Amphitryon 38/Acte III

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Bernard Grasset, Paris, 1929
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ACTE III


Terrasse près du palais.



Scène I


Sosie. Le Trompette. Ecclissé. Puis les danseuses.


LE TROMPETTE. — Il s’agit de quoi, ce soir, dans ta proclamation ?

SOSIE. — Des femmes.

LE TROMPETTE. — Bravo ! Du danger des femmes ?

SOSIE. — De l’état naturel de fidélité où sont les épouses en temps de guerre… Par extraordinaire, la proclamation risque cette fois d’être vraie, notre guerre n’a duré qu’un jour.

LE TROMPETTE. — Lis-la vite.

Il sonne.

SOSIE. — Ô Thébains, la guerre, entre tant d’avantages…

ECCLISSÉ. — Silence.

SOSIE. — Comment, silence ? Mais la guerre est finie, Ecclissé. Tu as deux vainqueurs devant toi. Nous précédons l’armée d’un quart d’heure.

ECCLISSÉ. — Silence, te dis-je, écoute !

SOSIE. — Écouter ton silence, c’est neuf.

ECCLISSÉ. — Ce n’est pas moi qui parle, aujourd’hui, c’est le ciel. Une voix céleste annonce aux Thébains les exploits d’un héros inconnu.

SOSIE. — Inconnu ? Du petit Hercule, tu veux dire ? Du fils qu’Alcmène doit avoir cette nuit de Jupiter ?

ECCLISSÉ. — Tu sais cela !

SOSIE. — Comme toute l’armée, demande au trompette.

LE TROMPETTE. — Et je vous prie de croire que tous se réjouissent. Soldats et officiers ne peuvent attribuer qu’à cet heureux événement notre victoire rapide. Pas un tué, Madame, et les chevaux eux-mêmes n’ont été blessés qu’à la jambe gauche. Seul Amphitryon ne savait rien encore, mais, grâce à ces voix célestes, il doit être maintenant averti.

ECCLISSÉ. — Amphitryon a pu entendre les voix, de la plaine ?

LE TROMPETTE. — On n’en perd pas un mot. La foule est massée au pied du palais et nous avons écouté avec elle. C’est assez impressionnant. Il vient d’y avoir surtout un petit combat entre votre futur jeune maître et un monstre à tête de taureau qui nous a tenus pantelants. Hercule s’en est tiré, mais de justesse… Attention, voici la suite !

LA VOIX CÉLESTE. — Ô Thébains, le Minotaure à peine tué, un dragon s’installe aux portes de votre ville, un dragon à trente têtes qui se nourrissent de chair humaine, de votre chair, à part une seule tête herbivore.

LA FOULE. — Oh ! Oh ! Oh !

LA VOIX. — Mais Hercule, le fils qu’Alcmène concevra cette nuit de Jupiter, d’un arc à trente cordes, perce les trente têtes.

LA FOULE. — Eh ! Eh ! Eh !

LE TROMPETTE. — Je me demande pourquoi il a tué la tête herbivore.

SOSIE. — Regarde Alcmène à son balcon. Elle n’en perd pas un mot. Comme Jupiter est habile ! Il sait combien notre reine désire d’enfants, il lui dépeint Hercule, pour qu’elle se prenne à l’aimer et se laisse convaincre.

ECCLISSÉ. — Pauvre maîtresse ! Elle en est oppressée. C’est autour d’elle qu’elle sent ce fils gigantesque. C’est lui qui la contient comme un enfant !

LE TROMPETTE. — À la place de Jupiter, je ferais parler Hercule lui-même. L’émoi d’Alcmène en serait accru.

SOSIE. — Tais-toi ! La voix parle !

LA VOIX CÉLESTE. — De mon père Jupiter, j’aurai le ventre poli, le poil frisé.

LA FOULE. — Oh ! Oh ! Oh !

ECCLISSÉ. — Les dieux ont eu votre idée, Trompette.

LE TROMPETTE. — Oui, un peu moins rapidement.

LA VOIX CÉLESTE. — De ma mère Alcmène, le tendre et loyal regard.

ECCLISSÉ. — Ta mère est là, petit Hercule, la vois-tu ?

LA VOIX CÉLESTE. — Je la vois, je l’admire.

LA FOULE. — Ah ! Ah ! Ah !

SOSIE. — Qu’a donc ta maîtresse à fermer si brusquement sa fenêtre ? Couper la parole à une voix céleste, elle exagère ! D’ailleurs, Ecclissé, que signifie cette figure d’enterrement ? Et pourquoi le palais prend-il cet air maussade, alors que toutes les tentures de fête devraient déjà flotter au vent ? Le bruit court pourtant à l’armée que ta maîtresse a fait venir Léda pour lui demander les derniers conseils et qu’elles ont passé la journée à jouer et à rire ? C’était faux ?

ECCLISSÉ. — C’était vrai. Mais elle est partie depuis une heure à peine. C’est aussitôt après son départ que les voix ont annoncé la visite de Jupiter pour le coucher du soleil.

SOSIE. — Les prêtres ont confirmé la nouvelle ?

ECCLISSÉ. — Ils sortent d’ici.

SOSIE. — Alors, Alcmène se prépare ?

ECCLISSÉ. — Je ne sais.

