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Andromaque/Édition Mesnard, 1865/Andromaque

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Andromaque (éd. Mesnard, 1865), Texte établi par Paul Mesnard, Librairie de L. Hachette et Cie (Les Grands Écrivains de la France)Tome deuxième (p. 40-124).
ACTEURS.

ANDROMAQUE, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.

PYRRHUS, fils d’Achille, roi d’Épire.

ORESTE, fils d’Agamemnon[1].

HERMIONE[2], fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.

PYLADE, ami d’Oreste.

CLÉONE, confidente d’Hermione.

CÉPHISE, confidente d’Andromaque.

PHŒNIX, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.

Suite d’Oreste.


La scène est à Buthrot[3], ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.

ANDROMAQUE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.



Scène première.

ORESTE, PYLADE.


ORESTE.

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
Et déjà son courroux semble s’être adouci,
Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici[4].
5Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste[5]
Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?


PYLADE.

J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
10Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,

 
Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux[6].
Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
15Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
Surtout je redoutois cette mélancolie
Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
20Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.


ORESTE.

25Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?


PYLADE.

Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
30Se repose sur lui du soin de votre vie ?
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts[7],
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
35Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
Vous me trompiez, Seigneur.


ORESTE.

Vous me trompiez, Seigneur.Je me trompois moi-même.

Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime[8].
T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
40Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille[9],
Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
45Je te vis à regret, en cet état funeste,
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
50Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes[10],
Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris[11].

Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
55Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce[12] ;
Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
60Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
Que mes sens reprenant leur première vigueur,
L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
65Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
Me fait courir alors au piège que j’évite[13].
J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
70Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
75Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,

80Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
Il s’élève en la mienne une secrète joie :
Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
Que la seule vengeance excite ce transport.
85Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
De mes feux mal éteints je reconnus la trace[14] ;
Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
90On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
95Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
Des périls les plus grands puissent être troublés.
Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne[15].
J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
100La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi[16] ?


PYLADE.

105Je vous abuserois si j’osois vous promettre

Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
Non que de sa conquête il paroisse flatté.
Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
110N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête[17],
Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
115Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
120Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime[18].


ORESTE.

Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir[19] ?


PYLADE.

125Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur[20],

Il la viendra presser de reprendre son cœur.
Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
130Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.


ORESTE.

Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
Me jeter…


PYLADE.

Me jeter…Achevez, Seigneur, votre ambassade.
135Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
140Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
Il vient.


ORESTE.

Il vient.Hé bien ! va donc disposer la cruelle
À revoir un amant qui ne vient que pour elle.


Scène II.

PYRRHUS, ORESTE, PHŒNIX.


ORESTE.

Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix[21],
Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix[22]

145Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
Et vous avez montré, par une heureuse audace,
150Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
Vous voit du sang troyen relever le malheur,
Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
D’une guerre si longue entretenir le reste.
155Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
160D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre[23] ?
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
165Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
Et que dans votre sein ce serpent élevé
Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
170Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
Perdez un ennemi d’autant plus dangereux

Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.


PYRRHUS.

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
De soins plus importants je l’ai crue agitée,
175Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
180N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant[24] ?
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis[25] ?
185Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
190Cassandre dans Argos a suivi votre père[26] :
Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse[27] ;
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.

195Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
200Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger[28].
205Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
210En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère[29].
Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
215Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;

Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé ;
220L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé[30].


ORESTE.

Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
Un faux Astyanax fut offert au supplice[31]
Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
225Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
Il a par trop de sang acheté leur colère.
Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
Prévenez-les.


PYRRHUS.

Prévenez-les. Non, non. J’y consens avec joie :
230Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
Aussi bien ce n’est pas la première injustice
Dont la Grèce d’Achille a payé le service.

235Hector en profita[32], Seigneur ; et quelque jour
Son fils en pourroit bien profiter à son tour.


ORESTE.

Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?


PYRRHUS.

Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?


ORESTE.

Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
240Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.


PYRRHUS.

Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
Et je saurai peut-être accorder quelque jour[33]
Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
245Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne[34].
Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.


Scène III.

PYRRHUS, PHŒNIX.


PHŒNIX.

Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !


PYRRHUS.

250On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.


PHŒNIX.

Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?


PYRRHUS.

Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
255Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !


PHŒNIX.

Seigneur…


PYRRHUS.

Seigneur…Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
Andromaque paroît.


Scène IV.

PYRRHUS, ANDROMAQUE, CÉPHISE[35]


PYRRHUS.

Andromaque paroît.Me cherchiez-vous, Madame ?
Un espoir si charmant me seroit-il permis[36] ?


ANDROMAQUE.

260Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.


PYRRHUS.

265Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.


ANDROMAQUE.

Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?


PYRRHUS.

Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
Ils redoutent son fils.


ANDROMAQUE.

270Ils redoutent son fils.Digne objet de leur crainte[37] !
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.


PYRRHUS.

Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.


ANDROMAQUE.

275Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère[38].
Il m’auroit tenu lieu d’un père[39] et d’un époux ;
280Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.


PYRRHUS.

Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
285Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;

Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
Je ne balance point, je vole à son secours :
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
290Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
295En combattant pour vous, me sera-t-il permis
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?


ANDROMAQUE.

Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
300Passe pour le transport d’un esprit amoureux[40] ?
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés[41]
Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
305Non, non, d’un ennemi respecter la misère,

Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
310Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.


PYRRHUS.

Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
315Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
320Brûlé de plus de feux que je n’en allumai[42],
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
Nos ennemis communs devroient nous réunir.
325Madame, dites-moi seulement que j’espère,
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :

330Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
Dans ses murs relevés couronner votre fils.


ANDROMAQUE.

Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
Je les lui promettois tant qu’a vécu son père[43].
335Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
340J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
Votre amour contre nous allume trop de haine :
Retournez, retournez à la fille d’Hélène.


PYRRHUS.

Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
345Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
350Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !


ANDROMAQUE.

355Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?

Auroit-elle oublié vos services passés ?
Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
360Sa mort seule a rendu votre père immortel.
Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.


PYRRHUS.

Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
365Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
370Le fils me répondra des mépris de la mère ;
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats[44].


ANDROMAQUE.

Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
375Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère[45] ;

Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
Nous vous…


PYRRHUS.

380Nous vous…Allez, Madame, allez voir votre fils[46].
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver[47].


FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.



Scène première.

HERMIONE, CLÉONE.


HERMIONE.

385Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
Je lui veux bien encore accorder cette joie.
Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.


CLÉONE.

Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
390Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?


HERMIONE.

C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
395Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
De voir mon infortune égaler son ennui !
Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
400Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
Ah Dieux !


CLÉONE.

Ah Dieux ! Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?

Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
405Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.


HERMIONE.

Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.


CLÉONE.

Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
410Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?


HERMIONE.

Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
415Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.


CLÉONE.

Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…


HERMIONE.

Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
420Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !


CLÉONE.

Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
425Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.


HERMIONE.

Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
Je crains de me connoître en l’état où je suis.
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
430Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;

Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
435Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir[48] !
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
440S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
445J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.


CLÉONE.

Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes[49]
450Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes[50],
Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?

455Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté[51] ?


HERMIONE.

Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
Je n’ai point du silence affecté le mystère :
Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
460Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
465Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens,
Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
470 Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
Allons : qu’il vienne enfin.


CLÉONE.

475Allons : qu’il vienne enfin.Madame, le voici.


HERMIONE.

Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.


Scène II.

HERMIONE, ORESTE, CLÉONE.


HERMIONE.

Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse[52] ?
Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
480L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?


ORESTE.

Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
485Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j’ai couru partout où ma perte certaine
490Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares[53].
495Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.

Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
500Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
Madame, c’est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.


HERMIONE.

505Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage[54].
À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
510Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.


ORESTE.

Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.


HERMIONE.

L’infidèle !


ORESTE.

515L’infidèle !Ainsi donc, tout prêt à le quitter[55],

Sur mon propre destin je viens vous consulter.
Déjà même je crois entendre la réponse
Qu’en secret contre moi votre haine prononce.


HERMIONE.

Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
520De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
525Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?


ORESTE.

Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
530Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous[56],
Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.


HERMIONE.

Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
535Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;

Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.


ORESTE.

Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.


HERMIONE.

Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
Je vous haïrois trop.


ORESTE.

540Je vous haïrois trop.Vous m’en aimeriez plus.
Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
Et l’amour seul alors se faisant obéir,
Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
545Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
N’a plus…


HERMIONE.
550

N’a plus…Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise[57] ?
Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.


ORESTE.

555Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir

560Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !


HERMIONE.

Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
565Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?


ORESTE.

Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
Faisons de notre haine une commune attaque.


HERMIONE.

570Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque[58] ?


ORESTE.

Hé ! Madame.


HERMIONE.

Hé ! Madame.Songez quelle honte pour nous
Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !


ORESTE.

Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
575Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.


HERMIONE.

Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
580Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;

 
Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
585De la part de mon père allez lui faire entendre[59]
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
590Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.


Scène III.

ORESTE, seul[60].

Oui, oui, vous me suivrez, n’en doutez nullement :
Je vous réponds déjà de son consentement.
Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
Il n’a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
595Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd’hui
Il n’attend qu’un prétexte à l’éloigner de lui.
Nous n’avons qu’à parler : c’en est fait. Quelle joie
D’enlever à l’Épire une si belle proie !
Sauve tout ce qui reste et de Troie et d’Hector ;
600Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor,
Épire : c’est assez qu’Hermione rendue
Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
Parlons. À tant d’attraits, Amour, ferme ses yeux !


Scène IV.

PYRRHUS, ORESTE, PHŒNIX.


PYRRHUS.

605Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
J’en ai senti la force et connu l’équité.
J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
610À moi-même en un mot je devenois contraire ;
Que je relevois Troie, et rendois imparfait
Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime,
Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.


ORESTE.

615Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.


PYRRHUS.

Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
620N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.


ORESTE[61].

Ah Dieux !


Scène V.

PYRRHUS, PHŒNIX.


PYRRHUS.

625Ah Dieux !Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître[62] ?


PHŒNIX.

Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous[63].
Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
630C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
Qui triomphe de Troie une seconde fois.


PYRRHUS.

Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
635Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
640Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.


PHŒNIX.

Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
Qui vous rend…


PYRRHUS.

Qui vous rend…Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
645Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
J’allois voir le succès de ses embrassements :
Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
650Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
Vainement à son fils j’assurois mon secours :
« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace[64] ;
C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse[65]. »
655Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?


PHŒNIX.

Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
Mais laissez-la, Seigneur.


PYRRHUS.

Mais laissez-la, Seigneur.Je vois ce qui la flatte.
Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
660L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.


PHŒNIX.

Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus[66].
665Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
Il ne l’aime que trop.


PYRRHUS.

Il ne l’aime que trop.Crois-tu, si je l’épouse,
670Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse[67] ?


PHŒNIX.

Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?


PYRRHUS.

Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
675Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
Et donner à ma haine une libre étendue.
Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
Allons.


PHŒNIX.

680Allons.Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
À de nouveaux mépris l’encourager encore.


PYRRHUS.

Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.


PHŒNIX.

Vous aimez : c’est assez.


PYRRHUS.

685Vous aimez : c’est assez.Moi l’aimer ? une ingrate
Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
690Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
D’autre rang que celui de son persécuteur ?
Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
Il faut bien une fois justifier sa haine.
695J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !

 
Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.


PHŒNIX.

700Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?


PYRRHUS.

Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
705Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?


PHŒNIX.

Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
Protestez-lui…


PYRRHUS.

Protestez-lui…Faisons tout ce que j’ai promis.


fin du second acte.

ACTE III.


Scène première.

ORESTE, PYLADE.


PYLADE.

Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
710Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
Souffrez…


ORESTE.

Souffrez…Non, tes conseils ne sont plus de saison,
Pylade, je suis las d’écouter la raison.
C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
715Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.


PYLADE.

Oui, je le veux.Hé bien, il la faut enlever :
J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet[68] ;
720Commandez à vos yeux de garder le secret.
Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione[69].

À ses regards surtout cachez votre courroux.
Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?


ORESTE.

725Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
Menacer à la fois l’ingrate et son amant.


PYLADE.

Et quel étoit le fruit de cet emportement[70] ?


ORESTE.

Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
730Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…


PYLADE.

Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre[71].
735Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.


ORESTE.

Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
740Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;

745Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.


PYLADE.

Vous le croyez.


ORESTE.

Vous le croyez.Hé quoi ? ce courroux enflammé
Contre un ingrat…


PYLADE.

Contre un ingrat…Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
750Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais[72].
Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
Qui vous détestera, qui toute votre vie
755Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
Voudra…


ORESTE.

Voudra…C’est pour cela que je veux l’enlever.
Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
760Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.


PYLADE.

765Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !


ORESTE.

Oreste ravisseur !Et qu’importe, Pylade ?

Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
Et que me servira que la Grèce m’admire,
770Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence enfin commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
775De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
780Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
Assez et trop longtemps mon amitié t’accable[73] :
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit[74].
Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
785Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
Va-t’en.


PYLADE.

Va-t’en.Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.

790Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.


ORESTE.

795J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…


PYLADE.

800Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.


ORESTE.

Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.


Scène II.

HERMIONE, ORESTE, CLÉONE.


ORESTE.

805Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.


HERMIONE.

On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.


ORESTE.

Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?


HERMIONE.

810Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?

Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
815Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.


ORESTE.

Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.


HERMIONE.

Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
820Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
Cependant je partois ; et vous avez pu voir
Combien je relâchois pour vous de mon devoir.


ORESTE.

825Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
Chacun peut à son choix disposer de son âme.
La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
830Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
Est de vous épargner un si triste entretien.


Scène III.

HERMIONE, CLÉONE.


HERMIONE.

Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?


CLÉONE.

La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.

835Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.


HERMIONE.

Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
840Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
845Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
850Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire[75].
Songe…


CLÉONE.

855Songe…Dissimulez. Votre rivale en pleurs
Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.


HERMIONE.

Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
Sortons : que lui dirois-je ?


Scène IV.

ANDROMAQUE, HERMIONE, CLÉONE, CÉPHISE.


ANDROMAQUE.

Sortons : que lui dirois-je ?Où fuyez-vous, Madame ?
N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
860Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux[76] ?
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer[77]
Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
865Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée[78].
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour[79] ;
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
870En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.

Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
875J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui[80].
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
880Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.


HERMIONE.

Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
885Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.


Scène V.

ANDROMAQUE, CÉPHISE.


ANDROMAQUE.

Quel mépris la cruelle attache à ses refus !


CÉPHISE.

Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
Mais lui-même il vous cherche.


Scène VI.

PYRRHUS, ANDROMAQUE, PHŒNIX, CÉPHISE.


PYRRHUS, à Phœnix[81].

890Mais lui-même il vous cherche.Où donc est la princesse ?
Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?


PHŒNIX.

Je le croyois.


ANDROMAQUE,, à Céphise.

Je le croyois.Tu vois le pouvoir de mes yeux[82].


PYRRHUS.

Que dit-elle, Phœnix ?


ANDROMAQUE.

Que dit-elle, Phœnix ?Hélas ! tout m’abandonne.


PHŒNIX.

Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.


CÉPHISE.

895Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné[83].


ANDROMAQUE.

Il a promis mon fils.


CÉPHISE.

Il a promis mon fils.Il ne l’a pas donné.


ANDROMAQUE.

Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.


PYRRHUS.

Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
Quel orgueil !


ANDROMAQUE.

Quel orgueil !Je ne fais que l’irriter encor.
Sortons.


PYRRHUS.

900Sortons.Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.


ANDROMAQUE[84].

Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié[85] ?
905Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?


PYRRHUS.

Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.


ANDROMAQUE.

Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !


PYRRHUS.

J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
910Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
C’en est fait.


ANDROMAQUE.

C’en est fait.Ah ! Seigneur, vous entendiez[86] assez
Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.

Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
915Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux[87].


PYRRHUS.

Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
920Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
Allons, Phœnix.


ANDROMAQUE.

Allons, Phœnix.Allons rejoindre mon époux.


CÉPHISE.

Madame…


ANDROMAQUE.

925Madame…Et que veux-tu que je lui dise encore ?
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
930Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers[88].
J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée

Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
935Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
J’attendois de son fils encor plus de bonté.
940Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
945Et que finissant là sa haine et nos misères,
Il ne séparât point des dépouilles si chères !


PYRRHUS.

Va m’attendre, Phœnix.


Scène VII.

PYRRHUS, ANDROMAQUE, CÉPHISE.


PYRRHUS, continue.

Va m’attendre, Phœnix.Madame, demeurez.
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
950Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
955Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?

Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
960Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
965Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Mais ce n’est plus, Madame, une offre[89] à dédaigner :
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner[90].
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
970Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
975Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.


Scène VIII.

ANDROMAQUE, CÉPHISE.


CÉPHISE.

Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce[91],
De votre sort encor vous seriez la maîtresse.


ANDROMAQUE.

Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
980Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.


CÉPHISE.

Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.


ANDROMAQUE.

Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?


CÉPHISE.

985Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
990Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
Qui dément ses exploits et les rend superflus ?


ANDROMAQUE.

Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
995Dois-je oublier son père[92] à mes pieds renversé,
Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1000Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1005Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes[93] ;
1010Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seroient asservis[94].


CÉPHISE.

Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !


ANDROMAQUE.

Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1015Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage[95]
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1020Il demanda son fils, et le prit dans ses bras[96] :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1025Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?

Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1030Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête[97].
1035Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
Va le trouver pour moi.


CÉPHISE.

Va le trouver pour moi.Que faut-il que je dise ?


ANDROMAQUE.

Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1040Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?


CÉPHISE.

Madame, il va bientôt revenir en furie.


ANDROMAQUE.

Hé bien ! va l’assurer…


CÉPHISE.

Hé bien ! va l’assurer…De quoi ? de votre foi ?


ANDROMAQUE.

Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1045Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère[98] !
Allons.


CÉPHISE.

Allons.Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?


ANDROMAQUE.

Allons sur son tombeau consulter mon époux.


fin du troisième acte.

ACTE IV.



Scène première.

ANDROMAQUE, CÉPHISE.


CÉPHISE.

Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1050C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
Il veut que Troie encor se puisse relever
Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1055Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine[99].
Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1060Le soin de votre fils le touche autant que vous :
Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis[100].


ANDROMAQUE.

Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.


CÉPHISE.

1065Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue

Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
Et vos embrassements ne seront plus comptés.
Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître[101],
1070Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
Mais pour voir avec lui renaître tant de rois[102] !


ANDROMAQUE.

Céphise, allons le voir pour la dernière fois.


CÉPHISE.

Que dites-vous ? ô Dieux !


ANDROMAQUE.

Que dites-vous ? ô Dieux !Ô ma chère Céphise,
Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1075Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1080Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre[103] ?
Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1085Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,

Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1090Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
D’une infidèle vie abrégera le reste,
1095Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
1100Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.


CÉPHISE.

Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre[104]


ANDROMAQUE.

Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
Je confie à tes soins mon unique trésor :
Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
1105De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi[105].
Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
1110Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
Que ses ressentiments doivent être effacés,
Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.

1115Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
1120Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste[106] :
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.


CÉPHISE.

Hélas !


ANDROMAQUE.

1125Hélas !Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.


Scène II.

HERMIONE, CLÉONE.


CLÉONE.

1130Non, je ne puis assez admirer ce silence.
Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
Vous soutenez en paix une si rude attaque,
Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
1135Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer

Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
La foi que vous venez de recevoir vous-même,
Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
1140N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste[107] !
Et qu’il vaudroit bien mieux…


HERMIONE.

Et qu’il vaudroit bien mieux…Fais-tu venir Oreste ?


CLÉONE.

Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
1145Prêt à servir toujours sans espoir de salaire[108],
Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
Mais il entre.


Scène III.

ORESTE, HERMIONE, CLÉONE.


ORESTE.

Mais il entre.Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
1150Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
Veulent…


HERMIONE.

