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Amours, galanteries, intrigues, ruses et crimes des capucins et des religieuses/22

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Anonyme, Par un R. Père.
(p. 117-149).
Tome 2. Chapitre XXII.



CHAPITRE XXII.

Couvent de Sainte-Claire, à Madrid.


Il y avait à peine cinq minutes que la cloche du couvent sonnait, et déjà l’église des dominicains était si pleine d’auditeurs qu’on ne pouvait s’y retourner. Qu’on n’aille pas s’imaginer que la dévotion ou le désir de s’instruire fût le motif d’un si grand empressement ; chercher quelques sentiments de piété parmi un peuple si superstitieux que celui de Madrid, ce serait peine perdue. Chacun avait ses raisons pour venir à l’église, raisons secrètes dont il serait difficile d’obtenir l’aveu, et qui n’avaient aucune conformité avec les apparences. Mais quel que fût le motif particulier de chaque individu, il est au moins certain que jamais l’église des dominicains n’avait contenu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, toutes les chaises occupées. Les statues mêmes, placées pour l’ornement entre les colonnes de la nef, étaient ce jour-là utiles au public ; on voyait des enfants vivants suspendus sur les ailes des chérubins. Saint Dominique, saint François, saint Marc, portaient chacun un spectateur, et sainte Agathe se trouvait chargée d’un double fardeau. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, malgré toute leur diligence, deux arrivantes, en entrant dans l’église, regardèrent inutilement à droite et à gauche et ne trouvèrent plus une seule place vacante.

Cependant, la plus âgée des deux continua de se porter en avant, faisant fort peu d’attention aux murmures de mécontentement qui s’élevaient contre elle. On lui criait en vain de tous côtés : Je tous assure, madame, qu’il n’y a point de place ici. — Mais, signora, ne poussez donc pas si fort, vous culbutez tout le monde. — Encore un coup, madame, vous ne pouvez pas passer par là. Bon Dieu, qu’il y a des gens insupportables ! — La chère tante était obstinée. Elle travailla avec tant d’activité de ses pieds, de ses genoux et de ses coudes qu’elle se trouva en assez peu de temps au milieu de l’église et à dix pas tout au plus de la chaire. Sa compagne l’avait suivie en silence, profitant d’un air timide de chaque pied de terrain que gagnait sa conductrice. — Sainte Vierge, s’écria la vieille, quelle chaleur ! je voudrais qu’on m’expliquât ce que tout cela veut dire ; pourquoi cette foule insupportable ? pas une chaise vacante, et pas un homme assez galant pour vous offrir la sienne ! Je croyais qu’à Madrid on était plus poli.

Ce propos excita l’attention de deux jeunes gens qui, penchés en avant sur le dos de leur chaise et le dos tourné contre le septième pilier à compter depuis le portail, causaient ensemble et avaient l’air de se faire mutuellement quelque confidence. Tous les deux étaient fort bien mis. Entendant cet appel fait à leur politesse par une voix de femme, ils tournèrent un peu la tête et cherchèrent des yeux celle qui venait de parler. Elle avait levé son voile pour mieux distinguer le monde qui l’environnait. Voyant que cette dame avait les cheveux roux et les yeux louches, les deux jeunes gens reprirent leur première attitude et continuèrent leur conversation.

— Retournons au logis, ma chère tante, je vous en prie, dit l’autre ; la chaleur est insupportable ; il y a tant de monde ici que cela fait peur.

La voix de celle qui prononça ces mots était remarquable par son extrême douceur. Les deux jeunes gens tournèrent la tête de nouveau ; mais ils ne se contentèrent pas cette fois de jeter un coup-d’œil ; tous deux firent involontairement un mouvement de surprise en apercevant celle qui venait de parler.

Cette voix était celle d’une femme qui paraissait jeune, et dont tout l’ensemble était bien propre à faire désirer de voir son visage. Malheureusement, le voile noir dont il était couvert n’était point transparent, mais la foule l’avait un peu dérangé, en sorte qu’il était possible d’apercevoir un cou qui ne le cédait point en beauté à celui de la Vénus de Médicis. Blanc comme la neige, il était ombragé par une forêt de cheveux châtains qui descendait en boucles jusqu’à sa ceinture. Sa taille était légère et flexible comme celle d’une nymphe des bois ; son sein était soigneusement voilé. Elle portait à son bras un chapelet à gros grains. Sa robe blanche, qu’ornait une ceinture bleue, laissait voir un pied mignon dont un soulier mordoré dessinait agréablement la forme. Telle était la femme à laquelle le plus jeune des deux s’empressa d’offrir sa chaise, exemple que l’autre fut obligé d’imiter envers la dame aux yeux louches.

Celle-ci accepta l’offre avec de grandes démonstrations de reconnaissance, mais sans se faire prier. La jeune l’accepta également, mais sans autre compliment qu’une révérence. Don Lorenzo (tel était le nom du jeune homme) se procura une autre chaise et se plaça près d’elle ; mais ce ne fut qu’après avoir dit à l’oreille quelques paroles à son ami, qui, entendant à demi-mot, se plaça de son côté près de la vieille dame et entra avec elle en grande conversation.

