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André (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 11

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AndréJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 66-69).
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XI.

La maladie de Geneviève n’était pas sérieuse ; une irritation momentanée lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu’une grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.

Elle s’étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l’accabler de questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, toujours disposée à l’amplification, lui parla de sa maladie, du danger qu’elle avait couru. « Eh ! mon Dieu, dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi ?

— Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.

— Ah ! oui ! reprit Geneviève en souriant ; mais rassure-toi, je ne suis pas encore perdue ; j’ai la tête un peu lourde, l’estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait sauvée.

— J’ai un bouillon tout prêt sur le feu ; le voici, dit Henriette en s’empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d’une personne contente d’elle-même. Mais j’ai quelque chose de mieux que cela ; c’est une grande nouvelle à t’annoncer.

— Ah ! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta grande nouvelle, j’en ai assez pour aujourd’hui : tout ce qui peut se passer dans cette jolie ville m’est indifférent ; je ne veux que tes soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t’en prie.

— Tu es ingrate, Geneviève ; si tu savais de quoi il s’agit… Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.

— De sa bouche ? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle coiffée d’un bonnet de mousseline blanche ; de qui parles-tu ? est-tu folle ce soir ? C’est toi qui as la fièvre, ma chère fille.

— Oh ! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette ; cependant, quand je parle de lui, tu sais bien que ce n’est pas d’un autre. Allons, apprends la vérité : il attend que tu veuilles le recevoir ; il est là.

— Comment, il est là ! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci ?

M. André de Morand ; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta maladie ?

— Henriette, Henriette ! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends pas ; vous êtes en même temps bonne et méchante : pourquoi cherchez-vous à me tourmenter ? Vous me trompez ; M. de Morand ne vient jamais chez moi le soir, il n’est pas ici.

— Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l’honneur, Geneviève.

— En ce cas, dis-lui, je t’en prie, que je suis malade et que j’aurai le plaisir de le voir un autre jour.

— Oh ! cela est impossible ; il a quelque chose de trop important à te dire ; il faut qu’il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.

— Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu’il soit convenable à une fille de recevoir ainsi la visite d’un homme ? Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de si pressé à me dire.

— Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et toi-même tu t’en repentiras.

— Cette journée est un rêve, dit Geneviève d’un ton mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, Henriette ; je vais m’habiller et recevoir M. de Morand.

— Tu es trop faible pour te lever, ma chère : quand on est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari ; vas-tu faire la prude ?

— Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté ; mais je veux me lever. »

En peu d’instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, l’enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l’embrassa et appela André.

Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André entra d’un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.

« Qu’est-ce donc ? dit Geneviève embarrassée ; de quoi me demandez-vous pardon, monsieur le marquis ? Vous n’avez aucun tort envers moi.

— Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de prendre sa main qu’elle retira doucement, et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.

— Quels crimes avez-vous commis ? dit Geneviève avec une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que vous n’ayez fait ici quelque folie et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin ; s’il en est ainsi…

— N’accusez pas Henriette, interrompit André : c’est notre meilleure amie ; elle m’a averti de ce que j’aurais dû prévoir et empêcher ; elle m’a appris les calomnies dont vous étiez l’objet, grâce à mon imprudence ; elle m’a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.

— Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé ; je n’ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d’affliction pour vous et pour moi.

— Ne l’écoutez pas, dit Henriette ; voilà comme elle est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que d’en convenir ! Au reste, je vois que c’est ma présence qui la rend si froide avec vous ; je m’en vais faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j’espère quelle sera plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse, tu es une méchante ; tu méconnais tes amis. »

Elle sortit en faisant des signes d’intelligence à André. Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses discours ; mais elle pensa qu’il y aurait de l’affectation à la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête à tête.

Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L’air étonné de Geneviève n’encourageait guère la déclaration qu’il avait à lui faire ; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu’il lui avait fait par ses assiduités.

Geneviève fut moins étonnée qu’elle ne l’eût été la veille, d’une semblable ouverture : le caquet d’Henriette l’avait préparée à tout. Elle n’entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection véritable, une haute estime ; et quoiqu’elle n’eut jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée d’une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle pensa bientôt qu’André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, qu’elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne l’atteignaient point, et qu’il n’avait pas plus à réparer sa conduite qu’elle à rougir de la sienne.

« Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m’avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection ; les méchants peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle ; vous voyez qu’on vous menace ; j’aurai beau me multiplier pour vous défendre, l’insulte n’en arrivera pas moins jusqu’à vous. Il suffit d’un mot pour que mon bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie ; si ce n’est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt pour vous-même.

— Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie ; au contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre, sans naissance ; malgré vos soins, j’ai encore bien peu d’éducation : je vous serais trop inférieure, et comme je suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D’ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.

— Ô froide et cruelle Geneviève ! s’écria André, vous ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais l’univers pour contenter un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah ! vous ne m’aimez pas !

— Pourquoi me dites-vous cela ? répondit Geneviève, avez-vous bien besoin de mon amitié ?

— Cœur de glace ! s’écria André ; vous m’avez parlé avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures d’étude et d’épanchement, et vous n’aviez pas même de l’amitié pour moi !

— Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d’un ton ferme et franc en lui tendant sa main qu’il couvrit de baisers ; mais ne pouvez-vous croire à mon amitié sans m’épouser ? Si l’un de nous doit quelque chose à l’autre, c’est moi qui vous dois une vive reconnaissance pour vos leçons.

— Eh bien ! s’écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse ! acquittez-vous au centuple, soyez ma femme…

— C’est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons de botanique et de géographie ? Je ne savais pas qu’en apprenant ces belles choses-là je m’engageais au mariage…

— Nous nous y engagions l’un et l’autre aux yeux du monde dit André ; nous ne l’avions pas prévu ; mais puisqu’on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi par amour. »

Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l’entendit à peine.

« Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles : il causera du scandale ou au moins de l’étonnement ; votre père s’y opposera peut-être, et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l’un et l’autre pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et la volonté ; mais il n’y a rien de tout cela entre nous, nous n’avons pas d’amour l’un pour l’autre.

— Juste ciel ! que dit-elle donc ? s’écria André au désespoir. Elle ne m’aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l’aime !

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige donc beaucoup ? ce n’est pas mon intention.

— Et ce n’est pas votre faute non plus. Geneviève, je suis malheureux de n’avoir pas senti plus tôt que vous ne m’aimiez pas ; je croyais que vous compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me repoussiez pas.

— Est-ce un reproche, André ? Hélas ! je ne le mérite pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour : vous ne m’en avez jamais parlé.

— Est-ce possible ? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je n’avais que vous au monde ?

— Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant d’émotion et de silence. Pourquoi m’aimez-vous tant ? comment ai-je pu le mériter ? qu’ai-je fait pour vous ?

— Vous m’avez fait vivre, répondit André ; ne m’en demandez pas davantage. Mon cœur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l’expliquer ; et puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m’aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime ; vous le sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. »

Geneviève garda encore un instant le silence ; ensuite elle lui dit :

« Il faut que je sois franche. Je vous l’avoue : dans les premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une ou deux fois que vous étiez amoureux ; cela me faisait une espèce de chagrin et de peur. Les amours que je connais m’ont toujours paru si malheureux et si coupables que je craignais d’inspirer une passion trop frivole ou trop sérieuse. J’ai voulu vous fuir et me défendre de vos leçons ; mais l’envie d’apprendre a été plus forte que moi, et…

— Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève ! C’est à votre amour pour l’étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux mois !… Et moi, je n’y étais donc pour rien ?

— Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant ; comment voulez-vous que je réponde à cela ? je vous connaissais si peu… à présent c’est différent. Je regretterais le maître autant que la leçon…

— Autant ? pas davantage ? Ah ! vous n’aimez que la science, Geneviève ; vous avez une intelligence avide, un cœur bien calme…

— Mais non pas froid, lui dit-elle ; je ne mérite pas ce reproche-là. Que vous disais-je donc ?

— Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements ; et qu’ensuite…

— Ensuite je vous revis tout changé : vous aviez l’air grave, vous causiez tranquillement ; et si vous vous attendrissiez, c’était en m’expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me rassurai ; j’attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées de roman qui s’étaient effacées à mesure que vous m’aviez mieux connue.

— Et vous vous êtes trompée, dit André : plus je vous ai vue, plus je vous ai aimée. Si j’étais calme, c’est que j’étais heureux, c’est que je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain, c’est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux que j’ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah ! vous ne savez pas depuis combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais resté malheureux.

Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son esprit et de son cœur avant le jour où il l’avait vue pour la première fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l’amour qu’il avait eu pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n’y comprit rien.

