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Ange Pitou/60

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Legrand et Crouzet (p. 414-420).


LX

MADAME BILLOT ABDIQUE


Pour écouter les volontés de ce père honoré, les deux femmes réunirent toute leur attention. Pitou n’ignorait pas que la tâche était assez difficile : il avait vu à l’œuvre la mère Billot et Catherine ; il connaissait l’habitude du commandement chez l’une, la féroce indépendance de l’autre.

Catherine, fille si douce, si laborieuse, si bonne, avait pris, par l’effet même de toutes ses qualités, un énorme ascendant sur tout le monde dans la ferme ; et qu’est-ce que l’esprit de domination, sinon une ferme volonté de ne pas obéir.

Pitou, en exposant sa mission, savait tout le plaisir qu’il allait faire à l’une, et tout le chagrin qu’il causerait à l’autre. La mère Billot, réduite au rôle secondaire, lui paraissait une chose anormale, absurde. Cela grandissait Catherine par rapport à Pitou, et Catherine n’avait pas besoin de cela dans les circonstances présentes. Mais il représentait à la ferme un des hérauts d’Homère, une bouche, une mémoire, non pas une intelligence. Il s’exprima en ces termes : — Madame Billot, le dessein de monsieur Billot est que vous vous tourmentiez le moins possible. — Comment cela ? fit la bonne femme avec surprise. — Que veut dire ce mot tourmenter ? dit la jeune Catherine. — Cela veut dire, répondit Pitou, que l’administration d’une ferme comme la vôtre est un gouvernement plein de soucis et de travail, qu'il y a des marchés à faire… — Eh bien ? fit la bonne femme. — Des paiements… — Eh bien ? — Des labours… — Après ? — Des récoltes..

— O’ii dit le contraire ? — Personne assurément, madame Billot ; mais, pour faire les marchés, il faut voyager. — J’ai mon cheval. — Pour payer, il faut se disputer. — Oh ! j’ai bon bec. — Pour labourer. — N’ai je pas l’habitude des surveillances ? — et pour récolter ! ah ! c’est bien une autre affaire ; il faut faire la cuisine aux ouvriers, il faut aider les charretiers… — Tout cela ne m’effraie pas pour le bien de mon homme, s’écria la digne femme. — Mais, madame Billot… enfin. — Enfin quoi ?

— Tant de travail… et… un peu d’âge… — Ah ! fit la mère Billot en regardant Pitou de travers. — Aidez-moi donc, mademoiselle Catherine, dit le pauvre garçon voyant ses forces diminuer à mesure que la situation devenait plus difficile. — Je ne sais pas ce qu’il faut faire pour vous aider, dit Catherine. — Eh bien ! voici, répliqua Pitou. Monsieur Billot n’a pas choisi madame Billot pour se donner tant de mal. — Qui donc ? interrompit-elle en tremblant à la fois d’admiration et de respect. — Il a choisi quelqu’un qui est plus fort et qui est lui-même et qui est vousmême. Il a choisi mademoiselle Catherine. — Ma fille Catherine pour gouverner la maison ! s’écria la vieille mère avec un accent de défiance et d’inexprimable jalousie. — Sous vos ordres, ma mère, se hâta de dire la jeune fille rougissant. — Non pas, non pas, insista Pitou, qui, di : moment où il s’était lancé, s’était lancé tout à fait ; non pas ! je fais la commission tout entière ; monsieur Billot délègue et autorise mademoiselle Catherine en son lieu et place pour tout le travail et toutes les affaires de la maison.

Chacune de ces paroles, accentuées par la vérité, pénétrait dans le cœur de la ménagère ; et, si bonne était cette nature, qu’au lieu d’y verser une jalousie plus acre et des colères plus brûlantes, la certitude de sa diminution la trouvait plus résignée, plus obéissante, plus pénétrée de l’infaillibilité de son mari.

Billot se pouvait-il tromper ? Billot pouvait-il ne pas être obéi ? Voilà les deux seuls arguments que se donna la brave femme contre elle-même, et toute sa résistance cessa.

Elle regarda sa fille, dans les yeux de laquelle elle ne vit que modestie, confiance, bonne volonté de réussir, tendresse et respect inaltérables. Elle céda absolument.