— Vous êtes sans doute, mademoiselle, arrivée depuis peu de temps à Madrid, dit Lorenzo à sa belle voisine ; tant de charmes y auraient déjà fait du bruit, si ce n’était pas aujourd’hui votre première apparition ; la jalousie des femmes et les hommages des personnes de mon sexe auraient déjà attiré sur vous l’attention générale.

Il attendit une réponse ; mais comme ce qu’il avait dit n’était pas une interrogation directe, la jeune personne ne répondit point. Après quelques instants de silence, il reprit :

— En soupçonnant que vous êtes étrangère à Madrid, ai-je fait, mademoiselle, une fausse conjecture ?

La jeune personne hésita ; après quelques instants d’indécision, elle se détermina à lui répondre tout bas :

— Non, monsieur.

— Comptez-vous y rester longtemps ?

— Oui, monsieur.

— Je m’estimerais fort heureux s’il était en mon pouvoir de vous y procurer quelqu’agrément. Je suis bien connu à Madrid et ma famille a du crédit à la cour. Si vous me permettez de vous y rendre quelque service, ce sera tout à la fois m’honorer et m’obliger.

À moins que cette jeune personne, dit-il en lui-même, n’ait fait vœu de ne jamais répondre que par monosyllabes, elle doit à présent me dire quelque chose.

Lorenzo fut trompé dans son attente ; elle ne lui répondit que par une profonde inclination de tête.

Il s’aperçut alors que sa voisine n’aimait pas la conversation. Mais cette taciturnité provenait-elle d’orgueil, de discrétion, de timidité ou d’un défaut de vivacité ? C’est ce dont il ne pouvait encore s’assurer.

Après quelques instants de silence : On voit, mademoiselle, que vous connaissez peu nos usages, puisque vous continuez à porter votre voile. Permettez que je vous en débarrasse.

Au même instant il avança sa main vers le voile ; elle l’arrêta.

— Non, monsieur, je n’ôte jamais mon voile en public,

— Et quand vous l’ôteriez, ma nièce, quel mal y aurait-il, je vous prie ? dit Leonello (c’était le nom de la vieille); ne voyez-vous pas que toutes les autres dames ont ôté le leur ? J’ai déjà mis le mien de côté, et assurément, si j’expose mon visage aux regards du public, il me semble que vous pouvez aussi exposer le vôtre. Allons, mon enfant, ôtez votre voile. Je vous réponds que personne ne s’enfuira en vous voyant.

— Ma chère tante, ce n’est pas l’usage en Murcie.

— En Murcie, et qu’importe ? vous ne cesserez donc pas de nous parler de ce triste pays ? Si c’est la coutume à Madrid, cela doit vous suffire. Ôtez donc votre voile. Obéissez-moi sur-le-champ, Antonia ; vous savez que je n’aime point la contradiction.

La nièce ne répondit pas, et elle ne s’opposa plus aux efforts de don Lorenzo, qui, fort de l’approbation de la tante, se hâta d’enlever le voile. La plus jolie figure se présenta alors à son admiration, ce qu’on peut appeler une vraie tête de séraphin. Cependant, elle était plus jolie que belle ; le charme provenait moins de la régularité de ses traits que de l’air de douceur et de sensibilité répandu dans toute sa physionomie ; elle paraissait âgée tout au plus de quinze ans. Chaque partie de son visage prise séparément n’était point parfaite ; mais le tout était adorable. Sa peau n’était pas totalement exempte de taches ; ses yeux n’étaient pas fort grands ; ses paupières n’étaient pas extraordinairement longues ; mais ses lèvres avaient la fraîcheur de la rose. Son cou, sa main, son bras, tout était parfait. Ses yeux étaient doux et brillants comme le ciel. Un sourire fin, qu’on voyait errer sur ses lèvres, annonçait une aimable simplicité, que comprimait visiblement son excessive timidité. L’embarras de la modestie se peignait dans tous ses regards, et lorsqu’il rencontrait par hasard ceux de Lorenzo, aussitôt on les voyait retomber sur son rosaire. Ses joues se coloraient ; elle disait alors son chapelet avec beaucoup d’attention, comme on peut le croire.

Lorenzo tenait ses yeux fixés sur elle avec un mélange de surprise et d’admiration. Leonello crut devoir faire quelques excuses sur la timidité puérile de sa nièce.

— C’est une enfant, dit-elle, qui n’a jamais vu le monde. Elle a été élevée dans un vieux château de Murcie et n’a jamais eu d’autre société que celle de sa mère, qui, Dieu lui fasse paix, n’a pas le sens commun, quoiqu’elle soit ma sœur et de père et de mère.

— Et elle n’a pas le sens commun ! dit don Christoval avec un feint étonnement ; cela me paraît fort extraordinaire.

