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Ange Pitou/58

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Legrand et Crouzet (p. 400-408).


LVIII

COMMENT PITOU, QUI AVAIT ÉTÉ MAUDIT ET CHASSÉ PAR SA TANTE À PROPOS D’UN BARBARISME ET DE TROIS SOLÉCISMES, FUT REMAUDIT ET RECHASSÉ PAR ELLE À PROPOS D’UNE VOLAILLE AU RIZ


Pitou arriva naturellement à Villers-Cotterets par cette partie du parc qu’on appelle la Faisanderie ; il traversa la salle de danse, déserte pendant la semaine, et à laquelle il avait conduit trois semaines auparavant Catherine.

Que de choses s’étaient passées pour Pitou et pour la France pendant ces trois semaines !

Puis, ayant suivi la longue allée de marronniers, il gagna la place du château, et s’en vint frapper à la porte de derrière du collège de l’abbé Fortier.

Il y avait trois ans que Pitou avait quitté Haramont, tandis qu’il n’y avait que trois semaines qu’il avait quitté Villers-Cotterets ; il était donc tout simple qu’on ne l’eût point reconnu à Haramont et qu’on le reconnût à Villers-Cotterets.

En un instant, le bruit se répandit par la ville que Pitou venait d’arriver avec Sébastien Gilbert, que tous deux étaient entrés par la porte de derrière de l’abbé Fortier, que Sébastien était à peu près comme lors de son départ, mais que Pitou avait un casque et un grand sabre.

Il en résulta qu’une foule s’amassa vers la grande porte ; car on pensa bien que si Pitou s’était introduit chez l’abbé Fortier par la petite porte du château, il en sortirait par la grande porte de la rue de Soissons.

C’était son chemin pour aller au Pieux.

En effet, Pitou ne s’arrêta chez l’abbé Fortier que le temps de déposer entre les mains de sa sœur la lettre du docteur, Sébastien Gilbert et cinq doubles louis destinés à payer sa pension. La sœur de l’abbé Fortier eut grand’peur d’abord, quand elle vit s’introduire par la porte du jardin ce formidable soldat ; mais bientôt, sous le casque du dragon, elle reconnut la figure placide et honnête, ce qui la tranquillisa un peu.

Enfin la vue des cinq doubles louis la rassura tout à fait.

Cette crainte de la pauvre vieille fille était d’autant plus facile à expliquer, que l’abbé Fortier était sorti pour conduire ses élèves en promenade, et qu’elle se trouvait absolument seule à la maison.

Pitou, après avoir remis la lettre et les cinq doubles louis, embrassa Sébastien et sortit, en enfonçant avec une crânerie toute militaire son casque sur sa tête.

Sébastien avait versé quelques larmes en se séparant de Pitou, quoique la séparation ne dût pas être longue, et que sa société ne fit pas récréative ; mais son hilarité, sa mansuétude, son éternelle complaisance avaient touché le cœur du jeune Gilbert.

Pitou était de la nature de ces gros bons chiens de Terre-Neuve, qui vous fatiguent bien parfois, mais qui finissent par désarmer votre colère en vous léchant.

Une chose adoucit le chagrin de Sébastien, c’est que Pitou lui promit de le revenir voir souvent. Une chose adoucit le chagrin de Pitou, c’est que Sébastien l’en remercia.

Maintenant, suivons un peu notre héros, de la maison de l’abbé Fortier à celle de sa tante Angélique, située, comme l’on sait, à l’extrémité du Pieux.

En sortant de chez l’abbé Fortier, Pitou trouva une vingtaine de personnes qui l’attendaient. Son étrange accoutrement, dont la description avait déjà couru par toute la ville, était en partie connu du rassemblement. En le voyant ainsi revenir de Paris, où l’on se battait, on présumait que Pitou s’était battu, et l’on voulait avoir des nouvelles. Ces nouvelles, Pitou les donna avec sa majesté ordinaire ; il raconta la prise de la Bastille, les exploits de Billot et de monsieur Maillard, de monsieur Hélie, de monsieur Hullin ; comment Billot était tombé dans les fossés de la forteresse, et comment lui, Pitou, l’avait tiré de là ; enfin, comment on avait sauvé monsieur Gilbert, qui, depuis huit ou dix jours, faisait partie des prisonniers.