« Comment cela peut-il se passer dans la tête d’une personne raisonnable ? lui dit-elle. J’ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman qui ressemblaient à cela ; mais je croyais que les livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables folies.

— Ah ! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d’un enfant, et ce qu’il y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l’ignorez ! Ce qu’il y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l’a encore révélé. C’est que vous n’avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et vous convaincre ; c’est que l’amour n’a parlé devant vous qu’une langue grossière ou puérile. Oh ! qu’il serait heureux celui qui vous ferait comprendre ce que c’est qu’aimer ! Si vous l’écoutiez, Geneviève, s’il pouvait vous initier à ces grands secrets de l’âme comme à une merveille de plus dans les œuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez : — J’ai compris. »

Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes ; elle pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d’y engager son cœur. André vit sa curiosité, et il espéra.

« Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n’oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet ; mais je vous lirai les poètes qui ont su le mieux ce que c’est que l’amour, et si vous m’interrogez, mon cœur essaiera de vous répondre.

— Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se tairont ! on les priera d’attendre, pour recommencer leurs injures, que j’aie appris ce que c’est que l’amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou non.

— Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous avez un peu d’amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que vous y consentez.

— Mais si l’amour ne me vient pas ? dit Geneviève.

— Alors vous ferez, en m’acceptant, un mariage de raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de perdre en aimant.

— Oh ! André, vous êtes bon ! dit Geneviève en serrant doucement les mains brûlantes d’André ; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c’est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné ; j’ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti prendre.

— Celui que vous dictera votre cœur ; n’avez-vous pas seulement un peu de compassion ?

— Mon cœur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec abandon ; voilà ce qu’il y a de vrai. »

André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.

« Eh bien ! s’écria-t-elle en voyant la joie de l’un et la sérénité de l’autre, tout est arrangé ! À quand la noce ?

— C’est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans toute la ville.

— Oh ! s’il ne s’agit que de cela, soyez en paix. Il n’est pas minuit ; demain, avant midi, il n’y aura pas une mauvaise langue qui ne soit mise à la la raison. Oh ! quelle joie ! quelle bonne nouvelle pour ceux qui t’aiment i Car tu as encore des amis, ma bonne Geneviève ! M. Joseph, qui ne t’aimait pas beaucoup autrefois, il faut l’avouer, se conduit comme un ange maintenant à ton égard ; il ne souffre pas qu’on dise un mot de travers devant lui sur ton compte, et c’est un gaillard… qu’est-ce que je dis donc ! c’est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand il parle.

— C’est par amitié pour M. André qu’il agit ainsi, dit Geneviève ; je ne l’en remercie pas moins : tu le lui diras de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois, Henriette ?

— Ah ! des malices ? Comment ! tu t’en mêles aussi, Geneviève ? Il n’y a plus d’enfants ! Il faut bien te passer cela, puisque te voilà bientôt marquise.

— Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle ; c’est encore une plaisanterie ; et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester amis comme nous sommes.

— Qu’est-ce qu’elle dit là ? s’écria Henriette ; est-ce que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis ? Est-ce que ce n’était pas sérieusement que vous parliez ? »

Elle était au moment de lui faire une scène ; mais il la rassura et lui dit qu’il espérait vaincre les hésitations de Geneviève ; il la pria même de l’aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. « N’ai-je pas déjà bien avancé vos affaires ? dit-elle ; sans moi, cette petite sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler. »

Les plaisanteries d’Henriette embarrassaient Geneviève ; elle se plaignit d’être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès d’elle, l’embrassa tendrement et toucha légèrement la main d’André en signe d’adieu.

« Comment ! c’est comme cela que vous vous séparez ? s’écria Henriette ; un jour de fiançailles ! Par exemple ! vous ne vous aimez donc pas ?

— Qu’est-ce qu’elle veut dire ? demanda André à Geneviève en s’efforçant de prendre de l’assurance, mais en tremblant malgré lui.

— Eh ! vraiment, on s’embrasse ! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela !

— Si l’usage l’ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n’y consentirez pas, mademoiselle ?

— Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu’Henriette ira le dire demain dans toute la ville !

— Raison de plus, dit André un peu rassuré ; ce sera un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre mariage.

— Oh ! en ce cas, je refuse, dit-elle ; je ne veux rien signer encore.

— Eh bien ! par amitié ? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras ; comme vous avez embrassé Henriette tout à l’heure ?