— Oh ! c’est un fait, monsieur ; et cependant, voyez comme certaines gens ont du bonheur ! Un jeune seigneur d’une des premières maisons de Madrid s’avisa de trouver que ma sœur avait de l’esprit et qu’elle était jolie. Pure chimère ! Ma sœur avait à la vérité des prétentions à tout cela ; mais moi, qui la connais, je sais bien qu’elle n’avait ni esprit ni beauté, et j’ose me flatter que si j’avais pris pour plaire la moitié autant de peine… mais ce n’est pas là ce dont il s’agit. Je disais donc, monsieur, qu’un jeune seigneur devint amoureux d’elle et l’épousa à l’insu de son père. Leur union resta secrète pendant plus de trois ans ; mais enfin le vieux marquis, fort mécontent en apprenant cette nouvelle, prit aussitôt la poste pour Cordoue, résolu de faire arrêter Elvire et de l’envoyer si loin qu’on n’en entendît jamais parler. Quel tapage il fit, grand Dieu ! lorsqu’en arrivant il trouva qu’elle s’était échappée, qu’elle était allée rejoindre son mari et qu’ils venaient de s’embarquer l’un et l’autre pour les Indes occidentales. Il jura, tempêta contre nous tous, comme s’il eût été possédé du malin esprit ; il fit jeter mon père dans une prison, mon père qui, j’ose le dire, était bien le plus honnête cordonnier qui fût dans Cordoue ; et quand il nous quitta, il eut la cruauté de nous enlever le petit garçon de ma sœur, un enfant de deux ans que, dans la promptitude de sa fuite, elle avait été forcée de nous laisser. J’ai tout lieu de présumer qu’il en a très-mal agi avec le pauvre enfant, car nous avons reçu peu de mois après la nouvelle de sa mort.

— C’était, madame, un méchant vieillard que ce marquis là, dit don Christoval.

— Un grossier, un homme sans discernement ! Et croiriez-vous, monsieur, qu’il eut l’insolence de me dire, lorsque je m’efforçais de l’apaiser : Retirez-vous, sorcière, je voudrais pour punir le comte que votre sœur vous ressemblât.

— Voilà un propos fort ridicule, s’écria don Christoval. Je ne doute pas que le comte, au contraire, n’eût été fort aise d’échanger, s’il eût été possible, une sœur pour l’autre.

— Ah ! monsieur, vous êtes réellement trop poli. Cependant, je ne suis pas fâchée, d’après l’événement, qu’il ait donné la préférence à ma sœur. La pauvre Elvire n’a pas eu fort à se féliciter de cette union. Après treize mortelles années de séjour en Amérique, son mari mourut ; elle revint en Espagne, sans argent, sans ressource, sans asile où elle put reposer sa tête. Antonia, que vous voyez, était le seul enfant qui lui restât. Son beau-père, toujours irrité contre le comte, s’était remarié pendant leur absence ; il avait eu de sa seconde femme un fils, qu’on dit être aujourd’hui un fort aimable jeune homme. Le vieux marquis refusa de voir ma sœur à son retour ; cependant il lui assigna une modique pension, moyennant qu’elle allât vivre avec son enfant à Murcie, dans un vieux château qui avait été autrefois la demeure favorite de son fils aîné, et que, pour cette raison, le vieux marquis laissait tomber en ruines. Ma sœur accepta la proposition et se rendit en Murcie, où elle est restée jusqu’à la fin du mois dernier.

— Et quelle affaire l’a conduite à Madrid ? dit Lorenzo, qui avait écouté avec le plus vif intérêt le récit de Leonello.

— Hélas ! monsieur, son beau-père vient de mourir ; l’intendant du château de Murcie a refusé de lui payer plus longtemps sa pension. Elle vient d’arriver à Madrid dans l’intention d’adresser ses sollicitations au jeune marquis ; mais je crains qu’elle n’ait pris une peine inutile. Vous n’avez jamais trop d’argent, vous autres jeunes seigneurs, et vous n’êtes jamais disposés à vous en dessaisir en faveur des femmes, lorsqu’elles sont un peu âgées. J’avais conseillé à ma sœur de charger Antonia d’aller présenter sa demande ; mais elle a rejeté mon conseil. Elle est si obstinée ! Antonia, avec sa jolie petite figure, aurait pu obtenir tout ce qu’elle aurait demandé.

— Et pourquoi, dit don Christoval d’un ton ironiquement passionné, s’il faut une jolie figure, votre sœur n’a-t-elle pas recours à vous ?

— Monsieur, vous me rendez confuse. Je ne sais pas si ma sœur aurait dû songer à cet expédient ; mais quant à moi, je connais le danger de pareilles commissions, et je n’oserais jamais m’y exposer ; les hommes sont aujourd’hui si méchants !

— Vous avez donc, madame, une grande aversion pour les hommes ?

— Monsieur, jusqu’à présent je n’ai pas lieu…

— Mais s’il arrivait qu’à présent un jeune homme aimable vous proposât, par exemple, le mariage, auriez-vous la cruauté de rejeter ses offres ?

— Un jeune homme aimable ? je verrais alors, monsieur, ce que j’aurais à faire.

En disant ces mots, elle voulait jeter à don Christoval un regard tendre et significatif ; mais grâce à l’obliquité de ses yeux, ce fut Lorenzo qui le reçut. Il fit une profonde révérence en signe de remercîment.

