé à vous faire des reproches, ni à vous mêmes ni
même à ma conscience ; c’est un sujet digne de considération, je
le comprends très bien, mais pour bien le décider il me faut être
libre ! je n’ai aucune répugnance pour l’état ecclésiastique, mais
ce n’est pas le moment pour moi, de me prononcer définitivement.
Il y avait ce jour-là, à Joliette, une retraite qui se terminait
après plusieurs jours d’exercices religieux !
La parente qui avait la visite de Rogers et de ses parents,
les invita à assister à la clôture de cette retraite pour laquelle
des cérémonies spéciales avaient été préparées.
Rendus à l’église, ils prirent place au milieu d’une foule
très nombreuse ; après un éloquent sermon de circonstance
prononcé par l’évêque Archambault, de regretté mémoire, le
Révérend M. Dugas, dont la voix superbe avait été maintes
fois, admirée dans cette église, rendit au Salut du Très Saint
Sacrement, avec plus d’âme que jamais, le Cantique :
« Cœur transpercé pour nous, des crimes de la terre,
Ne vous souvenez plus, ne vous souvenez plus,
Du cri qui retentit jadis sur le calvaire,
Souvenez-vous, souvenez-vous Jésus. »
« MON ENFANT LUI DIT M. RIOPELLE, AVEZ-VOUS CONFIANCE EN MOI ? »
« MON ENFANT LUI DIT M. RIOPELLE, AVEZ-VOUS CONFIANCE EN MOI ? »
Ces paroles laissèrent une profonde impression dans l’âme
de Rogers, qui aimait tant le chant et la musique ! Il fut épris
soudain, d’un désir ardent de se vouer aux services des saints
autels, par le spectacle grandiose et imposant de cette église,
toute pavoisée de drapeaux et de lumières, aux autels décorés
de bouquets et de fleurs, illuminés par des centaines de cierges
dont la flamme vacillante répandait sur la figure des assistants,
au chœur, des rayons de joie et de bonheur.
Rogers envia le sort de ces prêtres agenouillés au pied de
Jésus-Hostie, qui semblaient comme lui, impressionnés par la
beauté des cérémonies pieuses, et transportés dans les méditations
où les considérations humaines et mondaines se perdent en de
vaines et folles appréciations, incapables de comprendre tout
le bonheur, que les âmes éprouvent dans la prière contemplative !
Rogers se rendit au collège de l’Assomption, emportant dans
son cœur, un grand souvenir, de cette cérémonie qui l’avait tant
impressionné, et des paroles du chant sacré qu’il avait entendues
chanter avec tant de pieux recueillement par le Révd M. Dugas.
Rogers se livra à ses études, avec non moins d’ardeur que par les
années passées ; seulement, il paraissait plus pensif et plus
rêveur ! Il n’était plus, du tout, ce jeune homme, à la figure souriante,
et gaie ; il apparaissait toujours avec un air grave et
réfléchi, tout comme s’il eût été continuellement préoccupé d’une
idée qui devait exercer sur lui, une influence considérable.
Un jour, le Révérend M. Riopelle professeur de philosophie,
qui avait remarqué cet air de tristesse peint sur la figure de
Rogers, l’amena avec lui, dans le grand parterre qui se trouve
en avant du collège, et là, assis sous un gros orme, le pressa de
questions confidentielles : Mon enfant, lui dit M. Riopelle, avez-vous
confiance en moi ? Oh ! Oui, répondit vivement Rogers ;
vous avez toute ma confiance ! Je ne vous veux que du bien, Rogers,
et si je me permets de vous faire certaines questions, je vous
prie de croire que je vous les pose dans votre intérêt, et dans
l’unique but de vous rendre la gaieté que j’ai remarqué que
vous avez perdue.
Mais, mon Père, je dois vous dire que je ne sais pas ce
dont vous voulez me parler. Je suis tout disposé à vous répondre.
Mes questions vous paraîtront peut-être indiscrètes, mais
veuillez vous convaincre que je ne m’intéresse à vous que pour
vous rendre le bonheur !
Les années que vous avez passées, la conduite exemplaire
que vous avez tenue, l’amour et l’intérêt et l’attachement que
vous avez toujours manifestés pour votre Alma Mater, m’ont toujours
porté à vous estimer, et vraiment, j’éprouve moi-même du
chagrin, de vous voir, depuis les quelques semaines que vous
êtes arrivé au milieu de nous, avec une figure aussi triste et
aussi continuellement préoccupé à résoudre un problème qui ne
peut être autre que celui que je redoute comme étant votre cauchemar !
Mon père, je n’ai aucun chagrin !
Parlez-moi franchement, ouvrez-moi votre cœur ; veuillez,
je vous en prie, être persuadé que le cœur de prêtre de celui qui
vous parle est bon, et que vous n’aurez jamais de meilleur ami
que lui. Si vous n’avez pas de chagrin, vous avez un poids lourd
sur votre cœur qui vous empêche de sourire et de respirer à
l’aise ; parlez-moi, dites-moi quelles sont les causes de votre tristesse !
Rogers, comme vaincu par les paroles du Révérend M. Riopelle, qui lui parlait sur un ton si intéressé à son bonheur et
si amical, avec des larmes aux yeux et une voix entrecoupée de
sanglots, la tête baissée vers la terre, brisant entre ses doigts tout
tremblants des bouts de branches sèches qu’il avait ramassées
pour se donner une contenance, lui répondit :
Puisqu’il en est ainsi, je vous avouerai mon Père, que mon
âme est toute troublée ; dans quelques mois, je serai appelé à
sortir de cette maison, ou à m’y enfermer pour toujours, pour
la Vie !
Mon père, cette idée me bouleverse ! Je ne sais que
faire !
Mais, mon enfant, avez-vous bien prié la Sainte Vierge de
vous protéger ? avez-vous invoqué le Saint-Esprit de vous éclairer
sur la décision que vous devez prendre ?
Oui, mon père, et plus il semblerait que je prie, plus il
semblerait que mon cœur est indécis !
Quelles sont vos idées ? quelles sont vos tentations, vos
désirs, mon enfant ?
Je sais, mon père, que j’ai une nature très enthousiaste, affectueuse,
ardente et bonne ; à certaines heures, je me sens
attiré vers l’état ecclésiastique ; je me sens épris de dégoût pour
toutes les vanités du monde où alors je ne vois que calcul, intérêt
et égoïsme ; je me sens appelé à faire du bien et à rendre les
autres heureux ; par d’autres moments mon âme sensitive se sent
remplie d’affections les plus contraires ; je me surprends à
rêver, à désirer de posséder un « Home » bien propre, bien meublé,
à désirer d’être médecin, qui aurait la confiance, l’amour d’une
bonne épouse, et là, je me surprends à croire sérieusement que
je serais heureux ; que je pourrais ainsi, tout comme dans l’état
ecclésiastique, faire du bien aux autres et sauver mon âme !
Mon enfant, lui dit M. Riopelle, vos deux désirs sont bien légitimes,
et vous pouvez selon vos aptitudes et vos goûts, adopter
l’un ou l’autre genre de vie. Écoutez bien l’appel du Seigneur,
s’il vous appelle à lui, ne résistez pas à sa voix ! priez, priez
beaucoup ; mais de grâce, mon enfant, ne vous tourmentez pas
l’esprit ! Vous ne sauriez trouver des perles dans de l’eau trouble !
Vous ne sauriez trouver non plus la voie que
vous trace le Seigneur, si votre cœur est continuellement en ébullition
de sentiments vivaces, et si votre esprit est toujours
obsédé par un travail qui n’a pas de repos !
Calmez-vous, remettez-vous à vos études ! Prenez les choses de
sang-froid, et priez ! Qu’est-ce qui peut vous empêcher de choisir
l’un ou l’autre de ces états que vous mentionnez pour être ceux
le plus conformes à votre goût, à vos aptitudes ; le fait est qu’il
y a beaucoup de ressemblance, entre le Prêtre et le Médecin ; le
premier est le médecin des âmes, le second est le médecin des
corps et très souvent, ils sont appelés à exercer leur ministère, en
même temps et dans une commune action !
Oh ! mon cher Père, reprit Rogers, si je pouvais choisir !
Mais je crains de ne pas pouvoir ! Pourquoi, Rogers ?
Je vais vous expliquer cela, mon père !
Mes parents, sans y mettre une objection des plus sérieuses,
à ma décision de me faire médecin, m’apprennent maintenant qu’ils n’ont pas assez d’argent pour me pousser dans cette carrière ;
j’ai repris mes cours d’études, uniquement parce que j’aimais,
à la folie, une jeune fille de par chez nous ; je voulais me
rendre digne d’elle ; elle retournait au couvent terminer ses
études, et je voulais aussi terminer les miennes dans mon désir de
me faire un avenir plus tard avec elle !
Où est-elle maintenant, cette jeune fille ?
Je ne sais pas, mon père, je l’ai perdue de vue ; mais son
seul souvenir me trouble et le cœur et la tête ! Sa séparation m’a
été si cruelle que j’avais résolu de me faire prêtre tout d’abord et
j’avais confié ce secret, cette décision brusque, peut-être trop
brusque, à mes parents qui, alors fous de joie, ont par la suite
utilisé tous les moyens qu’ils avaient à leurs dispositions, pour
me pousser dans cette carrière qui, je le comprends, les aurait
honorés, et de concert avec mon oncle le Curé que vous connaissez,
ils ont tant fait que je suis sous l’impression que ma liberté est
contrainte, que je ne suis plus libre ! Pourtant j’aime le service
des Saints Autels, j’aime la prière, j’aime la pénitence ! J’abhorre
le blasphème ! J’aime ma religion et tout ce qui la touche de près
ou de loin. J’ai une dévotion spéciale pour la Vierge Marie !
Mais toujours je ne suis pas plus avancé ! J’hésite et je suis
triste, mon père !
Mon enfant, l’aimez-vous encore cette jeune fille dont vous
me parliez ?
Oui, reprit Rogers avec un air de franchise loyale, je l’aime ;
je l’aimerais si je devais aller dans le monde. Mais je ne l’ai pas
revue depuis bientôt trois ans. Je ne sais ce qu’elle est devenue.
Mais ce qui m’empêche d’embrasser la carrière ecclésiastique,
sans beaucoup réfléchir, c’est que je crois qu’on m’a envoyé passer
mes vacances chez mon oncle le Curé, pour ne pas me permettre
de revoir cette jeune fille que j’adorais ; pourtant elle était de
bonne famille, bien gentille. Et si vous saviez comme je me
suis ennuyé, chez mon oncle qui bien qu’il fut bon pour moi.
m’imposait un régime de vie, de religieux !! Quelles tristes vacances
j’ai passées ! C’est à peine si j’ai eu le plaisir de pouvoir
aller revoir une journée seulement la maison de papa, mon village
et ce beau lac Témiscamingue !
Oh ! mon enfant, promettez-moi, voulez-vous, promettez-moi
seulement d’être bien gai, comme jamais, promettez-moi de
suspendre toutes vos réflexions ; jouez comme les autres écoliers
laissez reposer votre cœur et votre esprit, que le calme rentre
dans vos pensées !
Priez le Seigneur de vous aider ; ne faites plus d’efforts
d’imagination. Je vous assure que si votre vocation est d’être
médecin, le bon Dieu vous fournira les moyens et l’argent de le
devenir, si vous le servez bien ! Accomplissez bien vos devoirs,
obéissez à votre règlement et tout ira bien ; Oh ! allons, courage,
mon enfant.
Rogers regagnant la salle de récréation, où les élèves étaient
occupés, les uns à faire la promenade, les autres à jouer au
billard, les autres enfin à faire de la musique, monta quelques
minutes à la chapelle : et là prosterné devait le tabernacle, Rogers
pria avec Pierre Corneille :
Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute :
Je dis ton serviteur, car enfin je le suis ;
Je le suis, je veux l’être, et marcher dans ta route joursEt les jours et la nuit.
Remplis-moi d’un esprit qui me fasse comprendre
Ce qu’ordonnent de moi tes saintes volontés.
Et réduis mes désirs au seul désir d’entendre hautesTes hautes vérités.
Mais désarme d’éclairs, ta divine éloquence,
Fais-la couler sans bruit au milieu de mon cœur,
Qu’elle ait de la rosée et la vive abondance doucesEt l’aimable douceur
Quoique tu sois le seul qu’ici-bas je redoute
C’est toi seul qu’ici bas, je souhaite d’ouïr,
Parle donc, ô mon Dieu ! ton serviteur écoute obéissEt te veut obéir.
Parle donc, ô mon Dieu, ton serviteur fidèle.
Pour écouter ta voix, réunit tous ses sens,
Et trouve les douceurs de la vie éternelle divinesEn ces divins accents.
Parle pour consoler mon âme inquiète ;
Parle pour la conduire à quelque amendement ;
Parle afin que ta gloire ainsi plus exaltée croisseCroisse éternellement.
CHAPITRE IV
Titre III
RETOUR DE ROGERS AU COLLÈGE
LA VOCATION
L’indécision est la pire des conditions ; l’âme indécise subit
les plus cruels tourments ; tantôt, réfléchissant aux hautes vérités
éternelles, elle se laisse emporter sous le souffle de l’amour divin,
vers les régions d’ordre purement spirituel, et comme alors
détachée de tous les attraits, de toutes les séductions du monde,
elle plane, dans la jouissance que procure la contemplation des
bienfaits et de la bonté de l’être Suprême, au-dessus de tout ce
qui est matériel, s’envole loin de toutes les considérations des
passions humaines ; tantôt, comme fatiguée de la monotonie et des
sacrifices à chaque jour renouvelés, de la contrainte de ses désirs,
l’âme perd de vue, son idéal, et s’affaisse soudainement pour suivre
le torrent toujours croissant des hommes qui n’ont jamais
cherché à s’élever au-dessus de leurs passions !
Qu’ils sont faibles, ceux qui se laissent dominer par leurs
passions ! Qu’ils sont orgueilleux ceux qui croient pouvoir ne
jamais succomber ! Qu’ils sont arrogants ceux qui, se croyant forts
vantent de n’avoir jamais succombé et n’ont pour leur prochain,
sur leurs langues que des paroles de critiques ou de
mépris !
Rogers finissait sa philosophie ; ses études de préparation au
baccalauréat lui paraissaient bien rudes ; il n’obtenait pas, tout-à-fait,
le même succès que dans les années passées ! Il travaillait
cependant plus fort, mais son âme indécise lui apportait souvent
des distractions qui venaient l’interrompre dans les études.
Il aimait l’état ecclésiastique ; il aurait aimé la vie du monde ; il subissait fréquemment l’influence des belles cérémonies
à l’occasion des fêtes, au Collège, ou des souvenirs
présentés à son esprit par son imagination, des belles promenades
et des heures agréables passées avec son amie d’enfance ;
mais peu à peu, il perdit espoir de ne plus la revoir ; il rentra en
lui-même.
Après plusieurs mois d’hésitations et d’incertitudes, il se
décida à diriger sa destinée vers la prêtrise, et entrait au grand
Séminaire de Montréal. Sa décision alors fut ferme ; Rogers,
prenait du temps à trancher une question, mais quand, une
fois il avait pris le parti de se vouer à l’état ecclésiastique, il
était d’une constance à toute épreuve.
Ses parents en éprouvèrent de la joie, quand pour la première
fois, ils vinrent lui rendre visite, au Grand Séminaire et
virent leur fils Rogers gai, content, bien décidé à tout vaincre
sur son passage, à supporter les pires épreuves et se vouer au
Seigneur : lui-même, leur disait, bien chers parents, mon sacrifice
est fait ; ce fut bien dur, avant de me résigner ; j’ai craint y
perdre la raison, maintenant que tout est décidé, je marcherai
gaiement vers le but que je me propose ; rien ne me fera dévier
de ma ligne de conduite, advienne que pourra ! Dieu l’a voulu !
Que sa sainte volonté soit faite ! Que son saint nom soit béni !
CHAPITRE V
AMOURS PASSAGERS DE NINIE
Titre I
NINIE EN VOYAGE
Les heures de la vie se succèdent, mais ne se ressemblent
pas ; certains jours que l’on croit être ceux, devant nous procurer le
plus de joie et de bonheur, souvent ne nous apportent que déceptions
et amertume ; comme certains jours que l’on croit être ceux,
devant nous apporter que désagréables surprises et malheurs, ne
sont souvent que le baume bienfaisant qui guérit nos blessures,
ou ne sont qu’une douce brise qui vient sécher les sueurs encore
ruisselantes sur nos fronts, ou ne sont que le messager porteur
de la gaieté, prélude du bonheur.
Les aspirations les plus nobles, d’un cœur laborieux et
honnête, sont souvent incomprises et non satisfaites ; les désirs
les plus légitimes d’une âme à la recherche de jours heureux sont
souvent consumés en de vains efforts !
Les cascades d’eau les plus puissantes, les chutes les plus
bruyantes, sans se déplacer, attirent l’attention de tous ceux qui
passent auprès d’elles ; impétueuses, elles lancent leurs eaux
sur leurs eaux, dans des torrents épais et tumultueux, sans autre
résultat que l’écume blanche qui recouvre la surface des eaux
tombées, et le bruit sourd et régulier qui se dégage de ces tourbillons
à l’aspect majestueux.
Ainsi, les âmes ardentes, enthousiastes, promptes à l’action,
lancent, en attirant l’attention de ceux qui les coudoient, désirs
sur désirs, sentiments sur sentiments, sans autre résultat que le trouble causé dans leur intérieur, par le choc de leurs diverses
situations.
Le cœur est fait pour aimer ; bien qu’il se prête à divers
amours, bien qu’il aime souvent aujourd’hui, le contraire de ce
qu’il désirait aimer quelques années auparavant, il demeure, lui,
toujours lui, capable de donner naissance à l’amour, capable
comme la cascade ou la chute, de lancer ses eaux d’une manière
impétueuse sans cependant cesser d’être lui, la source même de
l’amour.
Ninie avait un cœur qui avait aimé la noblesse, la fierté,
la modestie, l’ardente naïveté de Rogers ; mais, peu à peu, désillusionnée
de tous ses rêves d’espérances, et versée sur le côté pratique
de la vie, elle était portée à aimer, mais d’une manière
superficielle ; son cœur lançait bien encore, ses feux d’amour,
mais d’une manière différente ; elle aimait folâtrement ; comme
pour éloigner des forêts sombres de son cœur, ce chasseur qui la
poursuivait dans la solitude, à ses heures de recueillement, pour
dissiper le grand souvenir qu’y avaient laissé, et le sourire bon et
le regard tendre, de Rogers, elle commençait à répondre de l’œil,
à tous les amis, qui se présentaient poliment sur sa route :
Sa position rémunératrice, la mettait en contact avec beaucoup d’hommes d’affaires ; jamais, son cœur ne prit au sérieux,
les amours qui lui furent offerts ; que de pierres cependant,
furent lancées dans son jardin ! Elle répondit au sourire, par
un sourire ; à l’œillade, par une œillade ; à une remarque amoureuse,
par une saillie des plus spirituelles ; elle marcha ainsi dans
la vie, sans arrêter, ni ses regards ni ses sentiments.
La vie lui apparut comme un « sauve-qui-peut général » ; elle
ne croyait plus aux déclamations des orateurs qui, sur les hustings,
se proclamaient les champions du patriotisme ; son âme
fut toute scandalisée de toutes les enquêtes faites sur le compte
de certains échevins qui, ayant charge de prendre les
intérêts de leurs contribuables vendaient leurs mandats et
trahissaient leurs serments les plus nobles ! Elle ne croyait plus
à l’amour ; depuis son arrivée à Montréal, elle avait
été trop souvent témoin de procès où une jeune fille, où un jeune
homme étaient délaissés par son fiancé, à la veille du mariage, par l’unique cause, que les clauses du contrat de mariage, ne lui
apportaient pas tous les avantages qu’il avait osé espérer recevoir
de cette union, elle ne croyait plus à l’amour ; elle ne désirait
pas se marier ; elle avait été témoin, elle avait entendu répéter
trop souvent aussi, que dans la ville de Montréal, que le mariage
n’était qu’une vilaine comédie, dont plusieurs ne profitaient
que pour tromper leurs conjoints et leur manquer de
fidélité !
Que la spéculation se faisait partout dans toutes les entreprises ;
elle n’y voyait que du désordre dans la société ; voyous,
mauvais citoyens, échevins vendus, magistrats en boisson, amis
hypocrites et traitres, filles sans mœurs, religions intéressées,
apôtres de la tempérance payés, détectifs affamés, prêtres corrompus
même quelquefois !
Ce fut la première impression qu’elle eut de la société
de Montréal, quand elle y arriva ; aussi, passa-t-elle plusieurs
mois, sous l’impression que la vie du monde n’avait
qu’une base : l’argent ! En dehors de l’intérêt, elle n’y voyait
rien ! Elle avait beau étudier les mœurs de ceux qui rapprochaient,
elle avait beau s’inquiéter de son avenir, elle avait
beau scruter tous les plis et replis de sa conscience, elle en arrivait
toujours à la même conclusion.
Avoir de l’argent, c’est commander la considération ! Avoir
beaucoup d’argent, c’est pouvoir se dispenser de la considération !
Avoir encore beaucoup plus d’argent, c’est pouvoir commander
et acheter toutes ou à peu près, toutes les autorités ! Aussi,
convaincue que tout, dans le monde, n’a pour base que l’argent,
elle n’attacha d’abord de prix, qu’à ce qui pouvait lui rapporter
bénéfices ; longtemps, elle ne se sentait pas capable de sympathies ;
son cœur était comme remodelé à la dernière mode ; mais sa
nature bonne, en souffrait quand revenue à sa chambre, fatiguée
de ses longues heures de travail, elle méditait sur ce changement
qui s’était opéré en elle ! Je n’aurais pourtant pas, ces
sentiments, se disait-elle souvent, si mon premier amour, que
je ne peux pas faire suivre d’autres, tellement je les redoute ne
m’avait pas causé tant de chagrin ! elle appelait de toute la
force de son âme, l’amour vrai ! l’amour sincère ! mais il lui paraissait impossible ! Rogers, seul, le lui avait témoigné le
vrai amour, ces vrais sentiments qui n’ont aucune autre base
que la réciprocité, de l’estime que deux personnes se portent !
À l’œil observateur de l’étranger, dans les grandes villes,
apparaît toujours d’abord le mal, comme les sales écumes apparaissent
toujours tourbillonnantes, à la surface des eaux des
remous ! Mais celui qui y séjourne pendant plusieurs années, peut
se rendre compte de la multitude innombrable de bonnes âmes,
qui vivent au contact journalier de gens corrompus ! celui qui
est dans les affaires, ou employé dans l’exercice des Saints Ministères
de la Religion, peut constater toute la sublimité des vertus
pratiquées d’une manière cachée, dans l’humilité et la modestie,
non seulement dans les communautés, mais aussi dans toutes
les classes de la société !
C’est ainsi que Ninie put se rendre compte de tout le bien
qui se faisait à Montréal ; elle eut moins peur du monde ; elle
choisit ses gens, elle entra peu à peu en relations, avec de bonnes
familles qui lui rendirent de la joie et lui procurèrent de
saines distractions ; elle ne resta plus confinée dans sa petite
chambrette ; les multiples promenades qu’elle eût l’occasion de
faire ainsi, la réconfortèrent, et sortirent son âme du profond
mépris qu’elle avait de la société Montréalaise ; elle fit connaissance,
avec des gens qui n’ont pas toujours présente à leur
esprit, la pensée de faire de l’usure, en profitant de la pauvreté
de leur prochain, pour lui prêter de l’argent à des taux exorbitants ;
elle rencontra sur sa route, de bonnes dames charitables
qui la renseignèrent sur les mœurs de différentes classes de personnes,
ainsi Ninie put jouir de la vie, plus agréablement.
Aussi, elle commença à faire quelques sorties, elle visita
plusieurs villes dans notre Province ; son expérience lui démontra
que partout, il y a du bon et du méchant monde ! Elle
apprit en voyageant, que dans les grandes villes, si l’on voit de
profondes misères, si l’on voit un état excessif de pauvreté, si
l’on constate que le scandale sous les formes, traîne les rues, d’un
autre côté, on est obligé d’ouvrir les yeux, et de rester étonné à la
vue de toutes les vertus pratiquées si noblement !
Un jour elle partit en promenade pour New-Bedford, Mass.,
visiter l’une de ses tantes ; elle y passa plusieurs semaines.
Cette dame lui fit voir plusieurs villes des États-Unis que
la jeune fille aimait à connaître ; elle aima les États-Unis, le
climat tempéré lui allait bien ! elle aimait le genre de vie de ces
villes, comme Boston et New York, où tout le monde marche
droit à son but, ne s’occupant que de ses affaires, sans se préoccuper le moins du monde, de la conduite de ceux qui les entourent !