— Par amitié seulement, » répondit Geneviève en se laissant embrasser.

André fut si troublé de ce baiser, qu’il comprit à peine ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu’était devenu l’escalier. Cependant, lorsqu’il se rappela plus tard cet instant d’enivrement, il s’y mêla un souvenir pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur ; mais son regard était resté serein, sa main fraîche, et son cœur n’avait pas tressailli. « C’est ma Galatée, se disait-il ; mais elle ne s’est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur la terre auprès de moi ?

Cependant l’espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un cœur insensible ; cette tranquillité d’âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la lumière de cette sainte ignorance ; maintenant un vœu plus enivrant lui restait à accomplir, c’était de se placer entre elle et la divinité universelle qu’il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d’être le prêtre et devenir le dieu lui-même. L’enthousiasme d’André, les palpitations de son cœur allaient au-devant d’un pareil triomphe, et son âme, avide d’émotions tendres, ne pouvait pas croire à l’inertie d’une autre âme.

De son côté, Geneviève ressentait un peu d’effroi. Les paroles d’André, ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte de trouble : et quoiqu’elle désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette exaltation dont elle n’avait jamais conçu l’idée et dont elle craignait de n’être jamais capable.

Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s’abandonna sans peine à ce bien-être nouveau ; elle s’habitua à penser qu’elle n’était pas seule au monde, qu’une autre âme sympathisait à toute heure avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s’habillant le lendemain ; et en comparant cette matinée à la journée précédente, elle s’avoua qu’il lui avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s’annonçait douce et calme sous la protection d’un cœur dévoué. « Après tout, se dit-elle, André est sincère : s’il s’exagère à lui-même aujourd’hui l’amour qu’il a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d’honnêteté dans le cœur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter ; pourquoi me l’ôterait-il ? Et puis, que sais-je ? pourquoi refuserais-je de croire aux belles paroles qu’il me dit ? Il en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l’avenir. »

En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son miroir pour l’approcher de la fenêtre ; là elle contempla de près ses joues fines et transparentes comme le tissu d’une fleur, et elle s’aperçut qu’elle était jolie. « Quelquefois je l’avais cru, pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c’était de la jeunesse ou de la beauté. Cependant pour qu’André, après m’avoir vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j’aie quelque chose de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure : comme il avait de beaux yeux hier soir ! et comme ses mains sont blanches ! Comme il parle bien ! Quelle différence entre lui et Joseph, et tous les autres ! »

Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever ses cheveux épars ; ses joues étaient animées, et un sourire charmant l’embellissait encore. Elle s’était levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans la première pièce sans qu’elle l’entendit, et elle s’aperçut tout à coup qu’il était passé dans l’atelier ; il avait toussé pour l’appeler.

Alors elle se leva si précipitamment qu’elle fit tomber son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu’elle se trouvait mal et s’élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur d’André pour une si faible cause ; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l’avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu’elle portait toujours, comme les grisettes de L…, avait empêché André de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. « Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez dans l’atelier une rose que j’ai faite hier soir. La nuit est venue et la fièvre m’a prise comme je l’achevais, je ne sais où je l’aurai laissée. Vous l’avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.

— Dieu m’en préserve ! » dit André ; et, obéissant à regret, il chercha sur la table de l’atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et Geneviève, épouvantée, s’élança à son tour dans l’alelier avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans une sorte d’extase.

« Ah çà ! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. À quel jeu jouons-nous ?

— Geneviève, Geneviève ! répondit-il, voici un chef-d’œuvre. À quelle heure et sous l’influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de Bengale ? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez ? quel rayon du soleil en a coloré les feuilles ?

— Je ne sais pas ce que c’est qu’un sylphe, répondit Geneviève ; mais il y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m’a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j’ai pu travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette rose ; je ne sais pas comment elle est.

— C’est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que l’œuvre d’un grand maître ; c’est la nature rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles ! quelle finesse dans l’intérieur de ce calice ! quelle souplesse dans tout ce travail ! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, Geneviève ? Certainement les fées s’en mêlent un peu !

— Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la teinture…

— Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas ; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.

— Vous êtes fou aujourd’hui ! prenez cette rose : c’est en effet la meilleure que j’aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant. »

André la regarda d’un air boudeur et vit sur sa figure une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé ; car il n’osait ni l’embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule ses beaux cheveux, qu’il baisa.

« Quel être singulier ! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu’on a jamais baisé des cheveux ? »