Amours, Délices et Orgues/Révolution dans la navigation à voile

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Paul Ollendorff (p. 251-256).



RÉVOLUTION DANS LA NAVIGATION À VOILE


Quantité de lecteurs m’écrivent journellement pour se plaindre du silence en lequel je laisse croupir les faits et gestes du Captain Cap.

Le Captain Cap n’est plus mon ami, et, désormais, le nom de ce navigateur ne sortira plus de ma plume.

J’aurais voulu ne point revenir publiquement sur cette triste affaire, mais comme, à l’heure qu’il est, Cap est sans doute sous les verrous, il n’y a plus d’indiscrétion à révéler une des plus honteuses turpitudes de ce siècle et de laquelle toute la presse s’occupera demain.

Le Captain Cap a tout simplement vendu à l’Allemagne le plan de mobilisation, en temps de guerre, des bateaux-lavoirs de la Seine.

Les conséquences de cette trahison n’échapperont à personne : c’est la Seine livrée à l’ennemi, depuis Rouen jusqu’en Bourgogne, c’est Paris à la merci d’un coup de main.

Comment Cap a-t-il pu se procurer le plan de mobilisation ? Rien de plus simple.

Sans faire officiellement partie de la commission d’armement des bateaux-lavoirs, le Captain y était souvent appelé à titre de conseil, car c’est un des hommes qui connaissent le mieux au monde cette importante question.

Il lui fut, dès lors, très facile de prendre copie de certaines pièces tenues secrètes pour tout le monde.

On se perd en conjectures sur les causes qui ont pu déterminer notre ancien ami à commettre une action aussi vile.

Ce n’est pas le besoin d’argent, le Captain étant fort riche et gagnant encore des sommes énormes dans le trafic de l’ivoire et des queues de mulot.

Alors quoi ?

Serait-ce pas plutôt son parti pris farouche d’anti-européanisme qui l’aurait poussé à faire plus cruellement se déchirer deux grandes nations de cette Europe abhorrée ?

Quoi qu’il en soit, après une enquête des plus sérieuses, on est arrivé à se convaincre de la culpabilité du traître et Cap a dû être arrêté ce matin au petit jour.

J’étais depuis plus d’un an au courant de cette louche affaire, mais dénoncer un si vieux camarade me répugnait et je préférai laisser les choses suivre leur cours.

Vous direz tout ce que voudrez, mais je considère comme un événement bien triste l’effondrement d’une géniale personnalité.

Sa dernière invention est une de celles qui bouleversent le monde et marquent une ère nouvelle dans l’histoire du monde en général et dans celle de la navigation à voile en particulier.

Alors que toutes les branches de l’industrie ont accompli tant de progrès depuis un millier d’années, seule, la navigation à voile est restée stationnaire.

On a certainement amélioré le gabarit des bateaux, perfectionné la disposition de la voilure, etc., etc., mais pas une idée réellement nouvelle n’est venue révolutionner la marine.

Il était réservé à Cap, l’honneur de ce pas décisif.

Et combien simple, pourtant, son idée !

Le Captain remplace les voiles des bateaux par une série de moulins à vent dont la force captée et totalisée fait mouvoir une puissante hélice.

Le vent ainsi utilisé comme moteur, au lieu de l’être comme propulseur, jouit d’une puissance trois fois et demie plus considérable (le calcul en a été fait devant moi).

Par une bonne brise, le nouveau bâtiment du Captain Cap peut arriver à ses vingt-sept nœuds, ce qui, vous l’avouerez, constitue une jolie vitesse pour un simple voilier.

Ajoutons que le bateau avec tous ses moulins offre un spectacle infiniment plus pittoresque que les simples navires à voiles et même à vapeur.

L’avenir est là.

Quel malheur qu’un aussi merveilleux inventeur se double d’un sinistre félon !