LE TROMPETTE. — Madame, des rumeurs assez fâcheuses circulent dans Thèbes sur votre maîtresse et sur vous. On dit que par enfantillage ou par coquetterie, Alcmène affecte de ne pas apprécier la faveur de Jupiter, et qu’elle ne songe à rien moins qu’à empêcher le libérateur de venir au monde.

SOSIE. — Oui, et que tu l’aides dans cet infanticide.

ECCLISSÉ. — Comment peut-on ainsi m’accuser ! Avec quelle impatience je l’attends, moi, cet enfant ! Songe que c’est avec moi qu’il commencerait ces luttes qui sauveront la terre. C’est moi, pendant dix ans, qui jouerais pour lui l’Hydre, le Minotaure ! Quels cris peuvent bien pousser ces bêtes, pour que je l’y habitue ?

SOSIE. — Calme-toi. Parle-nous d’Alcmène. Il n’est vraiment pas décent pour Thèbes d’offrir aux dieux une maîtresse morose et rechignant. Est-il vrai qu’elle cherche un moyen de détourner Jupiter de son projet ?

ECCLISSÉ. — J’en ai peur.

SOSIE. — Elle ne réfléchit pas que si elle le trouve, c’est Thèbes perdue, la peste et la révolte dans nos murs, Amphitryon lapidé par la foule ; les femmes fidèles sont toutes les mêmes, elles ne pensent qu’à leur fidélité et jamais à leurs maris.

LE TROMPETTE. — Rassurez-vous, Sosie, le moyen, elle ne le trouvera pas. Jupiter ne se laissera pas détourner de son projet, car le propre de la divinité, c’est l’entêtement. Si l’homme savait pousser l’obstination à son point extrême, lui aussi serait déjà dieu. Voyez les savants, et les secrets divins qu’ils arrachent de l’air ou du métal, simplement parce qu’ils se butent. Jupiter est buté. Il aura le secret d’Alcmène. D’ailleurs tout est prêt pour sa venue. Elle est fixée comme une éclipse. Tous les petits Thébains se brûlent les doigts à noircir des éclats de verre pour suivre sans ophtalmie le bolide du dieu.

SOSIE. — As-tu prévenu les musiciens, les cuisiniers ?

ECCLISSÉ. — J’ai préparé du Samos et des gâteaux.

SOSIE. — Comme les nourrices ont le sens de l’adultère et pas celui du mariage ! Tu n’as pas l’air de te douter qu’il s’agit, non pas d’un rendez-vous clandestin, mais de noces, de vraies noces ! Et l’assemblée, la foule, où est-elle ? Jupiter exige une foule autour de chacun de ses actes amoureux. Qui comptes-tu convoquer à cette heure tardive ?

ECCLISSÉ. — J’allais justement à la ville rassembler tous les pauvres, les malades, les infirmes, les disgraciés de la nature. Ma maîtresse veut qu’ils se massent sur le passage de Jupiter, pour l’attendrir et le toucher.

LE TROMPETTE. — Rassembler pour fêter Jupiter les bossus et les boiteux ! Lui montrer en un mot les imperfections du monde qu’il ignore, mais ce serait l’exaspérer ! Vous ne le ferez pas…

ECCLISSÉ. — J’y suis bien obligée ! Ma maîtresse l’ordonne.

SOSIE. — Elle a tort. Et le trompette a raison.

LE TROMPETTE. — C’est un sacrilège que de prouver à notre créateur qu’il a raté le monde. Les amabilités qu’il a pour lui viennent de ce qu’il le croit parfait. S’il nous voit bancals et manchots, s’il apprend que nous souffrons de la jaunisse et de la gravelle, il sera furieux contre nous. D’autant plus qu’il prétend nous avoir créés à son image : on déteste les mauvais miroirs.

ECCLISSÉ. — Lui-même, par la voix céleste, a réclamé les infortunés parmi les Thébains.

LE TROMPETTE. — Il les aura. J’ai entendu la voix et me suis chargé tout à l’heure de ce soin. Il est seulement nécessaire que ces infortunés lui inspirent une haute idée de l’infortune humaine. N’ayez pas d’inquiétude, Sosie, tout sera prêt. J’ai justement amené toute une troupe spéciale de paralytiques.

ECCLISSÉ. — Des paralytiques n’ont pu monter jusqu’au palais !

LE TROMPETTE. — Elles sont parfaitement montées, et vous allez les voir. Entrez, mes petites, entrez ! Venez montrer vos pauvres membres au maître des dieux.

Entrent les jeunes danseuses.

ECCLISSÉ. — Mais ce sont les danseuses !

LE TROMPETTE. — Elles sont les paralytiques. Du moins elles seront présentées comme telles à Jupiter. Elles représentent le point le plus bas de ce qu’il croit l’impotence des hommes. Et j’ai là aussi, derrière les bosquets, une douzaine de chanteuses, qui clameront les cantiques pour faire les muettes. Avec un supplément de quelques géants comme nains, nous aurons un public d’infortunés tel que Jupiter ne rougira pas d’avoir créé le monde et comblera le moindre désir de ta maîtresse et des Thébains. Par où vient-il ?

ECCLISSÉ. — Dos au soleil, ont dit les prêtres. Il y aura aujourd’hui au couchant deux épaisseurs de feu.

LE TROMPETTE. — Il faut qu’il voie en plein éclat le visage des boulangères. Vous les mettrez là. Elles feront les lépreuses.

UNE DANSEUSE. — Mais nous, Monsieur le Philosophe, qu’avons-nous à faire ?

