Amours, Délices et Orgues/Artillerie

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Paul Ollendorff (p. 203-208).



ARTILLERIE


Deux canonniers sont sortis de l’enfer,
Un soir, par la fenêtre.


Pour une mésaventure pas banale, voici une mésaventure pas banale :

« M. Goubel, raconte le Petit Calaisien, se trouvait, jeudi après-midi, dans les cabinets d’aisances de son habitation, lorsque tout à coup, par suite d’une dérivation de tir, un boulet plein lancé par la batterie de la commission d’expériences vint frapper juste à l’encoignure de la maison où se trouvent les cabinets et y effectua une trouée de deux mètres environ de long sur une largeur égale.

» M. Goubel, qui avait conservé tout son sang-froid, se protégea comme il put contre la chute de briques qui lui tombaient sur le corps, de tous côtés, mais lorsqu’on vint enfin le tirer de sa mauvaise position, il n’en avait pas moins les jambes fortement endommagées. Il en sera quitte pour une quinzaine de jours de repos ! »

Au nom tout entier de l’élément civil, je souhaite le prompt rétablissement de M. Goubel et je propose de voter un blâme à l’artillerie française, qui en prend un peu à son aise, n’est-ce pas ? de bombarder ainsi les gens en paix, si j’ose emprunter ce terme à notre maître Armand Silvestre.

La lecture de ce fait divers n’a point laissé que de m’inquiéter jusqu’aux moelles.

Précisément — et je demande pardon à mes lecteurs de les entretenir de ces détails — mes water-closets sont situés juste en face des essais de la fonderie Canet (canons à tir rapide que notre marine vient enfin d’adopter, entre parenthèses).

Je ne suis séparé de cette manufacture que par la baie de la Seine[1], douze pauvres kilomètres qui ne seraient qu’un jeu d’enfant pour ces puissants engins.

J’ai bien envie de faire venir des artisans et de les prier de revêtir extérieurement mes cabinets avec ce mélange (ciment et liège granulé) dont les Américains blindent certains de leurs cuirassés, car autant il me serait doux de mourir pour la gloire de ma France chérie, autant cela me semblerait ridicule de recevoir des boulets de canon dans le sein de mes W.C.

Et pourtant, je n’aurais pas volé cet étrange trépas, car il s’en fallut peu, voilà une dizaine d’années, que la vaillante petite cité honfleuraise dont j’habite aujourd’hui les parages, ne fût la proie des obus havrais, et cela sous ma détestable impulsion.

La chose vaut peut-être la peine d’être brièvement contée.

C’était un dimanche de la Pentecôte.

À bord du François Ier, qui me transportait de Honfleur au Havre, se trouvaient deux artilleurs qui me parurent ivres autant de rage que de boissons fermentées.

Leurs poings se brandissaient vers la côte et des cris s’exhalaient de leur gorge en fureur : Cochons de Honfleurais ! Salaud de pays ! Tas de fripouilles !

Ils voulurent bien me mettre au courant de la situation.

Arrivés à Honfleur par le précédent bateau, ils s’étaient, tout de suite, pris de querelle avec des pêcheurs, dans un cabaret du quai.

Bientôt survenus, les gendarmes empoignaient les canonniers et les réembarquaient de force, sous la huée des marins, dans le paquebot en partance pour le Havre.

Leurs tentatives de débarquement vengeur furent découronnées de succès.

Inde iræ !

— Mais ils peuvent être tranquilles, hurlaient les bons artilleurs, nous y reviendrons dimanche, dans leur sale patelin ! Nous y reviendrons avec des camarades, et on leur cassera la gueule à tous !

De telles dispositions me parurent trop belles pour ne point être encouragées.

— Savez-vous, leur dis-je, ce que vous feriez, si vous étiez des hommes ?

— Non.

— Où êtes-vous casernés ?

— Au fort de Sainte-Adresse.

— Eh bien, à votre place, aussitôt débarqué, je monterais au fort et je tirerais deux ou trois bons obus sur ce ridicule Honfleur, qui sut si mal accueillir votre fantaisie d’artilleurs en joie !

— Oui, c’est ça ! Bombardons Honfleur ! C’est les gendarmes qui feront une gueule !

Arrivés au Havre, les canonniers burent encore, par mes soins, quelques alcools d’une rare violence.

Je les quittai sur la promesse formelle d’un imminent bombardement.

Ces fils de sainte Barbe ne tinrent pas leur promesse, car la journée se passa sans la moindre manifestation obusière.

Peut-être une tutélaire et immédiate salle de police s’opposa-t-elle à leur entreprise.

Je ne m’en consolai jamais.

  1. Ces lignes furent écrites au cours de l’été 1897.