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Ange Pitou/68

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Legrand et Crouzet (p. 474-480).


LXVIII

OÙ CATHERINE FAIT À SON TOUR DE LA DIPLOMATIE


Le père Clouïs eut son fusil. Pitou était un garçon d’honneur : pour lui, la chose promise était une chose due.

Dix visites pareilles à la première firent de Pitou un parfait grenadier. Malheureusement le père Clouïs n’était pas si fort sur la manœuvre que sur l’exercice lorsqu’il eut expliqué le tour, le demi-tour et les conversions, il se trouva au bout de sa science.

Pitou eut alors recours au Praticien français et au Manuel du Garde national’', qui venaient de paraître, et auxquels il consacra la somme d’un écu.

Grâce au généreux sacrifice de son commandant, le bataillon d’Haramont apprit à se mouvoir assez agréablement sur un terrain de manœuvres.

Puis, lorsque Pitou sentit que les mouvements se compliquaient, il fit un voyage à Soissons, ville de garnison militaire ; il vit alors manœuvrer de vrais bataillons, conduits pas de vrais officiers, et il en apprit là en un jour plus qu’il n’eût fait en deux mois avec les théories.

Deux mois avaient passé ainsi ; deux mois de travail, de fatigue et de fièvre.

Pitou ambitieux, Pitou amoureux, Pitou malheureux en amour ; et cependant, faible compensation ! saturé de gloire, Pitou avait rudement secoué ce que certains physiologistes appellent spirituellement la bête.

La bête, chez Pitou, avait été impitoyablement sacrifiée à l’âme. Cet homme avait tant couru, il avait tant remué ses membres, tant aiguisé sa pensée, que l’on s’étonnait qu’il eût songé encore à satisfaire ou à consoler son cœur.

Il en était ainsi cependant.

Combien de fois, après l’exercice, et l’exercice presque toujours venait lui-même à la suite du travail nocturne, combien de fois Pitou ne s’était-il pas laissé aller à traverser les plaines de Largny et de Noue dans toute leur longueur, puis la forêt dans toute son épaisseur, pour aller ser la lisière des terres de Boursonne guetter Catherine, toujours fidèle à ses rendez-vous.

Catherine qui, dérobant une ou deux heures par juur aux travaux de la maison, allait joindre à un petit pavillon situé au milieu d’une parenne dépendant du château de Boursonne, le bien-aimé Isidore, cet heureux mortel, toujours plus fier, toujours plus beau, quand tout souffrait et s’abaissait autour de lui.

Que d’angoisses il dévora, le pauvre Pitou, qu’elles tristes rénexions il fut réduit à faire sur l’inégalité des hommes en matière de félicité ! Lui que recherchaient les filles d'Haramont, de Taillefontaine et de Viviers, lui qui eût aussi trouvé ses rendez-vous dans la forêt, et qui, au lieu de se pavaner comme un amant heureux, aimait mieux venir pleurer comme un enfant battu, devant cette porte fermée du pavillon de monsieur Isidore.

C’est que Pitou aimait Catherine, qu’il l’aimait passionnément, qu’il l’aimait d’autant plus qu’il la trouvait supérieure à lui. Il ne réfléchissait même plus à cela, qu’elle en aimait un autre. Non, pour lui, Isidore avait cessé d’être un objet de jalousie. Isidore était un seigneur, Isidore était beau, Isidore était digne d’être aimé ; mais Catherine, une fille du peuple, aurait dû peut-être ne pas déshonorer sa famille, ou tout au moins elle eût dû ne pas désespérer Pitou. C’est que lorsqu’il réfléchissait, la réflexion avait des pointes bien aiguës, des lancinations bien cruelles.

— Eh quoi ! se disait Pitou, elle a manqué de cœur au point de me laisser partir. Et depuis que je suis parti, elle n’a pas même daigné s’informer si j’étais mort de faim. Que dirait le père Billot, s’il savait qu’on abandonne ainsi ses amis, qu’on néglige ainsi ses affaires ? Que dirait-il s’il savait qu’au lieu d’aller veiller au travail des ouvriers, l’intendante de la maison s’en va faire l’amour avec monsieur de Charny, un aristocrate ! Le père Billot ne dirait rien. Il tuerait Catherine. C’est pourtant bien quelque chose, songeait en lui-même Pitou, que d’avoir enire les mains la facilité d’une pareille vengeance. Oui, mais c’était beau de ne pas s’en servir. Toutefois, Pitou l’avait éprouvé déjà, les belles actions méconnues ne bénéficient pas à ceux qui les ont faites. Ne serait-il donc pas possible de faire savoir à Catherine que l’on faisait de si belles actions ?

Eh ! mon Dieu ! rien n’était plus aisé : il ne s’agissait que d’aborder Catherine un jour de dimanche, à la danse, et de lui dire comme par hasard un de ces mots terribles qui révèlent aux coupables qu’un tiers a pénétré leur secret.

Ne fut-ce que pour voir souffrir un peu cette orgueilleuse, la chose n’était-elle pas à faire ?

Mais pour aller à la danse, il fallait encore se montrer en parallèle avec ce beau seigneur, et ce n’est pas une position acceptable pour un rival que ce parallèle avec un homme si bien mis.