Veulent…Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.


ORESTE.

Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
1155Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?


HERMIONE.

Vengez-moi, je crois tout.


ORESTE.

Vengez-moi, je crois tout.Hé bien ! allons, Madame :
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
1160Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
De Troie en ce pays réveillons les misères ;
Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.


HERMIONE.

Partons, je suis tout prêt.Non, Seigneur, demeurons :
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
1165Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
Et je m’en remettrois au destin des combats,
Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
1170Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
Tous vos retardements sont pour moi des refus,
Courez au temple. Il faut immoler…


ORESTE.

Courez au temple. Il faut immoler…Qui ?


HERMIONE.

Courez au temple. Il faut immoler… Qui ?Pyrrhus.


ORESTE.

Pyrrhus, Madame ?


HERMIONE.

Pyrrhus, Madame ?Hé quoi ? votre haine chancelle ?

Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
1175N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
Et ce n’est pas à vous à le justifier.


ORESTE.

Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
1180Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
Faisons de sa ruine une juste conquête.
Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
1185Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
Et qu’il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…


HERMIONE.

Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
1190Demande une victime à moi seule adressée ;
Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai[109] ?
Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
1195N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
1200S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.


ORESTE.

Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;

Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
1205À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime[110] !
1210Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
Reconnoître la place où je dois l’immoler.
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.


HERMIONE.

Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
1215 Dans le temple déjà le trône est élevé ;
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
1220Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
1225Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
1230Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.


ORESTE.

Mais, Madame, songez…


HERMIONE.

Mais, Madame, songez…Ah ! c’en est trop, Seigneur.
Tant de raisonnements offensent ma colère[111].
J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
1235Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus,
1240Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
1245Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées[112],
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
De mourir avec lui que de vivre avec vous.


ORESTE.

Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
1250Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
Vos ennemis par moi vont vous être immolés[113],
Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez[114].


HERMIONE.

Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite[115].


Scène IV.

HERMIONE, CLÉONE.


CLÉONE.

1255Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…


HERMIONE.

Que je me perde ou non, je songe à me venger.
Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
1260Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
De retirer mon bras teint du sang du parjure,
Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,

De cacher ma rivale à ses regards mourants !
1265Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
1270S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue[116].


CLÉONE.

Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !


HERMIONE.

Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.


Scène V.

PYRRHUS, HERMIONE, PHŒNIX.


PYRRHUS.

1275Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
Que mon abord ici trouble votre entretien.
Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
D’un voile d’équité couvrir mon injustice[117] :
Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
1280Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue

Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
1285Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre[118],
Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre[119] ;
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
1290Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
1295Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
1300Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
Il me soulagera peut-être autant que vous.
1305Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.


HERMIONE.

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,

1310J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice[120],
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
Sous la servile loi de garder sa promesse ?
1315Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
1320De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
1325Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur[121],

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
1330Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
Du vieux père d’Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
1335Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous[122] :
1340Que peut-on refuser à ces généreux coups[123] ?


PYRRHUS.

Madame, je sais trop à quels excès de rage[124]
La vengeance d’Hélène emporta mon courage[125] :
Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
Mais enfin je consens d’oublier le passé.
1345Je rends grâces au ciel que votre indifférence
De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
1350Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;

Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
1355Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.


HERMIONE.

Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
1360Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
1365Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
1370Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître[126].
1375Vous ne répondez point[127] ? Perfide, je le voi,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi[128] !

Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne[129],
Ne souffre qu’à regret qu’un autre[130] t’entretienne.
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
1380Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux[131] :
Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
1385Porte aux pieds[132] des autels ce cœur qui m’abandonne ;
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.


Scène VI.

PYRRHUS, PHŒNIX.


PHŒNIX.

Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger[133]
Une amante en fureur qui cherche à se venger.

Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
1390La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…


PYRRHUS.

Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.


fin du quatrième acte.

ACTE V.


Scène première.


HERMIONE, seule.

Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
1395Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment[134] ?
1400En ai-je pu tirer un seul gémissement[135] ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
1405Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :

1410Il pense voir en pleurs dissiper cet orage[136] ;
Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
1415Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
1420Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
Avec tant de plaisir redire les exploits,
1425À qui même en secret je m’étois destinée
Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
Que pour venir si loin préparer son trépas ?
L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…


Scène II.

HERMIONE, CLÉONE.


HERMIONE.

1430Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
Que fait Pyrrhus ?


CLÉONE.

Que fait Pyrrhus ?Il est au comble de ses vœux,
Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
1435Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir[137]
S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
Incapable toujours d’aimer et de haïr,
1440Sans joie et sans murmure elle semble obéir.


HERMIONE.

Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
1445Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
Son trouble avouoit-il son infidélité ?
A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?


CLÉONE.

Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
1450Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
Il poursuit seulement ses amoureux projets.
Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
1455Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
Dans un fort éloigné du temple et du palais.
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.


HERMIONE.

Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?


CLÉONE.

Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.


HERMIONE.

1460Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?


CLÉONE.

Je ne sais.


HERMIONE.

Je ne sais.Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
Oreste me trahit ?


CLÉONE.

Oreste me trahit ?Oreste vous adore.
Mais de mille remords son esprit combattu
Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
1465Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux[138] ;
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
1470Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.


HERMIONE.

Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
1475Je sais de quels remords son courage est atteint :
Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière[139],

Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
1480Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
Et je charge un amant du soin de mon injure ;
Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
1485Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
De leur hymen fatal troublons l’événement,
Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1490Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.


Scène III.

ORESTE, HERMIONE, CLÉONE[140].


ORESTE.

Madame, c’en est fait, et vous êtes servie[141] :
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.


HERMIONE.

Il est mort ?


ORESTE.

1495Il est mort ?Il expire ; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
Se fît de ce complot une funeste image,
J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
1500Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face[142],
Il sembloit que ma vue excitât son audace.

Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
Dussent de son hymen relever la splendeur.
1505Enfin avec transport prenant son diadème,
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
Je voue à votre fils une amitié de père ;
1510J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
1515L’infidèle s’est vu partout envelopper,
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
1520Mais enfin à l’autel il est allé tomber[143].
Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse[144]
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
Et regagner le port, où bientôt nos amis
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.


HERMIONE.

Qu’ont-ils fait ?


ORESTE.

1525Qu’ont-ils fait ?Pardonnez à leur impatience :

Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous[145] ;
Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
1530Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter[146].
Vous seule avez poussé les coups…


HERMIONE.

Vous seule avez poussé les coups…Tais-toi, perfide,
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
1535Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
1540Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
Qui te l’a dit ?


ORESTE.

Qui te l’a dit ?Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas[147] ?


HERMIONE.

1545Ah ! falloit-il en croire une amante insensée[148] ?
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
1550N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
1555Voilà de ton amour le détestable fruit :
Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,

L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
1560Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi[149].


Scène IV.


ORESTE, seul[150]

1565Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
1570J’assassine à regret un roi que je révère[151] ;
Je viole en un jour les droits des souverains,
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,

Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
1575Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
Elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
1580Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !


Scène V.

ORESTE, PYLADE, Soldats d’Oreste.


PYLADE.

Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
1585Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
1590Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous[152]
Veut venger Troie encore et son premier époux.
Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
1595Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,

Voilà votre chemin, sortons en sûreté[153].


ORESTE.

Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre[154].
À son dernier arrêt je ne puis plus survivre[155].
Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.


PYLADE.

1600Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?


ORESTE.

Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?


PYLADE.

Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?Hé quoi ? vous l’ignoriez[156] ?
1605En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats[157]
Que son sang excitoit à venger son trépas.
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
1610Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,

Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.


ORESTE.

Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
1615Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
1620Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli[158].
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
1625Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi[159].
Dieux[160] ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !


PYLADE.

Ah ! Seigneur.


ORESTE.

Ah ! Seigneur.Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
1630Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?

Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
1635Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi[161] ?
Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes[162] ?
À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
1640Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.


PYLADE.

1645Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.


fin du cinquième et dernier acte.
  1. Var. (édit. de 1668 et de 1673) : oreste, fils d’Agamemnon, amant d’Hermionne.
  2. L’orthographe des éditions de 1668 et de 1673 est : Hermionne, Cléonne. Nous l’avons maintenue dans la première préface.
  3. Dans l’édition de 1702, ce nom est écrit Buthrote, comme, en général, dans les éditions récentes.
  4. H. Latouche, dans sa notice sur André Chénier (Poésies d’André Chénier, Paris, 1844, pages XIX et XX), raconte que lorsque Roucher et André Chénier étaient sur la charrette qui les conduisait tous deux au supplice, ils récitèrent ces premiers vers d’Andromaque, qui prenaient en ce moment pour eux un sens si touchant. Mais peut-être, comme on paraît le croire généralement aujourd’hui, n’est-ce là qu’une ingénieuse légende.
  5. Var. Qui m’eût dit qu’un rivage à mes yeux si funeste. (1668-87)
  6. Var. Presque aux yeux de Mycène écarta nos vaisseaux. (1668 et 73)
  7. Var. Par quels charmes, après tant de tourments soufferts,
    Peut-il vous inviter à rentrer dans ses fers ? (1668-87)
  8. Var. Ami, n’insulte point un malheureux qui t’aime. (1668 et 73)
  9. Oreste, dans l’Andromaque d’Euripide (vers 948-963), accuse aussi Ménélas de ce manque de foi. Il dit à Hermione :

    · · · · · · · · · Ἐμὴ γὰρ οὖσα πρὶν,
    Σὺν τῷδε ναίεις ἀνδρὶ σοῦ πατρὸς κάκῃ,
    Ὀς πρὶν τὰ Τροίας ἐσβαλεῖν ὁρίσματα,
    Γυναῖκ' ἐμοί σε δοὺς ὑπέσχεθ' ὕστερον
    Τῷ νῦν σ' ἔχοντι, Τρῳάδ' εἰ πέρσοι πόλιν…
    Ἦλγουν μὲν ἤλγουν · · · · · · · · ·
    Σῶν δὲ στερηθεὶς ᾠχόμην ἄκων γάμων.