— Monsieur Billot a raison, dit-elle ; Catherine est jeune ; elle a bonne tête, elle est têtue même. — Oh ! oui, fit Pitou, certain qu’il flattait l’amour-propre de Catherine, en même temps qu’il lui décochait une épigramme. — Catherine, continua la mère Billot, sera plus à l’aise que moi sur les chemins ; elle saura mieux courir des jours entiers après les laboureurs. Elle vendra mieux ; elle achètera plus sûrement. Elle saura se faire obéir, la fille !

Catherine sourit.

— Eh bien ! continua la bonne femme sans avoir même besoin d’étouffer un soupir, voilà que la Catherine va un peu courir les champs ! voilà qu’elle va tenir la bourse ! voilà qu’on va la voir toujours en route ! voilà ma fille transformée en garçon !.,.

Pitou, d’un air capable :

— Ne craignez rien pour mademoiselle Catherine, dit-il ; je suis là, moi, et je l’accompagnerai partout.

Cette offre gracieuse, sur laquelle Ange comptait probablement pour faire un effet, lui attira de la part de Catherine un si étrange regard, qu’il fut tout interdit.

La jeune fille rougit, non pas comme les femmes à qui l’on fait plaisir, mais de cette nuance couperosée qui, traduisant par un double symptôme la double opération de l’âme, sa cause première, accuse à la fois la colère et l’impatience, le désir de parler et le besoin de se taire. Pitou n’était pas un homme du monde, lui ; il ne sentait pas les nuances ; mais ayant compris que la rougeur de Catherine n’était pas un acquiescement complet :

— Quoi ! dit-il avec un sourire agréable qui découvrit ses puissantes dents sous ses grosses lèvres ; quoi ! vous vous taisez, mademoiselle Catherine ?

— Vous ignorez donc, monsieur Pitou, que vous avez dit une 

bêtise ? — Une bêtise ! fit l’amoureux. — Pardi ! s’écria la mère Billot, voyez-vous ma fille Catherine avec un garde du corps ! — Mais enfin, dans les bois… dit Pitou d’un air si naïvement consciencieux que c’eût été un crime d’en rire. — Cela est-il aussi dans les instructions de notre homme ? continua la mère Billot, qui montra ainsi certaines dispositions à l’épigramme. — Oh ! ajouta Catherine, ce serait un métier de paresseux que mon père ne peut avoir conseillé à monsieur Pitou, et que monsieur Pitou n’aurait pas accepté de mon père.

Pitou roulait de gros yeux effarés de Catherine à la mère Billot ; tout son échafaudage croulait.

Catherine, véritable femme, comprit la douloureuse déception de Pitou.

— Monsieur Pitou, dit-elle, est-ce à Paris que vous avez vu les jeunes filles se compromettre ainsi, entraînant toujours des garçons derrière elles ? — Mais vous n’êtes pas une jeune fille, vous, articula Pitou, puisque vous êtes la maîtresse de la maison. — Allons ! assez causé, dit brusquement la mère Billot, la maîtresse de la maison a bien des choses à faire. Viens, Catherine, que je te remette la maison, selon les ordres de ton père.

Alors commença, aux yeux de Pitou ébahi, immobile, une cérémonie qui ne manqua ni de grandeur ni de poésie dans sa rustique simplicité. La mère Billot tira ses clés du trousseau, les remit l’une après l’autre à Catherine, et lui donna le compte fait du linge, des bouteilles, des meubles ci ; des provisions. Elle conduisit sa fille au vieux secrétaire chiffonnier en marqueterie de l’année 1738 ou 1740, dans le secret duquel le père Billot enfermait ses papiers, ses louis d’or : tout le trésor et les archives de la famille.

Catherine se laissa gravement investir de l’omnipotence et des secrets ; elle questionna sa mère avec sagacité, réfléchit à chaque réponse, et sembla, le renseignement une fois reçu, l’avoir enfermé dans les profondeurs de sa mémoire et de sa raison, comme une arme réservée aux besoins de la lutte.

Après l’examen des objets, la mère Billot passa aux bestiaux, dont on fit le recensement avec exactitude.

