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Ange Pitou/56

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Legrand et Crouzet (p. 389-394).


LVI

MORT DE GEORGES DE CHARNY


Le récit que nous venons de faire a déjà été fait de cent manières différentes, car c’est bien certainement un des plus intéressants de cette grande période écoulée de 1789 à 1795, et qu’on appelle la révolution française.

Il sera fait de cent autres manières encore : mais, nous l’affirmons d’avance, personne ne l’aura fait avec plus d’impartialité que nous.

Mais après tous ces récits, le nôtre compris, il en restera encore autant à faire, car l’histoire n’est jamais complète. Cent mille témoins ont chacun leur version ; cent mille détails différents ont chacun leur intérêt et leur poésie, par cela même qu’ils sont différents.

Mais à quoi serviront tous les récits, si véridiques qu’ils soient ? Jamais leçon politique a-t-elle instruit un homme politique ?

Les larmes, les récits, et le sang des rois ont-ils jamais eu la puissance de la simple goutte d’eau qui creuse les pierres ?

Non, les reines ont pleuré ; non, les rois ont été égorgés, et cela sans que leurs successeurs aient jamais profité de la cruelle instruction donnée par la fortune.

Les hommes dévoués ont prodigué leur dévouement sans que ceux-là en aient profité que la fatalité avait destinés au malheur.

Hélas ! nous avons vu la reine trébucher presque au cadavre d’un de ces hommes que les rois qui s’en vont laissent tout sanglants sur le chemin qu’ils ont parcouru dans leur chute.

Quelques heures après le cri d’effroi qu’avait poussé la reine, et au moment où, avec le roi et ses enfants, elle quittait Versailles où elle ne devait plus rentrer, voilà ce qui se passait dans une petite cour intérieure, humide de la pluie qu’un acre vent d’automne commençait à sécher :

Un homme vêtu de noir était penché sur un cadavre.

Un homme vêtu de l’uniforme des gardes s’agenouillait de l’autre côté de ce cadavre.

À trois pas d’eux se tenait debout, les mains crispées, les yeux fixes, un troisième compagnon.

Le mort, lui, c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, dont tout le sang paraissait s’être écoulé par de larges blessures reçues à la tête et à la poitrine.

Sa poitrine, toute sillonnée et devenue d’un blanc livide, semblait encore se soulever sous le souffle dédaigneux de la défense sans espoir. Sa bouche entr’ouverte, sa tête renversée en arrière avec une expression de douleur et de colère, rappelait à l’esprit cette belle image du peuple romain :

« Et la vie avec un long gémissement s’enfuit vers la demeure des ombres. »

L’homme vêtu de noir, c’était Gilbert. L’officier à genoux, c’était le comte. L’homme debout, c’était Billot.

Le cadavre, c’était celui du baron Georges de Charny. Gilbert, penché sur le cadavre, regardait avec cette sublime fixité qui, chez le mourant, arrête la vie prête à fuir, et qui, chez le mort, rappelle presque l’âme envolée.

— Froid, raide ! il est mort, bien mort, dit-il enfin. Le comte de Charny poussa un rauque gémissement, et, serrant dans ses bras ce corps insensible, éclata en des sanglots si déchirants, que le médecin tressaillit et que Billot alla se cacher la tête dans l’angle, de la petite cour

Puis tout à coup le comte releva le cadavre, l’adossa au mur, et se relira lentement, regardant toujours si son frère mort n’allait pas se ranimer et le suivre.

Gilbert demeura sur un genou, la tête appuyée sur sa main, pensif, épouvanté, immobile.

Billot alors quitta son coin sombre, et vint à Gilbert. Il n’entendait plus les cris du comte qui lui avaient déchiré le cœur.

— Hélas! hélas ! monsieur Gilbert, dit-il, voilà donc décidément ce que c’est que la guerre civile, et ce que vous m’aviez prédit arrive ; seulement la chose arrive plus vite que je ne croyais, et que vous ne croyiez vous-même. J’ai vu ces scélérats égorger de malhonnêtes gens, voilà que je vois ces scélérats égorger d’honnêtes gens. J’ai vu massacrer Flesselles, j’ai vu massacrer monsieur de Launay, j’ai vu massacrer Foulon, j’ai vu massacrer Berthier ; j’ai frémi de tous mes membres, et j’ai eu horreur des autres ! et pourtant les hommes qu’on tuait là n’étaient que des misérables. C’est alors, monsieur Gilbert que vous m’avez prédit qu’un jour viendrait où l’on tuerait les honnêtes gens. On a tué monsieur le baron de Charny, je ne frémis plus, je pleure ; je n’ai plus horreur des autres, j’ai peur de moi-même. — Billot ! fit Gilbert. Mais sans écouter, Billot continua :

— Voilà un pauvre jeune homme qu’on a assassine, monsieur Gilbert ; c’était un soldat, il a combattu ; lui n’assassinait pas, mais il a été assassiné.

