Amphitryon 38/Acte I

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Bernard Grasset, Paris, 1929
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ACTE I

Une terrasse près d’un palais.



Scène I


Jupiter. Mercure.


JUPITER. — Elle est là, cher Mercure !

MERCURE. — Où cela, Jupiter ?

JUPITER. — Tu vois la fenêtre éclairée, dont la brise remue le voile. Alcmène est là ! Ne bouge point. Dans quelques minutes, tu pourras peut-être voir passer son ombre.

MERCURE. — À moi cette ombre suffira. Mais je vous admire, Jupiter, quand vous aimez une mortelle, de renoncer à vos privilèges divins et de perdre une nuit au milieu de cactus et de ronces pour apercevoir l’ombre d’Alcmène, alors que de vos yeux habituels vous pourriez si facilement percer les murs de sa chambre, pour ne point parler de son linge.

JUPITER. — Et toucher son corps de mains invisibles pour elle, et l’enlacer d’une étreinte qu’elle ne sentirait pas !

MERCURE. — Le vent aime ainsi, et il n’en est pas moins, autant que vous, un des principes de la fécondité.

JUPITER. — Tu ne connais rien à l’amour terrestre, Mercure !

MERCURE. — Vous m’obligez trop souvent à prendre figure d’homme pour l’ignorer. À votre suite, parfois j’aime une femme. Mais, pour l’aborder, il faut lui plaire, puis la déshabiller, la rhabiller ; puis, pour obtenir de la quitter, lui déplaire… C’est tout un métier…

JUPITER. — J’ai peur que tu n’ignores les rites de l’amour humain. Ils sont rigoureux ; de leur observation seule naît le plaisir.

MERCURE. — Je connais ces rites.

JUPITER. — Tu la suis d’abord, la mortelle, d’un pas étoffé et égal aux siens, de façon à ce que tes jambes se déplacent du même écart, d’où naît dans la base du corps le même appel et le même rythme ?

MERCURE. — Forcément, c’est la première règle.

JUPITER. — Puis, bondissant, de la main gauche tu presses sa gorge, où siègent à la fois les vertus et la défaillance, de la main droite tu caches ses yeux, afin que les paupières, parcelle la plus sensible de la peau féminine, devinent à la chaleur et aux lignes de la paume ton désir d’abord, puis ton destin et ta future et douloureuse mort, – car il faut un peu de pitié pour achever la femme ?

MERCURE. — Deuxième prescription ; je la sais par cœur.

JUPITER. — Enfin, ainsi conquise, tu délies sa ceinture, tu l’étends, avec ou sans coussin sous la tête, suivant la teneur plus ou moins riche de son sang ?

MERCURE. — Je n’ai pas le choix ; c’est la troisième et dernière règle.

JUPITER. — Et ensuite, que fais-tu ? Qu’éprouves-tu ?

MERCURE. — Ensuite ? Ce que j’éprouve ? Vraiment rien de particulier, tout à fait comme avec Vénus !

JUPITER. — Alors pourquoi viens-tu sur la terre ?

MERCURE. — Comme un vrai humain, par laisser aller. Avec sa dense atmosphère et ses gazons, c’est la planète où il est le plus doux d’atterrir et de séjourner, bien qu’évidemment ses métaux, ses essences, ses êtres sentent fort, et que ce soit le seul astre qui ait l’odeur d’un fauve.

JUPITER. — Regarde le rideau ! Regarde vite !

MERCURE. — Je vois. C’est son ombre.

JUPITER. — Non. Pas encore. C’est d’elle ce que ce tissu peut prendre de plus irréel, de plus impalpable. C’est l’ombre de son ombre !

MERCURE. — Tiens, la silhouette se coupe en deux ! C’était deux personnes enlacées ! Ce n’était pas du fils de Jupiter que cette ombre était grosse, mais simplement de son mari ! Car c’est lui, du moins je l’espère pour vous, ce géant qui s’approche et qui l’embrasse encore !

JUPITER. — Oui, c’est Amphitryon, son seul amour.

MERCURE. — Je comprends pourquoi vous renoncez à votre vue divine, Jupiter. Voir l’ombre du mari accoler l’ombre de sa femme est évidemment moins pénible que de suivre leur jeu en chair et en couleur !

JUPITER. — Elle est là, cher Mercure, enjouée, amoureuse.

MERCURE. — Et docile, à ce qu’il paraît.

JUPITER. — Et ardente.

MERCURE. — Et comblée, je vous le parie.

JUPITER. — Et fidèle.

MERCURE. — Fidèle au mari, ou fidèle à soi-même, c’est là la question.

JUPITER. — L’ombre a disparu. Alcmène s’étend sans doute, dans sa langueur, pour s’abandonner au chant de ces trop heureux rossignols !

MERCURE. — N’égarez pas votre jalousie sur ces oiseaux, Jupiter. Vous savez parfaitement le rôle désintéressé qu’ils jouent dans l’amour des femmes. Pour plaire à celles-là, vous vous êtes déguisé parfois en taureau, jamais en rossignol. Non, non, tout le danger réside dans la présence du mari de cette belle blonde !

JUPITER. — Comment sais-tu qu’elle est blonde ?

MERCURE. — Elle est blonde et rose, toujours rehaussée au visage par du soleil, à la gorge par de l’aurore, et là où il le faut par toute la nuit.

JUPITER. — Tu inventes, ou tu l’as épiée ?

MERCURE. — Tout à l’heure, pendant son bain, j’ai simplement repris une minute mes prunelles de dieu… Ne vous fâchez pas. Me voici myope à nouveau.

JUPITER. — Tu mens ! Je le devine à ton visage. Tu la vois ! Il est un reflet, même sur le visage d’un dieu, que donne seulement la phosphorescence d’une femme. Je t’en supplie ! Que fait-elle ?

MERCURE. — Je la vois, en effet…

JUPITER. — Elle est seule ?

MERCURE. — Elle est penchée sur Amphitryon étendu. Elle soupèse sa tête en riant. Elle la baise, puis la laisse retomber, tant ce baiser l’a alourdie ! La voilà de face. Tiens, je m’étais trompé ! Elle est toute, toute blonde.

JUPITER. — Et le mari ?

MERCURE. — Brun, tout brun, la pointe des seins abricot.

JUPITER. — Je te demande ce qu’il fait.

MERCURE. — Il la flatte de la main, ainsi qu’on flatte un jeune cheval… C’est un cavalier célèbre d’ailleurs.

JUPITER. — Et Alcmène ?

MERCURE. — Elle a fui, à grandes enjambées. Elle a pris un pot d’or, et, revenant à la dérobée, se prépare à verser sur la tête du mari une eau fraîche… Vous pouvez la rendre glaciale, si vous voulez.

JUPITER. — Pour qu’il s’énerve, certes non !

MERCURE. — Ou bouillante.

JUPITER. — Il me semblerait ébouillanter Alcmène, tant l’amour d’une épouse sait faire de l’époux une part d’elle-même.