La belle saison de l’été, l’aspect verdoyant des parterres et
des forêts, les figures épanouies et remplies de bonheur des touristes,
en promenades d’automobiles, le chant des milliers d’oiseaux
divers, le gambadage des petits animaux domestiques, tout
comme l’apparence heureuse des couples assis confortablement,
dans les chaloupes sillonnant les eaux, ainsi que la vue de multitudes
de personnes sur le rivage de la mer, livrées à toutes
sortes d’amusements, jetèrent Ninie dans de sérieuses réflexions
et vinrent jeter dans son âme de jeune fille comme un réveil
de tous ses amours.
Quand elle voyait cette suite d’amoureux, bras dessus
bras dessous, à Coney Island, New York, faire la promenade,
sur cette magnifique terrasse observatoire, en face de la mer,
Ninie se sentait éprise du désir d’aimer ; la compagnie de cette
bonne tante lui plaisait sans doute, mais ne pouvait satisfaire
le besoin de son âme qui aurait aimé à s’épancher, dans la
bonté du cœur d’un amant.
Le souvenir de Rogers et de leurs belles promenades et
excursions, lui revenait bien à l’esprit, mais impossible maintenant
pour elle, de ne jamais songer à lui, car il était voué au
Seigneur, au service des saints autels ! Comme la gazelle qui
relève la tête, et prête l’oreille à certains bruits ou échos qu’elle
croit entendre, Ninie relevait la tête, et avait l’œil ouvert sur
l’attention des garçons qui paraissaient lui porter attention,
c’est ainsi qu’accompagnée de sa tante, alors qu’elle regagnait la
ville, laissant par oubli, son parasol, sur un banc de la terrasse
où elles s’étaient assises, quelques minutes, un monsieur
dont le sourire, avait rencontré les regards brillants de la jeune fille, vint lui remettre cet objet ; Ninie remercia poliment, et
Madame sa tante, le saluant, croyant reconnaître ce jeune
homme : Pardon, monsieur, lui dit-elle en anglais, je crois
vous reconnaître ? n’êtes-vous pas M. Mitchell qui demeurez à
New-York et qui venez fréquenter à New-Bedford, mademoiselle
Anita Baker, la fille de notre voisin ? Oui, madame, je vois que
vous me reconnaissez, je suis M. Mitchell qui rend visite à la
famille Baker à New-Bedford ; mais je ne courtise pas, mademoiselle
Baker, je vous demande pardon, madame ; c’est ma cousine,
et en qualité de parent, je suis heureux de lui rendre
visite ; ceci d’ailleurs, me donne une occasion de prendre un
congé, et de sortir de New-York, de temps en temps, où il fait si
chaud, en la saison d’été !
La tante présenta alors sa jeune nièce, à M. Mitchell qui en
deux ou trois phrases, la complimenta d’avoir une nièce aussi
gracieuse, et ne cacha pas l’admiration qu’il avait pour cette
jeune fille.
Ninie n’avait que peu remarqué ce jeune homme qui lui
parut tout d’abord, plus âgé de plusieurs années qu’elle ne
l’était elle-même, et qu’elle n’espérait plus rencontrer.
La conversation fut de courte durée, et les deux femmes
prirent place dans leur auto qui les attendait, au coin Est du
Parc, et regagnèrent leur hôtel Savoie où elles avaient leurs chambres.
Ninie ne pensait pas au mariage ; elle avait fait tant de
sacrifices, pour se faire instruire ; elle avant tant fait de démarches,
pour se trouver une position enviable qu’elle n’était pas
prête à penser au mariage ! D’ailleurs, les espérances qu’elle
avait d’arriver à se créer un avenir par elle-même, ne lui permettaient
pas de renoncer à tous les rêves qu’elle avait nourris,
depuis son enfance.
Elle désirait aimer, aimer pour se distraire, aimer pour
sentir son cœur se réchauffer au contact d’une personne bonne
et affectueuse, aimer pour être aimée, pour avoir un ami, un confident
à qui elle pourrait faire part de ses projets d’avenir, de ses
rêves d’espérances, de ses regrets, de tout ce qui l’intéresse et donner en retour d’une sympathique attention, un grand amour
vivace !
Ninie, retourna avec sa tante, à New-Bedford où elle eut
l’occasion de rencontrer dans une soirée, chez une des amies de
sa tante, ce jeune homme qu’elle avait quelques jours auparavant,
rencontré à New York.
M. Mitchell redoubla d’attention pour elle ; elle ne put répondre
à ce monsieur, que par un témoignage d’estime et par
une conversation assez longue qu’elle eut avec lui ; il lui fit connaître
qu’il était célibataire, riche propriétaire à New York, et
qu’il tenait le commerce de bijouteries ; qu’il vivait seul, avec
sa vieille mère, sur la quarante cinquième avenue ; il lui fit part
de tous les sentiments qu’il éprouvait, depuis cette rencontre qui
lui avait permis de faire connaissance, avec elle ; il l’invita à faire
une promenade avec sa tante à New York, qu’il connaissait bien,
étant établi dans cette grande ville, depuis au-delà de quinze
ans, se faisant un plaisir de lui faire visiter New-York, et ses
environs, ce que Ninie accepta après avoir consulté sa tante.
M. Mitchell alla, à un jour convenu, rencontrer Ninie au
Savoy Hotel, où elle ne pouvait en croire à ses yeux, quand elle
en admirait les beautés et les décors, et quand de sa
chambre qu’elle occupait avec sa tante, elle pouvait contempler
le joli parc, qui s’étend en face du Savoy Hotel, parc d’une immense
étendue, couvert d’arbres de toutes variétés, de fleurs de
toutes sortes, et au milieu duquel, coulent les eaux claires d’une
rivière artificielle. Tous ces édifices, à quinze et vingt étages, lui
faisaient un étrange contraste avec les maisonnettes de Guigues ;
elle ne se lassait pas d’admirer ces architectures à divers styles !
M. Mitchell conduisit ces dames d’abord chez sa vieille mère,
à qui, il présenta sa nouvelle amie, Ninie, avec un air de satisfaction
peu ordinaire ; l’amour qu’il éprouvait déjà pour elle,
était visible, et sa mère, une brave femme aux cheveux blancs,
au sourire gracieux, grande, svelte, et à l’air très distinguée,
parut aimer à première vue, cette jeune fille de qui son fils
Harry avait déjà conquis l’estime, et la confiance, sinon l’amour.
M. Mitchell fit tout son possible, pour faire faire en automobile, d’agréables promenades, à Ninie et à sa compagne de
voyage.
Sans le vouloir, dans son cœur bon et généreux, naissaient
et grandissaient des sentiments de reconnaissance et d’amitié pour
Harry qui, de son côté aimait de plus en plus, cette jeune
fille naïve et intelligente.
Durant les mois de vacances, que Ninie passa chez sa tante
à New-Bedford, elle ne refusa pas les nombreuses promenades
qu’il lui offrit gracieusement de lui faire faire, vu que sa
tante l’accompagnait dans toutes ses excursions ; M. Mitchell
lui présenta à plusieurs reprises, de ses amis et trois jeunes
demoiselles de bonne famille de New-York, qu’ils eurent l’occasion
de rencontrer plus tard, dans leurs visites soit à Boston,
à Meriden, à Hartford ou à Providence ; quelquefois même, ils
firent ensemble des promenades d’automobiles.
Quelles impressions, son âme ne subit-elle pas, au contact
de ces Américains, si larges dans leurs manières, si habitués à
vivre avec tout le confort tel qu’on peut se le procurer avec
de l’argent. Que de réflexions lui venaient à l’esprit, quand revenue
dans sa chambre, elle racontait à sa tante, les considérations
qu’elle avait faites sur le voyage de la journée ; sa tante
plus habituée à ce genre de vie, elle qui demeurait à New-Bedford,
depuis plus de vingt ans et qui était alors veuve d’un
mari, qui avait aimé passionnément le voyage et les aventures,
où elle avait été entraînée pour l’accompagner, recevait
peu ou point d’impressions de la vue de toutes ces villes qu’elle
avait plus d’une fois visitées !
Mais Ninie, si jeune, partie du fond des bois du Témiscamingue,
s’apercevant que M. Mitchell l’aimait éperdument, et
elle, qui ne ressentait que pour lui, jusqu’alors qu’une amitié
qui était plutôt de la reconnaissance, que de l’amour, se sentait
prise dans une alternative qui lui amenait souvent à l’esprit,
des réflexions qu’elle avait des difficultés à résoudre.
Refuser d’accompagner M. Mitchell, c’était renoncer aux
chances de connaître les différentes villes où il se plaisait à la
conduire ; accepter de nouveau d’accompagner M. Mitchell dans
toutes les promenades qu’il lui proposait, c’était en quelque sorte, engager son cœur dans la voie d’une amitié qu’elle savait
tôt ou tard être obligée de briser ; et alors elle se rappelait que
M. Mitchell, pour elle, dans l’espoir de conquérir son amour,
avait discontinué ses visites chez sa cousine Miss Baker, qui en
avait éprouvé un cruel chagrin et qui avait conçu contre Ninie,
une haine terrible, sans la bien connaître, autrement que pour sa
rivale. Déclarer à M. Mitchell qu’elle ne l’aimait pas d’amour,
c’était pour Ninie, s’exposer à des reproches et à de la vengeance !
Si M. Mitchell était bon, s’il l’aimait, il serait devenu haineux
et l’aurait détestée ; car les amis qu’il lui avaient présentés
un jour, l’avaient dépeint, peut-être par jalousie, terrible dans
ses reproches, s’il se croyait dupe de quelque manque de franchise
et de loyauté ; plus d’une fois, Ninie avait conversé
avec la mère de Harry ; elle l’aimait beaucoup cette
jeune fille et aurait désiré la garder avec elle, tant elle la trouvait
bonne et madame Mitchell avait paru confirmer l’appréciation
des qualités comme des défauts de son fils !
ce qui était de nature à plonger Ninie dans la
plus noire anxiété ; son cœur était en proie, à la plus vive douleur ;
elle l’aurait aimé pour un amant, s’il n’eut pas été si
arrogant et si autoritaire ; car elle admirait chez lui, la propreté,
la droiture, la franchise ! elle aimait aussi la loyauté et la distinction
de sa vénérable mère qui lui manifestait tant d’égards et de
considération !
Son imagination lui faisait entrevoir, d’un côté si elle consentait
à l’épouser, la richesse, la vie large menée dans la ville de
New York, qu’elle aurait aimée passionnément ; elle savait que
toute la famille de M. Mitchell qu’elle avait rencontré plus
d’une fois, chez la mère, l’appréciait beaucoup ; Ninie savait que
par ses connaissances et son instruction, et par sa facilité à parler
anglais, elle n’aurait pas de difficultés à paraître au premier
rang de la société de cette grande ville.
Partout où elle avait été, partout où M. Mitchell l’avait
conduite, soit dans les bals, soit dans les réunions de sa famille,
soit dans les soirées intimes de ses amis, Ninie était apparue naturellement distinguée et bien éduquée ; toutes les règles de la
bienséance, et du savoir-vivre qu’elle avait apprises aux couvents
de Jésus Marie, à Hochelaga et à Chatham lui étaient si
familières et si naturelles qu’on aurait dit qu’elle avait été
élevée dans les familles du grand monde.
M. Mitchell était fier de son amie ; les charmes de sa jeunesse,
la naïveté de son esprit, les réponses intelligentes et réfléchies
qu’elle donnait quand il s’agissait de converser sur des
sujets d’actualité, sérieuse, son regard vif et étincelant d’ardeur,
d’amour, en faisaient une charmante jeune fille, digne de la
haute distinction et des richesses de M. Mitchell.
Aussi ne manquait-il pas l’occasion pour présenter
sa jeune amie dont il se sentait orgueilleux, à ses parents, à
ses amis et pour s’en faire accompagner dans tous ses voyages,
et pour assister avec elle, à toutes les grandes réceptions, fêtes
musicales, qui se donnaient à New-York et auxquelles il décidait
de prendre part.
Ninie, sans le détester, n’éprouvait pas pour lui, l’amour
qu’elle avait ressenti quand jeune, elle avait aimé son ami
Rogers ; souvent, le soir, retirée à sa chambre, seule, pensive,
quand l’aquilon venait souffler fortement à sa fenêtre, que la
pluie tombait en torrents bruyants sur la façade de l’hôtel Savoie,
qu’assise dans son grand fauteuil, et contemplant les
nuages déversant leurs orages, sous les rayons tristes de la lune
qui se montrait de temps en temps, elle faisait la comparaison
de l’amour nouveau qu’elle avait pour M. Mitchell avec l’amour
d’autrefois qu’elle avait ressenti pour Rogers ! l’amour que Ninie
avait pour M. Mitchell était dicté par sa raison, celui qu’elle
avait eu pour Rogers lui avait été dicté par son cœur ! Mais
à quoi bon, se disait-elle, penser encore à cet amour de Rogers ? Je
ne puis plus le voir ! il est prêtre ou sera un jour, prêtre !
L’amour qu’elle avait eu pour lui l’avait fait tressaillir de
joie, de bonheur !
Celui qu’elle avait pour M. Mitchell, ne lui inspirait que
de la reconnaissance pour ses bontés ; sa raison seule lui faisait
comprendre qu’elle serait heureuse en l’épousant ; mais plus
elle le connaissait, moins elle était portée à l’aimer, bien que M. Mitchell fut bon, il était d’un caractère orgueilleux, prétentieux
et d’un genre commercial, sans aucun rêve d’avenir, sans idéal,
il ne pouvait satisfaire à toute l’ambition de l’âme de Ninie, qui
lui demandait plus de rêves de la vie, plus d’aventures que ce
genre de vie monotone et réglé ; sa nature sensitive et délicate
exigeait pour elle, des égards qu’elle ne croyait pas recevoir de
Harry.
Plusieurs fois, elle révéla l’état de son âme, à sa tante qui
était d’un caractère tout différent et qui par sa différence d’âge
n’avait pas les mêmes goûts ni les mêmes aspirations, et par
conséquent lui conseillait de mettre l’amour de cœur, de côté,
et d’être pratique, et d’épouser ce M. Mitchell qui lui offrait
toutes les chances par son mariage, de l’élever à son rang, au
rang de sa famille ; ce qui ne convainquait pas Ninie d’agir ainsi ;
elle ne pouvait faire taire son cœur, qui n’ayant encore aucun
autre amour, ne pouvait se décider à renoncer de rencontrer
un amant, qu’elle pourrait aimer du même amour qu’elle avait
éprouvé pour Rogers !
Ninie ne sachant trop quoi faire, bercée tantôt par les rêves
d’espérances de rencontrer un autre Rogers, illusionnée tantôt par
le miroitage des diamants qu’elle porterait et les richesses dont
elle serait douairée si elle épousait M. Mitchell, Ninie se trouva
dans une cruelle inquiétude et résolut de demander conseils à
sa mère.
Madame…
Guigues
Témiscamingue Co.
Ma chère Maman,
Le nom de mère est bien doux ; mais pour vous prouver
comme j’ai besoin de vos conseils, je vous appelle aujourd’hui, ma
chère maman.
Je suis plongée dans la plus cruelle incertitude ; des inquiétudes
de la haute gravité envahissent mon âme, et je viens
vous les soumettre pour ou m’aider à les dissiper en changeant ma situation pour celle qui s’offre à moi ou m’aider à les combattre
en renonçant à ce qui m’est offert et qui peut être pour moi,
un avenir heureux ou un avenir des plus pénibles !
J’ose croire que le retard que j’ai apporté pour répondre à
votre bonne lettre que j’ai reçue à New-Bedford, chez ma tante,
ne vous a pas causé trop d’inquiétudes.
Ma santé est très bonne, ainsi que celle de ma tante qui me
parle souvent de vous et de toute notre famille.
Je vous écris de New-York, où pour la cinquième fois
depuis mon arrivée aux États-Unis, j’ai passé quelques jours à
chaque promenade, en compagnie de ma tante ; nous nous retirons
à l’Hôtel Savoie qui est un peu plus joli et plus considérable
que le Vendôme ou le Maple Leaf de Haileybury ! !
Ce qui m’a surtout frappé, ici, c’est que presque tous les
employés parlent le français !
Inutile de vous dire que nous y sommes très bien traitées.
Je vous sais anxieuse de connaître la cause de ces fréquentes
excursions à New-York, je vais vous la dire franchement,
et j’en suis d’autant plus aise de vous l’avouer que j’éprouve
un besoin de tout vous dire et de vous demander vos bons
conseils.
Vous vous rappelez sans doute, ma chère maman, que j’ai
toujours eu l’idée de connaître et d’acquérir des connaissances.
Bien, voilà, pendant mes vacances à New-Bedford, j’ai fait
connaissance d’un jeune homme charmant ; je l’ai aimé d’abord ;
lui aussi, il m’a aimée et m’aime encore davantage ; il m’a
fait visiter presque toutes les grandes villes des États-Unis de
l’Est ; je suis allé en automobile, très souvent avec lui, accompagnée
de ma bonne tante.
J’ai été heureuse de voir, de connaître et d’apprendre ; plus
d’une fois, vous le devinez j’ai ouvert les yeux, de surprise et
d’étonnement ; ce jeune homme appartient à une belle et brave
famille de New-York, très riche et vit seul avec sa mère.
Je comprends très bien que si je l’épouse, mon avenir est
tout fait ; j’ai l’estime de sa famille ; et je crois avoir son amour ;
mais moi, je ne ressens pour lui que de la reconnaissance, car
je ne l’aime plus ; il est orgueilleux et ne souffre pas de contradictions ; je devrais avoir le droit à mes idées ; parfois, je
fais des rêves d’avenir, il rit de moi ; il a un genre commercial et
très pratique ; il est dans le commerce des bijouteries et il
possède de riches magasins qui font envie ; sa résidence privée est
princière ; Je sais que je serais très bien si je pouvais forcer
mon cœur à l’aimer. Que dois-je faire ? ma chère maman ?
Quitter New-York sans lui parler, ce serait passer pour une espiègle !
lui déclarer que je ne l’aime plus, c’est m’exposer à sa
haine ! Continuer à sortir avec lui, pour temporiser, quand je
sais qu’il me faudra briser ce lien, cet amour, tôt ou tard, c’est
m’exposer davantage à sa haine.
En ces derniers temps, en présence de l’avenir souriant qui
s’offrait à moi, j’ai essayé de forcer mon cœur, à l’aimer ; tous
mes efforts sont vains et mon cœur comprimé ne sait plus que
laisser échapper des sentiments d’indifférence et de froideur ;
c’est à peine si je ressens encore de la reconnaissance pour cet
homme que je vois chercher à me dominer au point de ne pas
pouvoir respecter mes moindres pensées exprimées, bien qu’il
réitère ses déclarations d’amour, et que je sache, vu son assiduité
auprès de moi qu’il m’aime beaucoup.
Ma chère maman, que dois-je faire ? dites-le moi bien
vite, car je souffre de l’indécision de mon âme ; je sens
le besoin de vos conseils ; la base de mon anxiété n’est peut-être
que l’inconstance ? suis-je à refuser mon bonheur, par mon
inconstance qui me ferait délaisser l’objet poursuivi dès que je
l’atteins ?
Avec l’assurance de ma piété filiale, recevez un bon baiser
et les amitiés de celle qui se souscrit.
Votre enfant respectueuse et reconnaissante
NINIE
Cette lettre fut lue avec beaucoup de surprise par la mère
qui ne retarda pas, plongée qu’elle était dans la plus grande anxiété
au sujet du sort de sa fille, à lui répondre :
Ma chère enfant,
La sensibilité et le dévouement d’une mère n’ont pas de
bornes ; si les conseils que je te donne dans cette lettre, sont de
nature à froisser ton orgueil, j’espère que tu tiendras compte
de la surprise que tu m’as causée ; je ne veux que ton bonheur.
Je sais que tu as confiance en ta mère ; je sais que tu comprends
toute l’étendue de l’amitié que je te porte !
Puisque tu me demandes des conseils, tu as donc confiance
en l’expérience de celle qui n’a jamais épargné ni chagrin, ni
argent ni labeur pour te procurer le bonheur pour lequel tu
soupirais depuis des années.
Je te demande, ma chère enfant, de revenir à Montréal, au
plus tôt, sinon, tout de suite, ne cherche pas à contraindre ton
cœur ; tu es jeune, il te reste encore des espérances ; d’ailleurs, il
te vaudra mieux vivre sans être aimée, en ta liberté, que de vivre
enchaînée sous le pouvoir d’un homme que tu ne peux aimer !
Si tu ne l’aimes pas maintenant, tu l’aimeras encore moins dans
le mariage ! Je te prie de le fuir de la manière la plus courtoise
possible, et reviens au foyer où le cœur de ta mère t’attend ;
n’hésite pas ; car ce M. se croyant trompé pourrait chercher à
tirer vengeance contre toi.
N’accepte plus rien de lui, ni présents, ni promenades, ni
bouquets, ni amours, ne lui fais pas de promesses ; la liberté est
entre toutes les jouissances de la vie, celle qui procure le plus
de bonheur.
Un amour enchaîné est un bonheur à demi seulement
goûté, et dont la saveur très souvent est changée en amertume !
l’or et l’argent seraient-ils sur tes pas, que tu ne saurais goûter
le vrai bonheur !
Au nom des sacrifices que nous avons faits, ton père et
moi, pour seconder toutes tes ambitions nobles et légitimes, je
te prie de bien vouloir réfléchir et de mettre fin à ces tourments
de ton âme, en proie à de l’indécision.
Nous prions que le Seigneur éclaire tes démarches et te
protège et te ramène saine et sauve au foyer ou à ton emploi,
où tu pourras continuer à travailler à ton avancement et à tes
succès tant souhaités. Veuille croire à l’amitié de celle qui se joint à toute la
famille pour te souhaiter prompt retour et énergie de tout
rompre, dans tes intérêts les plus sacrés !
Ta mère respectueuse.
Ninie en recevant cette lettre, de sa mère, lut et relut
plusieurs fois, ces phrases qui lui indiquaient d’une manière
bien claire, la conduite qu’elle devait suivre ; mais il lui fallait
exécuter ! l’exécution est toujours plus difficile que la promesse !
Dès le même soir, qu’elle recevait cette lettre à l’Hôtel Savoie
à New York, Harry se présentait pour lui demander de l’accompagner
à une partie de danse, qui se donnait à la soirée, sur le
toit de la maison ; Ninie, quoique pensive s’efforça de paraître
gaie et souriante comme à l’ordinaire ; elle n’avait d’autres résolutions
que celle d’exécuter les conseils de sa mère dont le souvenir
lui était revenu à l’esprit, plus vivace et énergique, que
jamais, après la réception de la lettre qu’elle avait reçue d’elle.
Comme l’a dit quelqu’un, pensez à votre mère et toutes vos
décisions seront bonnes et vous ne pêcherez jamais.
Ninie accepta gracieusement l’invitation de Harry, croyant
trouver là, l’occasion de s’expliquer avec lui, et de lui faire comprendre
toute la nature de ses sentiments, et de lui
prouver en même temps, reconnaissance pour toutes les faveurs
et prodigalités dont elle avait été l’objet.
Les gens devant faire partie du garden roof’s party, commencèrent
à se diriger vers l’élévateur qui conduisait au toit
si élevé qu’il domine presque tous les édifices qui l’entourent.
Plus de cent personnes assistaient à cette fête vraiment
féerique ; l’orchestre y était installée ; les toilettes des dames
étaient ravissantes ; les messieurs portaient l’habit de gala.
Ninie et Harry se distinguèrent par la richesse et la sobriété
de leurs toilettes ; tout le monde était joyeux ; seuls, les
deux amoureux semblaient éprouver le besoin de se dire quelque
chose, plus qu’à l’ordinaire ; Harry comprit que Ninie roulait
quelques pensées dans son esprit.
Aussi, tandis qu’on faisait les préparatifs de la valse, Ninie interrogea Harry, d’une manière si réfléchie, qu’il devina que
son cœur était sous l’impulsion de divers sentiments, et sous
le coup d’une résolution dont il redoutait les conséquences.