SOSIE. — À danser. Vous ne savez rien faire d’autre, j’espère ?

UNE DANSEUSE. — Quelle danse ? La symbolique avec les décollés majeurs ?

SOSIE. — Pas de zèle. N’oubliez pas que pour Jupiter vous êtes des boiteuses.

UNE DANSEUSE. — Ah ! C’est pour Jupiter. Alors nous avons le pas de la truite avec saccades qui imitent la foudre, cela le flattera.

LE TROMPETTE. — Ne vous faites pas d’illusions. Les dieux voient les danseuses d’en haut, et non pas d’en bas, cela suffit à expliquer pourquoi ils sont moins sensibles à la danse que les hommes. Jupiter préfère les baigneuses.

UNE DANSEUSE. — Nous avons justement la danse dite des vagues, sur le plan supinal, avec le surpassé des cuisses.

LE TROMPETTE. — Dis-moi, Sosie, quel est ce guerrier qui grimpe la colline ? N’est-ce pas Amphitryon ?

ECCLISSÉ. — En effet, c’est Amphitryon. Ciel, je tremble !

SOSIE. — Et moi, je n’en suis point fâché. C’est un homme de jugement et de piété. Il aidera à décider sa femme.

UNE DANSEUSE. — Comme il court !

LE TROMPETTE. — Je comprends sa hâte. Beaucoup de maris tiennent à épuiser leur femme pour qu’elle ne soit dans les bras du dieu qu’un corps sans âme… Allez, mes filles. Nous vous suivons pour préparer la musique. Enfin, grâce à nous deux, la cérémonie sera digne de l’hôte. Nous sommes arrivés juste à temps… Toi, Sosie, ta proclamation.

Il sonne.

SOSIE. — Ô Thébains, la guerre, entre tant d’avantages, recouvre le corps de la femme d’une cuirasse d’acier et sans jointure où ni le désir ni la main ne se peuvent glisser…



Scène II


Amphitryon congédie d’un geste Sosie et le Trompette.


AMPHITRYON. Ta maîtresse est là, Ecclissé ?

ECCLISSÉ. — Oui, Seigneur.

AMPHITRYON. — Elle est là, dans sa chambre ?

ECCLISSÉ. — Oui, Seigneur.

AMPHITRYON. — Je l’attends…

La voix céleste retentit pendant le silence.

LA VOIX CÉLESTE. — Les Femmes, le fils qu’Alcmène conçoit ce soir de Jupiter les sait toutes infidèles, tendres aux honneurs, chatouillées par la gloire.

LA FOULE. — Ah ! Ah ! Ah !

LA VOIX. — Il les séduit, les épuise, les abandonne, il insulte les maris outragés, il meurt par elles…

LA FOULE. — Oh ! Oh ! Oh !



Scène III


Alcmène. Amphitryon.


ALCMÈNE. — Qu’allons-nous faire, Amphitryon ?

AMPHITRYON. — Qu’allons-nous faire, Alcmène ?

ALCMÈNE. — Tout n’est pas perdu, puisqu’il a permis que tu le devances !

AMPHITRYON. — À quelle heure doit-il être là ?

ALCMÈNE. — Dans quelques minutes, hélas, au coucher du soleil. Je n’ose regarder là-haut ! Toi, qui vois les aigles avant qu’ils ne te voient, n’aperçois-tu rien dans le ciel ?

AMPHITRYON. — Un astre mal suspendu qui balance.

ALCMÈNE. — C’est qu’il passe ! Tu as un projet ?

AMPHITRYON. — J’ai ma voix, ma parole, Alcmène ! Je persuaderai Jupiter ! Je le convaincrai !

ALCMÈNE. — Pauvre ami ! Tu n’as jamais convaincu que moi au monde, et ce n’est point par des discours. Un colloque entre Jupiter et toi, c’est tout ce que je redoute. Tu en sortirais désespéré, mais me donnant aussi à Mercure.

AMPHITRYON. — Alors, Alcmène, nous sommes perdus.

ALCMÈNE. — Ayons confiance en sa bonté… À cette place où nous recevons les hôtes de marque, dans nos cérémonies, attendons-le. J’ai l’impression qu’il ignorait notre amour. Du plus profond de l’Olympe, il faut qu’il nous aperçoive ainsi, l’un près de l’autre, sur notre seuil, et que la vision du couple commence à détruire en lui l’image de la femme isolée… Prends-moi dans tes bras ! Étreins-moi ! Embrasse-moi en pleine lumière pour qu’il voie quel être unique forment deux époux. Toujours rien, dans le ciel ?

AMPHITRYON. — Le Zodiaque s’agite. Il en a heurté le fil. Je te donne le bras ?

ALCMÈNE. — Non, pas de lien factice et banal. Laisse entre nous deux ce doux intervalle, cette porte de tendresse, que les enfants, les chats, les oiseaux, aiment trouver entre deux vrais époux.

Bruit de la foule et musique.

AMPHITRYON. — Voilà que les prêtres donnent leur signal. Il ne doit plus être loin… Nous disons-nous adieu devant lui, ou maintenant, Alcmène ? Il faut tout prévoir !

LA VOIX CÉLESTE, annonçantAdieux d’Alcmène et d’Amphitryon !

AMPHITRYON. — Tu as entendu ?

ALCMÈNE. — J’ai entendu.

LA VOIX, répétantAdieux d’Alcmène et d’Amphitryon !

AMPHITRYON. — Tu n’as pas peur ?