MERCURE. — Mais enfin que comptez-vous faire avec la part d’Alcmène qui n’est pas Amphitryon ?

JUPITER. — L’étreindre, la féconder !

MERCURE. — Mais par quelle entreprise ? La principale difficulté, avec les femmes honnêtes, n’est pas de les séduire, c’est de les amener dans des endroits clos. Leur vertu est faite des portes entr’ouvertes.

JUPITER. — Quel est ton plan ?

MERCURE. — Plan humain ou plan divin ?

JUPITER. — Et quelle serait la différence ?

MERCURE. — Plan divin : l’élever jusqu’à nous, l’étendre sur des nuées, lui laisser reprendre, après quelques instants, lourde d’un héros, sa pesanteur.

JUPITER. — Je manquerais ainsi le plus beau moment de l’amour d’une femme.

MERCURE. — Il y en a plusieurs ? Lequel ?

JUPITER. — Le consentement.

MERCURE. — Alors prenez le moyen humain : entrez par la porte, passez par le lit, sortez par la fenêtre.

JUPITER. — Elle n’aime que son mari.

MERCURE. — Empruntez la forme du mari.

JUPITER. — Il est toujours là. Il ne bouge plus du palais. Il n’y a pas plus casanier, si ce n’est les tigres, que les conquérants au repos !

MERCURE. — Éloignez-le. Il est une recette pour éloigner les conquérants de leur maison.

JUPITER. — La guerre ?

MERCURE. — Faites déclarer la guerre à Thèbes.

JUPITER. — Thèbes est en paix avec tous ses ennemis.

MERCURE. — Faites-lui déclarer la guerre par un pays ami… Ce sont des services qui se rendent, entre voisins… Ne vous faites pas d’illusion… Nous sommes des dieux… Devant nous l’aventure humaine se cabre et se stylise. Le sort exige beaucoup plus de nous sur la terre que des hommes… Il nous faut au moins amonceler par milliers les miracles et les prodiges, pour obtenir d’Alcmène la minute que le plus maladroit des amants mortels obtient par des grimaces… Faites surgir un homme d’armes qui annonce la guerre… Lancez aussitôt Amphitryon à la tête de ses armées, prenez sa forme, et prêtez-moi, dès son départ, l’apparence de Sosie pour que j’annonce discrètement à Alcmène qu’Amphitryon feint de partir, mais reviendra passer la nuit au palais… Vous voyez. On nous dérange déjà. Cachons-nous… Non, ne faites pas de nuée spéciale, Jupiter ! Ici-bas nous avons, pour nous rendre invisibles aux créanciers, aux jaloux, même aux soucis, cette grande entreprise démocratique, – la seule réussie, d’ailleurs, – qui s’appelle la nuit.



Scène II


Sosie. Le Trompette. Le Guerrier.


SOSIE. — C’est toi, le trompette de jour ?

LE TROMPETTE. — Si j’ose dire, oui. Et toi, qui es-tu ? Tu ressembles à quelqu’un que je connais.

SOSIE. — Cela m’étonnerait, je suis Sosie. Qu’attends-tu ? Sonne !

LE TROMPETTE. — Que dit-elle, votre proclamation ?

SOSIE. — Tu vas l’entendre.

LE TROMPETTE. — C’est pour un objet perdu ?

SOSIE. — Pour un objet retrouvé. Sonne, te dis-je !

LE TROMPETTE. — Tu ne penses pas que je vais sonner sans savoir de quoi il s’agit ?

SOSIE. — Tu n’as pas le choix, tu n’as qu’une note à ta trompette.

LE TROMPETTE. — Je n’ai qu’une note à ma trompette, mais je suis compositeur d’hymnes.

SOSIE. — D’hymnes à une note ? Dépêche-toi. Orion paraît.

LE TROMPETTE. — Orion paraît, mais, si je suis célèbre parmi les trompettes à une note, c’est qu’avant de sonner, ma trompette à la bouche, j’imagine d’abord tout un développement musical et silencieux, dont ma note devient la conclusion. Cela lui donne une valeur inattendue.

SOSIE. — Hâte-toi, la ville s’endort.

LE TROMPETTE. — La ville s’endort, mais mes collègues, je te le répète, en enragent de jalousie. On m’a dit qu’aux écoles de trompette ils s’entraînent uniquement désormais à perfectionner la qualité de leur silence. Dis-moi donc de quel objet perdu il s’agit, pour que je compose mon air muet en conséquence.

SOSIE. — Il s’agit de la paix.

LE TROMPETTE. — De quelle paix ?

SOSIE. — De ce qu’on appelle la paix, de l’intervalle entre deux guerres ! Tous les soirs Amphitryon ordonne que je lise une proclamation aux Thébains. C’est un reste des habitudes de campagne. Il a remplacé l’ordre du jour par l’ordre de nuit. Sur les manières diverses de se protéger des insectes, des orages, du hoquet. Sur l’urbanisme, sur les dieux. Toutes sortes de conseils d’urgence. Ce soir, il leur parle de la paix.

LE TROMPETTE. — Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime ? Écoute.

SOSIE. — Non, de discret.

Le trompette porte la trompette à sa bouche, bat de la main une mesure légère, et enfin, sonne.

SOSIE. — À mon tour maintenant !

LE TROMPETTE. — C’est vers les auditeurs qu’on se tourne, quand on lit un discours, non vers l’auteur.

SOSIE. — Pas chez les hommes d’État. D’ailleurs là-bas ils dorment tous. Pas une seule lumière. Ta trompette n’a pas porté.

LE TROMPETTE. — S’ils ont entendu mon hymne muet, cela me suffit…

SOSIE, déclamant : Ô Thébains ! Voici la seule proclamation que vous puissiez entendre dans vos lits, et sans qu’il soit besoin de vous tirer du sommeil ! Mon maître, le général Amphitryon, veut vous parler de la paix… Quoi de plus beau que la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix des armes dans la paix de la nuit ?

LE TROMPETTE. — Qu’un général ?

SOSIE. — Tais-toi.

LE TROMPETTE. — Deux généraux.

Dans le dos même de Sosie, gravissant degré par degré l’escalier qui mène à la terrasse, surgit et grandit un guerrier géant en armes.

SOSIE. — Dormez, Thébains ! Il est bon de dormir sur une patrie que n’éventrent point les tranchées de la guerre, sur des lois qui ne sont pas menacées, au milieu d’oiseaux, de chiens, de chats, de rats qui ne connaissent pas le goût de la chair humaine. Il est bon de porter son visage national, non pas comme un masque à effrayer ceux qui n’ont pas le même teint et le même poil, mais comme l’ovale le mieux fait pour exposer le rire et le sourire. Il est bon, au lieu de reprendre l’échelle des assauts, de monter vers le sommeil par l’escabeau des déjeuners, des dîners, des soupers, de pouvoir entretenir en soi sans scrupule la tendre guerre civile des ressentiments, des affections, des rêves !… Dormez ! Quelle plus belle panoplie que vos corps sans armes et tout nus, étendus sur le dos, bras écartés, chargés uniquement de leur nombril… Jamais nuit n’a été plus claire, plus parfumée, plus sûre… Dormez.