Il s’en était aperçu, car à deux ou trois reprises Ninie dit
à Harry, retirons-nous à l’écart, j’aimerais à vous causer de
quelque chose. Harry essaya de savoir immédiatement, ce dont
il s’agissait, mais Ninie hésita, tellement, elle ne savait par où
commencer ; alors Harry qui, de fait avait accompagné Miss
Anita Baker, à une soirée, dans le cours de la semaine écoulée,
plutôt par courtoisie et comme seul moyen de sortir de l’impasse
dans laquelle il se trouvait, vu que la famille Baker peut-être,
à la demande de leur fille Anita, avait rendu
visite à la famille et à la vieille mère de Harry ; alors
Harry, dis-je, croyant que Ninie voulait lui faire des reproches,
d’un ton affectueux, la prenant pas la main, lui dit : Ma chère
amie, ne m’en faites pas de reproches, je n’ai pu faire autrement ;
je vois que vos yeux n’expriment pas la même flamme d’amour,
que d’habitude ; votre sourire est tout différent, et près de vous,
je ne respire plus le bonheur que vous m’avez toujours fait goûter ;
la parenté et la position sociale imposent des devoirs auxquels
on ne saurait se soustraire.
Ninie, fut toute étonnée de cette déclaration ; et constatant
que Harry cherchait à s’excuser, elle feignit savoir ce dont
il s’agissait, mais n’avait entendu parler de rien ; elle soupçonna
un peu l’affaire, et d’un air plus rassuré : comment Harry,
osez-vous maintenant continuer votre assiduité auprès de moi,
alors qu’en mon absence, vous vous permettez de… Ninie coupa
court sa phrase, et attendit la réponse de Harry qui tout ému,
et craintif de perdre l’amour de sa nouvelle amie, reprit avec
chaleur et enthousiasme : Ninie, vous le savez, je ne vous ai pas
trahie ; dès le début de nos amours, même le jour où nous nous
sommes connus sur la terrasse observatoire, ici, à New York,
alors que j’avais été épris subitement, des beautés de votre sourire
et de l’expression de vos regards, je vous ai déclaré que Miss
Anita n’était qu’une cousine, que je ne la fréquentais pas avec
l’intention de l’épouser ; si je me suis permis de la conduire, mercredi dernier, à cette soirée, c’est tout simplement, parce que la
famille était en visite, chez ma mère.
C’est une cousine, dit Ninie, mais si c’est votre cousine,
c’est ma rivale ! Oh ! non ! Ninie, soyez tranquille et calme ; soyez
rassurée que Miss Anita n’a pas, de moi, ni amour, ni espérances
pour l’avenir ! Vous voulez me tromper, Harry ? comment se fait-il, s’il en est ainsi que vous l’ayiez reconduite jusqu’à la gare, où
vous vous êtes permis de l’embrasser, comme un amant ? osez-vous
croire que mon orgueil n’est pas blessée ? Croyez-vous que
je subirai longtemps, la honte, l’humiliation de n’être aimable,
aux yeux des gens qui me connaissent dans New-York, maintenant,
pour ne mériter qu’une partie de l’amour d’un jeune
homme ! Non, Harry, vous m’avez trompée ! Vous aimez votre
cousine, et elle vous aime ! vous venez faire près de moi, une
comédie par vos déclarations d’amour ! Votre amitié pour moi,
n’est pas sincère ! J’ai une bien faible opinion de la délicatesse
de votre cœur, puisqu’il peut ainsi se livrer à de si multiples et
divers amours !
Harry, hésitant entre la colère et la crainte de perdre à
jamais, l’objet de son amour, croyant à la sincérité des paroles
de Ninie, qui n’étaient qu’un habile mensonge, un prétexte dont
elle se servait, pour saisir l’occasion de briser avec cet ami, dont
elle avait reçu le conseil de sa mère, de s’éloigner au plus tôt :
Ninie, lui dit-il, la figure pale, et tout tremblant, comme ne
pouvant que difficilement dominer la colère qui l’emportait,
vous ne voulez donc pas prendre mes paroles, comme celles d’un
homme noble, capable de dire la vérité ? Si j’ai accompagné cette
demoiselle Anita qui est ma cousine, si je l’ai embrassée, lors de
son départ, c’est que les relations de parents que nous avons avec
la famille Baker m’en faisaient un devoir ! Me croyez-vous Ninie ?
Acceptez-vous mes paroles comme celles d’un honnête homme ?
Alors, Ninie passant la main sous son corsage, en sortit une
lettre qu’elle ouvrit ; l’écriture était bien connue de Harry, il la
reconnut ! Harry n’y pouvait plus rien comprendre ; écrite en
anglais bien soignée, cette lettre était ainsi conçue :
À Dlle…
Savoy Hotel
New York.
Mademoiselle,
Je ne peux pas comprendre que vous vous permettiez d’essayer
à conquérir et l’estime et l’amour de mon ami de cœur,
Harry ; c’est moi qui ai son amour et son cœur même ; je suis
sa fiancée ! Vous voyez bien qu’il rit, et s’amuse un peu, à vos
dépens, puisque mercredi, hier encore, j’étais à New York, et
je me suis promenée en automobile, avec lui, sous vos regards.
S’il ne m’eût pas aimée, il aurait refusé de m’accompagner,
de peur d’être vu par vous.
Vous faites mal, cependant d’essayer à jeter du trouble dans
le cœur de mon fiancé ; il me semble que vous pourriez trouver,
plus convenablement à votre rang dans la ville, d’où vous venez.
ANITA BAKER
Cette lettre était écrite par Miss Baker, dans un moment
de jalousie ; Harry essaya d’en convaincre Ninie, mais celle-ci
contente de trouver dans cette circonstance, un motif de s’éloigner
de lui, mon cher Harry, lui dit-elle, en y mettant autant
de douceur que possible, je vous serais reconnaissante, si vous
m’accordiez la faveur de ne pas m’en vouloir ; vous avez été
bon pour moi ; j’ai su apprécier vos qualités et tout ce que vous
avez fait pour moi, mais l’amour que vous n’avez cessé de prodiguer
à Miss Baker, en même temps que vous juriez fidélité et
amour éternel, m’a complètement déçue et voilà que mon cœur
est tout changé.
Ma chère Ninie, ma chère amie, tout ce que j’ai fait pour
vous, je l’ai fait librement, mû que par un seul motif, celui de
vous être agréable ; je croyais avoir réussi, je croyais avoir et
posséder votre estime, votre considération, votre amour et votre
cœur ; vous m’avez fait voir les choses ainsi ; J’ai cru en vous !
Maintenant, vous voilà prête à me fuir, et ce, sans cause. Où
était donc votre bonne foi ? Vous prétextez avoir été blessée
par la lettre de Miss Baker ; je vous donne franchement l’explication de sa conduite ; je sais qu’elle m’aime, mais je ne l’aime
pas pour en faire mon épouse ; elle a cru vous éloigner de moi,
en écrivant ainsi. Seconderez-vous ses desseins, ou si vous me
resterez fidèle ? Vous savez que je vous ai aimée, que je vous
aime encore. Déjà, je goûtais les délices d’une union prochaine ;
déjà, je caressais les rêves de vous voir entrer à l’église, appuyée
sur mon bras, pour y répéter ces mots d’une manière solennelle,
que vous m’avez déjà dits, sous le souffle trop ardent de l’amour,
ou sous le masque de l’hypocrisie : « Harry, je vous aime, oui
pour la vie ! »
Il me semble que je pourrais vous faire jouir de la vie ; ma
conduite est exemplaire ; mes amis appartiennent à la meilleure
société de New York, regardez-bien, ce M. là-bas, avec deux
amis, dans le coin de la salle, c’est un millionnaire, ayant à sa
gauche, le gérant général de la Cie Métropolitaine, et à sa
droite, le secrétaire de notre ville ; désignant et nommant une
dizaine de personnes, dames ou messieurs comme étant de ses
amis, et appartenant à la meilleure société de New-York. Harry
lui fit entrevoir, tous ses projets d’avenir, tous les voyages qu’il
avait l’idée de faire, et lui promit de toujours être bien affectueux
pour elle, lui garantissant que seule, elle avait place dans
son cœur ; que si elle le quittait, qu’il ne saurait trop comment
se consoler du chagrin amer qu’il en éprouverait. J’ai fait pour
vous, beaucoup, vous ne le niez pas ? J’attendais pour
faire davantage, le jour où je croirais que je puisse
être sûr de votre cœur ; bien des fois, j’ai rêvé à vous, bien des
fois, j’ai pensé de quelle manière, je pourrais arriver à vous
rendre heureuse, je vous ai étudiée ; et je n’attendais que le
moment propice, pour vous prouver toute l’ardeur de mon amour ;
mon cœur est fixé à votre amabilité, et je ne saurais l’en détacher.
Mais, puisque vous êtes si souffrante, parlez-moi, dites-moi
la cause de votre malaise, car je lis sur votre figure qu’un
sombre nuage plane au-dessus de l’amour de votre cœur.
Ninie, toute confuse de se voir comme trahie par l’émotion,
qu’elle n’avait pu dissimuler, et par le ton bref avec lequel, elle
avait engagé la conversation, eut un moment d’indécision.
Constatant les nouvelles déclarations d’amour de Harry, et ayant encore à la mémoire, tous les conseils donnés par une mère
d’expérience, dans le seul but de son bonheur, Ninie se trouvait
dans un état difficile à décrire ; mais enfin, son âme rafraîchie
par les avis de sa mère, et comme réconfortée, lui donna un
regain de courage et continua avec instance : Harry, lui dit-elle,
ne vous rappelez-vous pas que la première fois que je vous
ai rencontrée, je vous apparus belle ? ne vous rappelez-vous pas
que je vous ai avoué que vous étiez gentilhomme, sans oser
admettre que vous étiez mon ami ; ne vous rappelez-vous pas, que,
bien que j’aie accepté certaines promenades que nous avons faites
ensemble, je vous ai estimé, au point de vous rencontrer souvent
et que j’ai mis entre vos mains, ma confiance et mon avenir ?
Ne vous rappelez-vous pas, que malgré que vous disiez que je sois
d’un caractère mélancolique, vous m’avez déclaré que les jours
que vous aviez passées avec moi, étaient les plus beaux de votre
vie ? Oh ! je vous ai aimé, j’ai cherché à vous aimer davantage !
mais je ne le puis pas, maintenant, car votre conduite me laisse
trop soupçonner que vous aimez encore Miss Baker !
Tous les assistants ont les yeux fixés sur nous, reprit
Harry, et je ne veux pas m’imposer à leur attention. Si l’amour
a eu des prises sur moi, je veux et j’entends qu’il reste sans
conséquences. Si je dois me séparer de vous chose cruelle que
je devrai combattre, je serai un homme, un homme pratique,
et je vous laisserai partir pour vous diriger vers le but que vous
vous proposez d’attendre. Je vous laisse libre, allez ! Allez ! puisque
c’est votre désir de me quitter !
Harry, dit Ninie, vous prenez les choses vraiment au sérieux,
je n’ai point l’intention de vous dire Adieu, mais seulement
de me permettre d’étudier cette question de notre union, au
contact des conseils de ma mère ; je vous sais bon, et généreux !
Je vous prie de vous rappeler que ma conduite à votre égard, a
été sans bassesses, ni culpabilité, que j’ai accepté toutes vos invitations
autant pour vous faire plaisir que pour en retirer moi-même
de l’agrément, que si vous pensez le contraire, je devrai
vous quitter, et alors je vous avouerai que toute séparation
comporte des sacrifices, mais que si vous me soupçonnez de mauvaise
foi, la séparation la plus douloureuse a encore des charmes.
À ce moment Harry pâlit, et voyant les musiciens qui
reprenaient leurs devoirs, il dit :
Ninie, ma chère amie, vous voulez donc me quitter ?
Non, dit-elle, mais pour le moment, je veux retourner à
mon foyer, étudier avec ma mère cette question que vous me
posez ; car je ne suis pas prête à essayer, sans consulter ma mère,
de vous rendre heureux ; vos ambitions dit-elle, mon cher ami,
ne sont pas tout-à-fait les miennes, vos rêves ne sont pas les
miens ; je sais que vous avez de l’argent, que vous m’avez porté
considération et estime, et je puis ajouter sans orgueil, que ce
n’est pas sans à propos, car j’ai cherché par tous les moyens, à
me rendre digne de vous. Vous m’avez aimée, je vous ai aimé !
mais le plus nous nous connaissons, le moins nous nous aimons,
je crois ; et en vue de notre bonheur commun, je m’attarde à réfléchir,
et oser croire qu’une séparation serait aussi bonne, que la
continuation d’un amour obligé de souffrir la rivalité d’un autre
amour.
Séparons-nous, soit, dit Harry, puisque c’est là votre désir,
mais en attendant, un tour de valse.
L’atmosphère rempli des parfums des bouquets qu’on avait
disséminés tout autour de la salle, répercutait les échos joyeux
des instruments de l’orchestre, et les convives comme transportés
dans le tourbillon des rires de la jeunesse, et enivrés de joie,
répondaient aux notes de la musique, et se berçaient d’illusions
faisant oublier les chagrins.
La jeune fille était tout de même, toute stupéfaite du
changement de l’état d’âme de Harry ; peut-être ne l’avait-elle
pas connu, tel qu’il était ? Harry se montrait plus généreux,
plus délicat, plus affectueux et plus idéaliste qu’elle ne l’avait
jamais cru !
Ninie, vous ne m’aimez donc plus, dit Harry, après quelques
moments de silence, en terminant sa valse ?
— Oh ! Harry, vous me faites souffrir.
Répondez-moi, dit-il avec ténacité.
Vous répondre, Harry, m’obligerait à vous parler plus
longuement, que je ne puis faire ici, maintenant en présence
de cette assistance qui, toute joyeuse et occupée à se divertir, me ridiculiserait de me voir plus longtemps retirée à l’écart avec
vous, et causer sur un ton si sérieux et me verrait peut-être
verser des larmes !
Soit, ajouta Harry, il se fait tard ; retirons-nous ; descendons
au salon privé, et en présence de votre tante, nous nous
expliquerons.
Car je veux savoir à quoi m’en tenir !
À cette invitation, la jeune fille toute bouleversée des remarques
de Harry, et bien décidée à ne pas changer sa décision,
et de suivre les conseils de sa mère et de retrouver le bonheur,
la paix dont elle jouissait avant de le connaître accepta avec
un sourire gracieux, l’aimable causerie, en cabinet particulier.
Tous trois prirent place dans le salon privé de Ninie, où
tout d’abord on dégusta un verre de fine Champagne à la santé
de Harry qui se contenta de demander la permission aux dames
de fumer une cigarette.
Mon ami dit-il s’adressant à Ninie, qui, toute inconsciente,
venait de jouer le « Home Sweet Home, » sur le piano, qui
était dans l’un des coins du salon ; ouvrez-moi votre cœur, parlez-moi
avec franchise ! M’aimez-vous encore ? Quand vous me
disiez que vous désiriez vous fonder un « Home », sous mes
soins et sous mon amour, étiez-vous sincère ? croyez-vous
à la sincérité de celui qui a fait tant pour vous ? Toute personne
a ses défauts ; je ne suis pas parfait, moi non plus ; je peux vous
paraître hautain, orgueilleux, trop pré-occupé des affaires et,
comme devinant tous les sentiments cachés dans les plis et replis
du cœur de la jeune fille, je peux vous paraître comme
n’ayant pas l’idéal que vous voudriez trouver en moi ; permettez-moi
de vous dire mademoiselle, que les rêves n’ont jamais bâti
les fortunes, que la vie pratique n’a jamais obligé l’amour à
diminuer d’intensité ; permettez-moi de vous dire qu’un homme
peut avoir un grand cœur, être très sentimental, et avoir, en
même temps, une intelligence plus forte et plus maîtresse des
sentiments de son cœur.
Harry, cher ami, vous m’avez retirée à l’écart ; je suis contente
de votre discrétion : je reconnais en vous, un homme que
je croyais pouvoir aimer dès les premières rencontres que le hasard m’a favorisé de faire de votre personne ; je vous ai
aimé, quoiqu’ayant toujours conservé en mon cœur, le désir
de vous connaître davantage ; ce désir s’est accentué depuis
surtout que j’ai appris que vous n’aviez pas renoncé à l’amour
que vous portiez, à Miss Anita Baker ; je veux vous connaître
davantage ; nous ne vivons qu’une vie ; le mariage heureux fait
le bonheur des époux ! Je veux non seulement être aimée, mais
je veux aimer, et je ne me sentirais pas capable d’aimer un
homme au cœur si large qu’il peut abriter deux amours !
Le mariage heureux fait le bonheur des époux, non-seulement
en ce monde, mais aussi pour ceux qui comme nous,
croient à l’Éternel, le bonheur dans l’autre monde !
Je voudrais vous aimer autant que mon cœur est capable
d’aimer ; mais j’en suis empêché par ma rivale ; laissons faire ;
le temps me persuadera si je dois vous aimer encore. Peut-être
vous déciderez-vous à quitter ma rivale ?
Si je réfléchis, Harry, ce n’est pas parce que je ne saurais
vous aimer ; je serais capable de vous aimer si je vous savais
digne de mon amour ; je ne suis pas seule, comme je vous ai
dit, dans ma décision ; votre amour n’est pas resté sans écho,
dans mon cœur vous le savez.
Oui, dit Harry, je le sais, je l’ai cru du moins que vous
m’aimiez ! mais de grâce, ne me parlez plus de Miss Baker ! Si
je dois pour vous faire plaisir et conserver votre amour, renoncer
aux relations que ma parenté avec la famille Baker m’impose
par devoir, je le ferai ! Si pour rétablir la paix dans votre
âme, je dois ne plus fréquenter ni comme cousin, ni comme
ami, Miss Baker, je le ferai ; car l’amour que je ressens pour
vous, est au-dessus de tous les sacrifices que vous pourriez exiger
de moi.
Ninie, satisfaite de cette déclaration, en apparence, feignit
de recouvrer le calme et l’assurance qu’elle avait jadis, quand elle
sortait au bras de Harry ; et de fait, intérieurement, elle sentit
naître en son cœur, une flamme d’amour plus vivace que jamais,
Harry lui apparut alors plus affectueux ! si je l’avais connu,
ainsi ? Après tout, c’est un bon garçon, se disait-elle ! il m’aime
et je serais bien, avec lui !
Harry, lui dit Ninie, si je décide de quitter New York,
veuillez croire que je reviendrai ou que je vous enverrai de mes
nouvelles ? Oh, mon ami, reprit-il, vous ne pouvez pas
partir ainsi ; vous avez un devoir à remplir et je tiens absolument
à ce que vous l’accomplissiez.
Un devoir à remplir ? dit Ninie, toute étonnée, de se faire
tracer une ligne de conduite, en présence de sa tante, par
Harry ! La tante qui avait été occupée jusqu’alors, absorbée dans
la lecture, en entendant cette phrase, demanda excuse au jeune
couple, et regardant Ninie : Oui, ma chère nièce, M. Mitchell a
raison, tu as un devoir à remplir ; je comprends et je m’explique
que toute saisie du sujet intéressant de la conversation
qui t’intéresse, tu ne t’en doutes, mais je sais que tu
sauras t’acquitter de ce devoir dont veut parler M. Harry ;
quel est ce devoir ? je ne comprends pas, ma tante, reprit avec
vivacité, Ninie. M. Harry, si je le devine bien, veut insinuer que
tu devras aller saluer sa vieille mère ? Oui, hochant la tête,
dit-il, vous avez raison, madame ! Oh ! mon ami, soyez sans
inquiétudes ; j’ai songé à ce que je dois faire. De même que
je ne vous aurais pas quitté sans vous voir ni vous parler, à plus
forte raison, je ne partirai pas sans avoir salué madame votre
mère ; elle a été bonne pour moi ; elle m’a reçue dans sa maison
comme si j’eusse été sa fille ! Si toutefois, je n’allais pas lui rendre
visite, ce serait plutôt par la crainte d’être reçue froidement.
Comment, dit Harry, pouvez-vous vous attendre à être reçue
froidement ? avez-vous l’intention de me quitter définitivement ?
Harry, paraissant tout énervé et surexcité, et comme regrettant
d’avoir fait tant de déclarations d’amour et craignant de s’être
abaissée en face de cette jeune fille, qui semblait vouloir le délaisser,
continua : pourquoi me parler ainsi ? Vous me promettez
de revenir ou de m’envoyer des nouvelles ? vous me déclarez
que si je renonce à l’amitié de Miss Anita Baker, vous m’aimeriez ;
alors, pourquoi parler d’être reçue froidement par
ma vieille mère qui a cru comme moi, à l’amour et l’estime
que vous m’avez manifestés ouvertement.
Ne savez-vous pas que cette brave dame est la noblesse
même ? seriez-vous dans le tort qu’elle ne vous en parlerait même pas. Mais si vous lui déclarez, que votre amour pour moi
est toujours le même, fort, puissant, persévérant et que vous
partez pour obtenir le consentement de vos parents, à notre union
vous lui ferez une grande consolation et lui apporterez la confirmation
de tous les rêves qu’elle a faits pour mon bonheur.
Harry, dit Ninie, n’allez pas trop loin ; je connais madame
votre mère ; je connais mon devoir ! et je saurai l’accomplir à ma
satisfaction, avant de quitter New York !
Le lendemain, Ninie se préparait à quitter New York ;
elle avait passé la nuit à s’entretenir après le départ de Harry,
avec sa tante qui lui reprochait de manquer son avenir, et de
croire un peu trop à l’importance de son amour.
Cet homme n’a pas de défauts, lui disait sa tante, il a
ses manières, à lui ; tu ne dois pas avoir la prétention de
prendre mari, pour en faire ton valet ! Ah ! l’avenir te dira que
le galant que tu croiras prendre, épouser, sera un bourreau
dans ta maison. Ninie était satisfaite tout de même, de sa
veillée avec Harry. Elle lui avait promis de venir ou de lui
envoyer de ses nouvelles et il lui avait promis de se rendre
à Montréal ou à Guigues pour lui rendre visite.
Ninie se rendit vers les deux heures de l’après-midi, chez
la mère de son ami ; elle y fut reçue très cordialement, comme
d’habitude.
Après quelques paroles échangées, Mde Mitchell qui
parut un peu, au courant de la situation, pressant sur son cœur,
cette jeune fille qui venait la saluer, avant son départ et la remercier
de tous les égards, de toutes les politesses qu’elle
avait eus pour elle, lui dit : Mais, j’espère que vous nous reviendrez !
et désignant le grand fauteuil qui se trouvait au milieu du
boudoir, que Ninie occupait habituellement dans ses visites, lui
dit : Votre fauteuil vous attendra ? mademoiselle ! Ninie, toute
émue, à la vue de cette vieille mère, si bonne et si affectueuse lui
répondit : Je reviendrai certainement, madame, reprendre mes
appartements à l’Hôtel Savoie, où je me plais, et où nous sommes
si bien ; je reviendrai certainement madame, causer avec
vous, si mes bons parents que je vais consulter m’en donnent
la permission ; car mon cœur d’abord un peu refroidi, probablement par l’ennui de ma famille et de tout ce qui m’est cher
là-bas, redeviendra réchauffé et désireux de vous revoir madame,
ainsi que M. votre fils Harry, mon cher Harry.
À ce moment, Harry qui était dans ses appartements, dont
la porte était ouverte, comprit toute la conversation échangée
entre Ninie et madame sa mère, s’élança rapidement au cou de
Ninie, et les larmes dans les yeux, en présence de sa mère :
Ninie, ma chère amie, est-ce bien vrai que vous allez revenir ?
au moins, est-ce bien vrai que vous me donnerez de vos nouvelles ?
j’irai vous voir, j’irai moi, vous rendre visite, si vous ne
pouvez revenir à New York ! Je veux vous revoir ! Ninie, comme
toute impressionnée de cette marque réelle d’amitié, de la part
de la mère et de l’amour intense de Harry, répondit : Sûrement,
je reviendrai ! à ce moment, Ninie avait changé sa décision ! elle
avait pris la résolution de revenir ! elle était convaincue que
Harry n’était pas le garçon orgueilleux, que ses amis et son
imagination le lui avaient dépeint.
Ninie dit, Au revoir, à Harry et embrassa filialement cette
bonne vieille, qui lui posant les mains, chaque côté de la tête,
et déposant sur ses joues roses de jeune fille, de ses baisers les
plus affectueux, lui dit : pour le bonheur de mon fils et pour
mon bonheur je vous demande de revenir ! Et Ninie de lui répondre
par une seule caresse, ne pouvant contenir son émotion.
Elle retourna avec sa tante, vers l’automobile qui les attendait,
pour les conduire à la gare, où Harry promit à Ninie d’être présent,
au départ du train ! Que de réflexions, ne fit-elle pas !
Pensive et silencieuse, elle ne savait plus de quel côté, diriger
ses pas ! Elle aimait tant la mère de Harry qui lui manifestait
tant d’intérêts !
Retourner pour y vivre de son emploi, à Montréal, quel
contraste avec le genre de vie élevé et noble qu’il lui était
offert ! Harry dont elle n’aimait pas les manières, lui paraissait
maintenant meilleur et plus affectueux que jamais.