Moutons valides ou malades, agneaux, chèvres, poules, pigeons, chevaux, bœufs et vaches. Mais ce fut là une simple formalité. La jeune fille, sur cette branche de l’exploitation, était depuis longtemps l’administrateur spécial.

Nul mieux que Catherine ne connaissait la volaille aux gloussements rudes, les agneaux, familiers avec elle au bout d’un mois, les pigeons qui la connaissaient si bien que souvent ils venaient l’enfermer en pleine cour dans les ellipses de leur vol, souvent aussi se poser sur son épaule, après l’avoir saluée à ses pieds par le mouvement étrange de va-et-vient qui caractérise l’ours en ses rêveries.

Les chevaux hennissaient quand s’approchait Catherine. Seule, elle savait faire obéir les plus fougueux. L’un d’eux, poulain élève de la ferme, et devenu un étalon inabordable, rompait tout dans l’écurie pour venir à Catherine chercher dans ses mains et ses poches la croûte de pain dur qu’il y savait toujours trouver.

Rien n’était beau et provoquant au sourire comme cette belle fille blonde, aux grands yeux bleus, au cou blanc, aux bras ronds, aux mains potelées, lorsqu’elle s’approchait, son tablier plein de graines, de la place nette auprès de la mare, à l’endroit où le sol, battu et salpètré, sonnait sous le grain qu’elle y semait à poignées.

Alors, on eût vu tous les poussins, toutes les colombes, tous les agneaux libres se précipiter du côté de la mare ; les coups de bec diapraient le sol ; la langue rose des bouquetins léchait l’arôme ou le sarrasin croquant. Cette aire, noircie par les couches de grain, devenait en deux minutes aussi blanche et aussi propre que l’assiette de faïence du moissonneur lorsqu’il a fini son repas.

Certaines créatures humaines ont dans les yeux la fascination qui séduit, ou la fascination qui épouvante ; deux sensations tellement puissantes sur l’animal qu’il ne songe jamais à y résister. Qui de nous n’a pas vu le taureau farouche regarder mélancoliquement, durant quelques minutes, l’enfant qui lui sourit sans comprendre le danger ? il a pitié.

Qui de nous n’a pas vu ce même taureau fixer un regard sournois et effaré sur un fermier robuste qui le couve de l’œil et le tient en arrêt sous une menace muette ? L’animal baisse le front ; il semble se préparer au combat ; mais ses pieds sont enracinés au sol : il frissonne, il a le vertige, il a peur.

Catherine exerçait l’une des deux influences sur tout ce qui l’entourait ; elle était à la fois si calme et si ferme, il y avait tant de mansuétude et tant de volonté en elle, si peu de défiance, si peu de peur, que l’animal en face d’elle ne sentait pas la tentation d’une mauvaise pensée. Cette influence étrange, elle l’exerçait à plus forte raison sur les créatures pensantes. Le charme de cette vierge était irrésistible ; nul homme dans la contrée n’avait jamais souri en parlant de Catherine ; nul garçon n’avait contre elle une arrière-pensée ; ceux qui l’aimaient la désiraient pour femme ; ceux qui ne l’aimaient pas l’eussent désirée pour sœur. Pitou, tête basse, mains pendantes, idée absente, suivait machinalement la jeune fille et sa mère dans leur excursion de recensement. On ne lui avait pas adressé la parole. Il était là comme un garde de la tragédie, et son casque ne contribuait pas peu à lui en donner au propre la bizarre apparence.

On passa ensuite la revue des hommes et des servantes. La mère Billot fit former un demi-cercle au centre duquel elle se plaça.

— Mes enfants, dit-elle, notre maître ne revient pas encore de Paris, mais il nous a choisi un maître à sa place.

C’est ma fille Catherine que voici, toute jeune et toute forte. Moi, je suis vieille et j’ai la têle faible. Le maître a bien fait. La patronne à présent c’est Catherine. L’argent, elle le donne et le reçoit. Ses ordres, je serai la première à les prendre et à les exécuter ; ceux de vous qui desobéiraient auraient affaire à elle.

Catherine n’ajouta pas un mot. Elle embrassa tendrement sa mère.

L’effet de ce baiser fut plus grand que toutes les phrases. La mère Billot pleura. Pitou fut attendri.