Le auditeurs savaient déjà à peu près tout ce que leur racontait Pitou, mais ils avaient lu ces détails sur les gazettes du temps, et, si intéressant que soit un gazetier dans ce qu’il écrit, il l’est toujours moins qu’un témoin oculaire qui raconte, que l’on peut interroger et qui répond. Or, Pitou reprenait, répondait, donnait tous les détails, mettant à toutes les interruptions une grande complaisance, à toutes les réponses une grande aménité.

Il en résulta qu’après une heure à peu près de détails donnés à la porte de l’abbé Fortier, dans la rue de Soissons, encombrée d’auditeurs, un des assistants, voyant quelques signes d’inquiétude se manifester sur le visage de Pitou, eut l’idée de dire :

— Mais il est fatigué, ce pauvre Pitou, et nous le tenons là sur ses jambes, au lieu de le laisser rentrer chez sa tante Angélique. Pauvre vieille chère fille ! elle sera si heureuse de le revoir. — Ce n’est pas que je sois fatigué, dit Pitou, c’est que j’ai faim. Jamais je ne suis fatigué, mais j’ai faim loujpurs.

Alors, et devant cette naïve déclaration, la foule, qui respectait le. besoins de l’estomac de Pitou, s’ouvrit respectueusement, et Pitou, suivi da quelques curieux plus acharnés que les autres, put prendre le chemin du Pieux, c’est-à-dire de la maison de la tante Angélique. La tante Angélique était absente, en train de voisiner sans doute, et la porte était fermée.

Plusieurs personnes offrirent alors à Pitou de venir prendre chez elles la nourriture dont il avait besoin, mais Pitou refusa fièrement.

— Mais, lui dit-on, tu vois bien, mon cher Pitou, que la porte de ta tante est fermée. — La porte d’une tante ne saurait rester fermée devant un neveu soumis et affamé, dit sentencieusement Pitou. Et, tirant son grand sabre, dont la vue fit reculer les femmes et les enfants, il en introduisit l’extrémité entre le pêne et la gâche de la sersure, pesa vigoureusement, et la porte s’ouvrit à la grande admiration des assistants, qui ne révoquèrent plus les exploits de Pitou dès lors qu’ils le virent si témérairement s’exposer à la colère de la vieille fille. L’intérieur de la maison était exactement le même que du temps de Pitou : le fameux fauteuil de cuir tenait royalement le milieu de la chambre ; deux ou trois autres chaises ou tabourets estropiés formaient la cour boiteuse du grand fauteuil ; au fond était la huche, à droite le buffet, la cheminée.

Pitou entra dans la maison avec un doux sourire ; il n’avait rien contre tous ces pauvres meubles ; au contraire, c’étaient des amis d’enfance. Ils étaient donc, il est vrai, presqu’aussi durs que la tante Angélique, mais quand on les ouvrait, du moins trouvait-on quelque chose de bon en eux ; tandis que si on eût ouvert la tan te Angélique, on eût bien certainement trouvé le dedans encore plus sec et plus mauvais que le dehors.

Pitou donna à l’instant même une preuve de ce que nous avançons aux personnes qui l’avaient suivi, et qui, voyant ce qui se passait, regardaient du dehors, curieux de savoir ce qui allait se passer au retour de la tante Angélique.

Il était facile de voir, d’ailleurs, que ces quelques personnes étaient pleines de sympathie pour Pitou.

Nous avons dit que Pitou avait faim, faim au point qu’on avait pu s’en apercevoir à l’altération de son visage. Aussi ne perdit-il point de temps ; il alla droit à la huche et au buffet.

Autrefois, nous disons autrefois, quoique trois semaines se soient écoulées à peine depuis le départ de Pitou, car, à notre avis, le temps se mesure, non point sur la durée, mais par les événements écoulés ; autrefois, Pitou, à moins d’être poussé parle mauvais esprit ou par une faim irrésistible, puissances infernales toutes deux et qui se ressemblent beaucoup ; autrefois, Pitou se fût assis sur le seuil de la porte fermée, eût irresistiblement attendu le retour de la tante Angélique ; quand elle fût revenue, l’eût saluée avec un doux sourire ; puis, se dérangeant, lui eût fait place pour la laisser passer ; elle entrée, fût entré après elle, et, entré à son tour, fût allé chercher le pain et le couteau pour se faire mesurer sa part ; puis, sa part de pain coupée, il eût jeté un œil de convoitise, un simple regard, humide et magnétique, il le croyait du moins, magnétique au point d’appeler le fromage ou la friandise placés sur la planche du buffet.