ALCMÈNE. — Ô chéri, n’as-tu pas quelquefois, aux heures où la vie s’élargit, senti en toi une voix inconnue donner comme un titre à ces instants ? Le jour de notre première rencontre, de notre premier bain dans la mer, n’as-tu pas entendu en toi appeler : Fiançailles d’Amphitryon ! Premier bain d’Alcmène ! Aujourd’hui l’approche des dieux a rendu sans doute l’atmosphère si sonore que le titre muet de cette minute y résonne. Disons-nous adieu.

AMPHITRYON. — Pour parler franchement, je n’en suis pas fâché, Alcmène. Depuis la minute où je t’ai connue, je porte cet adieu en moi, non comme un appel dernier, mais comme s’il était la déclaration d’une tendresse particulière, comme un nouvel aveu. Me voilà, par hasard, obligé de le dire aujourd’hui au terme peut-être de notre vie et là où théoriquement il convient. Mais c’est presque toujours au milieu de nos plus grandes joies et quand rien ne menaçait notre union, que le besoin de te dire adieu m’étreignait et gonflait mon cœur de mille caresses inconnues.

ALCMÈNE. — Mille caresses inconnues ? On peut savoir ?

AMPHITRYON. — Je sentais bien que j’avais un nouveau secret à dire à ce visage où je n’aurai pas vu une ride, à ces yeux où je n’aurai pas vu une larme, à ces cils dont pas un seul ne sera tombé, même pour me permettre de faire un vœu ! C’était un adieu.

ALCMÈNE. — Ne détaille pas, chéri. Toutes les parts de mon corps que tu ne nommeras point souffriront de partir négligées vers la mort.

AMPHITRYON. — Tu crois vraiment que la mort s’apprête pour nous ?

ALCMÈNE. — Non ! Jupiter ne nous tuera pas. Pour se venger de notre refus, il nous changera bien plutôt d’espèce ; il nous retirera tout goût et toute joie commune, il fera de nous des êtres différents, un de ces couples célèbres par leur amour mais séparés par leur race plus que par la haine, un rossignol et un crapaud, un saule et un poisson… Je m’arrête pour ne pas lui donner d’idées ! Moi qui mange avec moins de plaisir si tu te sers d’une cuiller quand j’ai une fourchette, lorsque tu respireras par des branchies et moi par des feuilles, lorsque tu parleras par un coassement et moi par des roulades, ô chéri, quel goût trouverai-je à la vie !

AMPHITRYON. — Je te joindrai, je resterai près de toi : la présence est la seule race des amants.

ALCMÈNE. — Ma présence ? Peut-être ma présence sera-t-elle bientôt pour toi la pire peine. Peut-être allons-nous à l’aube nous retrouver face à face, dans ces mêmes corps, le tien intact, le mien privé de cette virginité pour dieu que doit garder une femme sous tous les baisers du mari. Envisages-tu la vie avec cette épouse qui n’aura plus de respect d’elle-même, déshonorée, fût-ce par trop d’honneur, et flétrie par l’immortalité ? Envisages-tu que toujours un tiers nom soit sur nos lèvres, indicible, donnant un goût de fiel à nos repas, à nos baisers ? Moi pas. Quel regard auras-tu pour moi quand le tonnerre grondera, quand le monde s’emplira par des éclairs d’allusions à celui qui m’a souillée ? Jusqu’à la beauté des choses créées, créées par lui, sera pour nous un rappel à la honte. Ah ! plutôt ce changement en êtres primaires mais purs. Il y a en toi tant de loyauté, tant de bon vouloir à jouer ton rôle d’homme, que je te reconnaîtrais sûrement parmi les poissons ou les arbres, à ta façon consciencieuse de recevoir le vent, de manger ta proie ou de conduire ta nage.

AMPHITRYON. — Le Capricorne s’est dressé, Alcmène. Il approche.

ALCMÈNE. — Adieu, Amphitryon. J’aurais pourtant bien aimé voir avec toi l’âge venir, voir ton dos se voûter, vérifier s’il est vrai que les vieux époux prennent le même visage, connaître avec toi les plaisirs de l’âtre, du souvenir, mourir presque semblable à toi. Si tu le veux, Amphitryon, goûtons ensemble une minute de cette vieillesse. Imagine que nous avons derrière nous, non pas ces douze mois de mariage, mais de très longues années. Tu m’as aimée, mon vieil époux ?

AMPHITRYON. — Toute ma vie !

ALCMÈNE. — Tu n’as pas, vers nos noces d’argent, trouvé plus jeune que moi une vierge de seize ans, à la fois timide et hardie, que ta vue et tes exploits tourmentaient, légère et ravissante, un monstre, quoi ?

AMPHITRYON. — Toujours tu as été plus jeune que la jeunesse.

ALCMÈNE. — Quand arriva la cinquantaine et que je fus nerveuse, riant et pleurant sans raison, lorsque je t’ai poussé, le ciel sait pourquoi, à voir certaines mauvaises femmes, sous le prétexte que notre amour en serait plus vif, tu n’as rien dit, tu n’as rien fait, tu ne m’as pas obéi, n’est-ce pas ?

AMPHITRYON. — Non. J’ai voulu que tu sois fière de nous deux quand viendrait l’âge.

ALCMÈNE. — Aussi quelle superbe vieillesse ! La mort peut venir !