À l’heure indiquée, Harry se rendait en automobile à l’Hôtel
Savoie pour y chercher son amie et sa tante qui l’accompagnait,
pour les conduire à la gare.
Il y trouva Ninie, à sa grande surprise, en pleurs, et comme toute désireuse de demeurer à New York ; il en éprouva une
certaine satisfaction de la voir, dans cet état d’âme.
Ma chère Ninie, lui dit Harry, me permettez-vous de vous
demander la cause de votre chagrin ? Il est très facile de vous
l’expliquer. Je ne puis résister à l’émotion que je ressens, en
me voyant sur le point de quitter cette belle ville, que j’ai tant
admirée, de quitter l’Hôtel Savoie, dont la délicatesse et le
savoir-vivre du personnel et l’amabilité du gérant, nous font
désirer de prolonger notre séjour, de quitter un ami, vous, qui
avez été si bon pour moi ! Je ne croyais pas vous aimer tant que
cela ! Il faut donc croire que je vous aime, puisque mon départ,
ma séparation d’avec vous me cause tant de peine ! Harry s’avança,
dans un moment de transports joyeux, vers Ninie, la
pressa sur son cœur, et sans mot dire, déposa un long baiser
sur son front.
Ninie sentit alors qu’elle l’aimait plus que jamais.
Arrivés à la gare quelques minutes, avant le départ du
train, tous trois prirent place dans le char « Pullman » et Harry
dit à la jeune fille : « Le motif de votre départ, est-il réellement
celui que vous prétextez ? ou s’il est plutôt le désir que vous
éprouvez de rencontrer un autre ami qui serait mon rival ?
Croyez-vous qu’il m’est possible d’espérer encore, sur votre
amour ?
Ninie, vous le savez, je vous ai aimée, à la folie ! je vous
aime encore beaucoup ! Bien des fois, je me suis levé, dès cinq
heures du matin, pour prendre une promenade à cheval, et
avoir l’occasion, en passant en face de l’Hôtel Savoie, de vous
saluer à votre fenêtre, et cueillir, rival avec le Soleil, les premiers
sourires de votre figure rayonnante de joie, du repos de
la nuit. Comme je vous ai aimée ! Pour conquérir votre amour,
il n’y a pas de sacrifices, que je ne serais pas disposé à faire !
Si votre cœur est engagé : dites-le moi, bien franchement ;
quoique bien attristé, je retournerai silencieux, auprès de ma
mère, et j’emporterai dans mon cœur, les souvenirs d’une
illusion qui, après m’avoir apporté tant de bonheur, m’apportera
tant de larmes ! mais les larmes que je verserai, seront sans
reproches, à votre égard ; tout ce que je vous demande, c’est de me dire la vérité. Reviendrez-vous ? M’enverrez-vous de vos
nouvelles ? Aimez-vous un autre ami ? Jamais, mon cœur ne
fut plus épris d’amour, comme il le fut de votre personne.
Oh ! Harry, je vous donne ma parole d’honneur, dit Ninie,
je reviendrai certainement à New York, avant longtemps ; et si
quelques événements extraordinaires m’en empêchaient, je vous
le laisserai savoir, et je serai heureuse, alors de recevoir votre
visite.
À ce moment, comme le signal du départ du train était
donné, Harry après avoir embrassé amoureusement sa Ninie et
avoir salué la tante, se retira en déposant une lettre entre les
mains de la jeune fille ; elle ouvrit quelques instants après,
cette lettre conçue ainsi :
Ma chère Amie,
Permets-moi de t’écrire, ce que je ressens à l’occasion de
ton départ ; et de te dire l’impression que tu fis sur mon âme
quand je te vis pour la première fois ; en lisant cette poésie ci-incluse,
de Gabriel Venise, tu te convaincras que je t’aime depuis
le jour où je t’ai connue ; car elle est l’expression fidèle de ma
pensée !
En te voyant t’éloigner de moi, mon cœur est serré, et je
crains de mourir de chagrin !
La crainte que j’éprouve, d’apprendre que tes parents s’objectent
à notre union ou que tu as changé tes amours, me laisse
à demi-mort.
Qu’il me tarde d’avoir de tes nouvelles ! Ne me fais pas
souffrir le supplice d’une trop longue attente ; car je suis
impatient…
L’ennui que j’éprouvai de me voir privé de tes sourires, de
l’agrément de la douce conversation, de l’ardeur de tes baisers,
sera terrible !
Puisses-tu penser sérieusement à moi, et te faire un devoir
de conscience, de tenir tes promesses envers celui qui pour toi,
est prêt à sacrifier le reste de ses jours.
Veuille croire en mon amitié toujours sincère et persévérante.
HARRY
La poésie incluse se lisait ainsi :
Ô jeunesse aux grands yeux, jeunesse aux cheveux blonds,
Qui poses, dès l’aurore, un pied, dans la rosée ;
Dame du clair matin, pareille à l’épousée,
Que le Seigneur amène au son des violons.
Toi qui vas les bras nus, les tresses dénouées,
Rieuse à travers l’ombre, et la nuit, et le vent ;
Toi qui pour diadème, as le soleil levant,
Et dont la robe rose est faite de nuées.
Que ton charme est puissant et doux ! Les plus hardis
Fléchissant le genou, t’adorent en silence ;
Pur comme l’encensoir qu’une vierge balance,
Le ciel se teint pour toi d’un bleu de Paradis ;
Et dans le pays vert où ta grâce ingénue
Sous le baiser d’avril éclate en liberté
Pleins d’allégresse et fous de ta beauté,
Les oiseaux par milliers, célèbrent ta venue.
Ta sveltesse ineffable est celle du bouleau,
Ta voix nous berce ainsi qu’une chanson lointaine ;
Comme un lys qui s’effeuille au bord d’une fontaine,
Ton corps délicieux a la fraîcheur de l’eau
Tu ressembles parfois à la biche craintive.
Qui, l’oreille aux aguets sent venir le chasseur ;
Ta bouche, au clair de lune, a l’étrange douceur,
De la belle-de-nuit et de la sensitive.
Parfois, lasse d’avoir suivi les papillons,
Tu mires ton visage à la source des fées,
Et l’odeur des lilas t’arrive par bouffées,
Dans la brise qui vague et le chant des grillons.
Et puis comme Diane errant par la clairière,
Le carquois sur l’épaule avec ses lévriers,
Sur un fond d’azur pâle et de genévriers,
Tu resplendis, superbe et chaste, ô guerrière.
Telle je t’aperçus pour la première fois
Dans le brouillard léger de l’aube qui se lève,
À cette heure où la vie est comme un divin rêve,
Que traverse un soupir de flûte ou de hautbois.
Près du ruisseau d’argent, dans la forêt mystique,
Où tremble, vers le soir, un chant de volupté ;
Près des cascades d’or, dans le cirque enchanté ;
Ton appel virginal était comme un cantique.
Enfant émerveillé, j’allais par le chemin ;
Je regardais danser le soleil sur la mousse,
Adorable et terrible, éblouissante et douce,
Tu m’apparus, jeunesse, une rose à la main !
CHAPITRE VI
Titre I
LA RIVALE
L’amour le plus sincère a toujours ses épreuves ; plus l’amour
est sincère, plus les épreuves qu’il lui faut subir, sont grandes !
Harry n’avait pas vu Miss Baker, depuis quelques temps
déjà ; (il s’était abstenu de la fréquenter), par fidélité pour son
amie Ninie, dont l’absence lui causait beaucoup de peine ; aussi
Miss Baker qui aimait Harry et espérait gagner et son amour
et son cœur, lui écrivait pour lui déclarer tout le chagrin, qu’elle
ressentait de le voir si indifférent, et ne lui ménageait pas les
reproches, pour avoir osé se faire une autre amie quand elle était
depuis si longtemps connue dans sa ville, et de ses parents et de
ses amis de New York, comme la fiancée de Harry, au dire de
ses prétentions. Harry était silencieux ; il n’osait répondre
d’aucune manière à Anita, de peur que son amie Ninie ne lui
envoyât de bonnes nouvelles.
À chaque jour, pendant plusieurs jours, après le départ de
Ninie, Harry allait méditer dans son jardin, à la tombée du jour ;
il devenait de plus en plus inquiet et anxieux ! Ce jeune homme
qui malgré ses trente années, ne paraissait n’être âgé que de vingt-cinq
ans, quelques semaines, auparavant, était devenu maigre,
chétif, la figure triste, continuellement absorbé par la pensée de
son amie. L’ennui et le chagrin qu’il éprouvait du silence de sa
Ninie, qui lui avait pourtant promis de lui écrire aussitôt qu’elle
serait rendue chez ses parents, le rendaient comme troublé !
Ses amis s’inquiétaient du sort de sa santé chancelante, et
ne sachant trop à quoi attribuer ce changement si subit, lui conseillaient
toutes sortes de remèdes.
Quand Harry était sur sa Vérandah, fumant son cigare, conversant
avec sa vieille mère qui, elle, se doutait bien de la cause
des profonds ennuis de son fils, il apparaissait souffrant, jongleur,
malade même.
Le gazouillement des oiseaux, le parfum s’exhalant des
arbres en fleurs, la vue des promeneurs joyeux, l’aspect gai de
la nature, n’avaient plus l’influence de le ramener à la joie, à la
santé, au bonheur : toujours, sa figure était triste ; aussi, en
peu de mois, il devint un tout autre homme ; sa vieille mère ne
l’entendait plus parler de projets d’excursions.
Harry revint un jour, de son ouvrage, de son magasin, la
tête bouleversée, et exprima, à sa mère, le désir de faire un
voyage à Montréal ; il était tout-à-fait mécontent de l’attitude
de celle qui lui avait manifesté tant d’amour, et qui avait
promis de lui écrire.
Sa mère chercha à le dissuader de ses desseins, lui conseillant
la modération, la résignation et lui affirma que si Dieu lui
avait destiné cette jeune fille comme son épouse, tôt ou tard,
il saurait bien la lui faire rencontrer de nouveau.
À ce moment, le facteur remettait à Harry la malle de la
famille ; il ne fut pas peu surpris de reconnaître l’écriture de
son ancienne amie, sur cette lettre au timbre de Montréal ; que
me dit-elle ? se disait-il ? Il ouvrit et lut :
À M…
New York.
Mon cher Harry,
Des heures, des jours, des semaines, des mois même, se sont
passés, depuis que je vous ai quitté.
La maladie m’a visitée juste au moment où je me proposais
de vous écrire ; j’ai été clouée à un lit de douleurs et de souffrances
atroces !
C’est ma première sortie, aujourd’hui. J’ai pensé à vous,
très souvent ; j’ai pensé au chagrin que vous éprouveriez et à
la mauvaise opinion que vous seriez tenté d’avoir de moi, vu que
vous ne receviez pas de nouvelles !
Mais, je n’ai pu faire autrement !
Ma mère qui m’a accompagnée à Montréal, au retour de
congé de deux jours que j’ai pris au milieu de ma famille, a bien
eu soin de moi ; mais dois-je vous le dire ? Après que ma mère eut
été au courant de tous les sentiments de mon cœur, de tout ce
qui s’est passé entre nous, et de l’état précaire de ma santé,
elle ne voulut point entendre parler de notre union, de notre
mariage !
Je regrette d’être obligée de vous faire part, de la situation
dans laquelle je me trouve, mais j’espère que vous, comme vous
me l’avez promis, prendrez les choses en homme, espérant que si
notre destinée est de nous voir réunis, elle s’accomplira, car je
vous promets que de mon côté, je n’y mettrai aucun obstacle.
Veuillez, cher ami, compter sur ma profonde gratitude, et
croire que votre Amie Ninie aura toujours pour son bon Harry,
dans le cœur, les meilleurs souhaits pour son bonheur, et sur
les lèvres, de doux baisers pour égayer sa figure intelligente.
D’une Amie affectueuse
NINIE
Harry fut comme foudroyé de cette nouvelle qui lui signifiait
l’impossibilité de l’exécution de ses rêves, de ses projets
d’avenir.
Il en conçut une peine mortelle ; mais, en face d’une déclaration
si nette, si longuement réfléchie et mûrie de la part de
Ninie, Harry éprouva pour elle, une haine qu’il dissimula
autant que possible, mais qu’il nourrit dans son cœur.
Miss Anita Baker, qui n’avait eu aucune réponse aux lettres
qu’elle avait adressées à Harry, résolut un jour, d’aller rendre
visite à sa vieille mère, alors qu’elle avait appris qu’il
était absent pour un voyage d’une couple de jours ; elle apprit
de Mde Mitchell que ses amours avec la jeune Canadienne,
avaient été de peu de durée, qu’il parlait de reprendre ses
fréquentations auprès d’elle, qu’il lui avait exprimé tout le regret
d’avoir changé ses amours ; la mère de Harry qui comprenait
qu’il ne pouvait vivre heureux, en demeurant sans distractions, invita Miss Anita Baker pour le retour de Harry, à
titre de cousin ; « je vous assure, dit-elle, à Anita, que je serais heureuse
si mon fils pouvait avoir la chance d’épouser une aussi
gentille demoiselle que vous » !
Anita, se sentit fière du succès qu’elle crut être sur le
point de remporter ; elle crut que la lettre qu’elle avait adressée
à la jeune Canadienne, avait eu son effet, et avait déterminé
une séparation définitive entre elle et lui ! Poussée par sa
mère, Anita dont l’amour pour Harry n’avait pas diminué,
renouvela ses démarches, redoubla tous ses efforts pour reconquérir
l’estime et l’attention de Harry qui se résigna peu à
peu à reprendre ses fréquentations ; il recouvrit peu à peu la
santé ; Anita par toutes sortes de réflexions malignes sur le
compte de la jeune Ninie auprès de son ami, chercha à lui inspirer
du mépris pour celle qu’elle détestait tant.
CHAPITRE VI
Titre II
Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d’art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité ;
Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie,
Écho pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre esprit dans l’idéalité.
Or, ces sons plus touchants, cet écho sublime,
Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime,
C’est le ciel du pays, le village natal ;
Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse
Coula dans les transports d’une pure allégresse ;
Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,
Nous aimions à cueillir la rose et l’aubépine ;
Le clocher du vieux temple et sa voix argentine ;
Le vent de la forêt glissant sur les talus,
Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères
Et nous jette, au milieu de nos tristes misères,
Le parfum de leurs nobles vertus.
(Octave crémazie)
Ninie, revenue à son emploi, se sentait heureuse ; elle
avait revu ses parents, ses amis à Guignes ; il lui avait été si
agréable de revoir ces lieux pittoresques et à l’aspect sauvage
du Témiscamingue ! elle avait été heureuse de se promener quelques
heures sur les eaux de ce lac qui lui rappelait
de si doux souvenirs ! L’école où elle avait enseigné, les
maisonnettes échelonnées le long de la route qui conduisait de
la demeure de ses parents à son village natal, le clocher de
l’église où elle avait tant de fois, prié pour le succès de son
avenir, lui avaient remué l’âme jusque dans les fibres les plus
intimes !
Jamais, elle ne s’était tant sentie d’attraits pour son pays.
Jamais, elle ne s’était tant sentie secouée à la lecture des
poésies patriotiques.
Elle avait éprouvé une joie indicible en revoyant tous ces
lieux, où s’étaient passés les plus beaux jours de sa jeunesse et
ceux de son enfance ; il lui semblait, que la rusticité de la
campagne de Guigues, était toute disparue ; que la ville de
Haileybury avait prospéré et déjà elle retournait à son emploi, à
Montréal, tout-à-fait décidée de renoncer au genre de vie bruyant
et riche que lui offrait alors Harry.
Elle s’était sentie, si heureuse de revoir sa famille, qu’elle
avait pleuré de joie pendant de longues heures. À Montréal, toutes
les affaires étaient à la hausse, surtout dans l’immeuble ; tout
le monde anxieux de s’enrichir dans un court délai, désireux de
vivre sans travailler, se jetait dans la ligne de l’immeuble ; les
propriétés prenaient des prix exorbitants ; les transactions se
faisaient très nombreuses, aussi son patron avait beaucoup
d’ouvrage et pouvait payer de bons salaires et de fortes
commissions à ceux et à celles de ses employés qui réussissaient.
La jeune Ninie travailla avec beaucoup d’ardeur et de courage
pendant plusieurs mois ; ses succès étaient au-delà de toutes
espérances ; elle ne s’occupait plus d’amour, question que de
nouveau, elle avait remise à plus tard ! Toutes ses pensées s’étaient
encore une fois, retournées vers le but de s’amasser de l’argent ;
de temps en temps, elle rêva pour un avenir plus éloigné de se
fonder un « Home » ! Mais elle avait repoussé toutes demandes de
fréquentations d’amis, et c’est à peine qu’elle s’était réservé
quelques amis avec qui, elle correspondait plutôt pour se créer
des distractions que pour lier des amours !
C’était le mois de septembre, un dimanche.
Toutes les brumes du matin étaient disparues ; le Mont
Royal était bleu et tout étincelant du reflet des rayons d’un soleil
ardent, le ciel était sans nuages ; il faisait une chaleur torride ;
tout le monde de la ville de Montréal cherchait, les uns, à s’éloigner,
dans les campagnes, les autres, ceux qui n’avaient pas
beaucoup d’argent ou ceux qui ne pouvaient s’absenter pour
toute la journée, se dispersaient dans des excursions soit au
bout de l’Île, soit dans les villages de Valois ou de Vaudreuil
ou, dans les environs de Montréal ; un grand nombre se retiraient
dans la montagne pour jouir du repos et de la fraîcheur ; les
« AU SECOURS ! AU SECOURS ! »
voyageurs et les touristes se faisaient nombreux dans la montagne ;
les fêtes du Congrès Eucharistique qui avaient eu lieu
quelque temps auparavant, avaient amené dans la ville de Montréal,
des milliers et des milliers d’étrangers dont un grand nombre
avaient prolongé leur séjour de plusieurs semaines.
La jeune Ninie, accompagnée de deux de ses amies, avait,
aussitôt après leur déjeuner, pris le parti de passer la journée
dans la montagne, apportant avec elles, des mets pour leur
repas du midi, des vaisseaux pour cueillir des fruits et diverses
choses pour s’amuser ; elles s’étaient avancées dans la forêt ;
occupées à raconter des histoires, attirées par la curiosité, à
examiner de près, une tourelle de pierre monument historique
du temps des Iroquois, qui se trouve située sur une hauteur toute
pavoisée de gros arbres, en arrière de la Côte des Neiges ; elles
s’éloignèrent beaucoup de la foule.
Lorsque, tout-à-coup, une des jeunes filles attira l’attention
de ses compagnes sur deux individus dont les manières leur semblaient
étranges et qui semblaient les poursuivre, en espionnant
leurs démarches, se cachant derrière les arbres ; toutes trois,
saisies de frayeur, prirent une course, dans la direction du
chemin public, mais les deux étrangers masqués se mirent à
leur poursuite, et se ruèrent sur Ninie, laissant les autres, la ligotant
et essayant de la bâillonner ; Ninie eut recours à la
force de ses poumons pour crier et appeler au secours, malgré
les menaces de ses assaillants ! seuls les croassements du
corbeau et les sifflements du merle se font entendre à ses oreilles
pour toute réponse à ses appels réitérés : Au Secours ! elle est
bâillonnée, ligotée et attachée à un arbre, épuisant en vain ses
forces, dans de grands efforts pour se débarrasser de ses liens !
Les deux compagnes qui avaient pu échapper, atteignirent vite
le sentier public, et virent un monsieur qui prenait une promenade
à cheval ; par leurs cris, par leurs signaux, elles firent comprendre
le danger dont elles étaient menacées.
En une minute, il descend de son cheval, tout ému, courageux
et robuste, au risque de sa vie, il s’élance à gravir la
hauteur ; la fougère et les arbrisseaux lui vont à la ceinture ; ses
yeux sont grands ouverts sur la scène qu’il entrevoit, deux hommes masqués battant avec des branches couvertes d’épines,
une jeune fille ligotée, bâillonnée, se tordant sous la douleur,
et la peur !
Trois coups de feu, successifs, retentirent dans la forêt ;
l’un des hommes masqués, atteint à une région près du cœur et
l’autre, au bras droit et à la jambe gauche, tombèrent par terre.
L’étranger, vainqueur, son arme encore fumante, encore
terrible, pointée dans la direction des deux hommes étendus sur
le sol, et se roulant sous l’étreinte de la douleur, se hâte de
délier la jeune fille qui, à demi-morte, saute au cou de son sauveur,
l’arrosant de ses larmes, et l’appelant son Sauveur ; les
coups de feu avaient attiré aussitôt, la présence de deux des gardes
du Mont Royal, mais les malfaiteurs avaient réussi à s’enfuir
tandis que la jeune fille suspendue au cou de son libérateur,
l’empêchait de les poursuivre.
Lorsque les deux gardes arrivèrent, le jeune homme avait
sur ses genoux, la jeune fille qu’il venait de délivrer des mains
de ces scélérats qui avaient pris la fuite ; elle avait la tête
appuyée sur son épaule, la figure et les bras tout tuméfiés et ensanglantés,
ses vêtements tout salis et déchirés, pâle comme une
morte, balbutiant seulement quelques mots ; mon libérateur ! il
crut reconnaître son amie d’enfance ; celle qui lui avait laissé tant
de souvenirs ; celle pour qui il avait décidé d’essayer de se faire
grand, noble et instruit ; celle qu’il avait voulu revoir après être
reçu avocat ou médecin ; il jeta un regard d’étonnement sur cette
tête aux joues pâlies par la frayeur, aux cheveux épars, à cette
bouche demi-close, et cette intelligence inconsciente et lui demanda :
Ninie est-ce bien toi, Ninie, il me semble te reconnaître ? Est-ce
bien toi ? Au son de sa voix, Ninie, entr-ouvrit les yeux et quoique
sous le coup de l’émotion et de la douleur, elle murmura :
Rogers, est-ce toi, mon cher Rogers ? d’où viens-tu ? Mon Rogers,
mon Sauveur ! Sans toi, j’étais perdue à jamais ! Qui t’a envoyé
ici ? Suis-je dans un rêve ? Je suis si faible, mon Rogers, Rogers,
mon sauveur ! Rogers, Guigues, le lac Témiscamingue, mes
amours ! Rogers mon tout !
Le brave garçon serrait la jeune fille sur son cœur, passant
sa main sur son front, il pleurait abondamment : les deux personnes s’étaient reconnues : les eaux du lac Témiscamingue les
avaient bercés jadis, et la destinée les faisait rencontrer dans
une circonstance aussi tragique, après que tant de démarches
faites par l’un et l’autre, avaient toujours été infructueuses ; ce
que la volonté réciproque n’avait pu leur procurer, la destinée
le leur rendit. Rogers que la maladie avait forcé de quitter le
Séminaire était devenu avocat ; c’est lui qui alors libérait son
amie des mains de ces scélérats et qui sauvait la vie à celle
qu’il avait tant aimée et avec qui, il avait passé cette soirée, où
il lui avait été donnée de goûter pour la première fois, les douceurs,
de baisers d’une jeune fille qui n’en avait jamais reçus !
Cette scène du Lac Témiscamingue lui rappelait un souvenir
qui le faisait pleurer de joie et en même temps traçait
dans cette âme de débutant dans la vie réelle, des impressions si
profondes qu’elles furent pour lui, dans toute sa vie depuis, une
source de considérations parmi lesquelles une absolue résignation
en la volonté de Dieu.
Lui, l’appelait Ninie ! Elle l’appelait Rogers !
Tous ses souvenirs de jeunesse se présentaient à son esprit,
quand il reconnut la jeune fille qui était suspendue à son cou
et qui l’appelait son Sauveur, avec Alfred de Musset il pouvait
se dire :
Un soir, nous étions seuls, j’étais assis près d’elle ;
Elle penchait la tête et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
Ce n’était qu’un murmure : on eût dit les coups d’aile
D’un zéphir éloigné, glissant sur des roseaux,
Et craignent en passant, d’éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous, du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions la nuit ; la croisée entr’ouverte
Laissait venir à nous, les parfums du printemps ;
Les vents étaient muets, la plaine était déserte :
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.
Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur,
Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.
Sa beauté m’enivrait : je n’aimais qu’elle au monde.
Mais je croyais l’aimer comme on aime une sœur,
Tant ce qui venait d’elle, était plein de pudeur !
Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne,
Je regardais rêver son front triste et charmant,
Et je sentais dans l’âme, à chaque mouvement,
Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,
Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
Jeunesse de visage et jeunesse de cœur,
La lune, se levant dans un ciel sans nuage ;
D’un long réseau d’argent, tout-à-coup l’inonda.
