Amours, Délices et Orgues/Isidore

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Paul Ollendorff (p. 7-12).



ISIDORE


Mon ami Georges Street m’avait dit :

— En revenant d’Italie, vous repasserez par Vintimile et Nice ?

— Très vraisemblablement.

— Alors, ne manquez pas, quand vous serez à Nice, de pousser une pointe jusqu’à N… et d’aller saluer, de ma part, le brave curé de ce village.

— Je n’y manquerai point.

— Vous le prierez en outre de vous laisser interviewer son perroquet.

— Son perroquet ?

— Son perroquet… Ce volatile est un des plus braves perroquets avec lesquels il me fut jamais donné d’échanger quelques propos.

— La nature de ses propos ?

— Souffrez, mon cher Allais, que je vous laisse la volupté de ce frisson nouveau.

Je n’eus garde, comme aisément vous l’imaginez, de manquer cette promise aubaine.

N… (je fausse à dessein l’initiale de la bourgade) n’est éloigné de Nice que d’une heure quarante-trois minutes de voiture (je fausse également à dessein l’évaluation de la distance et le mode de communication).

L’excellent abbé Z… (je fausse de plus belle) allait précisément sortir, quand je me présentai à la porte de son presbytère.

L’abbé Z… (conservons-lui cette désignation fantaisiste) est un de ces dignes ecclésiastiques comme il en fourmille en Provence, chez lesquels le mysticisme s’est mué, comme par enchantement, en ronde jovialité.

Le brave ecclésiastique fut visiblement satisfait du bon souvenir de l’ami Street.

Il s’informa comment il allait et si, bientôt, on aurait l’occasion de se revoir et de trinquer ensemble sous la lumineuse et embaumée petite tonnelle.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Et votre perroquet, monsieur le curé ?

Il paraît que vous avez un perroquet qui n’est pas dans une musette ?

— Dans une musette ! Isidore dans une musette ! Qu’y ferait-il, le pauvre ?

Isidore ! Le perroquet s’appelait Isidore !

Tout de suite — lointaine pourtant, mais pernicieuse encore, influence de Grosclaude ! — je pensai à Isidore de Lara, Isidore de l’Ara !

— Venez, invita l’abbé, venez avec moi.

Et me faisant traverser son petit jardin, le digne prêtre m’amena jusqu’au perchoir d’Isidore, sis au bord d’un petit chemin qui passe derrière la cure.

Telle une petite folle, notre volatile s’amusait à imiter les aboiements du chien, ce pendant que sur la route un épagneul de passage s’éperdait à rechercher son congénère ainsi clamant.

À la fin, Isidore éclata d’un rire interminable ; se sentant bafoué, le pauvre chien se retira lentement.

Isidore m’aperçut.

Une évidente méfiance s’indiqua au rond virant de ses petits yeux, un grommellement de mauvais accueil ronchonna du plus creux de sa gorge.

— Allons, Isidore, sois bien gentil avec Monsieur qui vient exprès de Paris t’apporter le bonjour de ton ami Street. (À moi.) Donnez-lui vos doigts à compter. (À Isidore.) Compte les doigts de Monsieur.

Je présentai mes mains larges ouvertes, les doigts écartés.

Isidore compta :

— Une, deux, trois, quatre, cinq, sept… M… ! je me trompe !

Il reprit :

— Une, deux, trois, quatre, cinq, sept… M… ! je me trompe !

Et tant que je lui montrai ma main, Isidore ne se rebuta pas :

— Une, deux, trois, quatre, cinq, sept… M… ! je me trompe !

Ce fut moi qui me lassai le premier.

Aussi bien, j’avais fort besoin de mes deux mains pour me tenir les côtes, tant cette petite séance de numération parlée dépassait tout ce qu’on peut rêver de comique !

Et en rentrant à Nice, le soir, doucement bercé par la voiture, je me surprenais à murmurer, moi aussi :

— Une, deux, trois, quatre, cinq, sept… M… ! je me trompe !