  10. Voltaire, comme le fait remarquer la Harpe, a imité ce vers dans la Henriade, chant IX :

    D’Estrée à son amant prodiguait ses appas.


    Mais le vers de Voltaire serait un mauvais commentaire de celui de Racine. « Oreste, dit Louis Racine, veut dire seulement qu’Hermione, qui l’a oublié, ne songe qu’à plaire à Pyrrhus. » L’expression si poétique et si passionnée que le poëte lui a mise dans la bouche, fut de bonne heure détournée de son vrai sens par la malignité de la critique. Subligny (Folle querelle, acte III, scène IV) en fait l’objet d’une raillerie vulgaire.

  11. Var. Voulut, en l’oubliant, venger tous ses mépris (a). (1668 et 73) (a) Subligny avait dit dans la Préface de la Folle querelle : « Tant qu’il écrira ainsi, on dira toujours qu’il exprime ses pensées à contre-sens, parce qu’on voit bien qu’il a prétendu dire : punir ses mépris, et non pas les venger. » Bien que cet emploi, un peu latin peut-être, du verbe venger n’eût, ce nous semble, rien de choquant, Racine, comme l’on voit, a tenu compte de la critique.
  12. Var. Dans ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce. (1668-87)
  13. Var. Me fait courir moi-même au piège que j’évite (a). (1668 et 73)
    (a) « Ce moi-même, avait dit Subligny (acte III, scène viii), n’est-il pas une belle cheville ? » Il avait, au même endroit, fait sur ce vers et sur le précédent d’autres chicanes, auxquelles Racine, avec raison, ne s’est pas rendu.
  14. C’est une imitation du vers de Virgile (Énéide, livre IV, vers 23) :

    · · · · Agnosco veteris vestigia flammæ.


    Corneille a dit, dans Sertorius (vers 263 et 264) :

    On a peine à haïr ce qu’on a bien aimé,
    Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

  15. Var. Je me livre en aveugle au transport qui m’entraîne. (1668-87)
  16. Var. Me rendra-t-il, Pylade, un cœur qu’il m’a ravi ? (1668-76)
  17. Var. Il lui cache son fils, il menace sa tête. (1668-87)
  18. Var. Épouser ce qu’il hait, et perdre ce qu’il aime. (1668-87)
  19. Var. Ses attraits offensés et ses yeux sans pouvoir(a). (1668 et 73)

    (a). Subligny (et plusieurs éditeurs l’ont à tort suivi) cite ainsi le vers précédent, dans sa comédie (acte III, scène viii) :

    Mais dis-moi de quels yeux Hermione peut voir ;


    et il dit : « De quels yeux une personne peut voir ses yeux. Voilà une étrange expression ! » Avec la leçon « de quel œil » la faute était beaucoup moins apparente. Cependant Racine a mis la critique à profit.

  20. Var. Et croit que trop heureux d’apaiser sa rigueur(b). (1668 et 73)

    (b). Subligny, dans sa Préface, avait blâmé apaiser : « On lui répondra qu’on n’apaise point une rigueur, mais qu’on l’adoucit. »
  21. · · · · · · · Graiorum omnium
    Procerumque vox est · · · · · ·

    (Troyennes de Sénèque, vers 527 et 528.)
  22. Var. Souffrez que je me flatte en secret de leur choix(a). (1668 et 73)}}

    (a). « Cet en secret est un beau galimatias. » (Subligny, Préface de la Folle querelle.)
  23. Sollicita Danaos pacis incertae fides
    Semper tenebit, semper a tergo timor
    Respicere coget, arma nec poni sinet
    Dum Phrygibus animos natus eversis dabit.

    (Troyennes de Sénèque, vers 530-534.)

    · · · · · · Magna res Danaos movet,
    Futurus Hector : libera Graios metu.

    (Ibidem, vers 551 et 552.)
  24. · · · · · · Fortis in pueri necem.
    (Troyennes de Sénèque, vers 756.)
  25. Var. D’ordonner des captifs que le sort m’a soumis. (1668-76)
  26. On peut voir dans les Troyennes d’Euripide (vers 239 et suivants) la scène où Talthybius vient annoncer à Hécube et aux autres captives à quel maître le sort a donné chacune d’elles.
  27. Τί τόνδ', Ἀχαιοί, παῖδα δείσαντες φόνον
    Καινὸν διειργάσασθε; μὴ Τροίαν ποτὲ
    Πεσοῦσαν ὀρθώσειεν; · · · · · · · · ·
    Πόλεως δ' ἁλούσης καὶ Φρυγῶν ἐφθαρμένων
    Βρέφος τοσόνδ' ἐδείσατε · · · · · ·

    (Troyennes d’Euripide, vers 1156-1162.)
  28. An has ruinas urbis in cinerem datas
    Hic excitabit ? Hæ manus Trojam erigent ?
    Nullas habet spes Troja, si tales habet.

    (Troyennes de Sénèque, vers 740-742.)
  29. Ces beaux vers ont été certainement inspirés par ceux que Sénèque (Troyennes, vers 267 et 268 et vers 280-286) met dans la bouche d’Agamemnon :

    · · · · · Fateor, aliquando impotens
    Regno ac superbus, altius memet tuli…
    · · · · · Sed regi frenis nequit
    Et ira, et ardens hostis, et victoria
    Commissa nocti. Quidquid indignum aut ferum
    Cuiquam videri potuit, hoc fecit dolor,
    Tenebræque, per quas ipse se irritat furor,
    Gladiusque felix, cujus infecti semel
    Vecors libido est · · · · · · · · · · ·

  30. · · · · · · · · Quidquid eversæ potest
    Superesse Trojæ, maneat. Exactum satis
    Pœnarum et ultra est
    · · · · · · · · · ·

    (Troyennes de Sénèque, vers 286-288.)
  31. « Ulysse jeta Astyanax en bas des murailles. (Servius in Æneide, lib. III, v. 489.) D’autres disent que ce fut Ménélas qui fit cette exécution. (Idem in Æneide, lib. II, v. 457.) D’autres l’attribuent à Pyrrhus tout seul… (Pausanias, lib. X.) Quoi qu’il en soit, les poëtes et les faiseurs de romans ont bien su le ressusciter, ou plutôt le faire échapper de la main des Grecs. » (Dictionnaire de Bayle, au mot Astyanax.) Les poëtes auraient pu répondre qu’ils avaient trouvé le fondement de leurs fables dans les Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, où il est dit qu’Ascagne ramena à Troie Scamandrius (qui est le même qu’Astyanax) et les autres Hectorides que Néoptolème avait laissés sortir de Grèce. (Livre I, chapitre xlvii.) Il y a aussi dans Strabon (livre XIII), à propos de la ville de Scepsis, un passage qui suppose que Scamandrius, fils d’Hector, ne fut pas immolé par les Grecs et devint l’ami et le compagnon d’Ascagne. Cependant Racine, dans sa seconde préface, n’allègue pas ces anciennes autorités, mais se contente de rappeler que l’exemple de la liberté qu’il a prise avait déjà été donné par Ronsard et par nos vieilles chroniques.
  32. Allusion à la colère d’Achille, qui est le sujet de l’Iliade.
  33. Var. Et je saurai peut-être accorder en ce jour. (1668-76)
  34. Hermione était fille de Ménélas, frère d’Agamemnon ; Agamemnon était père d’Oreste.
  35. Dans l’indication des personnages de cette scène, l’édition de 1736(a) ajoute le nom de PHŒNIX, qui n’est point dans les anciennes éditions.

    (a). Il est bon de remarquer ici que dans l’Avertissement de cette édition de 1736, p. xiii, il est dit : « Pour donner la tragédie d’Andromaque telle que les comédiens la représentent, on s’est servi de leur exemplaire. »
  36. Cet hémistiche : « un espoir si charmant, » se trouve aussi dans l’Alexandre, vers 1168.
  37. Hic est, hic est terror, Ulysse,
    Mille carinis · · · · · · · · ·

    (Troyennes de Sénèque, vers 708 et 709.)
  38. La phrase, sans ellipse, serait, comme l’a fait remarquer M. Aignan : « On craint que, s’il vivait, il n’essuyât… » Racine a dit, dans cette même pièce (vers 986 et 987) : « Pensez-vous… qu’il méprisât… » L’ellipse est la même ; mais on est moins arrêté, parce qu’avec l’interrogation le tour nous est rendu plus familier par l’usage.
  39. Éétion, père d’Andromaque, avait été, comme Hector, tué par Achille. Voyez le VIe chant de l’Iliade, vers 414 et suivants.
  40. La ressemblance de ce discours avec celui que, dans Pertharite, Rodelinde adresse à Grimoald, a été signalée par Voltaire :

    Comte, penses-y bien, et pour m’avoir aimée,
    N’imprime point de tache à tant de renommée ;
    Ne crois que ta vertu : laisse-la seule agir,
    De peur qu’un tel effort ne te donne à rougir.
    On publieroit de toi que les yeux d’une femme
    Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme ;
    On diroit qu’un héros si grand, si renommé
    Ne seroit qu’un tyran s’il n’avoit point aimé.