LE TROMPETTE. — Dormons.

Le guerrier gravit les derniers degrés et se rapproche.

SOSIE, tirant un rouleau et lisant : Entre l’Ilissus et son affluent, nous avons fait un prisonnier, un chevreuil venu de Thrace… Entre le mont Olympe et le Taygète, par une opération habile, nous avons fait sortir des sillons un beau gazon, qui deviendra le blé, et lancé sur les seringas deux vagues entières d’abeilles. Sur les bords de la mer Égée, la vue des flots et des étoiles n’oppresse plus le cœur, et dans l’Archipel, nous avons capté mille signaux de temples à astres, d’arbres à maisons, d’animaux à hommes, que nos sages vont s’occuper des siècles à déchiffrer… Des siècles de paix nous menacent !… Maudite soit la guerre !…

Le guerrier est derrière Sosie.

LE GUERRIER. — Tu dis ?

SOSIE. — Je dis ce que j’ai à dire : maudite soit la guerre !

LE GUERRIER. — Tu sais à qui tu le dis ?

SOSIE. — Non.

LE GUERRIER. — À un guerrier !

SOSIE. — Il y a différentes sortes de guerre !

LE GUERRIER. — Pas de guerriers… Où est ton maître ?

SOSIE. — Dans cette chambre, la seule éclairée.

LE GUERRIER. — Le brave général ! Il étudie ses plans de bataille ?

SOSIE. — Sans aucun doute. Il les lisse, il les caresse.

LE GUERRIER. — Quel grand stratège…

SOSIE. — Il les étend près de lui, à eux colle sa bouche.

LE GUERRIER. — C’est la nouvelle théorie. Porte-lui ce message à l’instant ! Qu’il s’habille ! Qu’il se hâte ! Ses armes sont en état ?

SOSIE. — Un peu rouillées, accrochées du moins à des clous neufs.

LE GUERRIER. — Qu’as-tu à hésiter ?

SOSIE. — Ne peux-tu attendre demain ? Jusqu’à ses chevaux se sont couchés, ce soir. Ils se sont étendus sur le flanc, comme des humains, si grande est la paix. Les chiens de garde ronflent au fond de la niche, sur laquelle perche un hibou.

LE GUERRIER. — Les animaux ont tort de se confier à la paix humaine !

SOSIE. — Écoute ! De la campagne, de la mer résonne partout ce murmure que les vieillards appellent l’écho de la paix.

LE GUERRIER. — C’est dans ces moments-là qu’éclate la guerre !

SOSIE. — La guerre !

LE GUERRIER. — Les Athéniens ont rassemblé leurs troupes et passé la frontière.

SOSIE. — Tu mens, ce sont nos alliés !

LE GUERRIER. — Si tu veux. Nos alliés, donc, nous envahissent. Ils prennent des otages. Ils les supplicient. Réveille Amphitryon !

SOSIE. — Si j’avais à ne le réveiller que du sommeil et non du bonheur ! Ce n’est vraiment pas de chance ! le jour de la proclamation sur la paix !

LE GUERRIER. — Personne ne l’a entendue. Va, et toi demeure. Sonne ta trompette…

Sosie sort.

LE TROMPETTE. — Il s’agit de quoi ?

LE GUERRIER. — De la guerre !

LE TROMPETTE. — Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime ?

LE GUERRIER. — Non, de jeune.

Le trompette sonne. Le guerrier est penché sur la balustrade et crie.

LE GUERRIER. — Réveillez-vous, Thébains ! Voici la seule proclamation que vous ne puissiez entendre endormis ! Que tous ceux dont les corps sont forts et sans défaut s’isolent à ma voix de cette masse suante et haletante confondue dans la nuit. Levez-vous ! Prenez vos armes ! Ajoutez à votre poids cet appoint de métal pur qui seul donne le vrai alliage du courage humain. Ce que c’est ? C’est la guerre ?

LE TROMPETTE. — Ce qu’ils crient !

LE GUERRIER. — C’est l’égalité, c’est la liberté, la fraternité : c’est la guerre ! Vous tous, pauvres, que la fortune a injustement traités, venez vous venger sur les ennemis ! Vous tous, riches, venez connaître la suprême jouissance, faire dépendre le sort de vos trésors, de vos joies, de vos favorites, du sort de votre patrie ! Vous, joueurs, venez jouer votre vie ! Vous, jouisseurs impies, la guerre vous permet tout, d’aiguiser vos armes sur les statues même des dieux, de choisir entre les lois, entre les femmes ! Vous, paresseux, aux tranchées : la guerre est le triomphe de la paresse. Vous, hommes diligents, vous avez l’intendance. Vous, qui aimez les beaux enfants, vous savez qu’après les guerres un mystère veut qu’il naisse plus de garçons que de filles, excepté chez les Amazones… Ah ! j’aperçois là-bas, dans cette chaumière, la première lampe que le cri de la guerre ait allumée… Voilà la seconde, la troisième, toutes s’allument. Premier incendie de la guerre, le plus beau, qui incendie la ligne des familles !… Levez-vous, rassemblez-vous. Car qui oserait préférer à la gloire d’aller pour la patrie souffrir de la faim, souffrir de la soif, s’enliser dans les boues, mourir, la perspective de rester loin du combat, dans la nourriture et la tranquillité…

LE TROMPETTE. — Moi.

LE GUERRIER. — D’ailleurs ne craignez rien. Le civil s’exagère les dangers de la guerre. On m’affirme que se réalisera enfin cette fois ce dont est persuadé chaque soldat au départ pour la guerre : que, par un concours divin de circonstances, il n’y aura pas un mort et que tous les blessés le seront au bras gauche, excepté les gauchers. Formez vos compagnies !… C’est là le grand mérite des patries, en réunissant les êtres éparpillés, d’avoir remplacé le duel par la guerre. Ah ! que la paix se sent honteuse, elle qui accepte pour la mort les vieillards, les malades, les infirmes, de voir que la guerre n’entend livrer au trépas que des hommes vigoureux, et parvenus au point de santé le plus haut où puissent parvenir des hommes… C’est cela : Mangez, buvez un peu, avant votre départ… Ah ! qu’il est bon à la langue le restant de pâté de lièvre arrosé de vin blanc, entre l’épouse en larmes et les enfants qui sortent du lit un par un, par ordre d’âge, comme ils sont sortis du néant ! Guerre : salut !

LE TROMPETTE. — Voilà Sosie !

LE GUERRIER. — Ton maître est prêt ?

SOSIE. — Il est prêt. C’est ma maîtresse qui n’est pas tout à fait prête. Il est plus facile de revêtir l’uniforme de la guerre que celui de l’absence.

LE GUERRIER. — Elle est de celles qui pleurent ?