AMPHITRYON. — Quelle mémoire sûre nous avons de ce temps éloigné ! Et ce matin, Alcmène, où je revins à l’aube de la guerre pour t’étreindre dans l’ombre, te le rappelles-tu ?

ALCMÈNE. — À l’aube ? Au crépuscule, veux-tu dire ?

AMPHITRYON. — Aube ou crépuscule, quelle importance cela a-t-il maintenant ! À midi, peut-être. Je me rappelle seulement que ce jour-là mon cheval franchit les fossés les plus larges, et que dans la matinée je fus vainqueur. Mais qu’as-tu, chérie, tu es pâle ?

ALCMÈNE. — Je t’en supplie, Amphitryon. Dis-moi si tu es venu au crépuscule ou à l’aube ?

AMPHITRYON. — Mais je te dirai tout ce que tu voudras, chérie… Je ne veux pas te faire de peine.

ALCMÈNE. — C’était la nuit, n’est-ce pas ?

AMPHITRYON. — Dans notre chambre obscure, la nuit complète… Tu as raison ! La mort peut venir.

LA VOIX CÉLESTE. — La mort peut venir.

Fracas. Jupiter paraît, escorté de Mercure.

Scène IV

Alcmène. Jupiter. Mercure. Amphitryon.


JUPITER. — La mort peut venir, dites-vous ? Ce n’est que Jupiter.

MERCURE. — Je vous présente Alcmène, Seigneur, la récalcitrante Alcmène.

Jupiter. — Et qui est près d’elle ce bel homme par la main duquel je vais d la tenir ? Mercure. — Son mari, Amphitryon. Jupiter. — Le fameux général ? Le vainqueur de la grande bataille de Con rinthe ? Mercure. —Pas encore. Il ne gagnera Corinthe que dans cinq ans, mais ses ennemis le redoutent déjà, car son courage est aussi indomptable que son iv visage est ouvert.


Scène V


Alcmène. Jupiter.


ALCMÈNE. — Enfin seuls !

JUPITER. — Tu ne crois pas si bien dire. Nous sommes dans l’heure où tu seras à moi.

ALCMÈNE. — Alors, ma dernière heure !

JUPITER. — Cesse ce chantage… Il est indigne de nous deux… Oui, nous voilà en effet pour la première fois face à face, moi sachant ta vertu, toi sachant mon désir… Enfin seuls !…

ALCMÈNE. — Vous êtes souvent seul ainsi, à ce que dit votre légende ?

JUPITER. — Rarement aussi amoureux, Alcmène. Jamais aussi faible. D’aucune femme, je n’aurais supporté ce dédain.

ALCMÈNE. — Le mot amoureux existe, dans la langue des dieux ? Je croyais que c’était le règlement suprême du monde qui les poussait, vers certaines époques, à venir mordiller les belles mortelles au visage ?

JUPITER. — Règlement est un bien gros mot. Disons fatalité.

ALCMÈNE. — Et la fatalité sur une femme aussi peu fatale qu’Alcmène ne vous rebute pas ? Tout ce noir sur ce blond ?

JUPITER. — Tu lui donnes pour la première fois une couleur d’improviste qui me ravit. Tu es une anguille en ses mains.

ALCMÈNE. — Un jouet dans les vôtres. Ô Jupiter, vraiment, vous plaisé-je ?

JUPITER. — Si le mot plaire ne vient pas seulement du mot plaisir, mais du mot biche en émoi, du mot amande en fleur, Alcmène, tu me plais.

ALCMÈNE. — C’est ma seule chance. Si je vous déplaisais tant soit peu, vous n’hésiteriez pas à m’aimer de force pour vous venger.

JUPITER. — Moi, je te plais ?

ALCMÈNE. — En doutez-vous ? Aurais-je à ce point le sentiment de tromper mon mari, avec un dieu qui m’inspirerait de l’aversion ? Ce serait pour mon corps une catastrophe, mais je me sentirais fidèle à mon honneur.

JUPITER. — Tu me sacrifies parce que tu m’aimes ? Tu me résistes parce que tu es à moi ?

ALCMÈNE. — C’est là tout l’amour.

JUPITER. — Tu obliges ce soir l’Olympe à parler un langage bien précieux.

ALCMÈNE. — Cela ne lui fera pas de mal. Il paraît qu’un mot de votre langage le plus simple, un seul mot, tellement il est brutal, détruirait le monde…

JUPITER. — Thèbes ne risque vraiment rien aujourd’hui.

ALCMÈNE. — Pourquoi faut-il qu’Alcmène risque davantage ? Pourquoi faut-il que vous me torturiez, que vous brisiez un couple parfait, que vous preniez un bonheur d’un instant, et laissiez des ruines !

JUPITER. — C’est là tout l’amour…

ALCMÈNE. — Et si je vous offrais mieux que l’amour ? Vous pouvez goûter l’amour avec d’autres. Mais je voudrais créer entre nous un lien plus doux encore et plus puissant : seule de toutes les femmes je puis vous l’offrir. Je vous l’offre.

JUPITER. — Et c’est ?

ALCMÈNE. — L’amitié !

JUPITER. — Amitié ! quel est ce mot ? Explique-toi. Pour la première fois, je l’entends.

ALCMÈNE. — Vraiment ! Oh ! alors je suis ravie ! Je n’hésite plus ! Je vous offre mon amitié. Vous l’aurez vierge…

JUPITER. — Qu’entends-tu par là ? C’est un mot courant sur la terre ?