Électricité qui rarement réussissait, mais, qui réussissait quelquefois cependant.

Mais aujourd’hui, Pitou fait homme n’en agissait plus ainsi : il ouvrit tranquillement la huche, tira de sa poche son large euslache, prit le pain et en coupa angulairement un morceau qui pouvait peser un bon kilogramme, comme on dit élégamment depuis l’adoption des nouvelles mesures.

Puis il laissa retomber le pain dans la huche et le couvercle sur le pain.

Après quoi, sans rien perdre de sa tranquillité, il alla ouvrir le buffet.

Il sembla bien un instant à Pitou qu’on entendait le grondement de la tante Angélique ; mais le buffet criait sur ses charnières, et ce bruit, qui avait toute la puissance de la réalité, étouffa l’autre, qui n’avait que l’influence de l’imagination.

Du temps que Pitou faisait partie de la maison, l’avare tante se retranchait derrière des provisions de résistance ; c’était un fromage de Marolles, ou le mince morceau de lard entouré des feuilles verdoyantes d’un énorme chou ; mais depuis que ce fabuleux mangeur avait quitté le pays, la tante, malgré son avarice, se confectionnait certains plats qui duraient une semaine, et qui ne manquaient pas d’une certaine valeur. C’était tantôt un bœuf à la mode, entouré de carottes et d’oignons confits dans la graisse de la veille ; tantôt un haricot de mouton aux savoureuses pommes de terre, grosses comme des tôles d’enfant ou longues comme des citrouilles ; tantôt un pied de veau, que l’on épiçait avec. quelques échalottes vinaigrées ; tantôt c’était une omelette gigantesque faite dans la grande poêle et couperosée de civette et de persil, ou émaillée de tranches de lard, dont une seule suffisait au repas de la vieille, même en ses jours d’appétit.

Pendant toute la semaine, la tante Angélique caressait ce mets avec discrétion, ne faisant brèche au précieux morceau que juste selon les exigences du moment.

Tous les jours elle se réjouissait d’être seule à consommer de si bonnes choses, et, pendant cette bienheureuse semaine, elle pensait autant de fois à son neveu Ange Pitou qu’elle mettait de fois la main au plat et qu’elle portait de fois la bouchée à ses lèvres.

Pitou eut de la chance.

Il tombait sur un jour, c’était le lundi, où la tante Angélique avait fait cuire dans du riz un vieux coq, lequel avait tant bouilli, tout entouré qu’il était de sa moelleuse cloison de pâte, que les os avaient quitté la chair, et que la chair était devenue presque tendre.

Le plat était formidable ; il se présentait dans une écuelle profonde, noire à l’extérieure, mais reluisante et pleine d’attraits pour l’œil.

Les viandes surmontaient le riz, comme les îlots d’un vaste lac, et la crête du coq se dressait entre les pitons multiples, comme la crête de Ceuta sur le détroit de Gibraltar.

Pitou n’eut pas même la courtoisie de pousser un hélas d’admiration en voyant cette merveille.

Gâté par la cuisine, il oubliait, l’ingrat ! que jamais pareille magnificence n’avait habité le buffet de la tante Angélique.

Il tenait son coupon de pain de la main droite. Il saisit le vaste plat de la main gauche, et le tint en équilibre par la pression de son pouce carré, qui plongea jusqu’à la première phalange dans une graisse compacte et d’un excellent fumet. En ce moment, il sembla à Pitou qu’une ombre s’interposait entre le jour de la porte et lui.

Il se retourna souriant, car Pitou était une de ces natures naïves chez lesquelles la satisfaction du cœur se peint sur le visage. Cette ombre, c’était le corps de la tante Angélique. De la tante Angélique, plus avare, plus revêche, plus desséchée que jamais.

Autrefois, nous sommes forcés de revenir sans cesse à la même figure, c’cst-à-dirc à la comparaison, attendu que la comparaison seule peut exprimer notre pensée ; autrefois, à la vue de la tante Angélique, Pitou eût laissé tomber le plat, et tandis que la tante Angélique se fût penchée, désespérée, pour recueillir les débris de son coq et les parcelles de son riz, il eût sauté par-dessus sa tête et se fût enfui son pain sous son bras.