SOSIE. — De celles qui sourient. Mais les épouses guérissent plus facilement des larmes que d’un tel sourire. Les voilà…

LE GUERRIER. — En route !



Scène III


Alcmène. Amphitryon.


ALCMÈNE. — Je t’aime, Amphitryon.

AMPHITRYON. — Je t’aime, Alcmène.

ALCMÈNE. — C’est bien là le malheur ! Si nous avions chacun un tout petit peu de haine l’un pour l’autre, cette heure en serait moins triste.

AMPHITRYON. — Il n’y a plus à nous le dissimuler, femme adorée, nous ne nous haïssons point.

ALCMÈNE. — Toi, qui vis près de moi toujours distrait, sans te douter que tu as une femme parfaite, tu vas enfin penser à moi dès que tu seras loin, tu le promets ?

AMPHITRYON. — J’y pense déjà, chérie.

ALCMÈNE. — Ne te tourne pas ainsi vers la lune. Je suis jalouse d’elle. Quelles pensées prendrais-tu d’ailleurs de cette boule vide ?

AMPHITRYON. — De cette tête blonde, que vais-je prendre ?

ALCMÈNE. — Deux frères : le parfum et le souvenir… Comment ! tu t’es rasé ? On se rase maintenant pour aller à la guerre ? Tu comptes paraître plus redoutable, avec la peau poncée ?

AMPHITRYON. — J’abaisserai mon casque. La Méduse y est sculptée.

ALCMÈNE. — C’est le seul portrait de femme que je te permette. Oh ! tu t’es coupé, tu saignes ! Laisse-moi boire sur toi le premier sang de cette guerre… Vous buvez encore votre sang, entre adversaires ?

AMPHITRYON. — À notre santé mutuelle, oui.

ALCMÈNE. — Ne plaisante pas. Abaisse plutôt ce casque, que je te regarde avec l’œil d’un ennemi.

AMPHITRYON. — Apprête-toi à frémir !

ALCMÈNE. — Que la Méduse est peu effrayante, quand elle regarde avec tes yeux !… Tu la trouves intéressante, cette façon de natter ses cheveux ?

AMPHITRYON. — Ce sont des serpents taillés en plein or.

ALCMÈNE. — En vrai or ?

AMPHITRYON. — En or vierge, et les cabochons sont deux émeraudes.

ALCMÈNE. — Méchant mari, comme tu es coquet avec la guerre ! Pour elle, les bijoux, les joues lisses. Pour moi, la barbe naissante, l’or non vierge ! Et tes jambières, en quoi sont-elles ?

AMPHITRYON. — En argent. Les nielles, de platine.

ALCMÈNE. — Elles ne te serrent pas ? Tes jambières d’acier sont bien plus souples pour la course.

AMPHITRYON. — Tu as vu courir des généraux en chef ?

ALCMÈNE. — En somme, tu n’as rien de ta femme sur toi. Tu ne t’habillerais pas autrement, pour un rendez-vous. Avoue-le, tu vas combattre les Amazones. Si tu mourais au milieu de ces excitées, cher époux, on ne trouverait sur toi rien de ta femme, aucun souvenir, aucune marque… Quelle vexation pour moi !… Je vais te mordre au bras, avant ton départ… Quelle tunique portes-tu, sous ta cuirasse ?

AMPHITRYON. — L’églantine, avec les galons noirs.

ALCMÈNE. — Voilà donc ce que j’aperçois à travers les joints, quand tu respires et qu’ils s’ouvrent, et qui te fait cette chair d’aurore !… Respire, respire encore, et laisse-moi entrevoir ce corps rayonnant au fond de cette triste nuit… Tu restes encore un peu, tu m’aimes ?

AMPHITRYON. — Oui, j’attends mes chevaux.

ALCMÈNE. — Relève un peu ta Méduse. Essaie-la sur les étoiles. Regarde, elles n’en scintillent que mieux. Elles ont de la chance. Elles s’apprêtent à te guider.

AMPHITRYON. — Les généraux ne lisent pas leur chemin dans les étoiles.

ALCMÈNE. — Je sais. Ce sont les amiraux… Laquelle choisis-tu, pour que nos yeux se portent sur elle, demain et chaque soir, à cette heure de la nuit ? Même s’ils me parviennent par une aussi lointaine et banale entremise, j’aime tes regards.

AMPHITRYON. — Choisissons !… Voici Vénus, notre amie commune.

ALCMÈNE. — Je n’ai pas confiance en Vénus. Tout ce qui touche mon amour, j’en aurai soin moi-même.

AMPHITRYON. — Voici Jupiter, c’est un beau nom !

ALCMÈNE. — Il n’y en a pas une sans nom ?

AMPHITRYON. — Cette petite là-bas, appelée par tous les astronomes l’étoile anonyme.

ALCMÈNE. — Cela aussi est un nom… Laquelle a lui sur tes victoires ? Parle-moi de tes victoires, chéri… Comment les gagnes-tu ? Dis à ton épouse ton secret ! Tu les gagnes en chargeant, en criant mon nom, en forçant cette barrière ennemie au-delà de laquelle seulement se retrouve tout ce qu’on a laissé derrière soi, sa maison, ses enfants, sa femme ?

AMPHITRYON. — Non, chérie.

ALCMÈNE. — Explique !

AMPHITRYON. — Je les gagne par l’enveloppement de l’aile gauche avec mon aile droite, puis par le sectionnement de leur aile droite entière par mes trois quarts d’aile gauche, puis par des glissements répétés de ce dernier quart d’aile, qui me donne la victoire.

ALCMÈNE. — Quel beau combat d’oiseaux ! Combien en as-tu gagnées, aigle chéri ?

AMPHITRYON. — Une, une seule.

ALCMÈNE. — Cher époux, auquel un seul triomphe a valu plus de gloire qu’à d’autres une vie de conquêtes ! Demain cela fera deux, n’est-ce pas ? Car tu vas revenir, tu ne seras pas tué !

AMPHITRYON. — Demande au destin.

ALCMÈNE. — Tu ne seras pas tué ! Ce serait trop injuste. Les généraux en chef ne devraient pas être tués !

AMPHITRYON. — Pourquoi ?

ALCMÈNE. — Comment, pourquoi ? Ils ont les femmes les plus belles, les palais les mieux tenus, la gloire. Tu as la plus lourde vaisselle d’or de Grèce, chéri. Une vie humaine n’a pas à s’envoler sous ce poids… Tu as Alcmène !

AMPHITRYON. — Aussi penserai-je à Alcmène pour mieux tuer mes ennemis.

ALCMÈNE. — Tu les tues comment ?

AMPHITRYON. — Je les atteins avec mon javelot, je les abats avec ma lance, et je les égorge avec mon épée, que je laisse dans la plaie…

ALCMÈNE. — Mais tu es désarmé après chaque mort d’ennemi comme l’abeille après la piqûre… ! Je ne vais plus dormir, ta méthode est trop dangereuse !… Tu en as tué beaucoup ?