Elle vit dans mes yeux, resplendir son image ;
Son sourire semblait d’un ange, elle chanta.
Les gardes ne pouvant rien comprendre de cet entretien
mystérieux de Rogers et de Ninie, saisis d’admiration pour le
courage intrépide du jeune homme et constatant qu’un rayon de
joie inexprimable se reflétait sur la figure toute meurtrie de la
jeune fille, permirent à Rogers d’amener, en sa demeure celle
qu’il venait de libérer, d’arracher à la mort.
La prenant dans ses bras vigoureux, il la plaça à côté de lui,
sur son cheval de selle, et regagna sa demeure à Westmount, sur
la Côte St-Antoine, où il venait d’acquérir une jolie résidence.
Une vieille fille, une des cousines de Rogers, qui était, elle
aussi, de Haileybury, tenait sa maison ; elle prodigua à la malade,
tous les soins que requérait son état, le médecin appelé constata
que la jeune fille plutôt surexcitée que gravement malade, recouvrirait
vite la santé.
Nini raconta à Rogers tout ce qui s’était passé, depuis leur
séparation pour reprendre leurs études respectives ! elle ne lui
cacha pas toutes les promenades qu’elle avait faites aux États-Unis,
où elle avait fait la connaissance de Harry, qu’elle dénonça
comme son agresseur ; elle avait été victime de la vengeance de
Harry !
Rogers se tint constamment pendant plusieurs jours auprès
de celle sur qui, il avait fondé autrefois tant d’espérances !
De son côté, il lui fit part de toutes les peines, de toutes les
souffrances qu’il eût à endurer.
Il lui révéla toutes les heures d’indécision, par lesquelles, il
fut obligé de passer pour choisir sa vocation.
Il était fier cependant de revoir sa petite amie d’enfance,
encore toute pénétrée du souvenir de l’amour qu’il lui avait accordé.
Rogers qui avait cueilli sur les lèvres de Ninie, son premier
« NINIE MON AMOUR, EST-CE BIEN TOI ? » — ROGER MON SAUVEUR, MON TOUT. — »
baiser d’amour, qui avait été son premier amant, avait gardé
son cœur libre, de toute attache de toute amitié.
Vivent les souvenirs ! Vivent ceux qui aiment et ceux qui
ont aimé ! disait Rogers à son amie ! L’amour est le mobile de
toutes les grandes actions. Par amour, on défend sa famille, ses
parents ! Par amour, on défend son Alma Mater ! Par Amour, on
défend sa Patrie ! Par amour, on défend aussi au risque de sa vie,
même sa fiancée !
***
Harry avait repris le chemin des États-Unis, malgré une
vigilance active des détectives qui surveillaient sa conduite à
New York ; il était question de le faire arrêter et incarcérer ;
mais comme c’était en quelque sorte, compromettre l’avenir de
Ninie la chose fut laissée en suspens.
Il avait voulu se venger ; il avait manqué son coup ! l’amour,
avec l’aide et la protection de la Providence avaient déjoué ses
desseins.
Qu’il est beau d’aimer sincèrement ! Rogers sentant renaître
dans son cœur, toute l’amitié qu’il avait eue pour Ninie, la prit
sous sa protection et recommença auprès d’elle, les fréquentations
qu’il avait souhaitées jadis.
Ninie ne savait comment témoigner sa vive reconnaissance à celui qui avait été son sauveur. Tout était résumé, pour elle
quand elle lui disait : Rogers, mon cher Rogers, je n’ai plus rien à
moi, prends de moi tout ce dont je peux disposer ; ma vie entière
t’appartient — je suis toute à toi !
Pour te rendre heureux et te témoigner ma reconnaissance,
je te donne mes argents, mon cœur et ma vie ! Rogers qui vit
Ninie, belle comme à ses seize ans, très instruite, courageuse
et ayant bien réussi dans ses entreprises, la trouva digne de lui et
songea fortement à en faire son épouse.
Quelques mois s’écoulèrent ; Ninie avait repris son emploi,
elle travaillait ardûment ; elle recevait souvent la visite de son
ami dont elle ne pouvait plus se séparer.
Harry était devenu employé comme le premier Gérant d’une grande compagnie d’Immeubles à New York ; à la suite des chagrins
qu’il avait éprouvés, lors de sa séparation d’avec la jeune
Canadienne, il s’était adonné à la boisson et à la passion des
jeux de hasards ; il avait dépensé beaucoup ; une partie de sa fortune
y avait été dissipée ; c’est à la suite de ces extravagances et
de quelques revers de fortune qu’il subit, qu’il vendit ses magasins
de bijouterie et occupa cette position de gérant de Cie d’Immeubles.
À Montréal comme à New York, l’Immeuble était à la
hausse, depuis plusieurs mois ; par certaines correspondances
échangées au sujet d’affaires d’immeubles entre la Cie pour laquelle
travaillait Harry et la Cie à Montréal, où Rogers faisait de
nombreuses transactions, Harry comprit qu’il était en face de
son rival, de celui qui avait failli lui enlever la vie ! Des recherches
secrètes, et une enquête minutieuse, sur le sort de la jeune
Canadienne lui avaient permis d’apprendre qu’elle était
retournée à son emploi ; qu’elle était courtisée par celui-là même
qui lui avait sauvé la vie !
Harry qui ne rêvait plus que méchanceté et vengeance, résolut
de satisfaire sa haine, et ne recula devant aucun moyen.
Rogers s’était lui aussi, lancé orgueilleusement dans la spéculation
de l’immeuble, en prévision de la hausse prochaine que
tout le monde s’attendait que l’immeuble prendrait. Il achetait,
échangeait et revendait.
Rogers n’était pas au courant du complot qui était tramé
contre lui, dans le but de le perdre à jamais !
Guidé par la bonne foi, enthousiasmé par de premiers gains,
encouragé par ceux-là même qui travaillaient à le perdre sous le
masque de l’hypocrisie et se proclamaient ses amis, il fit transactions
sur transactions ; impossible pour lui de retenir dans sa
tête toutes les conditions de toutes les spéculations qu’il faisait,
il mettait sa confiance à ses représentants, parmi lesquels, étaient
comptés de ses ennemis, au service de Harry.
C’est ainsi qu’une irrégularité se glissa dans les actes notariés,
irrégularité volontaire de la part de ses contractants, mais
que Rogers ne put, par oubli, et par surcroit de travail, corriger à
temps ; il escompta la bonne foi de ses contractants, ne se doutant pas qu’il avait à faire le combat contre des rivaux, des ennemis
terribles qui avaient juré sa perte !
Rogers continuait ses relations avec Ninie, ils sortaient ensemble,
à toutes les fêtes auxquelles il leur prenait fantaisie
d’assister.
Souvent, leurs soirées se passaient dans l’intimité ; Ninie
avait donné à Rogers, et son cœur et son âme et sa vie ; les fiançailles
avaient eu lieu ; la date du mariage était fixée ; certaines
circonstances en avaient fait fixer la date, à une époque assez
lointaine, quoique bien déterminée ; leurs relations étaient très
connues du public ; ils s’aimaient beaucoup !
Ils ne rencontraient plus sur leur route, les obstacles qui
s’étaient présentés autrefois ! Ils étaient libres de leurs conduites,
maîtres de leurs actes, majeurs, et marchant vers un
même but qu’ils espéraient bientôt atteindre.
Il n’y avait pas de beaux dimanches que ces amis ne se plaisaient
à prendre une promenade d’automobile à Plattsburg, St-Albans,
Montpellier, Malone, ou à d’autres villes américaines.
Harry jaloux du bonheur de ce jeune couple, continuait à
tramer le complot qui devait un jour causer une grande sensation
dans le cercle d’amis et de connaissances de Rogers.
CHAPITRE VII
Titre I
DURES ÉPREUVES DE ROGERS
Cloris, que dans mon cœur, j’ai si longtemps servie,
Et que ma passion montre à tout l’univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?
N’oppose plus ton deuil au bonheur où j’aspire.
Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ?
Sors de ta nuit funèbre, et permets que j’admire
Les divines clartés des yeux qui m’ont brûlé.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis ta conquête ;
Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris ;
Et j’ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains, et sous des cheveux gris.
C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née,
C’est de leurs premiers traits que je fus abattu ;
Mais tant que tu brûlas du flambeau d’hyménée,
Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.
Je sais de quel respect, il faut que je t’honore,
Et mes ressentiments ne l’ont pas violé ;
Si quelquefois, j’ai dit le soin qui me dévore,
C’est à des confidents qui n’ont jamais parlé.
Pour adoucir l’aigreur des peines que j’endure
Je me plains aux rochers, et demande conseil
À ces vieilles forêts, dont l’épaisse verdure
Fait de si belles nuits, en dépit du soleil.
L’âme pleine d’amour et de mélancolie.
Et couché sur des fleurs et sous des orangers,
J’ai montré ma blessure aux deux mers d’Italie,
Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
Cloris, la passion que mon cœur t’a jurée,
Ne trouve point d’exemple aux siècles les plus vieux.
Amour et la Nature admirent la durée
Du feu de mes désirs, et du feu de tes yeux.
La beauté qui te suit depuis ton premier âge,
Au déclin de tes yeux ne veut pas te laisser ;
Et le temps, orgueilleux d’avoir fait ton visage,
En conserve l’éclat, et craint de l’effacer.
Regarde sans frayeur la fin de toutes choses,
Consulte ton miroir avec des yeux contents.
On ne voit point tomber, ni tes lis, ni tes roses,
Et l’hiver de ta vie est à ton second printemps,
Pour moi, je cède aux ans, et ma tête chenue
M’apprend qu’il faut quitter les hommes et le jour ;
Mon sang se refroidit ; ma force diminue ;
Et je serais sans feu, si j’étais sans amour.
(François maynard)
Rogers poursuivait ses opérations financières, en luttant avec
énergie ; il conservait pour sa belle adorée, toute la confiance et
l’amitié qu’il lui avait jusqu’alors accordées ; mais Ninie, quoique
jeune encore, se sentait le besoin de prendre un repos, après
de longs mois de travail opiniâtre et ardu.
Les vacances de l’été font se déplacer, souvent même des
gens qui n’ont jamais quitté leurs foyers ; les vacances de l’été
font se séparer les jeunes élèves de collège, qui entraînés
en des endroits bien différents, se voient obligés de recourir
à la correspondance, pour pouvoir entretenir les relations
amicales qui les liaient, alors qu’ils étaient en contact journalier,
sous le même toit, de l’Alma Mater ; les vacances de l’été
font aussi que les amis de cœur, se voient forcés, de se retirer,
de se séparer, pour jouir du repos bien mérité et vivifier les forces
dont ils ont besoin pour entreprendre le travail d’une nouvelle
année qui s’ouvre devant eux.
Ninie décida de prendre une vacance et en fit part à son
ami Rogers qui quoiqu’admettant qu’elle en avait besoin, pour
refaire sa santé, éprouva un cruel chagrin, de cette séparation
momentanée.
Ninie, mon amie, lui dit-il, je ne puis pas t’accompagner ;
les affaires que j’ai entreprises sont si importantes que je ne saurais
me résoudre à te faire le plaisir d’accepter ton invitation.
J’ai des ennuis, je dois te l’avouer ; on a tramé contre moi, un complot dont je viens de découvrir l’origine ; il a pris naissance
dans l’office même de ton ancien ami Harry, à New York ; il est
puissant par la position de ceux qui l’entourent et qui seront peut-être
au nombre de mes ennemis ; les uns seront ses avocats, les
autres seront mes accusateurs et le juge même devant qui doit être
entendue cette cause est aussi un ami intime de Harry ; il est
bien vrai que le nom de Harry ne figure pas dans les procédures,
mais je sais de source certaine que le plaignant, d’une insolvabilité
notoire, n’est qu’un instrument, une machine, un prête-nom ;
mais j’ose espérer de faire triompher mon innocence !
Que me dis-tu, là, Rogers ? Tu dois subir devant les tribunaux,
la vengeance de Harry et de ses puissants amis ? Mais
de quelle manière ? Ninie, toute surprise de cette déclaration,
voulut avoir d’autres détails, mais Rogers la rassura en lui
disant qu’il était prêt pour le combat ; qu’il avait pour lui, la
justice et le droit ; mais que cette cause exigeait toute son attention ;
l’amour que je t’ai porté, l’estime que je te porte voudraient
que je t’accompagne dans cette vacance, mais le combat que je
dois livrer est si terrible que je ne saurais me rendre à cet impérieux
devoir de l’amitié sans m’exposer aux pires dangers ; je
veux continuer à étudier d’où vient ce combat et quels sont les
auteurs de ces attaques ; les ennemis sont nombreux ; je les vois
dissimuler leurs agissements et leurs ruses sous le masque de
l’hypocrisie.
Car la baisse sur les valeurs immobilières se fait forte, par
les bruits d’une grande guerre qui doit ensanglanter l’Europe et
dont les conséquences néfastes se feront sentir même à Montréal ;
et ceux qui craignent de faire des pertes, se rallient autour
de Harry qui a soulevé contre moi, à l’aide de certains amis
qu’il a payés, une pléiade d’ignorants de gens incapables de supporter
noblement une perte d’argent due réellement à leur imprévoyance,
à leur ambition effrénée, ou à l’état circonstanciel
des événements ; ces gens, à qui Harry promet de les faire rentrer
dans leurs argents, sont ses esclaves, foulant aux pieds, et
leur parole et leur honneur. Ces ennemis se tiennent constamment
sur la rue, où ils tiennent leurs conciliabules, cherchant à faire croire au public que Rogers est malhonnête, que tous ceux
qui ont transigé avec lui ont perdu de l’argent. Ils ne regardent
pas autour d’eux, et ne voient pas que déjà, la baisse en immeubles
en a ruiné des hommes d’affaires ! Mais Harry, et son
ami, le millionnaire sont les fomentateurs de ce procès qu’il me
faut subir. Va, Ninie, lui dit-il, va vers tes parents, et reviens
moi, forte et vigoureuse, et j’ose croire que ton cœur, en face
du péril qui me menace et des jours d’épreuves qu’il me faudra
traverser, ne saura changer ses affections, et me restera fidèle,
comme mon meilleur appui.
Oh ! Rogers, lui répondit la jeune fille, je renonce à mon
projet de prendre une vacance ; je veux rester auprès de toi,
pour t’être utile, pour te défendre, et te consoler dans tes peines,
si quelqu’un t’en cause. La reconnaissance que je te dois est sans
bornes ! Tu m’as sauvé la vie ! Harry m’a attaquée ! Tu m’as
défendue. Harry veut encore se vouer à sa vengeance, hé bien !
s’il t’attaque, je te défendrai ! Il porte encore et portera tout le
temps de sa vie, les cicatrices que les balles de ton revolver lui
ont infligées ; il portera aussi, au front, les stigmates du déshonneur,
que ma plume lui infligera, en laissant à ses contemporains
le récit écrit de ses basses manœuvres !
Il n’aura pas assez de milliers de piastres pour racheter les
volumes qui auront été répandus parmi ses contemporains ! Il
emportera dans la tombe, la honte que je lui causerai !
Non, Ninie, mon amie, ne fais donc pas cela ! Ne t’expose
pas à un libelle ; il pourrait te causer beaucoup d’ennui, de troubles !
J’essaierai plutôt par la voie diplomatique, à mettre cette
cause, à néant. Tu pourras prendre tes vacances, car d’ailleurs,
les procédures sont longues et cette cause sensationnelle
ne viendra pas devant les tribunaux avant l’hiver prochain. Va
prendre tes vacances. Ta santé requiert du repos.
Crois-moi, Rogers, n’aie pas de doute sur la fidélité de mon
cœur. Ma vie entière t’appartient ! Je connais la méchanceté de
Harry. S’il allait jusqu’à oser attaquer ton honneur, ta réputation
et que le public te croirait coupable, je redoublerai
d’ardeur pour faire prouver ton innocence, un jour ou l’autre !
Je prierai Dieu, si fervemment que tu triompheras sois-en sûr. Rogers, mais ajouta la jeune fille, si quelque chose arrivait pendant
mon absence, fais-moi le savoir et j’accourrai auprès de
toi pour te délivrer, si possible, comme tu l’as fait, à mon égard,
des basses attaques de Harry et de sa clique qui opèrent toujours
dans l’ombre. Il est trop lâche pour faire face à un
homme pas même à une jeune fille. Oui, Rogers, je te défendrai !
Mon amie, il n’y a pas à s’alarmer pour le moment. Prends
tes vacances sans inquiétudes. À ton retour, nous en causerons.
Tous deux, Rogers et Ninie s’embrassèrent, se jurant de
nouveau amitié éternelle, et s’asseyant, après cette longue marche,
sur le Mont-Royal, sur un tronc d’un gros arbre, renversé et couvert
de mousse, se mirent à causer des déboires de la vie, et à se
rappeler leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse ! et avec Auguste
Brieux, ils se rappelèrent :
Un jour que nous étions assis au pont Kerlo
Laissant pendre, en riant, nos pieds, au fil de l’eau
Joyeux de la troubler, ou bien, à son passage
D’arrêter un rameau, quelque flottant herbage,
Ou sous les saules verts d’effrayer le poisson,
Qui venait au ciel dormir près du gazon :
Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine
N’éveillant la vallée immobile et sereine,
Hors nos ris enfantins, et l’écho de nos voix
Qui partait par volée et courait dans les bois
Car entre deux forêts, la rivière encaissée
Coulait jusqu’à la mer, lente, claire, et glacée ;
Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour,
Nous sentions en jouant, nos cœurs remplis d’amour.
C’était plaisir de voir, sous l’eau limpide et bleu,
Mille petits poissons faisant frémir leur queue,
Se mordre, se poursuivre, ou par bandes nageant,
Ouvrir et refermer leurs nageoires d’argent ;
Puis les saumons bruyants ; et, sous son lit de pierre,
L’anguille qui se cache au bord de la rivière ;
Des insectes sans nombre, ailés ou transparents,
Occupés tout le jour à monter les courants,
Abeilles, moucherons, alertes demoiselles ;
Se sauvant sous les joncs, du bec des hirondelles.
Sur la main de Marie, une vint se poser,
Si bizarre d’aspect, qu’afin de l’écraser,
J’accourus ; mais déjà, ma jeune paysanne
Par l’aile, avait saisi la mouche diaphane,
Et voyant la pauvrette, en ses doigts remuer :
« Mon Dieu, comme elle tremble ! oh ! pourquoi la tuer ? »
Dit-elle. Et dans les airs, sa bouche ronde et pure,
Souffla légèrement la frêle créature,
Qui, déployant soudain, ses deux ailes de feu,
Partit, et s’éleva joyeuse et louant Dieu.
Bien des jours ont passé depuis cette journée,
Hélas et bien des ans ! Dans ma quinzième année,
Enfant, j’entrais alors ; mais les jours et les ans
Ont passé sans ternir ces souvenirs d’enfant ;
Et d’autres jours viendront et des amours nouvelles ;
Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles,
Dans l’ombre de mon cœur, mes plus fraîches amours,
Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.
CHAPITRE VII
Titre II
VACANCES DE NINIE
Les moissonneurs étaient à leurs travaux ; les paysans de
Haileybury, tous occupés, laissaient la jolie petite ville dans un
calme auquel Ninie était peu habituée ; comme elle avait passé
plusieurs années dans la grande ville de Montréal, et quelques
mois, aux États-Unis, elle éprouvait un grand vide dans son
cœur.
Arrivée à Guigues, au milieu de sa famille, elle fut heureuse
de revoir tous ses parents que cette absence prolongée avait
tenus séparés d’elle ; à tous les soirs, des amis, des voisins venaient
à la maison paternelle pour l’entendre parler de Montréal, de
New-York, et poser toutes sortes de questions à la jeune fille,
concernant les affaires.
Sa santé se rétablit peu à peu ; elle aimait toujours passionnément
les fleurs ; aussi passait-elle de longues heures, dans
le jardin de sa mère avec qui, elle conversait de son amour avec
Rogers, et de ses aventures avec Harry ; sa mère avait eu beaucoup
de considération pour Rogers et l’avait trouvé si bon, si
gentil, quand il était jeune homme, qu’il lui semblait devoir lui
accorder encore et sa confiance et son estime ; le récit du terrible
malheur auquel Ninie avait échappé, grâce à la bravoure de
Rogers, faisait verser des larmes à sa bonne mère qui aurait désiré
voir ce jeune homme pour lui témoigner de vive voix, sa
profonde reconnaissance.
Avec son jeune frère, Ninie allait courir dans les bois, cueillir
des bluets et des framboises ; elle le suivait dans ses excursions
de pêche, à la rivière La Loutre, qui lui rappelait tant
d’heures de son enfance !
Il lui plaisait de repasser dans sa mémoire tous les souvenirs
qu’elle y avait laissés dans sa jeunesse ; rien ne lui faisait tant de plaisir que d’aller avec son jeune frère, en chaloupe, sur
les flots du lac Témiscamingue, qui avait été témoin de ses premiers
élans d’amour.
Souvent, de jeunes amies venaient lui rendre visite, et enviaient
son sort ! Elles se rappelaient avoir entendu dire que cette
jeune compagne avait beaucoup combattu, et avait beaucoup
travaillé ! Ses succès couronnaient tous ses efforts.
Au milieu d’elles, elle semblait être très heureuse ! mais, à
peine, était-elle restée seule, qu’elle revenait à ses rêveries, que
ses pensées étaient, tout de suite, portées vers celui dont l’absence
jetait un voile de triste mélancolie sur toutes les joies qu’elle
éprouvait dans ses vacances.
Assise au milieu du jardin, à l’ombre d’un gros pin, à côté
d’une touffe de rosiers en fleurs, dans le plus profond silence, que
seuls, les bourdonnements des abeilles, savourant le miel des roses,
et le voltigement des papillons, troublaient, elle laissait errer son
imagination féconde vers l’avenir, vers le bonheur qu’elle rêvait
pour son ami et pour elle-même ; souvent, le soir, aussi quand le
soleil versait de ses derniers feux, l’éclat pourpré de ses rayons,
sur cette nature verdoyante, elle laissait son âme s’envoler auprès
de Rogers dont l’ennui, lui faisait soupirer après la fin de
ses vacances.
En lutte à toutes sortes de démarches de jeunes amis qui
désiraient lui faire la cour, Ninie songeait à abréger le temps
qu’elle s’était proposé de passer dans sa famille ; elle aimait trop
son Rogers, elle lui avait trop promis fidélité et amour constant
pour se permettre de recevoir la visite de jeunes amis.
Elle préférait aux plaisirs de la conversation de jeunes
gens sur qui, cependant, elle aurait pu compter pour se faire un
avenir heureux, sa solitude où elle croyait goûter les charmes
de doux entretiens, par la pensée, avec son ami Rogers ; elle l’aimait
plus que jamais ; elle regrettait parfois l’avoir quitté ! Il
lui semblait qu’il aurait de la peine, et par ce fait, elle en
éprouvait.
Toute son âme était auprès de lui ; elle avait traversé les
distances, franchi les espaces ; mais elle ne pouvait jouir ni
goûter le plaisir de se voir pressée sur son cœur ; elle ne pouvait le voir ; elle était inquiète de lui ! Que fait-il, en ce moment,
se demandait-elle souvent ? Pense-t-il encore à moi ?
Rogers, lui avait promis de lui répondre ! Déjà trois semaines
s’étaient écoulées, et les trois lettres qu’elle lui avait
adressées étaient demeurées sans réponse !
Ninie devenait de plus en plus triste !
Elle écrivit de nouveau, mais cette fois à une amie de Montréal
à qui elle lui demandait de bien vouloir lui dire ce qu’était
devenu Rogers ; son amie, sans malice sans doute, lui
laissa savoir qu’elle l’avait vu, en compagnie d’une autre jeune
fille.
Ma chère Ninie, lui dit un jour sa mère, s’apercevant du
trouble dans lequel était plongée l’âme de sa fille ; chaque fois
qu’un membre de la famille revenant du bureau des postes, répondait :
non, ma chère Ninie, pas de lettres pour toi ! tu dois savoir
que dans la vie, l’amour est une feuille à l’arbre ; la brise
la plus légère la détache du cœur ; Rogers t’a aimée, peut-être
ton départ lui a peut-être aussi causé beaucoup de chagrin !
Aurait-il cru que tu ne l’aimais pas beaucoup pour que tu consentisses
à le quitter ainsi.
Pourtant, ma mère, il a compris que ma santé requérait du
repos ; il m’a juré de me garder son cœur ! Mais, ma chère Ninie,
dans les grandes villes comme Montréal, les hommes sont-ils
sincères ? Oh, sois donc indépendante, ne prends pas de peine,
tu lui as écrit, il ne t’a pas répondu, ton amie te dit l’avoir vu
en compagnie d’une autre jeune fille ! Alors, prends donc ton
repos, amuse-toi bien, tu as bien le temps de te mettre dans la
vie rude du mariage, où les épreuves sont plus abondantes que
dans le genre de vie du célibat.