— Puis-je vous demander, dit-il, le nom du jeune seigneur auprès duquel dona Elvire se propose de faire des démarches ?

— Le marquis de Las Cisternas.

— Cisternas ! je le connais beaucoup. Il n’est pas en ce moment à Madrid, mais on l’attend incessamment. C’est un excellent jeune homme, et si l’aimable Antonia me permet d’être près de lui son avocat, je crois pouvoir lui rapporter d’heureuses nouvelles.

Antonia leva sur lui ses beaux yeux bleus et le remercia par un agréable sourire. Leonello fit des remercîments beaucoup plus bruyants et accepta son offre avec des assurances de la plus vive reconnaissance. — Mais, Antonia, pourquoi ne parlez-vous pas, mon enfant ? Répondez aux civilités de monsieur. Auriez-vous la bonté de m’expliquer, continua-t-elle en s’adressant à don Christoval, à quelle occasion tant de monde se trouve aujourd’hui rassemblé dans cette église ?

— Ignorez-vous, madame, que le père Ambrosio, prieur de ce couvent, fait ici un sermon tous les jeudis ? Tout Madrid retentit de ses louanges, et comme il n’a encore prêché que trois fois, tout le monde accourt pour l’entendre. Quoi ! le bruit de sa renommée n’est pas parvenu jusqu’à vous ?

— Hélas ! monsieur, je ne suis arrivée que d’hier à Madrid, et nous sommes si peu instruites à Cordoue de ce qui se passe dans le reste du monde que le nom d’Ambrosio n’y est pas encore parvenu.

— Ce nom est dans toutes les bouches ; hommes et femmes, jeunes et vieux ; n’en parlent ici qu’avec enthousiasme. Nos grands d’Espagne le comblent de présents ; leurs femmes ne veulent que lui pour confesseur ; il est connu par toute la ville sous le nom de l’homme de Dieu.

— Il est sans-doute, monsieur, d’une illustre origine, dit Leonello.

C’est ce qu’on ne sait point. Le dernier prieur des dominicains le trouva, comme il était encore enfant, à la porte de son couvent ; on fit d’inutiles recherches pour découvrir qui l’avait laissé là ; il a été élevé dans le monastère. On a remarqué en lui dès son enfance beaucoup de goût pour l’étude et la vie retirée, et aussitôt qu’il a été en âge, il a prononcé ses vœux. Personne depuis n’est venu le réclamer, et l’on ignore encore le secret de sa naissance. Les moines, charmés d’entretenir le crédit que donnent à leur couvent les talents de cet homme, n’ont pas hésité à publier que c’est un présent qui leur a été fait par la Sainte-Vierge. Il faut avouer que la singulière austérité de sa vie donne à cette fable un air de probabilité. Il est à présent âgé d’une trentaine d’années. Toutes les heures de sa jeunesse ont été consacrées à l’étude, dans un isolement absolu de la société et dans de continuelles mortifications. Nommé prieur de sa communauté, il y a environ trois semaines, il n’avait jamais franchi les murs de son couvent ; il ne les franchit même à présent que pour se rendre à la chaire de cette église, où tout Madrid accourt, comme vous voyez, pour l’entendre. On le dit fort savant et fort éloquent. Il n’a pas dans tout le cours de sa vie transgressé un seul règlement de son ordre ; on n’aperçoit pas la plus légère tache sur son caractère ; et quant à son vœu de chasteté, on assure, madame, qu’il ne sait même pas la différence qu’il y a entre un homme et une femme ; aussi est-il déjà regardé comme un saint par le commun peuple.

— Si l’on est saint à ce prix, dit Antonia, je puis me flatter aussi d’être sainte.

— Miséricorde ! s’écria Leonello, de quelle question vous occupez-vous là, ma nièce ? Ces sortes de sujets ne sont point de la compétence d’une jeune personne. Ne devez-vous pas ignorer qu’il existe dans le monde ce qu’on appelle des hommes ? Ne devez-vous pas croire que tout le monde est du même sexe que vous ? Toute la différence est que les uns ont de la barbe et que les autres n’en ont point ; ceux ci la gorge rebondie, ceux-là…

Leonello eut probablement continué d’instruire sa nièce par le moyen de ces ingénieuses distinctions, si un murmure de contentement, qui se répandit en ce moment par toute l’église, n’eût annoncé l’arrivée du prédicateur. Dona Leonello se leva de dessus sa chaise pour le mieux voir, et Antonia imita son exemple.

Le prédicateur était un fort bel homme ; sa figure était extrêmement agréable, sa taille haute et son aspect imposant. Un nez aquilin, un œil noir et brillant, d’épais sourcils fort rapprochés, étaient les traits les plus remarquables de sa physionomie. Quoiqu’il ne fût encore qu’à la fleur de l’âge, l’étude et les veilles avaient presque totalement décoloré ses joues. Son front serein paraissait être le siége de la candeur et de la vertu. Tous ses traits exprimaient le contentement intérieur d’une âme également exempte de soucis et de remords ; il salua l’auditoire d’un air fort humble. On remarquait encore dans son regard vif et pénétrant une sorte de sévérité qui commandait la vénération, et dont peu de personnes pouvaient soutenir l’aspect. Tel était Ambrosio, prieur des dominicains et surnommé l’homme de Dieu.