    (Pertharite, acte II, scène v, vers 667-674.)
  41. Var. Que feriez-vous, hélas ! d’un cœur infortuné
    Qu’à des pleurs éternels vous avez condamné(a) ? (1668 et 73)

    (a). Racine a voulu ici encore donner satisfaction à Subligny, qui avait dit dans sa Préface : « Les pleurs sont l’office des yeux, comme les soupirs celui du cœur ; mais le cœur ne pleure pas. »
  42. Il y a allumé, au lieu de allumai, dans les diverses éditions publiées du vivant de Racine. — Dans ses notes sur Paul et Virginie traduit en grec moderne (Βερναρδινου Σαιμπιερρου Διηγηματα, p. 342 et 343), M. Piccolos, auteur de cette traduction, a rapproché ingénieusement ce vers, tant critiqué, d’un passage du roman d’Héliodore si cher à la jeunesse de Racine. C’est celui où « Hydaspe, dit-il, après la reconnaissance, se voit forcé d’immoler sa fille (Éthiopiques, livre X, chapitre xvii) : Έπεϐαλε τᾐ Χαριϰλεἰᾀ τὰς χεῖρας, ᾶγειν μὲν ἐπι τοὺς βωμοὺς ϰαὶ τὴν ἐπ’ αὐτῶν πυρϰαϊὰν ένδειϰνύμενος, πλείονι δὲ αὐτὸς πυρί τῷ πάθει τὴν ϰαρδίαν σμνχόμενος. « Il saisit Chariclée, et fit mine de la conduire à l’autel et sur le bûcher qui y était allumé ; et lui-même, dans sa douleur, était brûlé de plus de feux. »
  43. Eritne tempus illud ac felix dies
    Quo, Troici defensor et vindex soli,
    Recidiva ponas Pergama ? · · · · ·
    · · · · · · Sed mei fati memor,
    Tam magna timeo vota : quod captis sat est,
    Vivamus · · · · · · · · · · · · · ·

    (Troyennes de Sénèque, vers 471-477.)
  44. Grimoald, dans Pertharite, irrité des refus de Rodelinde, lui fait des menaces semblables :

    · · · · · · · · · Puisqu’on me méprise,
    Je deviendrai tyran de qui me tyrannise,
    Et ne souffrirai plus qu’une indigne fierté
    Se joue impunément de mon trop de bonté.

    (Pertharite, vers 727-730.)
  45. Jam erepta Danais conjugem sequerer meum,
    Nisi hic teneret : hic meos animos domat,
    Morique prohibet · · · · · · · · · · · ·
    · · · · · · · · Tempus ærummæ addidit.

    (Troyennes de Sénèque, vers 419-422.)
  46. Var. Nos cœurs… PYRR. Allez, Madame, allez voir votre fils. (1668-76)
  47. Préville, dans ses Mémoires, fait cette remarque : « Quelques acteurs, dans ce vers de Pyrrhus à Andromaque :

    Madame, en l’embrassant, songez à le sauver,


    emploient la menace, quand au contraire le pathétique, l’intérêt, la pitié en marquent l’esprit. » Voyez ces Mémoires, page 131, dans la Collection des Mémoires sur l’art dramatique, Paris, 1823. — Baron, qui joua avec tant de succès le rôle de Pyrrhus, interprétait ce vers de la manière que veut Préville, comme on le voit dans les Anecdotes dramatiques de l’abbé de la Porte. « Baron, dit-il, employait, au lieu de la menace, l’expression pathétique de l’intérêt et de la pitié. Il semblait même, par le geste touchant avec lequel il accompagnait ces mots en l’embrassant, tenir Astyanax entre ses mains et le présenter à sa mère. »

  48. Aristie, dans Sertorius (acte I, scène iii, vers 267-270), dit à peu près de même :

    Vous savez à quel point mon courage est blessé ;
    Mais s’il se dédisoit d’un outrage forcé,
    S’il chassoit Émilie et me rendoit ma place,
    J’aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce.

  49. Voyez, au tome I (p. 397), la note sur le vers 3 de la Thébaïde, où nous avons signalé la même expression.
  50. Var. Pensez-vous que des yeux toujours ouverts aux larmes
    Songent à balancer le pouvoir de vos charmes ? (1668 et 73)
  51. Var. Pourquoi tant de froideurs ? Pourquoi cette fierté ? (1668 et 73)
  52. Var. Ait suspendu les soins dont vous charge la Grèce ? (1668 et 73)
  53. « Oreste, dit Geoffroy dans son commentaire, n’avait point mendié la mort chez les Scythes ; il avait été jeté par la tempête sur leurs rivages. Les Scythes ne lui avaient point fermé leur temple ; il s’en était sauvé, enlevant la statue et la prêtresse. S’il eût offert son sang aux Scythes, ils ne l’auraient pas refusé. » Il pense donc qu’Oreste débite un mensonge pour se faire valoir auprès d’Hermione. Nous ne saurions le contredire, n’ayant trouvé aucune tradition antique sur laquelle Racine se soit ici appuyé. Peu importe d’ailleurs.
  54. Var. Non, non, ne pensez pas qu’Hermione dispose
    D’un sang sur qui la Grèce aujourd’hui se repose.
    Mais vous-même est-ce ainsi que vous exécutez
    Les vœux de tant d’États que vous représentez(a) ? (1668 et 73)

    (a). Racine a refait ces quatre vers, ayant trouvé sans doute quelque fondement à la critique qu’en avait faite Subligny : « Il me semble que se reposer sur un sang est une étrange figure… Exécuter les ordres n’est pas la même chose qu’exécuter les vœux, qui ne se dit que quand on a voué quelque chose ; mais ce n’étoit point un pèlerinage que les Grecs avoient voué en Épire. » (Préface de la Folle querelle.)
  55. Var.

      · · · Ainsi donc, il ne me reste rien
    Qu’à venir prendre ici la place du Troyen :

    Nous sommes ennemis, lui des Grecs, moi le vôtre ;
    Pyrrhus protège l’un, et je vous livre l’autre.
    HERM. Hé quoi ? dans vos chagrins sans raison affermi,
    Vous croirez-vous toujours, Seigneur, mon ennemi ?
    [Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée (a) ?] (1668 et 73)


    (a) Dans la Folle querelle (acte III, scène vi) un des personnages de la pièce cite les quatre premiers vers de cette variante comme un exemple de galimatias ; et celui qui fait le rôle du défenseur de Racine ne parvient pas à les expliquer. Subligny avait aussi critiqué, dans sa Préface, le vers :

    Vous croirez-vous toujours, Seigneur, mon ennemi ?


    « Je ne trouve point, dit-il, que vous croirez-vous mon ennemi ? pour dire : me croirez-vous votre ennemi ? soit une chose bien écrite. »

  56. Var. Ouvrez les yeux : songez qu’Oreste est devant vous. (1668-76)
  57. Les éditions de 1702, 1713, 1722, 1728, 1750 donnent ainsi ce vers

    · · Qui vous a dit, Seigneur, qu’il me méprise ?

  58. Les éditions de 1702, 1713, 1722, 1722, 1750 ont altéré ce vers aussi. On y lit :

    Mais, Seigneur, cependant il épouse Andromaque.

  59. Var. Au nom de Ménélas, allez lui faire entendre. (1668-76)
  60. L’indication seul manque, après le nom d’oreste, dans les éditions de 1668 et de 1673.
  61. ORESTE, à part. (1736 et M. Aimé-Martin.)
  62. Voyez tome I, p. 407, note b.
  63. Var. [Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.]
    Et qui l’auroit pensé, qu’une si noble audace
    D’un long abaissement prendroit sitôt la place ?
    Que l’on pût sitôt vaincre un poison si charmant ?
    Mais Pyrrhus, quand il veut, sait vaincre en un moment.
    [Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile.] (1668 et 73)
  64. Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.

    (Virgile, Énéide, livre III, vers 490.)


    Ce vers a pu s’offrir d’autant plus naturellement à l’imitation de Racine, que Virgile le met dans la bouche d’Andromaque. Il y a aussi un passage semblable dans les Troyennes de Sénèque (vers 462 et 465-468) :

    O nate, magni certa progenies patris,…
    Nimiumque patri similis : hos vultus meus
    Habebat Hector ; talis incessu fuit,
    Habituque talis ; sic tulit fortes manus ;
    Sic celsus humeris, fronte sic torva minax.

  65. On rapporte que Quinault Dufresne imitait la voix d’une femme en prononçant ces paroles : « C’est Hector, disoit-elle,… etc. » ; et que reprenant ensuite une voix plus mâle, il continuait avec fierté :

    Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour…


    Ce contraste hardi produisait, ajoute-t-on, le plus grand effet, grâce au talent de l’acteur. « Mais, disent les éditeurs du Racine de 1807, il nous est impossible de nous figurer par quel effort un acteur aurait pu faire supporter dans Pyrrhus ce qu’on passe tout au plus à Sosie. » Sans révoquer en doute le témoignage de ceux qui avaient entendu Dufresne, il faut convenir que le comédien devait avoir besoin, pour réussir, d’un art bien discret.

  66. Racine, qui avait longtemps fait ses délices des poésies d’Ovide, a peut-être ici mis à profit le souvenir de ces vers du poëte latin (Remedia amoris, vers 647 et 648), que Louis Racine rappelle à propos en cet endroit :

    Et malim taceas, quam te desisse loquaris.

    Qui nimium multis : « Non amo » dicit, amat.
  67. Var. Qu’Andromaque en secret n’en sera pas jalouse ? (1668-76) — « M. Despréaux, dit le Bolæana (p. 39), frondoit cette scène où M. Racine fait dire par Pyrrhus à son confident :

    · · · · · · · · · · · · · Crois-tu, si je l’épouse,
    Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?