La mère fit auprès de sa fille, toutes les représentations
possibles pour l’engager, non pas à oublier son ami, mais à ne
pas éprouver de chagrin inutile. Oh, mère, reprit la jeune fille,
incapable de croire à la trahison de Rogers, il doit-être
malade, car je suis certaine qu’il m’aimait et qu’il n’a pas pu
changer d’idées, si vite !
Mon enfant, ajouta la mère, il est avocat, et homme
d’affaires, aurait-il rencontré sur sa route, une jeune fille très riche qu’il a pu se laisser emporter vers une orientation toute
nouvelle dans ses amours ! Surtout, si comme tu me le dis, il
avait des troubles financiers !
Un mariage d’argent serait pour lui la fin de ses tourments !
Allons ma chère enfant, n’y pense plus, pour le moment.
Plusieurs jours encore s’écoulèrent ; Ninie ne reçut de Rogers,
aucune nouvelle : Alors, elle prit une décision de suivre les
conseils de sa mère ; elle donna libre cours à toutes ses réflexions !
Je vois que mon amour est incompris, et que ma mère a raison !
Ma nature bonne, généreuse est abusée ! Puisque le sort veut que
mon cœur souffre dans ses amours, désormais, se disait-elle à
elle-même, plus d’amour !
Mais à peine, avait-elle pris cette décision, que revenant
aux souvenirs de toutes les promesses, de tous les serments, que
Rogers lui avait faits, elle se plaisait à l’excuser, et se décida de
lui adresser encore une dernière missive, avec une note au coin
gauche de l’enveloppe, prière de retourner après trois jours à…
Cette communication révélait l’état d’âme de Ninie ; elle
lui dépeignait son chagrin et sa douleur ; et lui demandait de
bien vouloir lui faire savoir ce qu’il avait décidé, quelle était
la cause de son silence ; elle le rassurait de la fidélité de son
amour ; ma vie toute entière t’appartient, tu le sais, Rogers, et
je n’ai jamais songé un instant, lui disait-elle, de te reprendre
mon amour ! Si tu ne m’aimes plus ou que les circonstances
t’aient forcé à lier d’autres amours, veuille donc me le dire !
Les coïncidences dans la vie comptent, souvent, des déceptions,
et occasionnent aussi des surprises auxquelles, personne
n’est en droit de s’attendre.
Ninie se résigna peu à peu, à la circonstance !
Son cœur se refroidit et devint plus indifférent ; elle tournait
ses pensées vers les choses pratiques ; blessée dans son amour
le plus vivace, le plus noble, qu’elle avait jamais accordé à aucun
jeune homme, elle perdit espérance de ne pouvoir jamais plus
aimer !
Les meurtrissures de son cœur étaient si profondes qu’elle
ne croyait pouvoir jamais les guérir autrement, que par des
distractions renouvelées maintes fois. Elle ne se sentait plus capable de croire à l’existence de l’amour ! Aussi, se disait-elle, à
elle-même, si je me marie maintenant, je me marierai avec un
homme riche ! Elle ne voyait plus dans la vie, non pas ce que
son âme de jeune fille croyait y trouver de suave, de rose, mais
elle n’y voyait qu’un moyen pour les âmes intelligentes et incomprises,
de demeurer dans le célibat, pour jouir de l’indépendance
et du bien-être !
Elle ne voyait dans la vie, qu’un but, pour la plupart du
monde, celui de réussir ! Aussi, cette idée lui vint à l’esprit de
faire comme les autres, d’épouser non pas, selon son cœur, mais
selon les lumières de sa raison ; faire un mariage « riche et chic »,
voilà, se disait-elle, le but général des jeunes gens ! Hé bien, je
suivrai la voie tracée ! Elle n’aurait pas eu de difficultés, car
ses connaissances, son expérience, sa jolie prestance lui auraient
permis de rencontrer facilement, un parti de bonne et riche
société.
Après quelques jours passés à méditer, elle se demanda si
elle devait renoncer à jamais et définitivement, à l’amour de
Rogers ; sa conduite silencieuse l’obligeait à en conclure à de la
mauvaise foi et ne put s’empêcher de le croire indélicat, à son
égard.
Un dimanche après-midi, juste le lendemain d’une journée
de vaine attente, un jeune homme bien mis se présenta chez les
parents de Ninie ; elle reconnut cet ami ; elle l’avait rencontré
déjà à Haileybury, c’était M. Walter Burrage ; il avait aimé cette
jeune fille ; il n’avait osé lui rendre visite, vu qu’il avait entendu
parler qu’elle devait épouser Rogers ; mais depuis quelque
temps, une amie de cœur à qui Ninie avait confié son chagrin de
se voir délaissée par lui, avait sans attention ni but défini parlé
de cette confidence à M. Burrage qui crut le moment favorable
pour faire des démarches auprès d’elle ; ce M. Burrage était alors
à l’emploi de M. Timmins, l’un des riches propriétaires de
mines à Cobalt et à Porcupine ; c’était l’un des hommes de
confiance de M. Timmins ; il était de moyenne taille ; il avait
de beaux cheveux noirs, l’œil perçant et vif ; sa figure n’était pas
jolie, mais très intelligente ; sa démarche était celle d’un homme
sûr de son affaire, résolu et actif !
Il avait l’allure du « gentleman, » et toutes les manières
de l’homme énergique ; ne dépassant pas la trentaine, il n’avait
pas encore perdu la gaieté, quoique livré beaucoup aux affaires ;
M. Timmins l’honorait, non seulement de sa confiance en affaires, mais lui accordait aussi son estime personnelle ;
en effet, il était très courtois et avait un savoir vivre distingué !
C’était vers le temps où Mgr Latulippe venait de doter
Haileybury, d’un des édifices les plus considérables des environs ; en
effet, M. Timmins, dans un élan de générosité avait donné un
cadeau de plusieurs milliers de piastres, à Mgr l’évêque
qui, avec l’aide et la contribution des autres francs-tenanciers
de la localité, lui permirent d’ériger l’une des plus
belles églises des paroisses, des cantons du Témiscamingue ; bien
que M. Timmins l’eut fait sous une forme, incognito, la ville et
la paroisse de Haileybury, n’en bénéficièrent pas moins.
Ninie reçut ce jeune homme, avec le sourire sur les lèvres
car elle devina tout de suite, que M. Burrage qui était l’ami
intime de Rogers, avait dû apprendre qu’il avait décidé de briser
ses amours avec elle ; la jeune fille était obligée tout de même
d’étouffer dans son cœur, le chagrin qu’elle ressentait à la pensée
de recommencer de nouvelles amitiés ! d’oublier tant d’heures
agréables, de fermer les yeux à jamais sur toutes les premières
scènes d’amour ! elle se sentait indifférente à la mort, parfois
même l’aurait désirée et appelée, si elle eut cru ne pas blesser sa
conscience, tant elle éprouvait de la répugnance à vivre sans
amours ! ce M. Burrage lui apparaissait doué de qualités ; mais
plus elle causait avec lui, plus elle était portée à faire la comparaison
avec son ami ; elle ne se sentait aucun attrait, aucun penchant
pour M. Burrage ; elle l’estimait beaucoup ; mais bien qu’il
renouvela ses visites, il ne put capter son amour ; peut-être, se
disait-elle, mon cœur est encore trop sous le coup du chagrin
éprouvé, pour pouvoir aimer de nouveau.
De ce nouvel ami, Ninie accepta l’invitation de faire une
promenade en voiture ; M. Burrage se montra très gentil, très aimable
et l’entourait de toute sa bienveillance ; mais elle trouvait
toujours que sa conversation n’était pas aussi agréable que celle
de Rogers ; malgré tous les efforts qu’elle faisait pour chasser de son esprit, le souvenir de Rogers, souvent, elle se surprenait
à converser avec lui comme si elle n’eut pas ressenti un jour,
de l’indifférence, de la haine même pour cet ami.
Sans doute, elle n’avait que des louanges à faire sur les qualités
de M. Burrage ; elle l’estimait beaucoup ; d’ailleurs ses parents
l’appréciaient aussi en parlaient avec avantages,
et ils se sentaient heureux et honorés de voir leur fille fréquentée aussi publiquement, par un Monsieur aussi bien rangé, et qui avait l’estime de toute la famille de M. Timmins, et dont
les amis étaient comptés dans la plus belle classe de la société de
Haileybury ! Mais Ninie ne reconnaissait pas en lui, les qualités
de Rogers ; celui-ci de sa parole chaude et animée, enthousiaste
et idéaliste dans ses sentiments, la transportait jusque dans les
atmosphères éthérées ou sur des rivages de mer lointaines, pour
là, rêver avec elle et goûter le bonheur de faire des châteaux, de se
préparer un avenir commun, beau et grand !
De quelques fines expressions, il savait la tirer soudainement
de ses rêves lointains, pour la ramener en un clin d’œil,
à une question des plus pratiques, ou par une saillie des plus
spirituelles, la faire rire, d’une joie enfantine et légère ! M. Burrage était plus froid ; doué d’un jugement solide, il avait pris
l’habitude de toujours hésiter un moment avant de répondre ; ce
qui enlevait du charme à sa conversation.
À la vue des flots du lac Témiscamingue, à la pensée de
sa délivrance de la mort, au souvenir de mille moments agréables
goûtés en compagnie de Rogers, Ninie eut encore la tentation
de l’aimer et de s’assurer, si réellement, il n’avait pas de raisons
suffisantes pour expliquer son silence.
Mais, pourtant, se disait-elle à elle-même ! N’a-t-il pas été
assez méchant ? Ne m’a-t-il pas assez fait souffrir ? Ne pouvait-il
pas m’écrire ? D’ailleurs, pourquoi ces sorties, avec cette autre
jeune fille ? Oh ! se disait-elle tout à coup, s’il fallait que cette
demoiselle fût sa sœur ! S’il était malade ! Elle commença à
avoir des doutes sur sa propre conduite ! Ne s’était-elle pas monté
la tête trop vite ? N’aurait-il pas mieux valu pour elle, attendre
son retour à Montréal, avant de recevoir d’autres amis ? Mais pourtant, M. Burrage ne serait pas venu me voir, s’il n’eut pas
su de Rogers même, qu’il m’avait délaissée ; c’est son ami !
Ninie passa une nuit, ainsi à se faire toutes sortes de questions,
plaidant le pour et le contre de sa cause, maintes et maintes
fois, et en arrivait toujours à la conclusion de continuer à recevoir
M. Burrage.
C’était dans le cours de la semaine, l’entrée des classes des
divers élèves de la campagne ; Nini comme ancienne institutrice
avait reçu de M. le Curé de Guigues, M. Moutet, une invitation
d’assister à l’école même où elle avait enseigné pendant de
longs mois ; elle se fit accompagner de M. Burrage qui connaissait
bien M. le Curé et les Commissaires, à cette ouverture de
classe qui lui rappelait aussi tant de souvenirs.
Les élèves subissaient un examen sur toutes les matières, qui
faisaient le sujet du programme de l’enseignement, afin de pouvoir
permettre aux examinateurs de constater quels étaient les
progrès des élèves.
Dans la classe des grandes filles, une enfant de quatorze
ans, jolie intelligente, châtaine, de grands yeux bruns, de longs
cheveux ondulés et touffus lui tombant sur la taille, d’un teint
blanc, aux joues roses, et aux bras potelés, avait attiré l’attention
des examinateurs, par la manière dont elle répondait aux questions.
Mademoiselle, demanda M. Burrage à Ninie, qui est donc
cette jolie jeune fille ? pour son âge, elle répond très bien ;
n’avez-vous pas remarqué, sa jolie chevelure, son regard
intelligent ? Tenez, regardez donc, quel beau sourire ! Est-elle
belle, cette enfant ?
À ce moment, Ninie se sentit toute troublée ; pourtant
jusqu’alors, elle ne s’était jamais connue jalouse !
Comme elle se vit seule, au monde ! Son cœur devint
désert, et vaste comme les horizons de l’univers.
Perdue dans l’amour et l’estime de Rogers qu’elle n’espérait
plus revoir ! Incomprise de ce nouvel ami qu’elle trouvait pour
le moins indélicat, elle constata que tout le firmament de son
cœur, était voilé de gros nuages sombres qui lui annonçaient la
venue d’un orage, dont elle redoutait les ravages !
Elle crut qu’il semblait éprouver beaucoup plus d’admiration
et d’estime, pour la beauté de cette jeune fille qu’il ne paraissait
lui prêter attention.
Oh ! il ne m’aime pas, se disait-elle, et moi non plus,
je ne l’aime pas ; il ne connait pas l’amour ; c’est un homme que
je ne comprends pas ! aussi mieux vaut vivre, « vieille fille » incomprise,
que de vivre avec un homme, que je ne pourrais aimer et
que je n’aime pas.
Mais, madmoiselle, continua M. Burrage, savez-vous que
cette jeune fille est charmante, qu’elle mérite d’être poussée,
encouragée et d’être envoyée au couvent ? Voyez donc, ces belles
dents blanches, cette figure de fin minois, encadrée dans cette
chevelure touffue et ondulée ! Elle ferait une demoiselle distinguée !
Oh ! elle est bien légère ; elle est jolie, mais n’a pas beaucoup d’intelligence !
reprit Ninie, comme pour sonder le fond du cœur
du nouvel ami ; mais, c’est un enfant, dit M. Burrage ; avec les
années et l’instruction, elle mûrira ses idées. Sa figure ajouta-t-il indique un grand cœur, elle sera amoureuse ; regardez sa belle
bouche, ses jolies lèvres ; oui, elle sera amoureuse des beaux-arts
et aussi très affectueuse et sensitive !
Ne la connaissez-vous pas ? — Non mademoiselle ! Et vous
la connaissez ? — Oui monsieur, je la connais, mais pardonnez-moi,
ma question, avez-vous l’intention de lui faire la cour ?
En ce cas, vous pourriez revenir chez moi, elle prendra tout
simplement ma place, au salon, c’est ma petite sœur. Mais j’ose
croire que quoique jeune et naïve, elle ne tombera pas sous les
flatteries de compliments un peu exagérés, et ne servira pas de
pâture à la convoitise de gourmands.
Mademoiselle, vraiment, vous êtes en colère, reprit M. Burrage
en jetant un coup d’œil sur la figure de son amie
il constata qu’elle était surexcitée et énervée et ne pouvait
dissimuler la profonde blessure qu’il lui avait causée au
cœur, par ses remarques plutôt irréfléchies et dites à la
suite de distractions d’affaires qui l’occupaient continuellement
Mademoiselle, lui dit M. Burrage, ne vous emportez pas,
ne vous irritez pas contre moi ? Les quelques remarques favorables que je viens de faire sur le compte de votre sœur, n’ont pas
dû vous blesser ; vous ne devez pas douter un seul instant que j’aie
eu l’idée de penser à cette jeune fille ; vous devez comprendre,
que je ne saurais espérer ni attendre de l’amour de ce
cœur si jeune, incapable encore de comprendre même ce
que c’est que d’aimer ; je suis trop sérieux, Mlle, pour m’arrêter,
à des réflexions qui auraient pu vous causer de la peine ; si
j’eusse réellement éprouvé les sentiments d’affection, que vous
paraissez croire que j’ai eus, pour cette jeune enfant, je ne vous
les aurais pas exprimés si ouvertement, n’est-ce pas ? Aurais-je
le désir d’aimer, de chercher une petite épouse, ayant toutes
les qualités suivant mes goûts et mon appréciation, savez-vous
que je ne penserais à faire autre chose, que de continuer mes
visites auprès de vous, si je recevais des invitations de plus en
plus engageantes de votre part ?
Alors comme satisfaite et convaincue de l’amitié et de l’estime
que M. Burrage lui portait, elle lui dit : cher Monsieur, si
j’ai porté de l’intérêt à vos paroles, à vos remarques, c’est que
je dois vous l’avouer, vous commenciez à gagner mon estime et
mon amitié ; j’admirais chez vous, vos manières distinguées et le
jugement sûr d’un homme d’affaires, expérimenté. Je vous remercie
Mlle, de votre compliment et j’ose croire que vous continuerez
à voir chez moi, les mêmes qualités. Je tiens à avoir
votre estime ; vous me connaissez, votre famille me connaît encore
plus intimement que vous, et vous savez que je n’ai pas pour
habitude, d’en faire croire aux jeunes filles que j’ai très peu fréquentées
d’ailleurs ! Si je me permets de telles démarches, auprès
de vous, c’est que je reconnaissais que vous aviez toutes les qualités
d’une bonne petite épouse, et que j’espérais pouvoir mériter
votre estime, au point de me permettre de vous rendre visite, dans
le but de se connaître et de juger nos caractères.
Retournant à la demeure de Ninie, M. Burrage porta un
intérêt particulier à la conversation de son amie ; il s’intéressait
à tous les mouvements et à toutes les inspirations de son âme ;
il l’aimait sincèrement ; le sang-froid avec lequel il lui avait
répondu, alors qu’elle était sur le point de s’emporter contre lui
et qu’elle ne pouvait plus dominer ses nerfs, l’avait fait aimer et apprécier davantage ! Elle ne le détestait plus ; les remarques
qu’il lui avait faites, sur le compte de sa jeune sœur lui avaient
fait de la peine, elle l’avait trouvé indélicat, et l’avait jugé pour
un homme peu sincère et changeant, mais elle ne le détestait plus.
Elle reçut encore quelques visites, de son ami M. Burrage ;
mais toute l’estime qu’elle avait pour lui, ne grandissait pas, et
elle ne ressentait pas dans son cœur, le feu de l’amour qui dévore
les amoureux ; souvent même, elle avait hâte de le voir partir ; de
longs moments, alors qu’ils étaient assis en présence, l’un de
l’autre, se passaient dans le silence ; elle avait beau chercher des
sujets qui pouvaient l’intéresser, la conversation était toujours
pour elle, ennuyeuse, languissante et traînante ! Une semaine
après, comme Ninie ne recevait aucune nouvelle de Rogers,
comme elle se voyait trompée dans ce qu’il y a de plus noble,
dans toute son existence, marchant sans but, sans destination,
indécise et incomprise ! comme elle ne pouvait se décider à unir
sa destinée, à celle de cet ami, bon citoyen pourtant, M. Burrage,
elle réunit dans sa mémoire et dans son cœur, tous ses souvenirs,
tous ceux qui lui étaient les plus agréables, ceux surtout lui rappelant
tous les beaux moments passés avec son Rogers, et décida de
se retirer des amusements de la société, pour ne plus vivre désormais
que de la joie de ses souvenirs !
Pourtant, elle était encore bien jeune ! vingt quatre ans
n’avaient pas encore fait disparaître la grâce et la beauté de ses
sourires.
Mais, aimer par la raison, ce M. Burrage pour qui, son
cœur n’éprouvait aucun amour ! Elle ne pouvait s’y résoudre,
car c’était risquer son bonheur pour la vie ! elle avait bien pour
lui de l’estime, elle le trouvait bon, doux, ses connaissances
étaient vastes ; par certains moments, quand il n’avait pas la
tête trop occupée aux affaires, il était même aimable et intéressant
en conversation ; mais, en faire son époux, son confident,
entre les mains de qui elle déposerait le trésor de son amour et
de ses serments les plus sacrés, c’était chose impossible ; elle ne
pouvait s’y résoudre.
La résolution qu’elle prit de refuser les visites de M. Burrage,
la porta à penser de nouveau, à son ancien ami Rogers ; elle se plongea chaque jour, dans de longues heures de méditations ;
ses vacances se terminaient bientôt.
Devait-elle signifier le congé à M. Burrage ?
Devait-elle décliner l’honneur de recevoir ses visites ? Devait-elle
retourner à son emploi, à Montréal, où elle aurait constamment
le chagrin d’avoir sous les yeux, cette autre jeune
fille qui lui avait ravi tout son bonheur, toutes ses espérances,
son Rogers !
Devait-elle consentir à l’invitation de ses parents, de demeurer
à Guignes, et de jouir de la tranquillité, du calme et du
repos ?
Ninie était toute occupée à résoudre cette question de sa
nouvelle orientation lorsque, ne pouvant plus contenir tout le
chagrin qui l’accablait, elle tomba, privée de connaissances, la
figure baignée de larmes, affaissée sur elle-même, au pied du gros
pin ombrageant le jardin de sa mère, et où elle avait pris l’habitude
d’aller rêver, écrire ou faire ses lectures ; elle tenait à la
main, un crayon et un morceau de papier sur lequel, trois mots
étaient écrits seulement, c’était le commencement de sa lettre :
Mon cher Rogers,
Sa mère, attirée, par le cri qu’elle poussa, sous la douleur
qu’elle ressentit au cœur, la trouva dans un grand état de faiblesse,
et parvint à la ramener à sa chambre ; et là, Ninie poussa
une triste plainte avec Victor Hugo :
Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient point mornes
Non, le jour rayonnait dans un azur sans borne. xxxxxxxxSur la terre, étendu,
L’air était plein d’encens et les prés de verdure
Quand il revit ces lieux où par tant de blessures xxxxxxxxSon cœur s’est répandu.
L’automne souriait ; les côteaux vers la plaine
Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ; xxxxxxxxLe ciel était doré ;
Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,
Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme, xxxxxxxxChantaient leur chant sacré.
Il voulut tout revoir, l’étang près de la source,
La masure où l’automne avait vidé leur bourse, xxxxxxxxLe vieux frêne plié,
Les retraites d’amour, au fond des bois perdues,
L’arbre où dans les baisers, leurs âmes confondues, xxxxxxxxAvaient tout oublié.
Il chercha le jardin, la maison isolée,
La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée, xxxxxxxxLes vergers en talus.
Pâle, il marchait. — Au bruit de son pas grave et sombre,
Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre, xxxxxxxxDes jours qui ne sont plus.
Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même, xxxxxxxxY réveille l’amour,
Et, remuant le chêne ou balançant la rose,
Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose xxxxxxxxSe poser tour à tour.
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,
S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre, xxxxxxxxCouraient dans le jardin ;
Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées
S’envolent un moment sur leurs ailes blessées, xxxxxxxxPuis retombent soudain.
Il contempla longtemps, les formes magnifiques,
Que la nature prend dans les champs pacifiques ; xxxxxxxxIl rêva jusqu’au soir ;
Tout le jour, il erra le long de la ravine,
Admirant tour à tour, le ciel, face divine, xxxxxxxxLe lac, divin miroir.
Hélas ! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par dessus les clôtures, xxxxxxxxAinsi qu’un paria,
Il erra tout le jour. Vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le cœur triste comme une tombe, xxxxxxxxAlors il s’écria :
« Ô douleur ! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée,
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur,
Et voir ce qu’avait fait, cette heureuse vallée,
De tout ce que j’avais laissé là, de mon cœur !
« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !
Nature au front serein, comme vous oubliez !
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses,
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !
« Nos chambres de feuillage en halliers sont changées ;
L’arbre où fut notre chiffre, est mort ou renversé ;
Nos roses dans l’enclos, ont été ravagées
Par les petits enfants qui sautent le fossé. .................... ....................
« Mais toi, rien ne t’efface, amour ! toi qui nous charmes !
Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard !
Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ;
Jeune homme, on te maudit, on t’adore, vieillard.
CHAPITRE VIII
Titre I
SURPRISE
C’était un beau jour du mois de septembre ; le givre qui
commençait à recouvrir les arbres, le matin, était tout disparu ;
le soleil était radieux ; les forêts étaient encore belles et verdoyantes ;
la ville de Haileybury revêtait un aspect coquet ; tous
les citoyens avaient nettoyé les rues et pavoisé d’oriflammes et
de drapeaux, tous les principaux édifices et leurs résidences privées ;
il y avait affluence de visiteurs dans la localité ; on célébrait
l’arrivée de Mgr Latulippe, après une absence de plusieurs
mois en Europe.
Un magnifique banquet lui fut préparé, auquel étaient
invités, tous les principaux personnages du clergé, amis de l’évêque,
et notables de la localité.
M. Burrage avait invité à cette occasion, Delle Ninie à l’accompagner
à ce diner, auquel il était de son devoir de prendre
part ; elle accepta avec reconnaissance, l’honneur qu’il lui faisait.
Beaucoup de membres du clergé avaient répondu à l’invitation ;
la salle était comble ; Messieurs les députés du Comté, M. le Maire McAuley, M. Le Shérif McMillan, les MM. Timmins, Foster, Gillies étaient aussi présents à cette fête ; de jolies demoiselles
et des dames distinguées servaient les convives.