Tous les serviteurs acclamèrent la nouvelle domination. Aussitôt Catherine entra en fonctions et distribua les services. Chacun reçut son mandat, et partit pour l’exécuter avec le bon vouloir au’on met au début d’un règne.

Pitou, demeuré seul, finit par s’approcher de Catherine et lui dit :

— Et moi ? — Tiens… répondit-elle, je n’ai rien à vous ordonner.

— Comment, je vais donc restera rien faire ? — Que voulez-vous faire ?

— Mais ce que je faisais avant de partir. — Avant de partir, vous étiez accueilli par ma mère. — Mais vous êtes la maîtresse, donnez-moi de l’ouvrage. — Je n’en ai pas pour vous, monsieur Ange. — Pourquoi ?

— Parce que vous êtes un savant, un monsieur de Paris, à qui ces travaux rustiques ne conviennent pas. — Est-il possible ? fit Pitou. Catherine fit un signe qui voulait dire : C’est comme cela.

— Moi, un savant ! répéta Pitou. — Sans doute. — Mais voyez donc mes bras, mademoiselle Catherine. — N’importe ! — Enfin, mademoiselle Catherine, dit le pauvre garçon désespéré, pourquoi donc, sous prétexte que je suis un savant, me forceriez-vous de mourir de faim ? Vous ignorez donc que le philosophe Épictète servait pour manger, que le fabuliste Ésope gagnait son pain à la sueur de son front ? C’étaient pourtant des gens plus savants que moi, ces deux messieurs-là. — Que ; voulez-vous ! c’est comme cela. — Mais monsieur Billot m’avait accepté pour être de la maison ; mais il me renvoie de Paris pour en être encore. — Soit ; car mon père pouvait vous forcer à faire des ouvrages que moi, sa fille, je n’oserais vous imposer. — Ne me les imposez pas, mademoiselle Catherine. — Oui, mais alors vous resterez dans l’oisiveté, et c’est ce que je ne saurais vous permettre. Mon père avait le droit de faire, comme maître, ce qui m’est défendu à moi comme mandataire. J’administre son bien, il faut que son bien rapporte. — Mais puisque je travaillerai, je rapporterai ; vous voyez bien, mademoiselle Catherine, que vous tournez dans un cercle vicieux. — Plaît-il ! fit Catherine, qui ne comprenait pas les grandes phrases de Pitou. Qu’est-ce qu’un cercle vicieux ? — On appelle cercle vicieux. Mademoiselle, un mauvais raisonnement. Non, laissez-moi à la ferme, et donnez-moi les corvées si vous voulez. Vous verrez alors si je suis un savant et un fainéant. D’ailleurs, vous avez des livres à tenir, des registres à mettre en ordre. C’est ma spécialité, cette arithmétique. — Ce n’est point, à mon avis, une occupation suffisante pour un homme, dit Catherine. — Mais alors, je ne suis donc bon à rien ? s’écria Pitou. — Vivez toujours ici, dit Catherine en se radoucissant ; je réfléchirai, et nous verrons. — Vous demandez à réfléchir pour savoir si vous devez me garder. Mais que vous ai-]e donc fait, mademoiselle Catherine ? Ah ! vous n’étiez pas comme cela autrefois.

Catherine haussa imperceptiblement les épaules.

Elle n’avait pas de bonnes raisons à donner à Pitou, et néanmoins il était évident que son insistance la fatiguait.

Aussi, rompant la conversation :

— Assez comme cela, monsieur Pitou, dit-elle ; je vais à La Ferté-Milon. — Alors, je cours seller votre cheval, mademoiselle Catherine. — Pas du tout ; restez au contraire. — Vous refusez que je vous accompagne ? — Restez, dit Catherine impérieusement.

Pitou demeura cloué à sa place, baissant la tête, en renvoyant en dedans une larme qui piquait sa paupière comme si elle eût été d’huile bouillante.

Catherine laissa Pitou où il était, sortit, et donna à un valet de ferme l’ordre de seller son cheval.

— Ah ! murmura Pitou, vous me trouvez changé, mademoiselle Catherine, mais c’est vous qui l’êtes, et bien autrement que moi.