AMPHITRYON. — Un, un seul.

ALCMÈNE. — Tu es bon, chéri ! C’était un roi, un général ?

AMPHITRYON. — Non, un simple soldat.

ALCMÈNE. — Tu es modeste ! Tu n’as pas de ces préjugés qui, même dans la mort, isolent les gens par caste… Lui as-tu laissé une minute, entre la lance et l’épée, pour qu’il te reconnaisse et comprenne à quel honneur tu daignais ainsi l’appeler ?

AMPHITRYON. — Oui, il regardait ma Méduse, lèvres sanglantes, d’un pauvre sourire respectueux.

ALCMÈNE. — Il t’a dit son nom, avant de mourir ?

AMPHITRYON. — C’était un soldat anonyme. Ils sont un certain nombre comme cela ; c’est juste le contraire des étoiles.

ALCMÈNE. — Pourquoi n’a-t-il pas dit son nom ? Je lui aurais élevé un monument dans le palais. Toujours, son autel aurait été pourvu d’offrandes et de fleurs. Aucune ombre aux enfers n’aurait été plus choyée que le tué de mon époux… Ah ! cher mari, je me réjouis que tu sois l’homme d’une seule victoire, d’une seule victime. Car peut-être aussi es-tu l’homme d’une seule femme… Ce sont tes chevaux !… Embrasse-moi…

AMPHITRYON. — Non, les miens vont l’amble. Mais je peux t’embrasser quand même. Doucement, chérie, ne te presse pas trop contre moi ! Tu te ferais mal. Je suis un mari de fer.

ALCMÈNE. — Tu me sens, à travers ta cuirasse ?

AMPHITRYON. — Je sens ta vie et ta chaleur. Par tous les joints où peuvent m’atteindre les flèches, tu m’atteins. Et toi ?

ALCMÈNE. — Un corps aussi est une cuirasse. Souvent, étendue dans tes bras mêmes, je t’ai senti plus lointain et plus froid qu’aujourd’hui.

AMPHITRYON. — Souvent aussi, Alcmène, je t’ai pressée plus triste et plus désolée contre moi. Et cependant je partais pour la chasse, et non pour la guerre… Voilà que tu souris !… On dirait que cette annonce subite de la guerre t’a soulagée de quelque angoisse.

ALCMÈNE. — Tu n’as pas entendu, l’autre matin, sous notre fenêtre, cet enfant pleurer ? Tu n’as pas vu là un sinistre présage ?

AMPHITRYON. — Le présage commence au coup de tonnerre dans le ciel serein, et encore avec l’éclair triple.

ALCMÈNE. — Le ciel était serein, et cet enfant pleurait… Pour moi c’est le pire présage.

AMPHITRYON. — Ne sois pas superstitieuse, Alcmène ! Tiens-t’en aux prodiges officiels. Ta servante a-t-elle donné naissance à une fille cousue et palmée ?

ALCMÈNE. — Non, mais mon cœur se serrait, des larmes coulaient de mes yeux au moment où je croyais rire… J’avais la certitude qu’une menace terrible planait au-dessus de notre bonheur… Grâce à Dieu, c’était la guerre, et j’en suis presque soulagée, car la guerre au moins est un danger loyal, et j’aime mieux les ennemis à glaives et à lances. Ce n’était que la guerre !

AMPHITRYON. — Que pouvais-tu craindre, à part la guerre ? Nous avons la chance de vivre jeunes sur une planète encore jeune, où les méchants n’en sont qu’aux méchancetés primaires, aux viols, aux parricides, aux incestes… Nous sommes aimés ici… La mort nous trouvera tous deux unis contre elle… Que pouvait-on bien menacer autour de nous ?

ALCMÈNE. — Notre amour ! Je craignais que tu ne me trompes. Je te voyais dans les bras des autres femmes.

AMPHITRYON. — De toutes les autres ?

ALCMÈNE. — Une ou mille, peu importe. Tu étais perdu pour Alcmène. L’offense était la même.

AMPHITRYON. — Tu es la plus belle des Grecques.

ALCMÈNE. — Aussi n’était-ce pas les Grecques que je craignais. Je craignais les déesses et les étrangères.

AMPHITRYON. — Tu dis ?

ALCMÈNE. — Je craignais d’abord les déesses. Quand elles naissent soudain du ciel ou des eaux, roses sans fard, nacrées sans poudre, avec leurs jeunes gorges et leurs regards de ciel, et qu’elles vous enlacent soudain de chevilles, de bras plus blancs que la neige et plus puissants que des leviers, il doit être bien difficile de leur résister, n’est-ce pas ?

AMPHITRYON. — Pour tout autre que moi, évidemment !

ALCMÈNE. — Mais, comme tous les dieux, elles se vexent d’un rien, et veulent être aimées. Tu ne les aimais pas.

AMPHITRYON. — Je n’aimais pas non plus les étrangères.

ALCMÈNE. — Elles t’aimaient ! Elles aiment tout homme marié, tout homme qui appartient à une autre, fût-ce à la science ou à la gloire. Quand elles arrivent dans nos villes, avec leurs superbes bagages, les belles à peu près nues sous leur soie ou leur fourrure, les laides portant arrogamment leur laideur comme une beauté parce que c’est une laideur étrangère, c’en est fini, dans l’armée et dans l’art, de la paix des ménages. Car le goût de l’étranger agit plus puissant sur un homme que le goût du foyer. Comme un aimant, les étrangères attirent sur elles les pierres précieuses, les manuscrits rares, les plus belles fleurs, et les mains des maris… Et elles s’adorent elles-mêmes, car elles restent étrangères à elles-mêmes… Voilà ce que je redoutais pour toi, cher époux, quand j’étais harcelée par tous ces présages ! Je craignais tous les noms de saisons, de fruits, de plaisirs prononcés par un accent nouveau, je craignais tous les actes de l’amour touchés d’un parfum ou d’une hardiesse inconnus : je craignais une étrangère !… Or, c’est la guerre qui vient, presque une amie. Je lui dois de ne pas pleurer devant elle.

AMPHITRYON. — Ô Alcmène, femme chérie, sois satisfaite ! Lorsque je suis auprès de toi, tu es mon étrangère, et tout à l’heure, dans la bataille, je te sentirai mon épouse. Attends-moi donc sans crainte. Je serai bientôt revenu, et ce sera pour toujours. Une guerre est toujours la dernière des guerres. Celle-ci est une guerre entre voisins ; elle sera brève. Nous vivrons heureux dans notre palais, et quand l’extrême vieillesse sera là, j’obtiendrai d’un dieu, pour la prolonger, qu’il nous change en arbres, comme Philémon et Baucis.

ALCMÈNE. — Cela t’amusera de changer de feuilles chaque année ?

AMPHITRYON. — Nous choisirons des feuillages toujours verts, le laurier me va bien.

ALCMÈNE. — Et nous vieillirons, et l’on nous coupera, et l’on nous brûlera ?