Billot poussa un soupir qui semblait sortir du plus profond de ses entrailles.

— Ah ! dit-il, ce malheureux, je le connaissais enfant, je le voyais passer allant de Boursonne à Villers-Cotterets sur son petit cheval gris. Il apportait du pain aux pauvres de la part de sa mère. C’était un bel enfant au teint blanc et rose, avec de grands yeux bleus ; il riait toujours. Eh bien ! c’est étrange ; depuis que je l’ai vu là, étendu, sanglant, défiguré, ce n’est plus un cadavre que je revois, c’est toujours l’enfant souriant, qui tient au bras gauche un panier, et sa bourse de la main droite. Ah ! monsieur Gilbert, en vérité, je crois que c’est assez comme cela, et je n’ai plus envie d’en voir davantage, car vous me l’avez prédit, nous en arriverons à ce que je vous voie aussi mourir, vous, et alors…

Gilbert secoua doucement la tête.

-Billot, dit-il, sois calme, mon heure n’est pas encore venue. — Soit ; mais la mienne est arrivée, docteur. J’ai là-bas des moissons qui ont pourri, des terres qui restent en friche ; une famille que j’aime, que j’aime dix fois plus encore en voyant ce cadavre que pleure sa famille.

— Que voulez-vous dire, mon cher Billot ? Supposez-vous par hasard que je vais m’apitoyer sur vous ? — Oh ! non, répondit naïvement Billot ; mais comme je souffre, je me plains, et comme se plaindre ne mène à rien, je compte m’aider et me soulager à ma façon. — C’est-à-dire que… ? — C’est-à-dire que j’ai envie de retourner à la ferme, monsieur Gilbert. — Encore, Billot ? — Ah ! monsieur Gilbert, voyez-vous, il y a une voix là-bas qui m’appelle. — Prenez garde, Billot, cette voix vous conseille la désertion. — Je ne suis pas un soldat pour déserter, monsieur Gilbert. — Ce que vous ferez, Billot, sera une désertion bien autrement coupable que celle du soldat. — Expliquez-moi cela, docteur ? — Comment ! vous serez venu démolir à Paris, et vous vous sauverez à la chute de l’édifice ? — Pour ne pas écraser mes amis, oui. — Ou plutôt pour ne pas être écrasé vous-même. — Eh ! eh ! fit Billot, il n’est pas défendu de penser un peu à soi. — Ah ! voilà un beau calcul ! Comme si les pierres ne roulaient pas ! comme si en roulant elles n’écrasaient pas, même à distance, les peureux qui s’enfuient ! — Ah ! vous savez bien que je ne suis pas un peureux, monsieur Gilbert ? — Alors, vous resterez, Billot, car j’ai encore besoin de vous ici. — Ma famille aussi a besoin de moi là-bas. — Billot, Billot, je croyais que vous étiez convenu avec moi qu’il n’y avait pas de famille pour un homme qui aime sa patrie. — Je voudrais savoir si vous répéteriez ce que vous venez de dire, en supposant que votre fils Sébastien soit là où est ce jeune homme ?

Et il montrait le cadavre.

— Billot, répondit stoïquement Gilbert, un jour viendra où mon fils Sébastien me verra comme je vois ce cadavre. — Tant pis pour lui, docteur, si ce jour il est aussi froid que vous l’êtes. — J’espère qu’il vaudra mieux que moi. Billot, et qu’il sera plus ferme encore, précisément parce que je lui aurai donné l’exemple de la fermeté. — Alors vous voulez que l’enfant s’accoutume à voir couler le sang ; qu’il prenne, à l’âge tendre, l’habitude des incendies, des potences, des émeutes, des attaques de nuit ; qu’il voie insulter des reines, menacer des rois ; et lorsqu’il sera dur comme une épée, froid comme elle, vous voulez qu’il vous aime, qu’il vous respecte ? — Non, je ne veux pas qu’il voie tout cela, Billot ; voilà pourquoi je l’ai renvoyé à Villers-Cotterets, ce que je regrette presque aujourd’hui. — Comment, ce que vous regrettez aujourd’hui ? — Oui. — Et pourquoi aujourd’hui ? — Parce qu’aujourd’hui il eût vu mettre en pratique cet axiome du Lion et du Rat, qui pour lui n’est qu’une fable. — Que voulez-vous dire, monsieur Gilbert ? — Je dis qu’il eût vu un pauvre fermier que le hasard a amené à Paris, un brave et honnête homme qui ne sait ni lire ni écrire, qui n’eût jamais cru que sa vie pût avoir une influence bonne ou mauvaise sur ces hautes destinées qu’il osait à peine mesurer de l’œil ; je dis qu’il eût vu cet homme, qui déjà voulait, à une époque, quitter Paris, comme il le veut encore ; je dis qu’il eût vu cet homme contribuer efficacement à sauver aujourd’hui un roi, une reine et deux enfants royaux.

Billot regardait Gilbert avec deux yeux étonnés.