Antonia sentit en le voyant un plaisir inexprimable, Elle attendait impatiemment que le moine vînt à parler. Quand il parla, le son de sa voix pénétra jusqu’au cœur de la jeune fille. Les autres auditeurs, quoique moins vivement émus, n’entendirent point le prédicateur sans intérêt. Tous étaient attentifs, et le plus grand silence régnait jusque dans les chapelles les plus reculées. Lorenzo lui-même ne put résister au charme ; il oublia qu’Antonia était assise près de lui et n’eut d’attention que pour le prédicateur.

Ambrosio développa en ternies clairs, simples et énergiques, les beautés de la religion. Il expliqua avec autant de clarté que de précision quelques articles obscurs des saintes écritures. Il déclama contre les vices de l’humanité, dépeignit les châtiments qui leur étaient réservés dans l’autre monde ; et sa voix, tout à la fois distincte et profonde, devint terrible comme celle de la tempête. Pas un seul auditeur qui ne fit en frémissant un retour sur sa vie passée. Chacun crut entendre gronder le tonnerre sur sa tête et voir sous ses pieds l’abîme de l’éternité. Mais lorsque, par une brusque transition, Ambrosio vint à peindre la douce sérénité d’une conscience pure, les récompenses promises aux âmes vertueuses, l’auditoire reprit insensiblement courage ; on vit reparaître sur tous les visages l’espoir et la confiance en la miséricorde infinie de Dieu. On attendait avec impatience chaque parole consolante qui sortait de la bouche du prédicateur, et bientôt, en écoutant sa voix mélodieuse, chacun se crut transporté dans ces heureuses régions qu’il dépeignait à l’imagination avec des couleurs si vives et si brillantes.

Quoique le sermon eût été fort long, il ne se trouva personne qui ne regrettât d’en entendre déjà la péroraison. Après que le moine eut cessé de parler, on gardait encore le silence ; mais ce charme venant insensiblement à se rompre, l’admiration générale éclata ; on se porta en foule autour de la chaire, comme il en sortait ; on le complimenta, on le combla de bénédictions, on se jeta à ses pieds, on baisa respectueusement le bas de sa robe. Le saint homme traversa la foule, lentement et les mains croisées sur sa poitrine, jusqu’à la porte qui conduisait de l’église à son couvent. Après avoir monté quelques marches, se tournant vers ceux qui le suivaient, il leur adressa quelques mots de reconnaissance et d’exhortation. Tandis qu’il parlait, il laissa tomber comme par hasard le rosaire qu’il tenait à la main. La multitude s’en saisit, et chacun s’efforça d’en avoir un grain pour le conserver comme une précieuse relique. On ne se serait pas disputé plus vivement le chapelet du grand saint Dominique. Souriant de voir leur empressement, le religieux leur donna sa bénédiction et les quitta. L’humilité la plus profonde se peignait en ce moment dans tous ses traits. Était-elle aussi dans son cœur ?

Antonia le suivit des yeux tant qu’il lui fut possible. Il lui sembla, quand la porte se ferma sur lui, qu’elle venait de perdre un objet essentiel à son bonheur, et ses yeux, à son insu, se mouillèrent de larmes.

Comme elle portait son mouchoir à ses yeux, Lorenzo observa son attendrissement.

— Êtes-vous contente, lui disait-il, et pensez-vous que l’on se fasse à Madrid une trop haute idée de ses talents.

Le cœur d’Antonia était rempli d’admiration pour l’homme de Dieu ; elle se trouvait disposée à parler de lui. Lorenzo, d’ailleurs, n’était plus pour elle un inconnu.

— Oh ! cet homme, répondit-elle, a surpassé toutes mes espérances. Je n’avais encore aucune idée du pouvoir de l’éloquence ; mais dès qu’il a parlé, sa voix m’a inspiré tant d’intérêt, tant d’estime, je pourrais même dire d’affection, que je suis moi-même étonnée de la vivacité de mes sentiments.

— Vous êtes jeune, reprit Lorenzo en souriant ; il est naturel que votre cœur sente vivement ses premières impressions ; que, simple et sans artifice comme vous paraissez l’être, vous ne soupçonniez point les autres de dissimulation, et que, ne voyant le monde qu’à travers le prisme de votre innocence, tout ce qui vous environne vous paraisse digne de votre estime ; mais il faut vous attendre à voir se dissiper ces séduisantes illusions, à découvrir dans ceux qui excitent le plus votre admiration des sentiments quelquefois avilissants, à trouver même des ennemis dans ceux qui vous montrent le plus de bienveillance.

— Hélas ! monsieur, répondit Antonia, les infortunes de mes parents ne me fournissent que trop d’exemples de perfidie et de fausseté ; cependant, je ne puis croire que le courant de sympathie qui me porte involontairement vers ce religieux doive m’inspirer des craintes pour l’avenir.