AMPHITRYON. — Et les cendres de nos branches et de nos écorces se mêleront !

ALCMÈNE. — Alors autant unir dès la fin de notre vie humaine les cendres de nos chairs et de nos os !

On entend le pas des chevaux.

AMPHITRYON. — Cette fois ce sont eux… Il faut partir.

ALCMÈNE. — Qui, eux ? Ton ambition, ton orgueil de chef, ton goût du carnage et de l’aventure ?

AMPHITRYON. — Non, simplement Élaphocéphale et Hypsipila, mes chevaux.

ALCMÈNE. — Alors, pars ! J’aime mieux te voir partir sur ces croupes débonnaires.

AMPHITRYON. — Tu ne me dis rien d’autre !

ALCMÈNE. — N’ai-je pas tout dit ? Que font les autres épouses ?

AMPHITRYON. — Elles affectent de plaisanter. Elles tendent votre bouclier en disant : reviens dessus ou dessous. Elles vous crient : n’aie d’autre peur que de voir tomber le ciel sur ta tête ! Ma femme serait-elle mal douée pour les mots sublimes ?

ALCMÈNE. — J’en ai peur. Trouver une phrase qui irait moins à toi qu’à la postérité, j’en suis bien incapable. Tout ce que je peux te dire, ce sont ces paroles qui meurent doucement sur toi en te touchant : Amphitryon, je t’aime, Amphitryon, reviens vite !… D’ailleurs il n’y a plus beaucoup de place dans les phrases quand on a prononcé d’abord ton nom : il est si long…

AMPHITRYON. — Mets le nom à la fin. Adieu, Alcmène.

ALCMÈNE. — Amphitryon !

Elle reste un moment accoudée, pendant que le bruit des pas des chevaux s’éloigne ; puis se retourne et veut aller vers la maison. Mercure déguisé en Sosie, l’aborde.



Scène IV

Alcmène. Mercure en Sosie.


MERCURE. — Alcmène, ma maîtresse.

ALCMÈNE. — Que veux-tu, Sosie ?

MERCURE. — J’ai un message pour vous, de la part de mon maître.

ALCMÈNE. — Que dis-tu ? Il est encore à portée de la voix.

MERCURE. — Justement. Personne ne doit entendre… Mon maître me charge de vous dire, premièrement qu’il feint de partir avec l’armée, deuxièmement qu’il reviendra cette nuit même, dès qu’il aura donné ses ordres. L’état-major campe à quelques lieues à peine, la guerre semble devoir être bénigne, et tous les soirs Amphitryon fera ce voyage, qu’il faut tenir secret…

ALCMÈNE. — Je ne te comprends pas, Sosie.

MERCURE. — Mon maître me charge de vous dire, princesse, qu’il feint de partir avec l’armée…

ALCMÈNE. — Que tu es bête, Sosie. Comme tu sais peu ce que doit être le secret. Il faut feindre de l’ignorer ou de ne pas l’entendre, dès qu’on le connaît.

MERCURE. — Très bien, maîtresse.

ALCMÈNE. — D’ailleurs, vraiment, je n’ai pas compris un mot de ce que tu disais.

MERCURE. — Il faut veiller, princesse, et attendre mon maître, car il me charge de vous dire…

ALCMÈNE. — Tais-toi, s’il te plaît, Sosie. Je vais dormir…

Elle sort, Mercure fait signe à Jupiter et l’amène sur la scène.



Scène V


{{center|Mercure en Sosie. Jupiter en Amphitryon.}}


MERCURE. — Vous les avez entendus, Jupiter ?

JUPITER. — Comment, Jupiter ? Je suis Amphitryon !

MERCURE. — Ne croyez pas m’y tromper, on devine le dieu à vingt pas.

JUPITER. — C’est la copie exacte de ses vêtements.

MERCURE. — Il s’agit bien de vêtements ! D’ailleurs, sur le chapitre vêtements aussi, vous vous trompez : Regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n’ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux cet élan vers l’usure et vers l’avachissement qu’ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne. Vous avez des vêtements éternels. Je suis sûr qu’ils sont imperméables, qu’ils ne déteignent pas, et que si une goutte d’huile tombe sur eux de la lampe, elle ne fera aucune tache. Ce sont là les vrais miracles pour une bonne ménagère comme Alcmène, et elle ne s’y trompera pas. Tournez-vous.

JUPITER. — Que je me tourne ?

MERCURE. — Les hommes, comme les dieux, s’imaginent que les femmes ne les voient jamais que de face. Ils s’ornent de moustaches, de poitrines plastronnantes, de pendentifs. Ils ignorent que les femmes feignent d’être éblouies par cette face étincelante, mais épient de toute leur sournoiserie le dos. C’est au dos de leurs amants, quand ceux-ci se lèvent ou se retirent, au dos qui ne sait pas mentir, affaissé, courbé, qu’elles devinent leur veulerie ou leur fatigue. Vous avez un dos plus avantageux qu’une poitrine ! Il faut changer cela !

JUPITER. — Les dieux ne se tournent jamais. D’ailleurs, il fera nuit, Mercure.

MERCURE. — C’est à savoir. Il ne fera pas nuit si vous gardez ainsi sur vous-même le brillant de votre divinité. Jamais Alcmène ne reconnaîtrait son mari en ce ver luisant humain.

JUPITER. — Toutes mes autres maîtresses s’y sont trompées.

MERCURE. — Aucune, si vous voulez m’en croire. Avouez que vous-même n’étiez pas fâché de vous révéler à elles, par quelque exploit, ou par un de ces accès de lumière qui rendent votre corps translucide et épargnent les lampes à huile et leurs ennuis.

JUPITER. — Un dieu aussi peut se plaire à être aimé pour lui-même.

MERCURE. — Je crains qu’Alcmène ne vous refuse ce plaisir. Tenez-vous à la forme de son mari.

JUPITER. — Je m’y tiendrai d’abord, et je verrai ensuite. Car tu ne saurais croire, cher Mercure, les surprises que réserve une femme fidèle. Tu sais que j’aime exclusivement les femmes fidèles. Je suis dieu aussi de la justice, et j’estimais qu’elles avaient droit à cette compensation, et je dois te dire aussi qu’elles y comptaient. Les femmes fidèles sont celles qui attendent du printemps, des lectures, des parfums, des tremblements de terre, les révélations que les autres demandent aux amants. En somme, elles sont infidèles à leurs époux avec le monde entier, excepté avec les hommes. Alcmène ne doit pas faire exception à cette règle. Je remplirai d’abord l’office d’Amphitryon, de mon mieux, mais, bientôt, par des questions habiles sur les fleurs, sur les animaux, sur les éléments, j’arriverai à savoir lequel hante son imagination, je prendrai sa forme… et serai ainsi aimé pour moi-même… Mes vêtements vont, maintenant ?