À l’adresse de bienvenue qui lui fut présentée, Mgr Latulippe,
dont la santé paraissait encore chancelante quoique meilleure,
répondit en remerciant ses ouailles de lui avoir préparé
une aussi belle fête, lui prouvant par là, tout leur esprit de soumission
et d’attachement ; il témoigna en termes non équivoques,
toute sa vive reconnaissance, aux membres du clergé de lui avoir donné, par leur présence, la preuve la plus sincère de l’estime
qu’ils lui portaient.
Puis, il élabora un discours de haute envolée qu’il divisa en
trois points : l’avenir de Haileybury et le développement des
cantons du Témiscamingue ; l’orgueil d’avoir maintenant un
temple, une église digne de la richesse des citoyens de cette ville ;
la grande gloire de Celui qui conduit tous les événements de la
vie du monde, Dieu !
Dans un discours très éloquent, il réussit à être compris ; ce
saint homme qui a travaillé avec un dévouement inlassable pour
le bien des âmes dont il avait la direction, avait à cœur, aussi,
l’intérêt des pauvres et l’instruction de la jeunesse.
Des sommes très considérables en effet, lui furent remises,
en pur don, de la part de plusieurs familles, surtout des Messieurs
Timmins, Foster et Gillies pour être employées en bonnes
œuvres.
Des orateurs éminents portèrent aussi des toasts, à ce banquet ;
quelques membres du clergé y répondirent ; M. le Maire, se
faisant l’interprète du corps du conseil, tant en son nom qu’au
nom de ses collègues, ajouta aux nombreux souhaits de bonne
santé et de bonheur, que les orateurs précédents avaient formulés,
à l’adresse de leur évêque, de belles paroles dépeignant le caractère
noble du citoyen, le cœur dévoué du prêtre, les hautes connaissances
et la piété d’un évêque, qualités toutes réunies chez
Mgr Latulippe.
La jeune fille prêtait une oreille attentive à tous les discours
des orateurs ; M. Burrage était d’une galanterie remarquable,
elle ne pouvait cependant, s’empêcher de laisser
son âme s’envoler auprès de son Rogers, dont le souvenir
lui revint à l’esprit, quand un des brillants orateurs remerciant
les demoiselles et les dames de l’assistance, surtout les organisatrices
de la fête, leur parla patriotisme, disant qu’elles ne pouvaient
être vraiment patriotiques, qu’en aimant leur foyer, leur
famille, leur pays natal, et que la base de tous ces amours, était
l’Amour du cœur, l’amour noble et pur qui conduit à l’union des
cœurs, vers un but idéal, mais pratique, vers un avenir commun.
C’est à ce moment, que Delle Ninie reçut un télégramme ; quelques personnes constatèrent l’émotion qu’elle ressentit lors de la remise qu’on lui en fit.
M. Burrage n’attendit pas qu’elle demandât la permission
d’ouvrir ce message, et lui dit : « vous pouvez lire mademoiselle et
si vous désirez vous retirer, je me ferai un plaisir de vous être agréable. »
D’une main nerveuse et tremblante, Ninie ouvrit et lut
secrètement : « Votre ami, Rogers, où est-il ? Goûtez-vous encore
ses baisers ? »
Ce message était signé d’un nom inconnu !
M. Burrage vit tout le trouble de l’âme de Ninie et redoutant
qu’elle s’affaissât, sous le coup de la surprise : « Sortons lui dit-il votre embarras me cause un malaise, et je vois que l’assistance
semble inquiète à votre sort : allons, courage, le grand
air vous fera du bien. »
Ninie regagna la demeure de ses parents ; tout le long du
trajet, à toutes les questions qu’il lui fit, elle ne répondit simplement
que ces mots : « Oh ! laissez-moi, voulez-vous ? laissez-moi
pleurer, je me sens faible ! »
Sa mère, accourut au devant d’elle, toute joyeuse, comme
d’habitude, mais changea vite son empressement gai, quand elle
vit M. Burrage l’aidant à marcher, et qu’elle constata avec surprise
les joues pâles de sa fille, grelottante et tremblante sous
un frisson terrible ! mais qu’as-tu, ma chère enfant ? Es-tu malade ?
Elle l’aida à se dévêtir, et la conduisit à sa chambre.
Ninie ne pouvait répondre autrement que par des soupirs et un
regard des plus tristes.
M. Burrage expliqua ce qui était arrivé, et se retira, silencieux
et grave…
Seule, avec sa mère, à qui elle ne cachait rien, Ninie lui
révéla la cause de son chagrin.
Oh ! mon enfant, ce n’est peut-être que l’œuvre d’une
rivale ? il n’y a rien qui puisse t’alarmer !
D’ailleurs, n’as-tu pas décidé de le quitter cet ami Rogers ?
Serait-il marié que tu devrais t’estimer heureuse, de ne pas
l’avoir pour époux, car bien qu’il paraisse bon, sympathique, je
ne l’aime plus, car il t’a délaissée, dans un moment où tu avais raison de compter sur lui ; il t’a délaissée d’une manière qui
prouve qu’il est égoïste ; il a peut-être changé avec les années !
viens, courage, mon enfant, viens prendre une tasse de café,
cela te fera du bien !
Ninie comprit que sa mère n’interprétait pas le télégramme
de la même manière qu’elle le faisait. Son esprit repassait toutes
les scènes dont elle avait été témoin depuis deux années ; en effet,
se disait-elle, il se peut que ce soit un méchant qui pour me
taquiner, m’envoie ce message avec l’intention de savoir si je
l’aime encore ! Serait-ce là, l’œuvre d’une des parentes de M. Burrage,
qui aurait pris ce moyen pour s’assurer si j’aime encore
Rogers ? Serait-ce là l’œuvre d’une jeune fille courtisée
par Rogers, et qui, certaine d’elle, se moquerait de moi
aussi ouvertement ? Serait-ce là, l’œuvre de cette jalouse Anita
Baker, qui de passage à Montréal, aurait appris le mariage de
Rogers, et voudrait ainsi me faire de la peine ? Ne serait-ce pas
plutôt, l’œuvre de Harry et de ses complices, qui aurait entrepris
de mener à bonne fin, l’exécution du complot qu’ils ont tramé
depuis longtemps contre mon bon ami ?
Cette idée était bien celle qu’elle eut, en ouvrant le message,
mais les paroles échangées avec sa mère, l’avaient mise dans le
doute, et alors, elle repassait dans sa tête, toutes les causes qui
avaient pu motiver ce télégramme ; après avoir pesé le pour et
le contre de toutes ces questions, elle en vint à la conclusion que
sa première idée était la meilleure. Que de méditations ! Que de
réflexions ! Durant toute la nuit, elle n’eut d’autres préoccupations
que de penser à ce qu’elle devait faire. Retourner à Montréal ?
si c’était l’œuvre de M. Burrage, c’était s’exposer au ridicule ;
si c’était l’œuvre d’une rivale, c’était donner dans le piège
tendu ; mais, se disait-elle, si c’était d’un méchant qui
aurait comploté contre Rogers et qu’il eut besoin de moi ! Comme
je me repentirais de ne pas aller à Montréal !
À peine le jour était-il apparu le lendemain, que Ninie,
fière de la conclusion de toutes ses pensées, décida de retourner à
Montréal, pour se rendre compte de la nature de ce télégramme.
Ses parents étaient anxieux de son bonheur.
Ils ne portèrent pas obstacle à la décision qu’elle avait prise.
Elle retourna à Montréal.
Les adieux qu’elle fit à sa famille furent affectueux mais
très significatifs.
En arrivant à Montréal, elle prit ses appartements au
Queen’s Hotel, où elle se remit des fatigues de ce long voyage.
Elle se mit en communications avec ses amies, ses relations
d’affaires, avec son ancien patron ; elle apprit malheureusement,
que son Rogers était en prison, à Bordeaux, depuis sept semaines !
Son âme en proie à la douleur, cherchait des moyens d’être
utile à son ami.
Comment se fait-il, se disait-elle à elle-même, que mon ami
Rogers ait été condamné par les tribunaux ? Il faut donc croire
que Harry ait continué promptement ses procédures contre lui.
Pourtant Rogers, lui qui n’avait jamais eu que deux foyers
dans sa vie ; lui qui était fier, noble, honnête, était en prison !
Indicible, la douleur que ressentit Ninie.
Il n’avait aimé que son pays natal, son Alma Mater et sa
fiancée. Et pourtant il était à Bordeaux.
Ninie comprit que Harry avait continué l’œuvre de sa
vengeance, contre Rogers.
Tous les amis et les hommes d’affaires qu’elle rencontrait,
lui montraient les lettres et cartes postales qu’ils avaient reçus
leur annonçant l’arrestation de Rogers et les invitant à assister à
sa condamnation.
Plus elle lisait, plus elle se rendait compte qu’un complot
avait été tramé contre cet honnête jeune homme !
La vie, se disait-elle à elle-même, consiste-t-elle en un concours de ceux qui peuvent le plus amasser, acquérir d’argent ? Si
c’était, réellement là, le but de la vie, avec ceux-là pourtant Rogers
pourrait rivaliser !
La vie consiste-t-elle, en un concours de ceux qui cherchent
à se montrer aimables et affectueux ? pourtant, Rogers, pourrait
démontrer au public, qu’il est digne d’amour, d’affection.
La vie consiste-t-elle en un concours de ceux qui se croient
capables, de faire valoir et leur importance personnelle, et l’appui de leurs amis ? pourtant, Rogers, il me semble, remporterait la palme des concurrents.
La vie consiste-t-elle en un concours de ceux qui, se croyant
assez puissants avec leur argent, de pouvoir dire, je domine,
je subjugue, je réduis à néant tous mes ennemis ? pourtant,
répétait-elle, en elle-même, Rogers pourrait se défendre !
La vie consiste-t-elle en un cours de ceux qui, se croyant
invincibles et intelligents, ont la prétention, de ne jamais avoir
à lutter, à combattre contre ceux-là mêmes qu’ils abaissent et
humilient ? Pourtant, Rogers, figurerait bien, en ce concours.
Mais, réfléchissait-elle, Rogers ne voit pas dans la vie ces concours
d’êtres plus ou moins intelligents, n’ayant d’autre but
que de faire valoir leurs talents et leurs personnalités, mais
Rogers sobre, intelligent, occupé que de ses affaires, ne voit dans
la vie que la loyauté et l’honnêteté.
Si ses ennemis ont trouvé le secret de le faire tomber dans
un piège, et de le classer sous le rang des criminels, je le défendrai,
au péril de ma vie tout comme il m’a défendu des basses
attaques de Harry.
CHAPITRE IX
Titre I
BORDEAUX
Le verdict de culpabilité avait été rendu par la Cour contre
Rogers. Tous les assistants, à l’exception de la « clique » fomentant
la haine et la vengeance contre lui, laissaient échapper un soupir
de sympathies. On ne pouvait croire à sa mauvaise foi ! Il était
accusé d’avoir trompé son contractant.
Il fut conduit, tout comme les autres prisonniers, les menottes
aux mains, de la cellule commune, au char de la prison, jusqu’à
Ahuntsic, et de là, embarqué comme les vils criminels, dans
une voiture traînée par deux chevaux, dans laquelle étaient entassés
comme des sardines, dans les ténèbres ; voyous, cambrioleurs,
ivrognes et voleurs de grand chemin.
Rogers subit tous ces tourments, sans se plaindre !
Arrivé à Bordeaux, il fut fouillé, on lui enleva tous ses articles,
couteau de poche, crayons, etc., etc. ; on lui remit dans un bol
de fer-blanc, un petit pain sec.
L’ex-champion, M. Horace Barré, le rival de Louis Cyr,
conduisait la voiture ; de sa figure douce et sympathique, jaillirent
des sourires qui portèrent de l’encouragement dans le cœur
de Rogers qui le connaissait bien.
On le conduisit (il était alors, sept heures environ
du soir) dans sa cellule : appartement au plancher en ciment, à
la fenêtre grillée et sous clef, aux vitres peintes ; un lit de fer sur
lequel était une paillasse remplie de paille, avec un oreiller sali
et une couverte servant pour la moitié, de drap, et pour l’autre
moitié, de couverture, un cabinet de toilette et de l’eau coulante à
volonté, à droite, à l’opposé du lit, une petite table fixée au mur, sur laquelle, rien, aucun objet ne se trouvait pour apporter
de la distraction au prisonnier ; il faisait froid ! très froid ! Une
lourde porte mue automatiquement se referma sur ce prisonnier !
Rogers resta étendu sur son grabat et pensif :
Me voilà en prison ! C’est cela, la prison de Bordeaux ! Du
matin au soir, du soir au matin, le régime veut que les prisonniers,
n’ayant pas encore reçu leur sentence, attendent dans ce
calme, dans cette solitude, dans le silence, le sort qui leur est
réservé. Que faire ? se demandait Rogers. Même, il n’est pas
permis de travailler. Seule, la pensée dont on ne peut arrêter
les mouvements, vole et parcourt les plaines et les villes, visite
les parents et les amis.
Mais, en ai-je, se demanda, Rogers, des parents, des amis ?
Pourtant, il me semble que j’ai été bon pour certains compagnons ?
Viendront-ils m’apporter du tabac, des cigares ? Viendront-ils
m’apporter de quoi me nourrir ? Car les prisonniers
non sentencés, ont droit de recevoir la nourriture que leurs parents
ou amis leur apportent. Qui viendra me voir ? Qui m’apportera
une parole de consolation ?
Si l’on reproche, à Sir Lomer Gouin, d’avoir fait de la prison
de Bordeaux, un palais luxueux, c’est à tort. En effet, la prison de
Bordeaux, a des corridors en marbre ! Mais le régime est un des
vestiges de la barbarie du moyen-âge. Le régime de la prison,
n’est pas un régime qui punit, mais un régime qui tue ! se disait
Rogers.
Il n’est pas surprenant d’apprendre que l’homme intelligent
qu’on enferme à Bordeaux, en sort pour être conduit à l’asile, ou
dans son tombeau !
Quel débarras pour la Société, se dit-on parfois ! S’il fallait
que la justice s’applique à débarrasser la société, s’il fallait retrancher
du rang de la société tous ceux qui sont censés lui
nuire ou qui n’accomplissent pas leurs devoirs, peut-être la prison
de Bordeaux se verrait trop restreinte pour recevoir tous ses pensionnaires !
et encore, la verrions-nous peut-être sans Gouverneur !…
Rogers passa de longues heures à souffrir du froid, de la
faim, de la solitude. C’est la nuit, tout le temps ! Inutile de pleurer ! Inutile de se livrer à des actes de désespoir ! Seule, la
raison doit commander en ces heures de dures épreuves. Ouvrir
l’œil sur la manière dont les choses se passent, et se servir de son
influence auprès des autorités pour faire casser l’esprit de routine
qui n’est autre qu’un régime de barbarie.
Le personnel de la prison de Bordeaux, est de première
classe ; M. David assistant gouverneur est un homme très distingué ;
de hautes connaissances, le désignant comme un homme
supérieur ; le sergent Major, par son affabilité et sa piété reconnue,
le font estimer même des sujets les plus récalcitrants ; il
commande par la douceur ; il a le secret de se faire obéir et respecter.
Le sergent Beauchamp, à l’œil noir, à la figure un peu
picotée, est très intelligent et sait discerner les motifs qui font
agir les prisonniers ; courtois, gentil, avec ceux qui savent le
respecter, il est aussi dur et sait se servir de mesures énergiques,
à l’égard de ceux qui croient pouvoir résister à l’autorité ; mais le
régime, encore une fois, est des plus routiniers, des plus contraires
à l’hygiène ; les prisonniers attendant leurs procès, n’ont
pas d’exercices ; la société, a-t-elle le droit de soumettre, à un
régime, qui est regardé comme l’un des vestiges de la barbarie du
moyen-âge, un homme qui est accusé, mais qui n’est pas condamné
pour actes criminels ? J’espère que l’Hon. Premier Ministre de
la Province de Québec, dont on dit tant de bien, étudiera cette
question, ainsi que celle de la classification des prisonniers, ruminait
Rogers.
Il se vit seul, délaissé ! son âme plana au-dessus de
toutes les spéculations honteuses du monde. Ceux même, qui
avaient le devoir de venir lui apporter douceurs et consolations,
rougirent de se rendre jusqu’à la prison ; et le nombre de ceux
qui s’y rendirent, fut très restreint ; la tête occupée à faire administrer
ses biens, du mieux qu’il put, Rogers pleura sur l’ambition
et l’égoïsme des hommes, des parents, des amis !
Un matin, vers les dix heures, on vint prévenir Rogers qu’il
était demandé au parloir ! Le cœur transi ; l’âme inquiète, Rogers
se demandait : qui me demande bien, au parloir ? Ah ! Peut-être
mon père, ou ma mère ? Résolu de ne leur laisser croire à du
malaise, il fit un effort pour apparaître souriant et joyeux ! Quelle ne fut pas sa surprise quand il apparut et vit derrière la grille,
une jeune fille qui se présenta à lui : Comment, te portes-tu,
Ninie, lui dit-il ? très bien, répondit-elle, contente de le voir
ferme et résolu à combattre !
Quelques minutes s’écoulèrent et les deux amoureux plutôt
occupés à se maîtriser qu’à se communiquer leurs pensées et leurs
sentiments, restèrent silencieux.
Après de longs et significatifs regards, ils s’échangèrent
quelques paroles pour témoigner l’ennui de leur séparation. Rogers
ressentait tout ce que l’âme de Ninie voulait lui dire. Elle
ne pouvait pas rester insensible, à tout ce que cette figure pâlie
et ferme, lui causait d’impressions.
Les deux âmes s’étaient comprises.
Elle dissimula cependant, facilement, toute l’émotion qu’elle
ressentait, en lui promettant de venir le voir, deux fois par
semaine.
Rogers, ne put comprimer tous les sentiments de joie qu’il
éprouva, à la vue de cette jeune fille qui, comme la colombe, apportant
à Noé, la branche d’olivier, lui apportait avec la permission
du garde, la lettre de son avocat qui lui disait que l’Appel
était accordé.
Ninie sortit son mouchoir, le posa sur ses yeux, et retournant
ses regards vers Rogers : Au revoir, lui dit-elle, à voix basse,
à bientôt ! et lui désignant du doigt, un paquet qu’elle laissait
sous la direction du garde, elle lui dit en se retirant : c’est pour
toi.
Les corridors retentirent de l’écho des pas des amoureux
qui se séparaient en silence, et Rogers sous la conduite du
garde M. Caouette, un honnête et bon garçon, sympathique et
généreux, se dirigea vers sa cellule.
Quelques jours après, le jeudi après-midi, (Rogers n’avait
pas encore vu quel temps il faisait) on l’appelait de nouveau, au
parloir ; Ninie l’attendait, toute vêtue de noire, elle fixa ses
grands yeux sur la figure de Rogers, pour s’assurer s’il avait
eu de la peine. Elle constata avec joie qu’il était de bonne humeur.
Puis-je faire quelque chose pour toi ? mon ami ? Je comprends
que tu n’as pas reçu de visites souvent ; car il en arrive
ainsi, dans la vie ; ceux que tu as nourris du fruit de
ton travail, sont et seront peut-être les premiers à te calomnier ;
Alors même qu’ils sont en tort ; mais puis-je faire quelque chose
pour toi ? Oui, ma chère amie ; il me répugne de te demander
ce sacrifice ; mais, vois-tu, ici, en la prison de Bordeaux, nous
n’avons pas la permission de téléphoner, pas même à nos
avocats. Quel est donc ce sacrifice ? Ma chère Ninie, je crains
que ma mère ne souffre énormément de me voir en prison ! Elle
peut croire que je suis un criminel ! Veux-tu te rendre auprès
d’elle, lui expliquer l’affaire, la rassurer que je triompherai !
Oui, répliqua Ninie, j’irai la voir, et elle sera heureuse d’avoir
de ma bouche même, des explications sincères !
Les portes se refermèrent ! Des sanglots éclataient des deux
côtés !
Ninie revint, au jour qu’elle lui avait promis ; elle revit Rogers
toujours ferme, mais anxieux d’avoir des nouvelles.
Elle put converser avec lui pendant dix minutes environ,
profitant du bonheur qu’elle avait de lui remettre une petite
boîte de divers articles qu’elle croyait lui être utiles, elle lui
signifia d’un regard que quelque chose pouvait l’intéresser.
Arrivé dans sa cellule, il ouvrit, en présence du garde, ce
qu’il lui était destiné ; il découvrit après le départ de celui-ci,
une petite lettre ainsi conçue :
Mon cher ami.
J’étais triste de voir, que je n’aie pu te glisser ma lettre,
mardi dernier ; d’un autre côté, je m’en réjouis ; car je suis en
train, ce soir, de te la rendre plus intéressante, tout en méditant
un moyen ingénu de te la faire parvenir, cette fois-ci.
Si je réussis, tant mieux ! Si l’on découvre ma ruse tant
mieux, répéterai-je encore ! Et alors, on me détiendra là, à tes
côtés, près de toi, j’espère ! Au moins, je ne souffrirai pas tant
de ton absence ! Pouvoir partager ta captivité, même tout endurer
pour toi, serait ma plus grande joie ! Je souffre énormément
de te voir captif. Veuille croire combien j’ai été malheureuse et
combien j’ai souffert de ne pas avoir reçu de tes nouvelles depuis mon départ. Pardonne-moi, même si j’ai cru à de l’indifférence
et à de l’oubli de ta part.
Quelles tristes vacances j’ai passées ! Mon cœur a soupiré
après tes lettres que je n’ai pas reçues ! Je n’ai pu soupçonner un
tel malheur. J’ai cru à un éloignement volontaire. Pauvre Rogers !
Prends courage ! Sois ferme ! La lutte est des plus terrible.
Dans le public, s’il se trouve des gens qui parlent contre
toi, il en est aussi qui te défendent. Au nombre de ceux qui
travaillent pour te faire recouvrer ta liberté, veuille compter
ta petite Ninie qui ne sera heureuse, que lorsqu’elle te saura
libre, et constatera que ton innocence sera reconnue ! Ne te fatigue
pas. Je vais voir à tout. Je prends tes intérêts. Il n’est pas de
sacrifices que je ne me sens disposée, à faire pour toi.
Mon bon Rogers ! Si j’avais pu douter davantage, de la
complicité du complot de Harry contre toi, je serais accourue,
plus tôt. Mais je ne recevais pas de nouvelles.
Quelles tristes vacances ! Combien j’ai souffert de ton absence !
Combien j’ai désiré recevoir de tes nouvelles ! Je te sais
énergique. J’ose croire que ta captivité ne te portera pas au découragement.
Compte sur les prières et les démarches de celle
qui ne t’oublie pas. Je suis anxieuse de te raconter de vive voix,
ce qui s’est passé et de te prouver combien je te suis attachée.
Je viendrai te voir, deux fois par semaine. J’ai vu ton avocat ;
il a été pris par surprise ; il ne croyait pas d’abord, à une
affaire montée. Il ira en appel ; je l’ai mis au courant du complot
tramé contre toi. J’ai tout lieu d’espérer que la Cour d’Appel
te rendra à la liberté. Que les jours sont longs ! Ton ennemi ne
cesse de te calomnier, mais sois tranquille ! Supporte seulement,
ta captivité et tout ira bien, j’espère !
J’ai vu ta mère. Je suis allée la voir. Je lui ai expliqué la
nature de la cause, qui a amené devant les tribunaux dont le
jugement est répudié par le public, un honnête et bon garçon.
Tout le monde sait que Harry ne faisait que te
tendre un piège, quand il cherchait et réussissait à se mettre en
affaires avec toi.
Cette condamnation ne t’abaisse pas, dans l’estime du public
qui te connaît ; à mes yeux tu n’en sortiras que plus grand, que plus noble. Supporte courageusement, cette épreuve, et nous verrons des jours meilleurs.
Veuille compter, bon ami Rogers, sur tout l’étendue des
sacrifices que je suis disposée à faire pour toi, et me croire
toujours
Ta fidèle et sincère Ninie
La jeune fille quitta la prison, les yeux remplis de larmes,
tout en méditant sur la destinée de certains hommes ; ceux-là sont souvent incompris et passent pour de malhonnêtes gens,
tandis que ceux-ci grands criminels ayant mérité maintes fois
d’être punis, jouissent de la plus grande liberté !
À peine, était-elle de retour à ses appartements, qu’elle
recevait des messages téléphoniques, lui annonçant tantôt qu’elle
se déshonorait à porter secours à Rogers, tantôt que celui-ci se
moquait d’elle, tantôt qu’elle aurait son sort si elle continuait
à le visiter.
