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Ange Pitou/53

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Legrand et Crouzet (p. 373-377).


LIII

LA SOIRÉE DU 5 AU 6 OCTOBRE


Charny et Gilbert se précipitent par les degrés.

— Au nom du roi ! crie l’un. — Au nom de la reine ! crie l’autre. Et tous deux ajoutent :

— Ouvrez les portes !

Mais cet ordre n’est pas si vite exécuté que le président de l’Assemblée nationale n’ait été renversé dans la cour et foulé aux pieds.

À côté de lui deux des femmes de la députation ont été blessées.

Gilbert et Charny se précipitent ; ces deux hommes, partis l’un du haut de la société, l’autre d’en bas, se sont rencontrés dans le même milieu.

L’un veut sauver la reine par amour pour la reine, l’autre veut sauver le roi par amour pour la royauté.

Les grilles ouvertes, les femmes se sont précipitées dans la cour ; elles se sont jetées dans les rangs des gardes, dans ceux des soldats du régiment de Flandre ; elles menacent, elles prient, elles caressent. Le moyen de résister à des femmes qui implorent des hommes au nom de leurs mères et de leurs sœurs !

— Place, Messieurs, place à la députation ! crie Gilbert. Et tous les rangs s’ouvrent pour laisser passer Mounier et les malheureuses femmes qu’il va présenter au roi.

Le roi, prévenu par Charny, qui a pris les devants, attend la députation dans la chambre voisine de la chapelle.

C’est Mounier qui parlera au nom de l’Assemblée.

C’est Louison Chambry, cette bouquetière qui a battu le rappel, qui parlera au nom des femmes.

Mounier dit quelques mots au roi et lui présente la jeune bouquetière.

Celle-ci fait un pas en avant, veut parler, mais ne peut prononcer que ces mots :

— Sire, du pain !

Et elle tombe évanouie.

— Au secours ! crie le roi, au secours ! Andrée s’élance et présente son flacon au roi.

— Ah ! Madame, dit Charny à la reine avec le ton du reproche.

La reine pâlit et se retire dans son appartement.

— Préparez les équipages, dit-elle, le roi et moi nous partons pour Rambouillet.

Pendant ce temps, la pauvre enfant revenait à elle ; en se voyant entre les bras du roi qui lui faisait respirer des sels, elle poussa un cri de honte, et voulut lui baiser la main.

Mais le roi l’arrêta.

— Ma belle enfant, lui dit-il, laissez-moi vous embrasser, vous en valez bien la peine. — Oh ! sire, sire, puisque vous êtes si bon, dit la jeune fille, donnez donc l’ordre ! — Quel ordre ? demanda le roi. — L’ordre de faire venir les blés, afin que la famine cesse. — Mon enfant, dit le roi, je veux bien signer l’ordre que vous demandez, mais, en vérité ! j’ai bien peur qu’il ne vous serve pas à grand’chose. Le roi se mit à une table et commençait à écrire, lorsque tout à coup un coup de feu isolé se fait entendre, suivi d’une fusillade assez vive.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écrie le roi, qu’y a-t-il encore ? Voyez cela, monsieur Gilbert.

Une seconde charge a eu lieu sur un autre groupe de femmes, et c’est cette charge qui a amené le coup de fusil isolé et la fusillade. Le coup de fusil isolé a été tiré par un homme du peuple et a cassé le bras à monsieur Savonnières, lieutenant des gardes, au moment où ce bras était levé pour frapper un jeune soldat réfugié contre une barraque, et qui, les deux bras étendus et désarmés, protégeait une femme à genoux derrière lui.

A ce coup de fusil ont répondu, de la part des gardes, cinq ou six coups de carabine.

Deux balles ont porté : une femme est tombée morte.

On en emporte une autre grièvement blessée.

Le peuple riposte, et à leur tour deux gardes du corps tombent de leurs chevaux.

Au même instant, les cris de : Place ! place ! se font entendre. Ce son les hommes du faubourg Saint-Antoine qui arrivent, traînant trois pièces ; de canon, qu’ils mettent en batterie en l’axe de la grille.

Heureusement, la pluie tombe par torrent, la mèche est inutilement approchée de la lumière, la poudre détrempée par l’eau refuse de prendre.

En ce moment, une voix glisse tout bas ces paroles à l’oreille de Gilbert :

— Monsieur de Lafayette arrive et n’est plus qu’à une demi-lieue d’ici. Gilbert cherche en vain qui lui a donné l’avis ; mais, de quelque part qu’il vienne, l’avis est bon.

Il regarde autour de lui, voit un cheval sans maître, c’est celui de l’un des deux gardes qui vient d’être tué.

Il saute dessus, et part au galop dans la direction de Paris. Le second cheval sans cavalier veut le suivre ; mais à peine a-t-il fait vingt pas sur la place, qu’il est arrêté par la bride. Gilbert croit qu’on devine son intention et qu’on veut le poursuivre. Il jette un regard derrière lui tout en s’éloignant.

On ne pense point à cela, on a faim. On pense à manger, et l’on égorge le cheval à coups de couteau.

Le cheval tombe, et en un instant est dépecé en vingt morceaux. Pendant ce temps, comme à Gilbert, on est venu dire au roi : Monsieur de Lafayette arrive.

