Amours, Délices et Orgues/Cupides Médicastres

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Paul Ollendorff (p. 23-28).



CUPIDES MÉDICASTRES


Certains journaux sont fort durs, en ce moment, pour le corps médical.

MM. les médecins de Paris, au dire des folliculaires, auraient décidé la création d’un Livre noir, où seraient inscrits les noms de tous les malades mauvais payeurs, et se seraient mutuellement engagés à ne plus les soigner avant le règlement des notes préalables.

Et les gazettes de crier à l’inhumanité et d’appeler sur les médecins les foudres vengeresses du tollé général.

La situation très délicate que me crée, dans le gouvernement, le dernier vote du Sénat, m’interdit de prendre parti pour ou contre, en cette question.

Néanmoins, je dois reconnaître que certains praticiens ne brillent pas par une excessive sensibilité et qu’ils suppriment volontiers les saucisses dans le système d’attache de leurs fidèles toutous.

Il s’en rencontre même dont le mémoire ne concorde jamais avec celle du malade.

Témoin ce médecin qui réclamait le prix de deux visites à une bonne femme, laquelle semblait bien certaine de ne lui en devoir qu’une.

— Mais, docteur, je vous assure que vous n’êtes venu qu’une fois chez moi !

— Parfaitement, répondit le morticole, je suis venu une fois chez vous ; mais quelques jours après, je vous ai donné une consultation dans la rue.

— Vous appelez ça une consultation ! s’indigna la cliente. Eh bien ! vous avez du toupet ! Vous m’avez demandé comment j’allais… je vous ai répondu que j’étais tout à fait bien… Vous m’avez dit de continuer.

— Eh bien ! mais, c’est une consultation, cela.

— Bon ! je vais vous payer vos deux visites, mais dorénavant, quand vous me rencontrerez dans la rue, je vous défends de m’adresser la parole, et même de me saluer. Ça coûte trop cher, votre politesse !

Un autre exemple de rapacité peu commune chez un médecin de campagne :

Ce thérapeute avait coutume de se rendre, chaque jour, à un café de la ville, en lequel il faisait sa petite partie avec des messieurs, toujours les mêmes.

Un de ces derniers, personnage timoré et fort soucieux de son estomac, ne manquait jamais, en commandant son absinthe, de se tourner vers le médecin.

— Une petite absinthe, docteur, ça ne me fera pas de mal ?

— Mais non, mais non ; une petite absinthe n’a jamais fait de mal à un honnête homme.

Quand la partie se prolongeait et que la petite absinthe était ingurgitée, notre homme s’informait encore :

— Un petit vermout-cassis, docteur, cela n’est pas mauvais, n’est-ce pas ?

— Prenez-le plutôt avec du curaçao, votre vermout.

Ou bien, c’était un verre de porto qu’il lui conseillait, ou un quinquina Dubonnet, ou n’importe quoi. Et tous les jours, entre six et sept, reproduction au même dialogue.

Au bout d’un an, quelle ne fut point la stupeur de notre bonhomme de recevoir une noté d’honoraires de son partenaire se montant à un millier de francs ! Comme il n’avait eu, avec le docteur, que des rapports de client à client du même café, il crut bonnement à une erreur matérielle.

Et comme il cherchait à s’en expliquer, le docteur lui répondit froidement :

— Mais non, mon cher ami, il n’y a pas la moindre erreur. Chaque fois que vous me demandez si une absinthe ne vous fera pas de mal et que je vous réponds que non, je considère cet avis comme une consultation… Vous m’en devez ainsi trois cents et quelques.

Le pauvre monsieur paya sa note ; mais, à partir de ce moment, il alla prendre son apéritif dans les cafés où l’on rencontre, de préférence, des charcutiers, d’anciens capitaines au long cours ou des chefs de fanfare, mais pas de médecins !