Mais Pitou n’était plus le même ; son casque et son sabre le changeaient moins au physique que la fréquentation des grands philosophes de l’époque ne l’avait changé au moral.

Au lieu de fuir épouvanté devant sa tante, il s’approcha d’elle avec un gracieux sourire, étendit les bras, et, quoiqu’elle essayât de fuir devant l’étreinte, l’embrassa de ses deux antennes qu’on appelait ses bras, serrant la vieille fille contre sa poitrine, tandis que ses mains, l’une chargée du pain et de l’eustache, l’autre du plat et du coq au riz, se croisaient derrière son dos.

Puis, quand il eut accompli cet acte de népotisme, qu’il considérait comme une tâche imposée à sa condition, et qu’il lui fallait remplir, il respira de toute la plénitude de ses poumons en disant :

— Eh bien ! oui, tante Angélique, c’est ce pauvre Pitou. A cette étreinte peu accoutumée, la vieille fille s’était figuré que, surpris en flagrant délit par elle, Pitou avait voulu l’étouffer, comme jadis Hercule avait étouffé Antée.

Elle respira donc de son côté quand elle se vit débarrassée de cette dangereuse étreinte.

Seulement la tante avait pu remarquer que Pitou n’avait pas même manifesté son admiration à la vue du coq.

Pitou était non-seulement un ingrat, mais encore il était un malappris. Mais une chose suffoqua bien autrement la tante Angélique, c’est que Pitou, qui autrefois, quand elle trônait dans son fauteuil de cuir, n’osait pas même s’asseoir sur une des chaises tronquées ou sur un des escabeaux boiteux qui l’entouraient, c’est que Pitou s’était, après l’avoir embrassée, aisément établi sur le fauteuil, avait posé son plat entre ses jambes et avait commencé de l’entamer.

De sa droite puissante, comme dit l’Écriture, il tenait le couteau déjà mentionné, eustache à large lame, véritable spatule à l’aide de laquelle Polyphème eût mangé son potage.

De l’autre main, il tenait une bouchée de pain large comme trois doigts, longue de six pouces, véritable balai avec lequel il poussait sur le riz du plat, tandis que de son côté le couteau, dans sa reconnaissance, poussait la viande sur le pain.

Savante et impitoyable manœuvre qui eut pour résultat, au bout de quelques minutes, de faire apparaître la faïence bleue et blanche de l’intérieur du plat, comme apparaissent au reflux les anneaux et les pierres des môles dont l’eau s’est retirée.

Dire l’effroyable perplexité de la tante Angélique, dire son désespoir, il faut y renoncer.

Cependant, elle crut un instant pouvoir crier.

Elle ne le put.

Pitou souriait d’un air tellement fascinateur, que le cri expira sur les lèvres de la tante Angélique.

Alors elle essaya de sourire à son tour, espérant conjurer cet animal féroce qu’on appelle la faim, et qui habitait alors dans les entrailles de son neveu.

Mais le proverbe a raison, les entrailles affamées de Pitou restèrent muettes et sourdes.

La tante, à bout de sourire, pleura.

Cela gêna un peu Pitou, mais ne l’empêcha aucunement de manger.

— Oh ! oh ! dit-il, ma tante, que vous êtes donc bonne de pleurer de joie comme cela pour mon arrivée. Merci, ma bonne tante, merci.

Et il continua.

Évidemment la révolution française avait complètement dénaturé cet homme.

Il dévora les trois quarts du coq et laissa un peu de riz au fond du plat, en disant :

— Ma bonne tante, vous aimez mieux le riz, n’est-ce pas ? C’est plus doux pour vos dents ; je vous laisse le riz. A cette attention, qu’elle prit sans doute pour une raillerie, la tante Angélique faillit suffoquer. Elle s’avança résolument vers le jeune Pitou, et lui arracha le plat des mains, en proférant un blasphème que, vingt ans plus tard, eût admirablement complété un grenadier de la vieille garde.

Pitou poussa un soupir.

— Oh ! ma tante, dit-il, vous regrettez votre coq, n’est-ce pas ? — Le scélérat ! dit la tante Angélique, je crois qu’il me gouaille. Gouailler est un verbe véritablement français, et l’on parle le plus pur français dans l’Ile-de-France.