Il venait de signer à Mounier l’acceptation des Droits de l’Homme.

Il venait de signer à Louison Chambry l’ordre de laisser venir les grains.

Munis de ce décret et de cet ordre, qui, pensait-on, devaient calmer tous les esprits, Maillard, Louison Chambry et un millier de femmes reprirent le chemin de Paris.

Aux premières maisons de la ville, elles rencontrèrent Lafayette, qui, pressé par Gilbert, arrivait au pas de course, conduisant la garde nationale.

— Vive le roi ! crièrent Maillard et les femmes levant leurs décrets au-dessus de leurs têtes. — Que parliez-vous donc des dangers que court Sa Majesté ? dit Lafayette étonné. — Venez, venez, général, s’écria Gilbert, continuant de le presser. Vous en jugerez vous-même.

Et Lafayette se hâte.

La garde nationale entre dans Versailles tambour battant. Aux premiers battements de tambour qui pénètrent dans Versailles, le roi sent qu’on le touche respectueusement au bras.

Il se retourne : c’est Andrée.

— Ah ! c’est vous, madame de Charny, dit-il. Que fait la reine ? — Sire, la reine vous fait supplier de partir, de ne pas attendre les Parisiens. A la suite de vos gardes et des soldats du régiment de Flandre, vous passerez partout. — Est-ce votre avis, monsieur de Charny ? demanda le roi. — Oui, sire, si du même coup vous traversez la frontière, sinon… — Sinon ? — Mieux vaut rester.

Le roi secoua la tête.

Il reste, non point parce qu’il a le courage de rester, mais parce qu’il n’a pas la force de partir.

Tout bas, il murmure :

— Un roi fugitif ! un roi fugitif !

Puis se retournant vers Andrée :

— Allez dire à la reine de partir seule.

Andrée sortit pour s’acquitter de la commission.

Cinq minutes après, la reine entra et vint se ranger près du roi.

— Que venez-vous faire ici, Madame ? demanda Louis XVI — Mourir avec vous. Monsieur, répondit la reine. — Ah ! murmura Charny, voilà où elle est vraiment belle.

La reine tressaillit, elle avait entendu.

— Je crois, en effet, que je ferais mieux de mourir que de vivre, dit-elle en le regardant.

En ce moment, la marche de la garde nationale battait sous les fenêtres mêmes du palais.

Gilbert entra vivement.

— Sire, dit-il au roi, Votre Majesté n’a plus rien à craindre, monsieur de Lafayette est en bas.

Le roi n’aimait pas monsieur de Lafayette, mais se contentait de ne pas l’aimer.

Du côté de la reine, c’était autre chose ; elle le haïssait franchement, et ne cachait pas sa haine.

Il en résulta qu’à cette nouvelle qu’il croyait une des plus heureuses qu’il put annoncer en ce moment, Gilbert ne reçut pas de réponse.

Mais Gilbert n’était pas homme à se laisser intimider par le silence royal.

— Votre Majesté a entendu ? dit-il au roi d’un ton ferme. Monsieur de Lafayette est en bas, et se met aux ordres de Votre Majesté.

La reine continua de rester muette.

Le roi fit un effort sur lui-même.

— Qu’on aille lui dire que je le remercie, et qu’on l’invite de ma part à monter.

Un officier s’inclina et sortit.

La reine fit trois pas en arrière.

Mais d’un geste presque impératif le roi l’arrêta.

Les courtisans se formèrent en deux groupes.

Charny et Gilbert demeurèrent près du roi.

Tous les autres reculèrent comme la reine, et allèrent se ranger derrière elle.

On entendit le pas d’un seul homme, et monsieur de Lafayette parut dans l’encadrement de la porte.

Au milieu du silence qui se fit à sa vue, une voix appartenant au groupe de la reine prononça ces deux mots :

— Voilà Cromwell.

Lafayette sourit.

— Cromwell ne fût pas venu seul chez Charles ier, dit-il.

Louis XVI se retourna vers ces terribles amis qui lui faisaient un ennemi de l’homme qui accourait à son secours.

Puis, à monsieur de Charny :

— Comte, dit-il, je reste. Du moment où monsieur de Lafayette est ici, je n’ai plus rien à craindre. Dites aux troupes de se retirer sur Rambouillet. La garde nationale prendra les postes extérieurs, les gardes du corps ceux du château.

Puis, se retournant vers Lafayette :

— Venez, général, j’ai à causer avec vous.

Et comme Gilbert faisait un pas pour se retirer :

— Vous n’êtes pas de trop, docteur, dit-il ; venez.

Et montrant le chemin à Lafayette et à Gilbert, il entra dans un cabinet où tous deux le suivirent.

La reine les suivit, et quand la porte fut refermée :

— Ah ! dit-elle, c’était aujourd’hui qu’il fallait fuir. Aujourd’hui, il était encore temps. Demain, peut-être, sera-t-il trop tard !

Et elle sortit à son tour pour rentrer dans ses appartements.

Et cependant une grande lueur, pareille à celle d’un incendie, frappait les vitres du palais.

C’était un immense foyer, où l’on faisait rôtir les quartiers du cheval mort.