Rogers réussit à faire remettre à Ninie, en l’enveloppant
dans certains petits articles qu’il lui retourna comme ne lui étant
pas utiles, lors de sa nouvelle visite, une lettre en réponse à celle qu’elle lui avait adressée :
Ma chère Ninie,
Je ne sais quelles expressions je dois employer, pour te
prouver ma reconnaissance. Tes visites me font du bien. Je comprends
toute l’étendue des sacrifices que tu t’imposes, mais si
je ne puis pas, moi-même te les payer, j’ose croire que Dieu à
qui j’adresse de ferventes prières, pour toi, te bénira et te fera
trouver le fruit de tes sacrifices. Continue à venir me voir ! Ici,
c’est le désert, c’est la solitude ! Le seul bruit que tu entends,
c’est ou le tintement, à tes oreilles, de la pulsation de ton sang,
ou le bruit d’enfer que les ouvriers font à réparer les portes des
cellules de la prison. La prison est belle, belle pour les visiteurs !
Les planchers sont en marbre ! Mais le régime de la prison, est
un régime qui tue ! Nous n’avons qu’une petite messe, le dimanche
matin, et ceux qui veulent y aller, doivent se hâter, à leur réveil, de se tenir prêts, car les portes des cellules s’ouvrent et se referment,
aussitôt ; à peine le cri du prisonnier avertisseur s’est-il
fait entendre, « Catholic church ! Catholic Church ! » que les
portes s’ouvrent et se referment ! Quelle heure est-il ? on ne le
sait pas ; pleut-il ? on ne le sait pas ; les prisonniers qui comme
moi, attendent leurs procès, sont dans la plus grande solitude,
et souvent ils sont là, des mois et des mois. Je me demande, parfois,
si les juges comprennent leurs devoirs ! Ont-ils reçu la mission
de tuer, ou d’appliquer la loi, ou de se faire les instruments
des vengeurs ? Les consolations que tu m’apportes, sont au-delà
de tout ce que je pourrais te dire ! Être renfermé du matin au
soir, du soir au matin, dans un espace étroit, ou tantôt il fait trop
chaud, tantôt il fait trop froid et où il faut tout endurer, tout
souffrir ! la nourriture est celle que ne donne pas, en général, un
citoyen, à son propre chien.
Ma chère amie, je te demande de ne pas me laisser ; reviens,
mon courage se renouvelle à ta vue ; J’ai reçu tes fleurs ; tu as
été bien gentille, bien bonne de penser à exécuter une promesse
que tu m’avais faite, quand conversant avec toi, un an auparavant
je te déclarais, alors que le chauffeur de notre automobile, s’était
trompé de chemin, et que nous avions rebroussé chemin, à
la prison de Bordeaux, je te disais : S’il fallait que jamais je ne
vienne ici, tu me répondais : J’irais te jeter des fleurs, par la fenêtre !
Elles sont belles ; leur parfum remplit l’air de ma froide cellule !
Comme je suis heureux, de constater qu’au moins, une âme,
une petite étrangère, pense à moi ! toi ma chère amie.
Veuille excuser le papier, car, ici, à Bordeaux, nous n’en
avons pas le choix ; J’ai écrit sur le papier dont tu t’es servi pour
envelopper mes effets.
Merci, Ninie pour ton estime, merci pour ton trouble, merci
pour tes paroles de consolation et d’espérances.
J’inclus ici, même une poésie d’Alfred de Musset, le Mie
Prigioni, qui te donnera une idée de la prison. Mais je t’assure
que ce n’est qu’une faible image de la réalité !
On dit : « Triste comme la porte xxxxxxxD’une prison. »
Et je crois, le diable m’emporte ! xxxxxxxQu’on a raison.
D’abord, pour ce qui me regarde, xxxxxxxMon sentiment
Est qu’il vaut mieux monter sa garde, xxxxxxxDécidément.
Je suis, depuis une semaine, xxxxxxxDans un cachot,
Et je m’aperçois avec peine. xxxxxxxQu’il fait très chaud.
Je vais bouder à la fenêtre, xxxxxxxTout en fumant ;
Le soleil commence à paraître xxxxxxxTout doucement.
C’est une belle perspective, xxxxxxxDe grand matin
Que des gens qui font la lessive xxxxxxxDans le lointain.
Pour se distraire, si l’on baille, xxxxxxxOn aperçoit
D’abord une longue muraille, xxxxxxxPuis un long toit,
Ceux à qui ce séjour tranquille xxxxxxxEst inconnu
Ignorent l’effet d’une tuile xxxxxxxSur un mur nu.
Je n’aurais jamais cru moi-même, xxxxxxxSans l’avoir vu,
Ce que ce spectacle suprême xxxxxxxA d’imprévu.
Pourtant les rayons de l’automne xxxxxxxJettent encor
Sur ce toit plat et monotone xxxxxxxUn réseau d’or.
Et ces cachots n’ont rien de triste, xxxxxxxIl s’en faut bien ;
Peintre ou poète, chaque artiste xxxxxxxY met du sien.
De dessins, de caricatures xxxxxxxIls sont couverts. Çà et là quelques écritures xxxxxxxSemblent des vers.
Chacun tire une rêverie xxxxxxxDe son bonnet ;
Celui-ci, la Vierge Marie, xxxxxxxL’autre un sonnet.
Là c’est Madeleine en peinture, xxxxxxxPieds nus, qui lit ; Vénus rit sous la couverture xxxxxxxAu pied du lit.
Plus loin, c’est la Foi, l’Espérance, xxxxxxxLa Charité,
Grands croquis faits à toute outrance, xxxxxxxNon sans beauté.
Une Andalouse assez gaillarde, xxxxxxxAu cou mignon,
Est dans un coin qui vous regarde xxxxxxxD’un air grognon.
Celui qui fit, je le présume, xxxxxxxCe médaillon,
Avait un gentil brin de plume xxxxxxxÀ son crayon.
Le Christ regarde Louis-Philippe xxxxxxxD’un air surpris ;
Un bonhomme fume sa pipe xxxxxxxSur le lambris.
Ensuite vient au passage xxxxxxxTrès-compliqué,
Où l’on voit qu’un monsieur très-sage xxxxxxxS’est appliqué.
Dirai-je quelles odalisques xxxxxxxLes peintres font,
À leurs très-grands périls et risques, xxxxxxxJusqu’au plafond ?
Toutes ces lettres effacées xxxxxxx Parlent pourtant ;
Elles ont vécu, ces pensées, xxxxxxxFût-ce un instant.
Que de gens, captifs pour une heure, xxxxxxxTristes ou non,
Ont à cette pauvre demeure xxxxxxxLaissé leur nom !
Sur ce lit où je rimaille xxxxxxxCes vers perdus,
Sur ce traversin où je baille xxxxxxxÀ bras tendus.
Combien d’autres ont mis leur tête, xxxxxxxCombien ont mis
Un pauvre corps, un cœur honnête xxxxxxxEt sans amis !
Qu’est-ce donc ? en rêvant à vide xxxxxxxContre un barreau.
Je sens quelque chose d’humide xxxxxxxSur le carreau.
Que veut donc dire cette larme xxxxxxxQui tombe ainsi,
Et coule de mes yeux, sans charme xxxxxxxEt sans souci ?
Est-ce que j’aime ma maîtresse ? xxxxxxxNon, par ma foi !
Son veuvage ne l’intéresse xxxxxxxPas plus que moi.
Est-ce que je vais faire un drame ? xxxxxxxPar tous les dieux !
Chanson pour chanson, une femme xxxxxxxVaut encore mieux.
Sentirais-je quelque ingénue xxxxxxxVelléité D’aimer cette belle inconnue : xxxxxxxLa liberté ?
On dit, lorsque ce grand fantôme xxxxxxxEst verrouillé,
Qu’il a l’air triste comme un tome xxxxxxxDépareillé.
Est-ce que j’aurais quelque dette ? xxxxxxxMais, Dieu merci !
Je suis en lieu sûr : on n’arrête xxxxxxxPersonne ici.
Cependant, cette larme coule, xxxxxxxEt je la vois
Qui brille en tremblant et qui roule, xxxxxxxEntre mes doigts.
Elle a raison, elle veut dire : xxxxxxxPauvre petit,
À ton insu, ton cœur respire xxxxxxxEt l’avertit.
Que le peu de sang qui l’anime xxxxxxxEst ton seul bien.
Que tout le reste est pour la rime xxxxxxxEt ne dit rien.
Mais nul être n’est solitaire, xxxxxxxMême en pensant,
Et Dieu n’a pas fait pour te plaire, xxxxxxxCe peu de sang.
Lorsque tu railles ta misère xxxxxxxD’un air moqueur,
Tes amis ta sœur et ta mère xxxxxxxSont dans ton cœur.
Cette pâle et faible étincelle xxxxxxxQui vit en toi,
Elle marche, elle est immortelle xxxxxxxEt suit sa loi.
Pour la transmettre, il faut soi-même xxxxxxxLa recevoir,
Et l’on songe à tout ce qu’on aime xxxxxxxSans le savoir.
CHAPITRE X
Titre I
MALHEURS DE HARRY
Anita et Harry avaient uni leurs destinées ; l’une, avec
la cupidité dans le cœur, l’autre, avec une satisfaction de
jalousie et de vengeance satisfaites.
Leur mariage, quoique célébré sans éclat, avait été cependant
d’un « chic » remarquable, au milieu d’un cercle de parents
et d’intimes, très limité.
La nouvelle épouse y déployait une fois encore, toute son
énergie, pour se montrer aimable, affectueuse pour Mde Mitchell,
jolie et attentionnée pour celui entre les mains de qui, elle
déposait tout son avenir ; de son côté, Harry paraissait joyeux.
Cependant, autant de bonheur ne devait pas séjourner longtemps,
sous ces auspices de l’hypocrisie et de l’insincérité ! Ce
qui scelle le vrai bonheur, ici-bas, c’est cet amour vrai, idéaliste,
qui est la base même de toutes les aspirations nobles ! Si parfois,
dans une union aussi sacrée, le chagrin, l’adversité nous fait
verser des larmes, nous éprouvons de la joie à pleurer dans les
bras de celui que nous aimons et que nous avons accepté comme
le guide de notre avenir.
Anita aimait cependant Harry, non de cet amour, il est vrai,
qui fait rêver les jeunes filles, mais bien par satisfaction personnelle
de se voir riche et comptée dans les rangs de la plus haute
société de New York ! elle se réjouissait en elle-même, d’habiter
cette résidence princière, d’en avoir fermé la porte, à jamais, à
cette petite Canadienne, qui l’avait troublée dans ses espérances, et lui avait fait passer bien des nuits dans l’insomnie ! Aux
échos de son âme restreinte, elle répétait : je suis vengée ! je
suis satisfaite !
Harry se montra empressé, dans les débuts de la vie matrimoniale,
auprès d’Anita ; il redoublait ses attentions faisait quelques
voyages, mais rarement, et semblait sourire à l’avenir qui
se déroulait brillant devant leurs illusions.
C’est alors que sa jeune épouse donna naissance à un enfant
qu’ils appelèrent Frédérick ; ce petit ange était venu jeter un
nouveau rayon de joie, au foyer. La grand’maman, Mde Mitchell,
semblait rajeunir au sourire et aux accents de cette petite
voix enfantine ; mais par suite des émotions et du trouble qu’elle
avait eus, en apprenant la conduite déréglée de son fils qui
insensiblement avait donné dans les vices de l’ivrognerie et des
jeux de hasard, elle se sentit vieillir ! Son cœur toujours tendre,
bon, sympathique, faisait régner la paix, dans cette maison qui
bientôt ne deviendrait que la proie du malheur et du déshonneur !
Sa santé diminuait chaque jour ; aux fatigues endurées
vint s’ajouter une inquiétude mortelle qui la mina secrètement.
Harry était la cause de son profond chagrin, par ses désordres !
Elle l’avait surpris, plusieurs fois, pensif, l’œil hagard, et le
sourcil froncé, comme méditant l’exécution d’un projet coupable !
elle avait, plus d’une fois, remarqué ses absences prolongées,
de la maison où Anita, laissée seule, sentait le découragement
s’emparer d’elle. Sa douleur augmenta, lorsqu’elle constata,
à maintes reprises, que son esprit était troublé, non seulement
par le genre d’affaires dans lequel il s’était lancé, mais
aussi, hélas ! par sa conduite désordonnée et adonnée à la boisson !
Ce n’était plus Harry ! Ce n’était plus le chic garçon d’autrefois,
dont la distinction dans ses manières, faisait l’admiration de ses
amis et la joie de sa mère !
Elle pleura amèrement, sur les désordres de son fils ; ses
forces diminuèrent, à vue d’œil ; bientôt, elle se vit couchée sur
un lit de douleurs.
Un soir, Harry entra plus abruti encore, qu’à l’ordinaire ;
attiré vers la chambre de sa mère par des sons de voix étrangères,
il accourut directement, silencieux, auprès d’elle ; à la vue de ce corps inanimé, Harry comme un enfant, se jeta à genoux,
auprès du lit de sa mère et fondit en larmes ; tout le monde s’était
retiré à l’écart le laissant confier à sa mère, ses serments de regrets
et ses fermes propos de se conduire mieux ! Au contact des
chauds baisers, qu’il déposa sur les mains de l’agonisante, elle
ouvrit les yeux et d’une voix demi-éteinte, elle l’exhorta à suivre
une autre ligne de conduite.
Je redeviendrais bon fils et bon époux, si vous me restiez,
ma mère, mais le seul amour que je possédais semble me fuir ! je
sens que vous allez partir, Oh ! ma mère ! Dois-je vous l’avouer ?
je suis un criminel, à l’égard d’un innocent : Rogers, dont je me
suis vengé lâchement, en traînant sa réputation dans la fange,
et en le faisant interner dans une prison, pour m’avoir ravi l’amour de ma petite Canadienne Ninie ! J’ai épousé Anita, je
ne l’aime plus ! C’est elle qui m’a fait glisser, par ses mauvais
conseils, sur cette pente où je me trouve maintenant ; elle ne
m’a jamais appris d’autre chose, qu’à susciter en moi, des sentiments
de haine et de vengeance contre Ninie qui n’accepta pas
mes serments d’amour ! C’en était trop pour Mde Mitchell, qui,
à la déclaration de tous ces malheurs, ne fit que balbutier :
Oh ! Harry, mon fils, rappelle-toi toujours de ta mère !
Elle rendit le dernier soupir !
Ce fut fini du bonheur d’Anita ! Cette nature jalouse, orgueilleuse
se sentait vaincue ; elle se savait maintenant détestée,
délaissée par Harry ! L’amour, et la considération qu’elle avait
eus pour lui, se dissipèrent ; et elle fut tout stupéfaite quand un
jour, elle ouvrit une lettre qui attira son attention et qui était
conçue en ces termes :
Monsieur H. Mitchell,
New York.
Monsieur,
Je vous accorde jusqu’au douze courant, pour venir solder
le billet que vous m’avez signé, au montant de cinq mille piastres
pour prêt de pareille somme que je vous ai fait, au jeu, il y a
trois semaines.
w. smith
Un cri de douleur s’échappa de sa poitrine ; elle voyait son
avenir s’effondrer ! Je sais maintenant, se disait-elle, pourquoi
Harry déserte le foyer, il joue, il perd, et la ruine est inévitable !
Toute à ses réflexions, elle entendit des pas lourds, dans l’escalier.
C’était son mari : la chevelure en désordre, les vêtements
salis, la démarche nonchalante ; tout indiquait qu’il avait bu ! Il
trouva Anita en pleurs, avec le petit Frédérick qui jouait à ses
pieds, elle n’avait pas eu le temps d’essuyer ses larmes. Le petit
cherchait à égayer sa mère, par ses babillements, sans se rendre
compte de la cause de ses chagrins.
Harry à la vue de ce spectacle, ne put contenir son émotion.
Le souvenir de sa mère se réveilla en lui ; il avait quelque peu
aimé Anita, la complice de son crime. Maintenant, il était trop
tard. Tout bonheur pour lui était désormais impossible ! il fallait
exécuter.
Harry, lui dit sa femme, jusqu’à ce moment j’ai patienté,
croyant, que si vous ne m’aimiez plus, au moins vous deviez
aimer notre enfant et vivre pour lui. Voici une lettre que j’ai
reçue ce matin, je l’ai lue, et j’ai constaté que vous vous ruiniez !
Pouvez-vous payer cette note à son échéance et me laisser
entrevoir une fois encore la lueur de l’espérance ? Harry, si aujourd’hui
vous me trouvez coupable, ne m’en voulez pas ; je vous
aimais, et j’ai tout fait, dans le but de gagner votre amour. Il est
trop tard, reprit-il, je suis ruiné, il ne me reste plus que la
fuite.
Il jeta un dernier regard dans cet intérieur, où il avait goûté
tant de joie et de bonheur, et sortit !
CHAPITRE XI
Titre I
Anita s’affaissa dans son fauteuil, et pleura amèrement ;
cette fois, c’étaient des larmes d’un sincère repentir. Je suis
désolée, se disait-elle, de voir tant de malheurs, fondre sur ma
tête ! Il n’est pas de sacrifices que je ne serais disposée à faire
pour expier tout ce passé de vengeance que j’ai voulu exercer sur
ma rivale ! Que j’aurais donc dû la laisser continuer ses amours
avec Harry, qui ne m’a épousée que pour céder à la tentation de
satisfaire à sa haine, contre celle qu’il ne put avoir !
Elle tomba à genoux, comme pour demander au Seigneur, de
lui pardonner ses fautes ! Elle ne put prier ! Trop faible, elle ne
se rendit pas compte des heures écoulées, en cet état ! Le découragement
s’était emparé d’elle !
Revenue à elle-même, elle entr’ouvrit sa fenêtre, et vit les
promeneurs qui entraient dans leurs demeures pour leur
repas ; le soleil finissait sa course ; c’était déjà sept heures
du soir ; son enfant dormait d’un sommeil paisible et
profond. « Que deviendra-t-il ce cher petit » ? se disait-elle.
L’avenir heureux, que je lui souhaitais, sera-t-il changé en des
années de malheurs, dont je serai la première, à souffrir le plus cruellement ?
Seule, délaissée, de son époux, trop fière pour dès maintenant,
déclarer à ses parents, toute l’amertume qui l’abreuvait,
elle songeait, triste et abattue, à l’avenir.
Quelques jours s’écoulèrent ; Anita essaya de dissimuler auprès
de ses amies, toute sa peine et les difficultés qui se présentaient
sur sa route.
Harry n’avait pas réapparu à son foyer, que deviendrait-il ?
Anxieuse d’avoir de ses nouvelles, elle se tenait constamment
toute absorbée à méditer sur les moyens à prendre pour bien
administrer.
Les créanciers qui avaient soupçonné le mauvais état des
finances de Harry, devinrent exigeants. Elle paya jusqu’au dernier
de ses deniers ! Mais les dettes étaient trop considérables !
Anita vendit ses plus beaux meubles, ses bijoux les plus
précieux, même sa bague de fiançailles, pour s’éviter la honte des
saisies, et procurer à son enfant, les soins nécessaires à sa condition !
Elle fut obligée de quitter sa riche demeure, pour habiter
un sombre logis dans une petite ruelle ; les ressources étaient
épuisées ; la misère l’obligeait à écrire à ses parents ; ils vinrent
lui porter secours ; son chagrin fut doublé quand elle vit sa
mère, toute découragée à la vue de la situation douloureuse de
cette petite famille dispersée : Harry enfui ! le bébé mourant,
Anita amaigrie, malade, ruinée ! Le père d’Anita disposa largement
de son énergie et de ses biens considérablement restreints
par les années de revers qu’il avait traversées, pour apporter à
ces êtres, tout le confort que leur état requérait ; mais la souffrance
morale d’Anita, ne se guérissait pas ! Son être adoré faiblissait
et allait vers la tombe, sous la maladie d’une pneumonie
qu’il avait contractée dans ce logis humide. La mort lui ravit son ange !…
Anita, dans ses moments de loisir, se rendait au cimetière,
et agenouillée sur le tertre qui recouvrait les restes de son fils,
elle pleurait et méditait : Elle, autrefois, si fière, si orgueilleuse,
si remplie des espérances de l’avenir, se sentait malheureuse, à
la vue d’un tel état de pauvreté qu’elle ne pouvait avoir la satisfaction
de voir une croix ou petit monument à la mémoire de
son cher unique fils, pour désigner l’endroit où il reposait. Pauvre
Vie ! pauvre Destinée !
Un jour qu’elle se dirigeait, comme d’habitude pour aller
prier au cimetière, elle vit une dame qui s’éloignait, après avoir
déposé sur l’endroit où reposait son fils, une couronne de fleurs
toutes belles et choisies ! Un rayon de joie illumina la figure
d’Anita, elle remerciait dans son cœur, cette dame charitable !
Une parente, se disait-elle, a cru devoir agir ainsi.
Elle prit une autre route et fit en sorte qu’elle put la rencontrer. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que ce
n’était pas une dame de sa famille.
C’est ainsi que dans la vie, bien souvent, les plus grands
services ne nous viennent pas des parents, ni même de ceux qui,
par devoir ou reconnaissance, devraient s’empresser à secourir,
et à ne pas laisser languir dans la douleur et dans la souffrance,
ceux-là mêmes sur qui, ils ont dû eux-mêmes, auparavant compter !
Anita, reconnut, avec une étrange satisfaction, sa rivale
d’autrefois, Ninie, qui touchée de ses malheurs, avait cru agir ainsi.
Merci, madame, lui dit-elle ! comme vous me faites du bien
au cœur ! Je ne sais trop de quelles expressions me servir, pour
vous témoigner ma vive reconnaissance, et vous demander pardon,
des chagrins que je vous ai causés !
Elle se jeta aux genoux de Ninie, et lui prenant les mains,
elle appuya sa tête sur elle, sanglotante et toute heureuse de
voir tant de sympathies et de bonté chez une personne qu’elle
avait dans le passé, si profondément blessée.
Relevez-vous, madame ; je vous reconnais ; j’ai été mise au
courant de vos douleurs et de votre malheureuse destinée ! je vous
pardonne ! Ce que vous avez fait, vous le regrettez ?
Oui, madame, je le regrette profondément ! J’ai appris
votre mariage avec M. Rogers, êtes-vous heureuse ? Où demeurez-vous ?
Les deux dames s’éloignèrent : Ninie lui apprit qu’elle avait
eu ses moments de malheurs ; qu’elle avait souffert l’opprobre
d’un public soulevé par Harry et par elle-même ; que tout était
pardonné ; qu’elle avait épousé Rogers, qu’elle vivait à New
York ; elle lui raconta que son époux avait triomphé de ses propres
ennemis par son énergie et par le faible appui qu’elle lui
avait donné ! Nous sommes lui dit-elle, nous sommes très
heureux ; nous vivons richement ; nous demeurons à New York ;
mon époux Rogers, a réussi, dans toutes ses spéculations, depuis
bientôt, près de trois ans que nous habitons cette ville ; Il est
très riche, maintenant.
Anita, la voix entrecoupée par les sanglots, Oh ! madame,
vous le méritez bien ; je souhaite maintenant que vous soyez
toujours heureuse ! Je vous assure que la jalousie ne rentrera
plus jamais dans mon cœur !
Moi, je suis très malheureuse ! Après avoir connu les joies
et la satisfaction de l’opulence, je suis délaissée, pauvre et humiliée !
Harry m’a quittée, je ne l’ai pas revu depuis…
Anita ne put continuer sa phrase. Aussitôt Ninie, lui dit,
permettez-moi de vous dire, madame, que nous étions en voyage
d’excursions il y a environ un mois, à Porcupine, et que nous
y avons rencontré là, (mon mari et moi), M. Mitchell. — Harry ?
demanda Anita ! Oui, madame, M. Harry ; il était à spéculer, et
tout le monde répétait qu’il avait bien jusqu’alors réussi ! Oh,
madame, dit Anita, que vous êtes aimable de me donner de si
bonnes nouvelles ! Les deux dames suivirent leur route jusqu’à
la demeure de Ninie, d’où Rogers sortit et vint à la rencontre de
son épouse. Les deux dames entrèrent ; Ninie présenta à son
époux, timidement, mais confiante dans sa bonté, Mde Anita :
Après quelques paroles, échangées, M. Rogers dit à Anita, vous
pouvez retourner heureuse, maintenant à votre demeure, car je
viens d’apprendre que M. Harry est justement de retour, des pays
de Porcupine et de Cobalt, où sans y avoir amassé une fortune,
y a acquis beaucoup d’argent. Anita affolée du bonheur de
cette nouvelle, remercia et s’éloigna.
… Harry était de retour ! Il avait expié sa faute ! Il demanda
pardon à Rogers !
Rogers et Ninie partirent pour un voyage en Europe…