    Sentiment puéril qui revient à celui de Perse (Satire V, vers 168) :

    Censen’ plorabit, Dave, relicta ? »


    Brossette atteste aussi ce jugement sévère de Boileau, qui avait remarqué, dit-il, que les spectateurs ne manquaient jamais de sourire en cet endroit. L’abbé du Bos (Réflexions critiques, Ire partie, section xviii) va plus loin, trop loin sans doute. Il dit qu’à la représentation de cette scène « le parterre rit presque aussi haut qu’à une scène de comédie. » Racine, que ce soit un sujet de reproche ou de louange, paraît certainement ici l’émule de Térence. Jean-Baptiste Rousseau écrivait à Brossette « qu’il avait toujours condamné cette scène en l’admirant, parce que, quelque belle qu’elle soit, elle est plutôt dans le genre comique ennobli que dans le genre tragique. »

  68. Var. Faites taire, Seigneur, ce transport inquiet. (1668-76)
  69. Var. Tout dépend de Pyrrhus, et surtout d’Hermione(a). (1668 et 73)


    (a). M. Aimé-Martin a reçu dans son texte cette ancienne leçon, qui se lit aussi dans les éditions de 1736, de 1768 et de 1807, et que Geoffroy déclare une faute grossière.
  70. Les éditions de 1713 et de 1728 donnent ce vers ainsi :

    Et quel étoit le fruit de son emportement ?


    Les éditions de 1768, de 1808 et celle de M. Aimé-Martin ont, ainsi que d’Olivet, relevé cette prétendue variante, qui n’est qu’une faute d’impression.

  71. L’édition de 1736 donne de ce vers et du suivant cette correction, tirée, est-il dit, de l’exemplaire des comédiens :

    Vous l’accusez, Seigneur, de ce dessein bizarre ;
    Cependant, tourmenté de ses propres destins.

  72. Var. Au lieu de l’enlever, Seigneur, je la fuirais. (1668 et 73)
    — Il y a dans ces deux éditions fuirais, par un a, pour rimer avec attraits.
  73. Oreste dit de même à Pylade, dans l’Iphigénie en Tauride d’Euripide (vers 695) :

    Ὦ πόλλ᾽ ἐνεγκὼν τῶν ἐμῶν ἄχθη κακῶν.


    Mais la scène d’Euripide dont Racine s’est surtout inspiré dans tout ce passage est celle de la tragédie d’Oreste, où se trouvent ces vers (1068-1078) :

    Ὀρέστης · · · · · · Μὴ ξύνθνῃσκέ μοι.
    Ὀρέστης Σοὶ μὲν γὰρ ἔστι πόλις, ἐμοὶ δ'οὐκ ἔστι δή…
    Πυλάδης. Ἦ πολὺ λέλειψαι τῶν ἐμῶν βουλευμάτων, ϰ. τ. λ.

  74. Var. Cher Pylade, crois-moi, mon tourment me suffit. (1668-87)
  75. Quelques éditions, telles que celles de 1722, de 1728 et de 1736, ponctuent ainsi ce vers :

    Charmant, fidèle, enfin rien ne manque à sa gloire.


    Les éditions de 1681 et de 1697 mettent enfin entre deux virgules, ce qui ne détermine nullement le sens. Les autres anciennes éditions ont la ponctuation que nous avons adoptée.

  76. Racine imite ici Corneille :

    Placide suppliant, Placide à vos genoux
    Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux.

    (Théodore, vers 998 et 994.)
  77. Var. Par les mains de son père, hélas ! j’ai vu percer. (1668-76)
  78. C’est un souvenir de ces vers de Virgile :

    Ille meos, primus qui me sibi junxit, amores
    Abstulit : ille habeat secum, servetque sepulcro.

    (Énéide, livre IV, vers 29.)
  79. On a depuis longtemps rapproché ces vers des paroles que, dans Sophocle, Déjanire adresse aux jeunes Trachiniennes :

    · · · · · · · · Ώς δ᾽ ἐγὼ θυμοφθορῶ
    Μήτ᾽ ἐκμάθοις παθοῦσα νῦν τ᾽ ἄπειρος εἶ.

    (Trachiniennes, vers 142 et 143.)
  80. Dans le chant XXIV de l’Iliade (vers 768-772), Hélène, pleurant la mort d’Hector, rappelle qu’elle avait toujours été traitée par lui avec douceur, et que lorsqu’elle était en butte aux reproches des Troyens, elle était consolée par lui.
  81. Var. PYRRHUS, à Phœnix, dans le fond du théâtre. (1736)
  82. Luneau de Boisjermain dit dans son commentaire : « Ce vers ne peut échapper à Andromaque que par un mouvement de coquetterie, indigne égarement de son caractère et de la tragédie. » La Harpe relève avec raison la singulière erreur de cette remarque : « C’est, dit-il, avec l’accent et l’intention d’une ironie plaintive qu’Andromaque dit : « Voilà donc ce prétendu pouvoir de mes yeux ! tu vois ce que je peux espérer. » Il est à croire que les comédiens ont fait quelquefois le même contre-sens que Luneau de Boisjermain, puisque la Harpe ajoute : « Je n’ai jamais douté qu’une mauvaise tradition n’ait fait perdre le sens naturel de ce vers. »
  83. Var. Qu’attendez-vous ? forcez ce silence obstiné. (1668-87)
  84. Les éditions de 1736, 1768, 1807, 1808 et celle de M. Aimé-Martin ajoutent ici l’indication : « se jetant aux pieds de Pyrrhus. »
  85. Var. Dieux ! n’en reste-t-il pas du moins quelque pitié ? (1668-76) — L’édition de 1736 a conservé cette variante dans le texte.
  86. Les éditions de 1713 et de 1728, au lieu de : « vous entendiez, » ont « vous attendiez, » qui n’est qu’une faute d’impression. Il est étrange que d’Olivet donne « vous attendiez » comme une variante.
  87. · · · · · · · Ad genua accido
    Supplex, Ulysse, quamque nullius pedes
    Novere dextram, pedibus admoveo tuis.

    (Troyennes de Sénèque, vers 692-694.)
  88. · · · · Σφαγὰς μὲν Ἕκτορος τροχηλάτους
    Κατεῖδον οἰκτρῶς τ' Ἴλιον πυρούμενον,
    Αὐτὴ δὲ δούλη ναῦς ἐπ' Ἀργείων ἔϐην.
    · · · · · Φονεῦσιν Ἕκτορος νυμφεύομαι.

    (Andromaque d’Euripide, vers 400-404.)
  89. Au lieu de : « une offre, » les éditions de 1676, 1681, 1689 ont : « un offre. »
  90. C’est à vous d’y penser : tout le choix qu’on vous donne,
    C’est d’accepter pour lui la mort ou la couronne.
    Son sort est en vos mains : aimer ou dédaigner
    Le va faire périr ou le faire régner.

    (Pertharite, vers 759-762.)
  91. Les éditions de 1750, 1768, 1807, 1808 et celle de M. Aimé-Martin indiquent cette variante, que nous ne trouvons dans aucun texte :

    Hé bien ! je vous l’ai dit, qu’en dépit de la Grèce.

  92. Les éditions de 1768, de 1807 (la Harpe), de 1808 et celle de M. Aimé-Martin ont : « mon père, » au lieu de : « son père, » qui est la leçon de toutes les éditions imprimées du vivant de Racine, et non pas seulement, comme le dit M. Aimé-Martin, celle des premières éditions.
  93. On lit dans l’édition de 1713 : « ces crimes, » au lieu de : « ses crimes. »
  94. Les éditions de 1768, de 1807, de 1808 et celle de M. Aimé-Martin ont mis à tort après ce vers un point d’exclamation, qui n’est point dans les anciennes éditions, et qui affaiblit le sens.
  95. Var. Hélas ! il m’en souvient, le jour que son courage. (1668 et 73)
  96. Racine introduit ici, avec beaucoup d’art, le souvenir des adieux d’Hector et d’Andromaque dans le sixième livre de l’Iliade. Mais dans les paroles qu’il prête à Hector, il n’a rien emprunté à Homère.
  97. Var. Le fer que ce cruel tient levé sur ta tête. (1668 et 73)
  98. Andromaque, dans Euripide, prend également à témoin son fils du sacrifice qu’elle lui fait. Le mouvement est le même :

    Ὦ τέκνον, ἡ τεκοῦσά σ', ὡς σὺ μὴ θάνῃς,
    Στείχω πρὸς Ἅιδην· ἢν δ' ὑπεκδράμῃς μόρον,
    Μέμνησο μητρός, οἷα τλᾶσ' ἀπωλόμην.

    (Andromaque, vers 414-416.)
  99. La Harpe fait remarquer le même tour dans le vers 175 de Bérénice :

    Il va sur tant d’États couronner Bérénice.

  100. Les éditions de 1668, de 1673 et de 1676 ont plusieurs points à la fin de ce vers.
  101. Toutes les éditions imprimées du vivant de Racine ont, dans ce vers, craistre, et non croistre. On prononçait encore craître. Geoffroy n’aurait donc pas dû dire ici : « Croître et maître ne riment ni à l’œil ni à l’oreille. »
  102. Hécube, dans les Troyennes d’Euripide (vers 707-713), donne à Andromaque de semblables conseils :

    Τίμα δὲ τὸν παρόντα δεσπότην σέθεν,…
    Κἂν δρᾷς τάδ', · · · · · · · · · · · ·
    · · · παῖδα τόνδε παιδὸς ἐκθρέψειας ἂν
    Τροίᾳ μέγιστον ὠφέλημ', ἵν' εἴ ποτε
    Έκ σοῦ γενόμενοι παῖδες Ἴλιον πάλιν
    Κατοικίσειαν, καὶ πόλις γένοιτ' ἔτι.

  103. Non servata fides cineri promissa Sichæo.

    (Virgile, Énéide, livre IV, vers 552.)
  104. Telle est la ponctuation de l’édition de 1676 et des suivantes. Les deux premières (1668 et 1673) n’ont qu’un point à la fin du vers.
  105. Var. S’il le faut, je consens que tu parles de moi. (1668-76)
  106. Ce sont les conseils qu’Andromaque donne à son fils dans les Troyennes de Sénèque (vers 713 et suivants) :

    Pone ex animo reges atavos, · · ·
    Gere captivum · · · · · · · · · ·

  107. · · · · · · Δέδοιχ´ ὅπως
    Μὴ ´κ τῆς σιωπῆς τῆσδε ἀναρρήξει κακά.