— Je ne le crois pas plus que vous. Le père Ambrosio jouit d’une excellente réputation. Un homme, d’ailleurs, qui a passé toute sa vie entre les murs d’un couvent, ne peut avoir trouvé l’occasion de mal faire, quand même il en aurait eu la volonté ; mais à présent que, par les devoirs de son état, il va se trouver obligé de sortir de temps en temps de sa retraite, de voir un peu le monde qui lui est encore inconnu, il faut voir comment il soutiendra cette épreuve.

— Oh ! j’espère qu’il la soutiendra glorieusement.

— Je l’espère aussi, mademoiselle ; et l’intérêt que vous prenez à ses succès, s’il en était instruit, serait sans doute pour lui un grand motif d’encouragement. Tout annonce d’ailleurs qu’il est né pour faire exception à la règle générale, et l’envie chercherait en vain à noircir son caractère.

— Vous me faites, monsieur, beaucoup de plaisir en me donnant cette assurance. Je suis charmée de pouvoir me livrer sans crainte au sentiment qu’il m’inspire, et j’aurais été bien fâchée si vous m’eussiez conseillé d’y résister. Ma tante, monsieur, dit que le père Ambrosio est un homme irréprochable ; engagez, je vous prie, maman à le choisir pour notre confesseur.

— Pour notre confesseur ? reprit Leonello ; c’est ce que je ne ferai pas, soyez-en sûre. Je ne l’aime point, moi, votre père Ambrosio ; il a l’air trop sévère. Son regard me fait trembler de la tête aux pieds. S’il était mon confesseur, je n’aurais pas le courage, en vérité, de lui tout dire, et alors, bon Dieu, où en serions-nous ? Le tableau qu’il nous a fait de l’enfer m’a causé une si grande frayeur que je n’en reviens point : et quand il a parlé des pécheurs, j’ai cru qu’il allait tous nous manger.

— Vous avez raison, signora, reprit don Christoval ; un excès de sévérité est, dit-on, le seul défaut d’Ambrosio. J’ai ouï dire que, dans l’administration intérieure de son couvent, il a déjà donné à l’égard des autres religieux quelques preuves de l’inflexibilité de son caractère. Mais la foule commence à se dissiper ; voulez-vous nous permettre, mesdames, de vous accompagner jusqu’à votre demeure ?

— Ô ciel ! s’écria Leonello en faisant semblant de rougir, je ne voudrais pas, monsieur, pour tout au monde, souffrir que vous prissiez tant de peine. Ma sœur est si scrupuleuse qu’elle me ferait une grande heure de réprimandes, si elle me voyait rentrer accompagnée par un cavalier inconnu. D’ailleurs, je désirerais, monsieur, que vous voulussiez bien différer encore quelque temps vos propositions.

— Mes propositions… je vous assure, signora…

— Oui, monsieur, je veux bien croire que votre empressement est sincère, et je sens quelle peut être votre impatience ; mais réellement je désire que vous me donniez un peu de répit. Ce serait de ma part un procédé peu délicat que d’accepter dès la première entrevue l’offre de votre main.

— Madame, je vous donne ma parole d’honneur…

— Allons, monsieur, ne me pressez pas. Si vous m’aimez, je regarderai votre condescendance pour mes volontés comme une preuve de votre amour. Vous recevrez demain matin de mes nouvelles. C’est tout ce que je puis vous accorder aujourd’hui. Adieu ; mais je voudrais, messieurs, savoir le nom de l’un et de l’autre.

— Mon ami, répondit Lorenzo, est le comte d’Osario, et moi l’on me nomme Lorenzo de Medina.

— Don Lorenzo, j’informerai ma sœur de vos offres obligeantes et vous ferai connaître le résultat de notre conversation. Où puis-je vous adresser ma lettre ?

— Au palais de Medina ; c’est le lieu de ma résidence.

— Il suffit. Adieu, messieurs ; et vous, monsieur le comte, modérez, je vous prie, l’excessive ardeur de votre passion. Cependant, pour vous prouver qu’elle ne me déplaît point et que mon intention n’est pas de vous désespérer, recevez cette marque de mon affection et pensez quelquefois à Leonello.

En disant ces mots, elle lui tendit une main sèche et ridée, que don Christoval baisa, mais ce fut de si mauvaise grâce et avec une répugnance si marquée, que Lorenzo eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Leonello alors se hâta de sortir de l’église ; l’aimable Antonia la suivit en silence. Quand elle fut arrivée au portail, elle tourna involontairement la tête, et ses regards se portèrent vers Lorenzo. Celui-ci, qui ne la perdait pas de vue, lui fit un grand salut, montrant par quelques signes qu’il regrettait de la quitter ; elle lui rendit le salut et se retira promptement.

— Ainsi, dit Christoval à son ami lorsqu’ils furent seuls, vous m’avez procuré une charmante intrigue ! Pour favoriser vos desseins sur Antonia, j’ai fait obligeamment quelques honnêtetés à la tante ; et après une heure au plus, je me trouve à deux doigts du mariage. Comment me récompenserez-vous, mon cher, de ce que j’ai souffert pour vous servir, d’avoir pu baiser en votre nom la main de cette vieille sorcière ? Depuis ce moment-là j’ai un goût d’ail tout autour des lèvres, je ne sais quelle odeur de cuisine ; je suis sûr qu’au Prado l’on me prendra pour une omelette ambulante.