Pitou se leva.

— Ma tante, dit-il majestueusement, je n’ai point l’intention de ne point payer ; j’ai de l’argent. Je me mettrai, si vous voulez, eu pension chez vous, seulement je me réserve le droit de faire la carte. — Coquin ! s’écria la tante Angélique. — Voyons, mettons la portion à quatre sous ; voilà un repas que je vous dois, quatre sous de riz et deux sous de pain. Six sous. — Six sous ! s’écria la tante, six sous ! mais il y a pour huit sous de riz et six sous de pain seulement. — Aussi, dit Pitou, n’ai-je point compté le coq, ma bonne tante, attendu qu’il est de votre basse-cour. C’est une vieille connaissance à moi, je i’ai reconnu tout de suite à sa crête. — Il vaut mieux que son prix cependant. — Il a neuf ans. C’est moi qui l’ai volé pour vous, sous le ventre de sa mère ; il n’était pas plus gros que le poing, et même que vous m’avez battu parce qu’en même temps que lui je ne vous apportais pas de grain pour le nourrir le lendemain, Mademoiselle Catherine m’a donné le grain. C’était mon bien, j’ai mange mon bien ; j’en avais bien le droit. La tante, ivre de colère, pulvérisa ce révolutionnaire du regard. Elle n’avait plus de voix.

— Sors d’ici ! murmura-t-elle. — Tout de suite, comme cela, après avoir dîné, sans me donner le temps de faire ma digestion ? Ah ! ce n’est pas poli, ma tante. — Sors !

Pitou, qui s’était rassis, se releva ; il remarqua, non sans une vive satisfaction, que son estomac n’eût pu tenir un grain de riz de plus.

— Ma tante, dit-il majestueusement, vous êtes une mauvaise parente. Je veux vous montrer que vous avez avec moi les mêmes torts qu’autrefois, toujours aussi dure, toujours aussi avare. Eh bien ! moi, je ne veux pas que vous alliez dire partout que je suis un mangeur de tout bien. Il se posa sur le seuil de la porte, et d’une voix de Stentor qui pût être entendue, non-seulement des curieux qui avaient accompagné Pitou et qui avaient assisté à cette scène, mais encore des indifférents qui passaient à cinq cents pas de distance :

— Je prends ces braves gens à témoin, dit-il, que j’arrive de Paris à pied, après avoir pris la Bastille ; que j’étais fatigué, que j’avais faim, que je me suis assis, que j’ai mangé chez ma parente, et que l’on m’a reproché si durement ma nourriture, que l’on m’a chassé si impitoyablement, que je me vois forcé de m’en aller.

Et Pitou mit assez de pathétique dans cet exorde pour que les voisins commençassent à murmurer contre la vieille.

— Un pauvre voyageur, continua Pitou, qui a fait dix-neuf lieues à pied ; un garçon honnête, honoré de la confiance de monsieur Billot et de monsieur Gilbert, qui a reconduit Sébastien Gilbert chez l’abbé Portier ; un vainqueur de la Bastille, un ami de monsieur Bailly et du général Lafayette ! Je vous prends à témoin que l’on m’a chassé. Les murmures grossirent.

— Et, poursuivit-il, comme je ne suis pas un mendiant, comme quand on me reproche mon pain je le paie, voici un petit écu que je dépose comme paiement de ce que j’ai mangé chez ma tante. Et ce disant, Pitou tira superbement un écu de sa poche et le jeta sur la table, d’où, aux yeux de tous, il rebondit dans le plat et s’enfouit à moitié dans le riz.

Ce dernier trait acheva la vieille ; elle baissa la tête sous la réprobation universelle, traduite par un long murmure ; vingt bras s’allongèrent vers Pitou, qui sortit de la cabane en secouant ses souliers sur le seuil, et qui disparut escorté d’une foule de gens qui lui offraient table et gîte, heureux d’héberger gratis un vainqueur de la Bastille, un ami de monsieur Bailly et du général Lafayette.

La tante ramassa l’écu, l’essuya et le mit dans la sébille, où il devait attendre, en compagnie de plusieurs autres, sa permutation en un vieux louis.

Mais on mettant cet écu venu chez elle d’une si singulière façon, elle soupira et réfléchit que peut-être Pitou avait le droit de manger tout, puisqu’il payait si bien.