    (Sophocle, Œdipe roi, vers 1062 et 1063.)
  108. Nous avons suivi, pour la ponctuation de ce vers et du précédent, toutes les éditions imprimées du vivant de Racine. M. Aimé-Martin a mis une virgule après se ranger, deux points après salaire.
  109. Ce mot est écrit aimé dans l’édition de 1697. Les précédentes portent aimay ou aimai. Voyez plus haut (p. 56) la note du vers 320.
  110. Opprimer, dans ce sens de surprendre et accabler, est un latinisme que l’exemple de Racine n’a pu introduire dans la langue.
  111. Dans la scène iv de l’acte III de Cinna, Émilie dit à Cinna :

    Je vois ton repentirIl suffit, je t’entends ;
    Je vois ton repentir et tes vœux inconstants…
    Sans emprunter ta main pour servir ma colère,
    Je saurai bien venger mon pays et mon père…
    Mes jours avec les siens se vont précipiter,
    Puisque ta lâcheté n’ose me mériter.
    Viens me voir dans son sang et dans le mien baignée.


    En comparant les deux scènes, on trouvera entre elles des rapports frappants, mais plutôt pour les idées que pour l’expression.

  112. Vers la fin de la même scène de Cinna :

    Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
    Aux mânes d’un tel prince immolant votre amant,
    À mon crime forcé joindra mon châtiment.


    Ici, au contraire, c’est pour l’expression seulement que ces vers, prononcés par Cinna, non par Émilie, peuvent être rapprochés de ceux de Racine.

  113. Les éditions de 1702, 1722 et 1750 ont :

    Vos ennemis par moi vous vont être immolés.

  114. Entre ce vers et le suivant on lit dans les éditions de 1668 à 1676 :

    Mais que dis-je ? ah ! plutôt permettez que j’espère.
    Excusez un amant que trouble sa misère,
    Qui tout prêt d’être heureux, envie encor le sort
    D’un ingrat, condamné par vous-même à la mort.

  115. On peut comparer cette scène avec la scène i de l’acte II de Pertharite. « Eduïge, dit Voltaire, est avec son Garibalde précisément dans la même situation qu’Oreste avec Hermione. » Voltaire marque aussi quelques ressemblances entre la même scène de Pertharite et la scène ii de l’acte II dans Andromaque.
  116. Voltaire a rapproché ces vers des vers 101-104 de Cinna (acte I, scène ii) :

    Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,
    Si quelqu’un l’immoloit à d’autres qu’à mon père ;
    Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,
    Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas.

  117. · · · · · · · Neque ego hanc abscondere furto
    Speravi, ne finge, fugam · · · · · · · · · ·

    (Virgile, Énéide, livre IV, vers 337 et 338.)
  118. Var. Et que sans consulter ni mon cœur ni le vôtre. (1668-76)
  119. Dans ce vers, au lieu d’engagés, les éditions de 1768 et de 1808, suivies par M. Aimé-Martin, ont attachés. Nous ne savons d’où elles ont tiré cette variante. Ce doit être, à l’origine, une faute d’impression.
  120. Mlle Clairon, dans ses Mémoires (p. 98 et 99), a fait sur la manière d’interpréter ce passage au théâtre des remarques dignes d’être conservées : « Le couplet du quatrième acte, dit-elle, que le public, les gens de lettres et les comédiens appellent le couplet d’ironie, ne peut, selon moi, porter ce nom. L’ironie demande une légèreté d’esprit, une tranquillité d’âme que certainement Hermione n’a pas… Un visage où l’indignation et la noblesse se peignent également, des sons étouffés dans le premier moment par le dépit et la fureur, les mouvements de colère qu’elle ne peut plus retenir, ne peuvent produire dans ses sons et sur sa physionomie que l’image du sarcasme le plus amer ; l’horreur qu’elle doit éprouver elle-même en rappelant à Pyrrhus les cruautés dont il s’est rendu coupable, ne peut descendre jusqu’à l’ironie. Hermione doit donner à ses reproches toute l’amertume, tout le mépris qui peut les rendre encore plus insultants, mais elle ne veut ni ne doit plaisanter. » Mais il faut dire que Mlle Clairon, en faisant cette remarque, pourrait bien s’être particulièrement proposé de blâmer le jeu de Mlle Dumesnil, sa rivale. « Lorsque Mlle Dumesnil, dit Lemazurier, jouait Hermione, il s’en fallait de très-peu de chose que son grand couplet d’ironie n’eût l’air d’une mauvaise plaisanterie ; mais elle savait s’en garantir, et ne dépassait point la nuance délicate au delà de laquelle le comique se serait trouvé. » (Galerie historique, etc., p. 199.)
  121. Var. Votre grand cœur sans doute attend après mes pleurs.
    Pour aller dans ses bras jouir de mes douleurs ?

    Chargé de tant d’honneur, il veut qu’on le renvoie ?
    [Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie.] (1668-76)

  122. On peut voir, dans l’Hecube d’Euripide (vers 517-566), le récit de la mort de Polyxène, égorgée par Pyrrhus sur le tombeau d’Achille.
  123. La même expression se trouve dans l’Horace de Corneille (vers 1338) :

    Ou si tu n’es point las de ces généreux coups.

  124. Var. Madame, je sais trop à quel excès de rage. (1668-76)
  125. Var. L’ardeur de vous venger emporta mon courage. (1668 et 73)
  126. Ce délai que demande Hermione rappelle la prière que Didon charge sa sœur d’adresser à Énée :

    Non jam conjugium antiquum, quod prodidit, oro…
    Tempus inane peto, requiem spatiumque furori.

    (Virgile, Énéide, livre IV, vers 431-433.)
  127. Au lieu du point d’interrogation, les éditions de 1668 et de 1673 ont ici un simple point.
  128. Ce vers et les suivants jusqu’à la fin de la scène ressemblent trop à un passage de la Médée d’Euripide pour que la rencontre soit fortuite. Voici les paroles que Médée adresse à Jason :

    Χώρει· πόθῳ γὰρ τῆς νεοδμήτου ϰόρης

    Αἱρεϊ χρονίζων δωμάτων ἐξώπιος.
    Νύμφευ΄· ἴσως γάρ, ξὺν θεῷ δ΄ εἰρήσεται,
    Γαμεῖς τοιοῦτον ὥστε σ΄ ἀρνεῖσθαι γάμον.

    (Médée, vers 621-624)
  129. Var. Ton cœur impatient de revoir sa Troyenne. (1668-76)
  130. Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Racine. L’impression de 1702, celle de 1736, et en général toutes les éditions modernes ont une autre. Mais dans Corneille aussi les anciennes éditions ont souvent un autre où nous mettons aujourd’hui une autre. Voyez le Corneille de M. Marty-Laveaux, tome I, p. 228, note 3 a. Voyez aussi plus bas les Plaideurs, acte II, scène ii, variante du vers 335.
  131. · · · Neque te teneo, neque dicta refello.
    I, sequere Italiam ventis · · · · · · · ·

    (Virgile, Enéide, livre IV, vers 380 et 381.)
  132. Tel est le texte de toutes les anciennes éditions. Quelques impressions modernes donnent : « au pied. »
  133. Var. Seigneur, vous l’entendez : gardez de négliger (a). (1668 et 73)


    (a). Par une faute d’impression, semblable à celle du vers 911, l’édition de 1713 a : « Seigneur, vous attendez ; » et d’Olivet ne donne le vrai texte : « vous entendez, » que comme variante.
  134. Var. Ai-je vu ses regards se troubler un moment ? (1668-76)
    Var. L’ai-je vu s’attendrir, se troubler un moment ? (1687)
  135. Virgile a dit de même :

    Num fletu ingemuit nostro ? num lumina flexit ?
    Num lacrymas victus dedit, aut miseratus amantem est ?

    (Enéide, livre IV, vers 369 et 370.)
  136. Racine a dit aussi dans les Plaideurs, vers 145 :

    Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets.


    Tour correct, quoi qu’en aient dit plusieurs critiques choqués de la suppression du pronom se, et tout à fait conforme aux habitudes de notre ancienne langue. La Harpe y a vu une inadvertance. C’est lui-même qui n’a pas été sur ses gardes, comme il est arrivé si souvent à ceux qui ont cherché des chicanes grammaticales à Racine.

  137. Var. Et d’un œil qui déjà dévoroit son espoir (a). (1668-76)

    (a). Subligny (Folle querelle, acte III, scène viii) s’était moqué de cette expression : un œil qui dévore un espoir. Mais il faut remarquer que Racine ne l’a pas changée avant l’édition de 1687.
  138. Var. Il craint les Grecs, il craint l’univers en courroux. (1668-76)
  139. Ce passage rappelle, pour le mouvement, le discours de Junon dans le livre I de l’Énéide (vers 39-46) :

    · · · · Pallasne exurere classem
    Argivum, atque ipsos potuit submergere ponto
    Ast ego · · · · etc.