— J’avoue, mon cher comte, que vous vous êtes trouvé dans une situation assez périlleuse ; cependant, je suis si éloigné de la croire insupportable, que je vous prie de ne pas négliger les dons qu’un heureux hasard vient de vous offrir.

— Un heureux hasard ! je vois, mon cher, que vous en tenez déjà pour la petite Antonia.

— Je ne puis vous exprimer combien elle m’a paru charmante. Depuis la mort de mon père, mon oncle, le duc de Medina, m’a fait connaître qu’il désirait de me voir marié. J’ai jusqu’à présent évité de remplir ses vues et feint de ne point les comprendre ; mais à vous dire vrai, depuis que j’ai vu cette aimable enfant…

— J’imagine, Lorenzo, que vous ne serez pas assez fou pour vouloir faire votre femme de la fille du très-honnête cordonnier de Cordoue ?

— Arrêtez, Christoval ; vous oubliez qu’elle est aussi petite-fille du marquis de Las Cisternas ; mais sans me disputer sur sa naissance et sur ses titres, je puis vous assurer que jamais femme ne m’a si vivement intéressé.

— Cela est possible ; vous ne pouvez cependant songer à l’épouser.

— Et pourquoi donc, mon cher comte ? Je suis riche assez pour elle et pour moi, et vous savez que, sur cet article, mon oncle a une façon de penser fort au-dessus du vulgaire. D’après ce que j’ai vu de Raymond de Las Cisternas, je suis bien assuré qu’il s’empressera de reconnaître Antonia pour sa nièce ; sa naissance ne pourra donc être un obstacle à l’accomplissement de mes vœux. Je pourrai sans inconvenance lui faire ouvertement l’offre de ma main. Chercher à l’obtenir à d’autres conditions, c’est ce que je suis incapable de faire. J’avoue que je vois en elle tout ce qui peut me rendre heureux dans la possession d’une femme. Elle est jeune, douce, aimable, sensible, et je suis bien assuré qu’elle a de l’esprit.

— Comment le savez-vous ? elle ne dit point autre chose que oui et non.

— Il est vrai, mais vous avouerez qu’elle dit toujours oui et non fort à propos. D’ailleurs, mon ami, ne voyez-vous pas que tout parle en elle, ses yeux, son embarras, sa modestie, sa candeur…

— Oh ! oui, je n’y songeais pas. Je vois que vous avez raison. Voulez-vous que nous vous donnions rendez-vous ce soir à la comédie ? nous pourrons parler de tout cela plus à notre aise.

— Cela ne m’est pas possible aujourd’hui. Je ne suis arrivé que d’hier au soir à Madrid, et je n’ai encore pu voir ma sœur. Vous savez que son couvent est dans cette rue, et j’y allais lorsque, voyant la foule se porter à cette église, j’y suis entré par curiosité. Je vais suivre ma première intention, et probablement je passerai la soirée au parloir.

— Votre sœur est dans un couvent, dites-vous ? Mais, en effet, je l’avais oublié. L’aimable dona Agnès ! Je suis vraiment étonné, don Lorenzo, que vous ayez pu consentir à claquemurer une si charmante fille dans la triste enceinte d’un cloître.

— Moi, don Christoval ! pouvez-vous me soupçonner d’une semblable barbarie ? Vous devez vous rappeler qu’elle a pris le voile volontairement, qu’elle a même désiré je ne sais pour quelles particularités, se séparer du monde. J’ai tout fait pour la détourner de cette résolution ; mes tentatives ont été vaines, et j’ai perdu ma sœur.

— Oh ! vous avez de quoi vous consoler, Lorenzo. Il revenait, si j’ai bonne mémoire, à dona Agrès une portion d’héritage de dix mille piastres, dont la moitié rentre ainsi dans vos mains. Par saint Jago, je voudrais avoir cinquante sœurs pareilles ; je consentirais de tout mon cœur à les perdre à ce prix.

— Quoi ! reprit Lorenzo d’un air irrité, me soupçonneriez-vous assez vil pour avoir pu influencer les résolutions de ma sœur ? pensez-vous que la déshonorante intention de me rendre maître de sa fortune ?…

— Adieu, adieu, don Lorenzo. Vous voilà déjà tout en feu, près de vous fâcher pour un mot. Puisse la douce Antonia calmer cet excès de susceptibilité ; autrement, il faudrait avoir à chaque instant l’épée à la main. Pour prévenir une tragique catastrophe, je vous quitte. Adieu, modérez ces dispositions inflammables et ressouvenez-vous, quand il s’agira, pour vous obliger, de faire l’amour à quelque vieille femme, que vous pouvez compter sur mes services.

En disant ces mots, il sortit précipitamment de l’église.

— Que cet homme, se dit en lui-même Lorenzo, a été mal élevé ! Est-il possible qu’avec un excellent cœur Christoval ait un jugement si peu solide.