MERCURE. — C’est votre corps entier qui doit être sans défaut… Venez là, à la lumière, que je vous ajuste votre uniforme d’homme… Plus près, je vois mal.

JUPITER. — Mes yeux sont bien ?

MERCURE. — Voyons vos yeux… Trop brillants… Ils ne sont qu’un iris, sans cornée, pas de soupçon de glande lacrymale ; – peut-être allez-vous avoir à pleurer ; – et les regards au lieu d’irradier des nerfs optiques, vous arrivent d’un foyer extérieur à vous à travers votre crâne… Ne commandez pas au soleil vos regards humains. La lumière des yeux terrestres correspond exactement à l’obscurité complète dans notre ciel… Même les assassins n’ont là que deux veilleuses… Vous ne preniez pas de prunelles, dans vos précédentes aventures ?

JUPITER. — Jamais, j’ai oublié… Comme ceci, les prunelles ?

MERCURE. — Non, non, pas de phosphore… Changez ces yeux de chat ! On voit encore vos prunelles au travers de vos paupières quand vous clignez… On ne peut se voir dans ces yeux-là… Mettez-leur un fond.

JUPITER. — L’aventurine ne ferait pas mal, avec ses reflets d’or.

MERCURE. — À la peau maintenant !

JUPITER. — À ma peau ?

MERCURE. — Trop lisse, trop douce, votre peau… C’est de la peau d’enfant. Il faut une peau sur laquelle le vent ait trente ans soufflé, qui ait trente ans plongé dans l’air et dans la mer, bref qui ait son goût, car on la goûtera. Les autres femmes ne disaient rien, en constatant que la peau de Jupiter avait goût d’enfant ?

JUPITER. — Leurs caresses n’en étaient pas plus maternelles.

MERCURE. — Cette peau-là ne ferait pas deux voyages… Et resserrez un peu votre sac humain, vous y flottez !

JUPITER. — C’est que cela me gêne… Voilà que je sens mon cœur battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang… L’heure humaine bat en moi à me meurtrir. J’espère que mes pauvres hommes ne souffrent pas cela…

MERCURE. — Le jour de leur naissance et le jour de leur mort.

JUPITER. — Très désagréable, de se sentir naître et mourir à la fois.

MERCURE. — Ce ne l’est pas moins, par opération séparée.

JUPITER. — As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ?

MERCURE. — Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corps vivant d’homme, c’est qu’il change à chaque seconde, qu’incessamment il vieillit. Jusque dans ses yeux, je vois la lumière vieillir.

JUPITER. — Essayons. Et pour m’y habituer, je me répète : je vais mourir, je vais mourir…

MERCURE. — Oh ! Oh ! Un peu vite ! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger, vos rides se creuser… Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en ce moment la vie d’un chien ou d’un chat.

JUPITER. — Comme cela ?

MERCURE. — Les battements trop espacés maintenant. C’est le rythme des poissons… Là… là… Voilà ce galop moyen, cet amble, auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux et Alcmène le cœur de son mari…

JUPITER. — Tes dernières recommandations ?

MERCURE. — Et votre cerveau ?

JUPITER. — Mon cerveau ?

MERCURE. — Oui, votre cerveau… Il convient d’y remplacer d’urgence les notions divines par les humaines… Que pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues de l’univers, maintenant que vous êtes homme ?

JUPITER. — Mes vues de l’univers ? Je crois que cette terre plate est toute plate, que l’eau est simplement de l’eau, que l’air est simplement de l’air, la nature la nature, et l’esprit l’esprit… C’est tout ?

MERCURE. — Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?

JUPITER. — En effet, je l’ai.

MERCURE. — Avez-vous l’idée que vous seul existez, que vous n’êtes sûr que de votre propre existence ?

JUPITER. — Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même.

MERCURE. — Avez-vous l’idée que vous pourrez mourir un jour ?

JUPITER. — Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi.

MERCURE. — Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?

JUPITER. — Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène.

MERCURE. — Très bien ! Et ce ciel, qu’en pensez-vous ?

JUPITER. — Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup plus depuis que je suis mortel que lorsque j’étais Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux.

MERCURE. — Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y !

Mercure disparaît.



Scène VI


Alcmène à son balcon. Jupiter en Amphitryon.


ALCMÈNE, bien réveillée. — Qui frappe là ? Qui me dérange, dans mon sommeil ?

JUPITER. — Un inconnu que vous aurez plaisir à voir.

ALCMÈNE. — Je ne connais pas d’inconnus.

JUPITER. — Un général.

ALCMÈNE. — Que font les généraux à errer si tard sur les routes ? Ils sont déserteurs ? Ils sont vaincus ?

JUPITER. — Ils sont vaincus par l’amour.

ALCMÈNE. — Voilà ce qu’ils risquent en s’attaquant à d’autres qu’à des généraux ! Qui êtes-vous ?

JUPITER. — Je suis ton amant.

ALCMÈNE. — C’est à Alcmène que vous parlez, non à sa chambrière. Je n’ai pas d’amant… Pourquoi ce rire ?

JUPITER. — Tu n’as pas tout à l’heure ouvert avec angoisse la fenêtre, et regardé dans la nuit ?

ALCMÈNE. — Je regardais la nuit, justement. Je peux te dire comment elle est : douce et belle.

JUPITER. — Tu n’as pas, il y a peu de temps, d’un vase d’or, versé de l’eau glacée sur un guerrier étendu ?

ALCMÈNE. — Ah ! elle était glacée !… Tant mieux… C’est bien possible…

JUPITER. — Tu n’as pas, devant le portrait d’un homme, murmuré : Ah ! si je pouvais, tant qu’il sera absent, perdre la mémoire !

ALCMÈNE. — Je ne m’en souviens pas. Peut-être…

JUPITER. — Tu ne sens pas, sous ces jeunes étoiles, ton corps s’épanouir et ton cœur se serrer, en pensant à un homme, qui est peut-être d’ailleurs, je l’avoue, très stupide et très laid ?

ALCMÈNE. — Il est très beau, et trop spirituel. Et en effet, j’ai du miel dans la bouche quand je parle de lui. Et je me souviens du vase d’or. Et c’était lui que je voyais dans les ténèbres. Et qu’est-ce que cela prouve ?

JUPITER. — Que tu as un amant. Et il est là.

ALCMÈNE. — J’ai un époux, et il est absent. Et personne ne pénétrera dans ma chambre que mon époux. Et lui-même, s’il déguise ce nom, je ne le reçois pas.

JUPITER. — Jusqu’au ciel se déguise, à l’heure où nous sommes.

ALCMÈNE. — Homme peu perspicace, si tu crois que la nuit est le jour masqué, la lune un faux soleil, si tu crois que l’amour d’une épouse peut se déguiser en amour du plaisir.

JUPITER. — L’amour d’une épouse ressemble au devoir. Le devoir à la contrainte. La contrainte tue le désir.

ALCMÈNE. — Tu dis ? Quel nom as-tu prononcé là ?

JUPITER. — Celui d’un demi-dieu, celui du désir.