ALCMÈNE. — Le mot est courant.

JUPITER. — Amitié… Il est vrai que, de si haut, certaines pratiques des hommes nous échappent encore… Je t’écoute… Lorsque des êtres se cachent comme nous, à l’écart, mais pour tirer des pièces d’or de vêtements en loques, les compter, les embrasser, est-ce là l’amitié ?

ALCMÈNE. — Non, c’est l’avarice.

JUPITER. — Ceux, quand la lune est pleine, qui se mettent nus, le regard fixé sur elle, passant les mains sur leur corps et se savonnant de son éclat, ce sont là les amis ?

ALCMÈNE. — Non, ce sont les lunatiques !

JUPITER. — Parle clairement ! Et ceux qui dans une femme, au lieu de l’aimer elle-même, se concentrent sur un de ses gants, une de ses chaussures, la dérobent, et usent de baisers cette peau de bœuf ou de chevreau, amis encore ?

ALCMÈNE. — Non, sadiques.

JUPITER. — Alors, décris-la moi, ton amitié. C’est une passion ?

ALCMÈNE. — Folle.

JUPITER. — Quel est son sens ?

ALCMÈNE. — Son sens ? Tout le corps, moins un sens.

JUPITER. — Nous le lui rétablirons, par un miracle. Son objet ?

ALCMÈNE. — Elle accouple les créatures les plus dissemblables et les rend égales.

JUPITER. — Je crois maintenant comprendre ! Parfois, de notre observatoire, nous voyons les êtres s’isoler en groupes de deux, dont nous ne percevons pas la raison, car rien ne semble devoir les accoler : un ministre qui tous les jours rend visite à un jardinier, un lion dans une cage qui exige un caniche, un marin et un professeur, un ocelot et un sanglier. Et ils ont l’air en effet complètement égaux, et ils avancent de front vers les ennuis quotidiens et vers la mort. Nous en venions à penser ces êtres liés par quelque composition secrète de leur corps.

ALCMÈNE. — C’est très possible. En tout cas, c’est l’amitié.

JUPITER. — Je vois encore cet ocelot. Il bondissait autour de son cher sanglier. Puis, dans un olivier, il se cachait, et, quand le marcassin passait grognant près des racines, se laissait tomber tout velours sur les soies.

ALCMÈNE. — Oui, les ocelots sont d’excellents amis.

JUPITER. — Le ministre, lui, faisait dans une allée les cent pas avec le jardinier. Il parlait des greffes, des limaces ; le jardinier, des interpellations, des impôts. Puis, chacun ayant dit son mot, ils s’arrêtaient au terme de l’allée, le sillon de l’amitié sans doute tracé jusqu’au bout, et se regardaient un moment bien en face, clignant affectueusement l’œil et se lissant la barbe.

ALCMÈNE. — Toujours, les amis.

JUPITER. — Et que ferons-nous, si je deviens ton ami ?

ALCMÈNE. — D’abord, je penserai à vous, au lieu de croire en vous… Et cette pensée sera volontaire, due à mon cœur, tandis que ma croyance était une habitude, due à mes aïeux… Mes prières ne seront plus des prières, mais des paroles. Mes gestes rituels, des signes.

JUPITER. — Cela ne t’occupera pas trop ?

ALCMÈNE. — Oh ! non. L’amitié du dieu des dieux, la camaraderie d’un être qui peut tout, tout détruire et tout créer, c’est même le minimum de l’amitié pour une femme. Aussi les femmes n’ont-elles point d’amis.

JUPITER. — Et moi, que ferai-je ?

ALCMÈNE. — Les jours où la compagnie des hommes m’aurait excédée, je vous verrais apparaître, silencieux ; vous vous assiériez, très calme, sur le pied de mon divan, sans caresser nerveusement la griffe ou la queue des peaux de léopard, car alors ce serait de l’amour, – et soudain vous disparaîtriez… Vous auriez été là ! Vous comprenez ?

JUPITER. — Je crois que je comprends. Pose-moi des questions. Dis-moi les cas où tu m’appellerais à l’aide, et je tâcherai de répondre ce que doit faire un bon ami.

ALCMÈNE. — Excellente idée ! Vous y êtes ?

JUPITER. — J’y suis !

ALCMÈNE. — Un mari absent ?

JUPITER. — Je détache une comète pour le guider. Je te donne une double vue qui te permet de le voir à distance, et pour l’atteindre une double parole.

ALCMÈNE. — C’est tout ?

JUPITER. — Oh ! pardon ! je le rends présent.

ALCMÈNE. — La visite d’amies ou de parentes ennuyeuses ?

JUPITER. — Je déchaîne sur les visiteuses une peste qui leur fait sortir les yeux des orbites. J’envoie un mal qui leur ronge le foie et dans leur cerveau une colique. Le plafond s’effondre et le parquet s’écarte… Ce n’est pas cela ?

ALCMÈNE. — C’est trop ou trop peu !

JUPITER. — Oh ! pardon encore ! je les rends absentes…

ALCMÈNE. — Un enfant malade ?

JUPITER. — L’univers n’est plus que tristesse. Les fleurs sont sans parfum. Les animaux portent bas la tête !

ALCMÈNE. — Vous ne le guéririez pas ?

JUPITER. — Évidemment si ! Que je suis bête !