La journée était alors fort avancée. Cependant, les lampes de l’église n’étaient pas encore allumées. Les faibles lueurs du crépuscule perçaient avec peine la gothique obscurité de ce vaste édifice. Entraîné par ces réflexions, occupé d’Antonia, dont l’absence lui était déjà pénible, de sa sœur, dont le propos de Christoval lui retraçait le douloureux sacrifice, Lorenzo se livra à une foule d’idées mélancoliques que nourrissait encore l’aspect religieux des objets dont il était environné. Toujours appuyé contre le septième pilier, il respirait avec une sorte de volupté l’air frais qui circulait entre les longues colonnades. Bientôt les rayons de la lune passant à travers les vitraux teignirent de mille diverses couleurs les voûtes et les énormes pilastres qui soutenaient la coupole. Le profond silence de ces lieux n’était interrompu que par le bruit de quelques portes que l’on fermait dans le couvent des dominicains. Lorenzo s’assit sur une chaise qui se trouvait près de lui et s’abandonna à ses rêveries. Antonia était le principal objet de ses pensées ; il songeait aux obstacles qui pourraient traverser leur union, aux moyens qu’il emploierait pour les surmonter. Naturellement méditatif, la tristesse même de ses réflexions n’était pas pour lui sans quelque douceur. Il s’endormit, et bientôt des rêves analogues à sa situation vinrent présenter à son imagination des scènes plus vives. Lorenzo rêva qu’il venait d’être transporté tout à coup au lieu même où il se trouvait réellement, c’est-à-dire dans l’église des dominicains ; mais ce lieu n’était plus ni sombre ni solitaire. Un grand nombre de lampes d’argent éclairait la nef et les ailes de l’église, que remplissaient également le son mélodieux de l’orgue et les chants religieux du chœur. L’autel était décoré comme aux fêtes solennelles et entouré de la plus brillante compagnie. Au pied de l’autel était Antonia, parée de la robe nuptiale et de tous les charmes de la modestie virginale.

Partagé entre l’espoir et la crainte, Lorenzo considérait attentivement ce spectacle. Aussitôt une porte s’ouvre, et il voit entrer, suivi d’un grand nombre de moines du même ordre, le prédicateur qu’il avait écouté avec tant d’admiration. Ambrosio s’approche d’Antonia : Je ne vois point, dit-il, votre futur époux ; où est-il ?

Antonia regarde autour de l’église. Lorenzo fait involontairement quelques pas en avant ; elle l’aperçoit, rougit et lui fait signe d’approcher. Le jeune homme court se jeter à ses pieds. Après l’avoir considéré quelques instants : — Oui, s’écria-t elle, oui, voilà l’époux qui m’est destiné.

En disant ces mots, elle est prête à se jeter dans ses bras ; mais avant qu’il puisse la recevoir, un inconnu se précipite entre eux ; sa forme est gigantesque, son teint basané, ses yeux ardents et terribles ; sa bouche vomit des torrents de feu, et sur son front est écrit en caractères lisibles : Orgueil, luxure, inhumanité.

Antonia pousse un cri perçant. Le monstre la prend dans ses bras, et sautant avec elle sur l’autel, la tourmente de ses odieuses caresses ; elle fait de vains efforts pour se soustraire à ses embrassements. Lorenzo vole à son secours ; mais en ce moment un grand coup de tonnerre se fait entendre. L’église paraît s’écrouler, les moines prennent la fuite, les lampes s’éteignent, l’autel s’engloutit et l’on voit à sa place un gouffre d’où sortent des tourbillons de flamme et de fumée. Le monstre, en poussant un cri effroyable, s’y plonge et cherche à entraîner la jeune fille avec lui ; mais, animée d’une vertu surnaturelle, elle se dégage de ses bras, lui laissant sa robe nuptiale. Un nuage brillant paraît et l’enlève, tandis que, les bras étendus vers Lorenzo, elle lui crie : Nous nous reverrons, ami, dans un autre séjour. L’église retentit alors de mille voix harmonieuses ; le nuage perce la voûte et va se perdre dans l’immensité du ciel.

Fatigué de la suivre des yeux, Lorenzo se trouva à son réveil étendu sur le pavé de l’église. Les lampes étaient alors allumées, et comme il entendait dans le lointain quelques voix qui psalmodiaient, il eut beaucoup de peine à se persuader que ce qu’il avait vu n’était qu’un songe. Cependant, mieux éveillé, il reconnut son erreur. Les lampes de l’église avaient été allumées durant son sommeil, et les chants qu’il entendait étaient ceux des moines qui récitaient leurs offices au chœur.

Lorenzo, totalement remis, se leva dans l’intention de se rendre au couvent de sa sœur ; mais avant qu’il eut atteint le portail, il fut étonné de voir entrer dans l’église un homme enveloppé dans un manteau, et qui, se glissant furtivement le long du mur, paraissait prendre beaucoup de précautions pour n’être point vu. Cet air de mystère, ces précautions mêmes, excitèrent la curiosité de Lorenzo. Je m’en vais, disait-il, il ne convient point d’épier les secrets d’autrui. Et tout en se faisant à lui-même cette réflexion, il ne s’en allait point, et se cachait derrière une colonne pour observer ce que ferait l’inconnu.