ALCMÈNE. — Nous n’aimons ici que les dieux complets. Nous laissons les demi-dieux aux demi-jeunes filles et aux demi-épouses.

JUPITER. — Te voilà impie, maintenant ?

ALCMÈNE. — Je le suis parfois plus encore, car je me réjouis qu’il n’y ait pas dans l’Olympe un dieu de l’amour conjugal. Je me réjouis d’être une créature que les dieux n’ont pas prévue… Au-dessus de cette joie, je ne sens pas un dieu qui plane, mais un ciel libre. Si donc tu es un amant, j’en suis désolée, mais va-t’en… Tu as l’air beau et bien fait pourtant, ta voix est douce. Que j’aimerais cette voix si c’était l’appel de la fidélité et non celui du désir ! Que j’aimerais m’étendre en ces bras, s’ils n’étaient pas un piège qui se refermera brutalement sur une proie ! Ta bouche aussi me semble fraîche et ardente. Mais elle ne me convaincra pas. Je n’ouvrirai pas ma porte à un amant. Qui es-tu ?

JUPITER. — Pourquoi ne veux-tu pas d’amant ?

ALCMÈNE. — Parce que l’amant est toujours plus près de l’amour que de l’aimée. Parce que je ne supporte ma joie que sans limites, mon plaisir que sans réticence, mon abandon que sans bornes. Parce que je ne veux pas d’esclave et que je ne veux pas de maître. Parce qu’il est mal élevé de tromper son mari, fût-ce avec lui-même. Parce que j’aime les fenêtres ouvertes et les draps frais.

JUPITER. — Pour une femme, tu sais vraiment les raisons de tes goûts. Je te félicite ! Ouvre-moi !

ALCMÈNE. — Si tu n’es pas celui près de qui je m’éveille le matin et que je laisse dormir dix minutes encore, d’un sommeil pris sur la frange de ma journée, et dont mes regards purifient le visage avant le soleil et l’eau pure ; si tu n’es pas celui dont je reconnais à la longueur et au son de ses pas s’il se rase ou s’habille, s’il pense ou s’il a la tête vide, celui avec lequel je déjeune, je dîne et je soupe, celui dont le souffle, quoi que je fasse, précède toujours mon souffle d’un millième de seconde ; si tu n’es pas celui que je laisse chaque soir s’endormir dix minutes avant moi, d’un sommeil volé au plus vif de ma vie, afin qu’au moment même où il pénètre dans les rêves je sente son corps bien chaud et vivant, qui que tu sois, je ne t’ouvrirai point ! Qui es-tu ?

JUPITER. — Il faut bien me résigner à le dire. Je suis ton époux.

ALCMÈNE. — Comment, c’est toi, Amphitryon ! Et tu n’as pas réfléchi, en revenant ainsi, combien ta conduite était imprudente ?

JUPITER. — Personne au camp ne la soupçonne.

ALCMÈNE. — Il s’agit bien du camp ! Ne sais-tu pas à quoi un mari s’expose quand il apparaît à l’improviste, après avoir annoncé son voyage ?

JUPITER. — Ne plaisante pas.

ALCMÈNE. — Tu ne sais pas que c’est l’heure où les bonnes épouses reçoivent dans leurs bras moites leur petit ami, pantelant de gloire et de peur ?

JUPITER. — Tes bras sont vides, et plus frais que la lune.

ALCMÈNE. — Je lui ai donné le temps de fuir, par notre bavardage. Il est présentement sur la route de Thèbes, maugréant et jurant, car il a pris sa tunique déroulée dans ses jambes nues.

JUPITER. — Ouvre à ton époux…

ALCMÈNE. — Alors tu penses entrer ainsi, parce que tu es mon époux ? As-tu des cadeaux ? As-tu des bijoux ?

JUPITER. — Tu te vendrais, pour des bijoux ?

ALCMÈNE. — À mon mari ? Avec délices ! Mais tu n’en as pas !

JUPITER. — Je vois qu’il faut que je reparte.

ALCMÈNE. — Reste ! Reste ! À une condition pourtant, Amphitryon, une condition expresse.

JUPITER. — Et que veux-tu ?

ALCMÈNE. — Que nous prononcions, devant la nuit, les serments que nous n’avons jamais faits que de jour. Depuis longtemps j’attendais cette occasion. Je ne veux pas que ce beau mobilier des ténèbres, astres, brise, noctuelles, s’imagine que je reçois ce soir un amant. Célébrons notre mariage nocturne, à l’heure où se consomment tant de fausses noces… Commence…

JUPITER. — Prononcer des serments sans prêtres, sans autels, sur le vide de la nuit, à quoi bon !

ALCMÈNE. — C’est sur les vitres qu’on grave les mots ineffaçables. Lève le bras.

JUPITER. — Si tu savais comme les humains paraissent pitoyables aux dieux, Alcmène, à déclamer leurs serments et brandir ces foudres sans tonnerre !

ALCMÈNE. — S’ils font de beaux éclairs de chaleur, c’est tout ce qu’ils demandent. Lève la main, et l’index plié.

JUPITER. — Avec l’index plié ! Mais c’est le serment le plus terrible, et celui par lequel Jupiter évoque les fléaux de la terre.

ALCMÈNE. — Plie ton index, ou pars.

JUPITER. — Il faut donc que je t’obéisse. (Il lève le bras.) Contenez-vous, voix céleste ! Sauterelles et cancers, au temps ! C’est cette enragée de petite Alcmène qui me contraint à ce geste.

ALCMÈNE. — Je t’écoute.

JUPITER. — Moi, Amphitryon, fils et petit-fils des généraux passés, père et aïeul des généraux futurs, agrafe indispensable dans la ceinture de la guerre et de la gloire !

ALCMÈNE. — Moi, Alcmène, dont les parents sont disparus, dont les enfants ne sont pas nés, pauvre maillon présentement isolé de la chaîne humaine !

JUPITER. — Je jure de faire en sorte que la douceur du nom d’Alcmène survive aussi longtemps que le fracas du mien !

ALCMÈNE. — Je jure d’être fidèle à Amphitryon, mon mari, ou de mourir !

JUPITER. — De quoi ?

ALCMÈNE. — De mourir.

JUPITER. — Pourquoi appeler la mort où elle n’a que faire ! Je t’en supplie. Ne dis pas ce mot. Il a tant de synonymes, même heureux. Ne dis pas mourir !

ALCMÈNE. — C’est dit. Et maintenant, cher mari, trêve de paroles. La cérémonie est finie et je t’autorise à monter… Que tu as été peu simple, ce soir ! Je t’attendais, la porte était ouverte. Tu avais juste à la pousser… Qu’as-tu, tu hésites ? Tu veux peut-être que je t’appelle amant ? Jamais, te dis-je !

JUPITER. — Il faut vraiment que j’entre, Alcmène ? Vraiment, tu le désires ?

ALCMÈNE. — Je l’ordonne, cher amour !


RIDEAU