  140. Dans les éditions de 1665 et de 1673 les personnages sont : oreste, andromaque, hermione, cléone, céphise, Soldats d’Oreste.
  141. Var. Madame, c’en est fait. Partons en diligence.
    Venez dans mes vaisseaux goûter votre vengeance.
    Voyez cette captive : elle peut mieux que moi
    Vous apprendre qu’Oreste a dégagé sa foi.
    herm. Ô Dieux ! c’est Andromaque ? androm. Oui, c’est cette princesse
    Deux fois veuve, et deux fois l’esclave de la Grèce,
    Mais qui jusque dans Sparte ira vous braver tous,
    Puisqu’elle voit son fils à couvert de vos coups.
    Du crime de Pyrrhus complice manifeste,
    J’attends son châtiment. Car je vois bien qu’Oreste,
    Engagé par votre ordre à cet assassinat,

    Vient de ce triste exploit vous céder tout l’éclat.
    Je ne m’attendois pas que le ciel en colère
    Pût, sans perdre mon fils, accroître ma misère,
    Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor
    Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu’Hector.
    Vous avez trouvé seule une sanglante voie
    De suspendre en mon cœur le souvenir de Troie.
    Plus barbare aujourd’hui qu’Achille et que son fils,
    Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis ;
    Et ce que n’avoient pu promesse (a) ni menace,
    Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place.
    Je n’ai que trop, Madame, éprouvé son courroux :
    J’aurois plus de sujet de m’en plaindre que vous.
    Pour dernière rigueur ton amitié cruelle,
    Pyrrhus, à mon époux me rendoit infidèle.
    Je t’en allois punir. Mais le ciel m’est témoin
    Que je ne poussois pas ma vengeance si loin ;
    Et sans verser ton sang, ni causer tant d’alarmes,
    Il ne t’en eût coûté peut-être que des larmes.
    herm. Quoi ? Pyrrhus est donc mort ? oreste. Oui, nos Grecs irrités
    [Ont lavé dans son sang ses infidélités.] (1668)


    — Cette scène, telle qu’elle est dans l’édition de 1668, a été réimprimée à la fin du troisième volume des Réflexions critiques de l’abbé du Bos (édition de 1732).

    (a) Les édifions de 1807, de 1808 et celle de M. Aimé-Martin substituent prière à promesse.

  142. Nous avons suivi la ponctuation de toutes les anciennes éditions. Geoffroy (1805) et après lui M. Aimé-Martin ont ponctué ce vers d’une manière toute différente, qui change le sens ; ils mettent une virgule avant les mots : « mais sans changer de face ; » deux points à la fin du vers. L’édition de 1807 (la Harpe) laisse le sens indécis : elle a une virgule avant mais, et une autre après face.
  143. Quelques traits de ce tableau ont été pris dans le récit beaucoup plus détaillé que le messager, dans l’Andromaque d’Euripide (vers 1091-1132), fait de la mort de Pyrrhus.
  144. Var. Le Troyen est sauvé. Mais partons, le temps presse ;
    L’Épire tôt ou tard satisfera la Grèce.
    Cependant j’ai voulu qu’Andromaque aujourd’hui
    Honorât mon triomphe et répondît de lui.
    Du peuple épouvanté la foule fugitive
    M’a laissé sans obstacle enlever ma captive.
    Et regagner ces lieux, où bientôt nos amis
    [Viendront couverts du sang que je vous ai promis.] (1668)

  145. Dans l’Histoire du Théâtre français (tome VII, p. 105) on fait remarquer la ressemblance de ce passage avec ces vers de du Ryer :

    Il est mort, il est vrai ; mais pour m’ôter de peine,
    Il falloit que sa mort fût un coup de ma haine…
    Que ma main achevât, qu’il mourût à ma vue,
    Et qu’il sût en mourant que c’est moi qui le tue.

    ('Thémistocle, acte IV, scène iv.)


    Ce dernier vers est presque semblable au vers 1270 d’Andromaque. — Le Thémistocle de du Ryer a été imprimé en 1648.

  146. Var. D’une mort que les Grecs n’ont fait qu’exécuter. (1668-76)
  147. « On dit que le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l’ordre qu’il avait reçu d’elle. Ce serait bien vis-à-vis d’un juge ; mais quand il s’agit de la femme qu’on aime, le désespoir de la trouver injuste et cruelle est l’unique sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que Talma conçoit la situation : un cri s’échappe du cœur d’Oreste ; il dit les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec un abattement toujours croissant : ses bras tombent, son visage devient en un instant plus pâle que la mort, et l’émotion des spectateurs s’augmente à mesure qu’il semble perdre la force de s’exprimer. » (Mme de Staël, de l’Allemagne, 2e partie, chapitre xxvii.) Est-ce à dire qu’à la différence de le Kain, Talma, ne tenant nul compte de la ponctuation, telle que la donnent toutes les anciennes éditions, n’insistait pas sur chaque circonstance de l’ordre ? Il est difficile de le croire. — Dans ce beau dialogue Racine n’a certainement pas songé à imiter Shakspeare. Mais voici une rencontre singulière. Dans la tragédie du Roi Jean, le Roi dit à Hubert, l’assassin d’Arthur :

    · · · · · · I had mighty cause
    To wish him dead, but thou hast none to kill him.


    Hubert lui répond :

    Had none, Mylord ! Why ? did you not provoke me ?

  148. Un nouvel emprunt, plus heureux que le premier, paraît à M. Piccolos, dans les notes déjà citées de sa traduction de Bernardin de Saint-Pierre, avoir été fait ici par Racine au roman d’Héliodore. Il compare ces reproches d’Hermione à Oreste à ceux que Déménète, cette autre Phèdre, fait à Thisbé sa complice, après que toutes deux ont réussi à perdre Cnémon. Nous ne citerons pas le passage d’Héliodore : si l’on y trouve, dans une situation analogue, un sentiment et un mouvement passionné qui rappellent ces vers d’Andromaque, l’expression diffère. On pourrait seulement rapprocher du vers 1560, « il m’aimeroit peut-être…, » cette phrase : « τυχον ἀν μετεπείσθη χρόνῳ πρὸς τὸ ήμερώτερον. » Voyez le livre 1 des Éthiopiques, chapitres xiv et xv.
  149. Dans l’édition de 1736, dans celles de Luneau de Boisjermain, de Geoffroy et de M. Aimé-Martin on lit ainsi ce vers :

    Traître, qu’elle ait produit un monstre tel que toi.


    Dans l’édition de 1668, Hermione, après ce vers, ajoutait en s’adressant à Andromaque :

    Allons, Madame, allons. C’est moi qui vous délivre.
    Pyrrhus ainsi l’ordonne, et vous pouvez me suivre.
    De nos derniers devoirs allons nous dégager.
    Montrons qui de nous deux saura mieux le venger.

  150. Au lieu d’oreste, seul, les éditions de 1668 et de 1673 portent : oreste, Soldats d’Oreste.
  151. « La manière dont Talma récite ce monologue est sublime. L’espèce d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste pour la déchirer, lorsqu’il dit ce vers :

    J’assassine à regret un roi que je révère,


    inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir tout entière » (Mme de Staël, de l’Allemagne, 2e partie, chapitre xxvii.)

  152. Var. Commande qu’on le venge ; et peut-être qu’encor
    Elle poursuit sur nous la vengeance d’Hector. (1668-87)


    Cette variante est devenue le texte des éditions de 1768, 1807, 1808 et de celle de M. Aimé-Martin.

  153. Nous n’avons trouvé que dans les éditions de 1736, de 1760 (Amsterdam), de 1768 et de 1807 la leçon :

    Voilà notre chemin, marchons de ce côté,


    leçon que M. Aimé-Martin donne comme une variante. C’était probablement une correction des comédiens, que l’édition de 1736 a recueillie.

  154. Dans les éditions de 1722 et de 1736 il y a :

    Non, non, c’est Hermione, ami, que je veux suivre.

  155. Var. À son dernier courroux je ne puis plus survivre. (1668-76)
  156. Atalide et Acomat apprennent de la même manière la mort de Bajazet :

    osm. Nos bras impatients ont puni son forfait,
    Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.
    atal. Bajazet ! acom. Que dis-tu ? osm. Bajazet est sans vie.
    L’ignoriez-vous ?

  157. Les éditions de 1736, de 1760 (Amsterdam), de 1768, de 1807, de 1808 et celle de M. Aimé-Martin ont ainsi changé ce vers :

    Elle a trouvé Pyrrhus porté par des soldats.

  158. La Harpe dit, dans son commentaire : « Il faudrait avoir vu le Kain prononcer ces mots : « Hé bien ! je meurs content, » pour comprendre tout ce qu’ils ont d’effroyable dans la bouche d’Oreste. »
  159. Les éditions publiées du vivant de Racine n’ont ainsi qu’un point à la fin de ce vers. Les impressions plus récentes, déjà celle de 1713, en mettent plusieurs, comme pour une réticence.
  160. Il y a Dieu ! au singulier, dans l’édition de 1697 ; c’est une de ces fautes évidentes où cette impression cesse de faire loi pour nous.
  161. Geoffroy prétend que Talma disait ce vers d’un ton trop familier : « Il a l’air de faire observer tranquillement à Pylade une curiosité, tandis qu’il doit avoir l’accent de l’horreur. Je relève ce défaut par la raison qu’il a été très-applaudi. » (Cours de littérature, tome VI, p. 225.) Mais est-il vraisemblable que Geoffroy se soit bien rendu compte de l’effet produit par l’acteur ?
  162. Ce passage est une imitation des fureurs d’Oreste dans Euripide (Oreste, vers 245 et suivants). Boileau, au chapitre xiii du Traité du Sublime, a traduit quelques-uns de ces vers d’Oreste :

    Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux
    Ces filles de l’enfer, ces spectres odieux.
    Ils viennent : je les vois ; mon supplice s’apprête.
    Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête !


    Mais dans cette traduction fort libre, Racine plus qu’Euripide a été son modèle. Le Traité du Sublime ne fut publié par Boileau qu’en 1674, sept ans après Andromaque. — Dans le chapitre déjà cité de l’Allemagne, Mme de Staël, pensant au jeu admirable de Talma dans cette scène, dit : « Les grands acteurs se sont presque tous essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible qu’elle se montre à travers le calme même et la dignité d’une belle nature. »