ALCMÈNE. — C’est ce que les dieux oublient toujours. Ils ont pitié des malades, ils détestent les méchants. Ils oublient seulement de guérir, de punir. Mais en somme vous avez compris. L’examen est très passable.

JUPITER. — Chère Alcmène…

ALCMÈNE. — Ne souriez pas ainsi, Jupiter, ne soyez pas cruel ! N’avez-vous donc jamais cédé devant une de vos créatures ?

JUPITER. — Je n’ai jamais eu cette occasion.

ALCMÈNE. — Vous l’avez. La laisserez-vous échapper ?

JUPITER. — Relève-toi, Alcmène. Il est temps que tu reçoives ta récompense. Depuis ce matin, j’admire ton courage et ton obstination, et comme tu ourdis tes ruses avec loyauté, et comme tu es sincère dans tes mensonges. Tu m’as attendri, et si tu trouves un moyen de justifier ton refus devant les Thébains, je ne t’impose pas cette nuit ma présence.

ALCMÈNE. — Pourquoi en parler aux Thébains ? Que le monde entier me croie votre maîtresse, vous pensez bien que je l’accepte, et qu’Amphitryon l’acceptera ! Cela nous fera des envieux, mais il nous sera agréable de souffrir pour vous.

JUPITER. — Viens dans mes bras, Alcmène, et dis-moi adieu.

ALCMÈNE. — Dans les bras d’un ami, ô Jupiter, j’y cours !

LA VOIX CÉLESTE. — Adieux d’Alcmène et de son amant Jupiter.

ALCMÈNE. — Vous avez entendu ?

JUPITER. — J’ai entendu.

ALCMÈNE. — Mon amant Jupiter ?

JUPITER. — Amant veut dire aussi ami ; une voix céleste peut employer le style noble.

ALCMÈNE. — J’ai peur, Jupiter, tant de choses sont troublées tout à coup en moi par ce seul mot !

JUPITER. — Rassure-toi.

LA VOIX CÉLESTE. — Adieux de Jupiter et de sa maîtresse Alcmène.

JUPITER. — C’est quelque farce de Mercure. J’y vais mettre bon ordre. Mais qu’as-tu, Alcmène ? Pourquoi cette pâleur ? Faut-il te le redire, j’accepte l’amitié.

ALCMÈNE. — Sans réserves ?

JUPITER. — Sans réserves.

ALCMÈNE. — Vous l’acceptez bien vite ! Vous montrez une vive satisfaction à l’accepter !

JUPITER. — C’est que je suis satisfait.

ALCMÈNE. — Vous êtes satisfait de n’avoir pas été mon amant ?

JUPITER. — Ce n’est pas ce que je veux dire…

ALCMÈNE. — Ce n’est pas non plus ce que je pense ! Jupiter, puisque vous êtes maintenant mon ami, parlez-moi franchement. Vous êtes bien sûr que jamais vous n’avez été mon amant ?

JUPITER. — Pourquoi cette question ?

ALCMÈNE. — Vous vous êtes amusé tout à l’heure, avec Amphitryon. Il n’y a vraiment pas eu de lutte entre son amour et votre désir… C’était un jeu de votre part… Vous aviez d’avance renoncé à moi… Ma connaissance des hommes me pousserait à croire que c’est parce que vous avez déjà eu satisfaction.

JUPITER. — Déjà ? qu’entends-tu par déjà ?

ALCMÈNE. — Vous êtes sûr que vous n’êtes jamais entré dans mes rêves, que vous n’avez jamais pris la forme d’Amphitryon ?

JUPITER. — Tout à fait sûr.

ALCMÈNE. — Peut-être aussi cela vous a-t-il échappé. Ce n’est pas étonnant avec tant d’aventures…

JUPITER. — Alcmène !

ALCMÈNE. — Alors tout cela ne prouve pas un grand amour de votre part. Évidemment, je n’aurais pas recommencé, mais dormir une fois près de Jupiter, cela aurait été un souvenir pour une petite bourgeoise. Tant pis !

JUPITER. — Chère Alcmène, tu me tends un piège !

ALCMÈNE. — Un piège ? Vous craignez donc d’être pris ?

JUPITER. — Je lis en toi, Alcmène, j’y vois ta peine, tes desseins. J’y vois que tu étais résolue à te tuer, si j’avais été ton amant. Je ne l’ai pas été.

ALCMÈNE. — Prenez-moi dans vos bras.

JUPITER. — Volontiers, petite Alcmène. Tu t’y trouves bien ?

ALCMÈNE. — Oui.

JUPITER. — Oui qui ?

ALCMÈNE. — Oui, Jupiter chéri… Voyez, cela vous semble tout naturel que je vous appelle Jupiter chéri ?

JUPITER. — Tu l’as dit si naturellement.

ALCMÈNE. — Pourquoi justement l’ai-je dit de moi-même ? C’est ce qui m’intrigue. Et cet agrément, cette confiance que ressent pour vous mon corps, d’où viennent-ils ? Je me sens à l’aise avec vous comme si cette aise venait de vous.

JUPITER. — Mais oui, nous nous entendons très bien.

ALCMÈNE. — Non, nous nous entendons mal. Sur beaucoup de points, à commencer par votre création d’ailleurs, et à continuer par votre habillement, je n’ai pas du tout vos idées. Mais nos corps s’entendent. Nos deux corps sont encore aimantés l’un vers l’autre, comme ceux des gymnastes, après leur exercice. Quand a eu lieu notre exercice ? Avouez-le moi.

JUPITER. — Jamais, te dis-je.

ALCMÈNE. — Alors, d’où vient mon trouble ?

JUPITER. — C’est que malgré moi, dans tes bras, je me sens porté à prendre la forme d’Amphitryon. Ou bien peut-être que tu commences à m’aimer.

ALCMÈNE. — Non, c’est le contraire d’un début. Ce n’est pas vous qui êtes entré tout brûlant dans mon lit après le grand incendie de Thèbes ?

JUPITER. — Ni tout mouillé, le soir où ton mari repêcha un enfant…

ALCMÈNE. — Vous voyez, vous le savez !

JUPITER. — Ne sais-je pas tout ce qui te concerne ? Hélas non, c’était bien ton mari. Quels doux cheveux !

ALCMÈNE. — Il me semble que ce n’est pas la première fois que vous arrangez cette mèche de cheveux, ou que vous vous penchez sur moi ainsi… C’est à l’aube ou au crépuscule que vous êtes venu et m’avez prise ?

JUPITER. — Tu le sais bien, c’est à l’aube. Crois-tu que ta ruse de Léda m’ait échappé ? J’ai accepté Léda pour te plaire.

ALCMÈNE. — Ô Maître des Dieux, pouvez-vous donner l’oubli ?

JUPITER. — Je peux donner l’oubli, comme l’opium, rendre sourd, comme la valériane. Les dieux entiers dans le ciel ont à peu près le même pouvoir que les dieux épars dans la nature. Que veux-tu donc oublier ?

ALCMÈNE. — Cette journée. Certes, je veux bien croire que tout s’y est déroulé correctement et loyalement de la part de tous, mais il plane sur elle quelque chose de louche qui m’oppresse. Je ne suis pas femme à supporter un jour trouble, fût-ce un seul, dans ma vie. Tout mon corps se réjouit de cette heure où je vous ai connu, et toute mon âme en éprouve un malaise. N’est-ce pas le contraire de ce que je devrais ressentir ? Donnez à mon mari et à moi le pouvoir d’oublier cette journée, à part votre amitié.

JUPITER. — Qu’il en soit fait comme tu le désires. Reviens dans mes bras, le plus tendrement que tu pourras, cette fois.

ALCMÈNE. — Soit, puisque j’oublierai tout.

JUPITER. — Cela est même nécessaire, car ce n’est que par un baiser que je peux donner l’oubli.

ALCMÈNE. — C’est sur les lèvres aussi que vous allez embrasser Amphitryon ?

JUPITER. — Puisque tu vas tout oublier, Alcmène, ne veux-tu pas que je te montre ce que sera ton avenir ?

ALCMÈNE. — Dieu m’en garde !

JUPITER. — Il sera heureux, crois-moi.

ALCMÈNE. — Je sais ce qu’est un avenir heureux. Mon mari aimé vivra et mourra. Mon fils chéri naîtra, vivra et mourra. Je vivrai et mourrai.

JUPITER. — Pourquoi ne veux-tu pas être immortelle ?

ALCMÈNE. — Je déteste les aventures ; c’est une aventure, l’immortalité !

JUPITER. — Alcmène, chère amie, je veux que tu participes, fût-ce une seconde, à notre vie de dieux. Puisque tu vas tout oublier, ne veux-tu pas, en un éclair, voir ce qu’est le monde et le comprendre ?

ALCMÈNE. — Non, Jupiter, je ne suis pas curieuse.

JUPITER. — Veux-tu voir quel vide, quelle succession de vides, quel infini de vides est l’infini ? Si tu crains d’avoir peur de ces limbes laiteux, je ferai apparaître dans leur angle ta fleur préférée, rose ou zinia, pour marquer un moment l’infini à tes armes.

ALCMÈNE. — Non.

JUPITER. — Ah ! ne me laissez pas aujourd’hui, toi et ton mari, toute ma divinité pour compte ! Veux-tu voir l’humanité à l’œuvre, de sa naissance à son terme ? Veux-tu voir les onze grands êtres qui orneront son histoire, avec leur belle face de Juif ou leur petit nez de Lorraine ?

ALCMÈNE. — Non.

JUPITER. — Pour la dernière fois, je te questionne, chère femme obstinée ! Tu ne veux pas savoir, puisque tu vas tout oublier, de quelles apparences est construit votre bonheur, de quelles illusions votre vertu ?

ALCMÈNE. — Non.

JUPITER. — Ni ce que je suis vraiment pour toi, Alcmène ? Ni ce que recèle, ce ventre, ce cher ventre ?

ALCMÈNE. — Hâtez-vous !

JUPITER. — Alors, oublie tout, excepté ce baiser.

Il l’embrasse.

ALCMÈNE, revenant à elle — Quel baiser ?

JUPITER. — Oh ! pour le baiser, ne me raconte pas d’histoires ! J’ai justement pris soin de le placer en deçà de l’oubli.



Scène VI


Alcmène. Jupiter. Mercure.

Mercure. — Thèbes entière est au pied du palais, Jupiter, et entend que vous vous montriez au bras d’Alcmène. Tenez, là, entre ces deux colonnes, vous serez vus de tous. Jupiter. — C’est vrai ! Ce fils, Alcmène, il est temps d’y songer ! Alcmène. — Ce fils de l’amitié. Jupiter. — Viens près de moi, Alcmène. Il est temps que tu reçoives ta récompense. Depuis ce matin, j’admire