Pitou, inventif comme tous ceux qui savent concentrer leurs chagrins, trouva mieux que la conversation à la danse. Le pavillon dans lequel avait lieu le rendez-vous de Catherine avec le vicomte de Cbarny était entouré d’un épais taillis attenant à la forêt de Villers-Cotterets.

Un simple fossé indiquait la limite existant entre la propriété du comte et la propriété du simple particulier.

Catherine, qui était appelée à chaque instant pour les affaires de la ferme dans les villages environnants, Catherine, qui, pour arriver à ces villages, devait nécessairement traverser la forêt, Catherine, à laquelle on n’avait rien à dire tant qu’elle était dans celle forêt, n’avait donc qu’à franchir le fossé pour être dans les bois de son amant. Ce point était certainement choisi comme le plus avantageux aux dénégations.

Le pavillon dominait si bien le taillis, que par les percées obliques garnies de verres de couleur, on pouvait distinguer chaque chose à i’entour, et la sortie de ce pavillon était si bien cachée par le taillis, qu’une personne qui en sortait à cheval pouvait en trois élans de son cheval se trouver dans la forêt, c’est-à-dire sur un terrain neutre. Mais Pitou était venu si souvent de jour et de nuit, Pitou avait si bien étudié le terrain, qu’il savait l’endroit par où débouchait Catherine, comme le braconnier sait la passée par où bondit la biche qu’il veut tuer à l’affût.

Jamais Catherine ne rentrait dans la forêt suivie d’Isidore. Isidore demeurait quelque temps après elle dans le pavillon, pour veiller à ce qu’il ne lui arrivât rien en sortant, puis il s’en allait du côté opposé, et tout était dit.

Le jour que Pitou choisit pour sa démonstration, il alla s’embusquer à la passée de Catherine. Il monta sur un hêtre énorme qui dominait de ses trois cents ans le pavillon et le taillis. Une heure ne se passa point sans qu’il vît passer Catherine. Elle attacha son cheval dans un ravin de la foret, et d’un bond, comme une biche effarouchée, traversa le fossé et s’enfonça dans le taillis qui menait au pavillon.

C’était juste au-dessous du hêtre où était branché Pitou que Catherine avait passé.

Pitou n’eut qu’à descendre de sa branche et à s’adosser au tronc de l’arbre. Arrivé là, il tira un livre de sa poche, le Parfait Garde national, qu’il fit semblant de lire.

Une heure après, le bruit d’une porte qu’on referme parvint à l’oreille de Pitou. Le froissement d’une robe dans le feuillage se fit entendre. La tête de Catherine apparut hors des ramées, regardant d’un air effrayé autour d’elle si personne ne pouvait la voir.

Elle était à dix pas de Pitou.

Pitou, immobile et impassible, tenait son livre sur ses genoux. Seulement il ne faisait plus semblant de lire, et il regardait Catherine avec l’intention que Catherine vît bien qu’il la regardait. Catherine poussa un petit cri étouffé, reconnut Pitou, devint pâle comme si la mort eût passé près d’elle et l’eût touchée, et, après une courte indécision qui se trahit dans le tremblement de ses mains et le demi-élan de ses épaules, elle se jeta à corps perdu dans la forêt, et retrouva dans la forêt son cheval, sur lequel elle s’enfuit. Le piège de Pitou avait bien joué, et Catherine s’y était prise. Pitou revint à Haramont à moitié heureux, à moitié effrayé. Car à peine se fut-il rendu compte par le fait de ce qu’il venait d’accomplir, qu’il aperçut dans cette simple démarche une quantité d’effrayants détails auxquels d’abord il n’avait pas songé. Le dimanche suivant était désigné à Haramont pour une solennité militaire.

Suffisamment instruits, ou s’étant déclarés tels, les gardes nationaux du village avaient prié leur commandant de les assembler et de leur faire faire un exercice public.

Quelques villages voisins, émus de rivalité, et qui avaient aussi fait des études militaires, devaient venir à Haramont pour établir une sorte de lutte avec leurs aînés dans la carrière des armes. Une députation de chacun de ces villages s’était entendue avec l’état major de Pitou ; un laboureur, ancien sergent, les commandait. L’annonce d’un si beau spectacle fit accourir une quantité de curieux endimanchés, et le Champ de Mars d’Haramont fut envahi dès le matin par une foule de jeunes filles et d’enfants, auxquels se joignirent plus lentement, mais avec non moins d’intérêt, les pères et les mères des champions.

Ce furent u’abord des collations sur l’herbe, frugales débauches de fruits et de galettes arrosés par l’eau de la source. Bientôt après quatre tambours retentirent dans quatre directions différentes, venant de Largny, de Vez, de Taillefontaine et de Viviers. Haramont était devenu un centre ; il avait ses quatre points cardinaux.

Le cinquième battait bravement, conduisant hors d’Haramont ses trente-trois gardes nationaux.

On remarquait parmi les spectateurs une partie de l’aristocratie nobiliaire et bourgeoise de Villers-Cotterets, qui était venue là pour rire. En outre, un grand nombre de fermiers des environs qui étaient venus là pour voir.

Bientôt arrivèrent sur deux chevaux, côte à côte, Catherine et la mère Billot.

C’était le moment où la garde nationale d’Haramont débouchait du village, avec un fifre, un tambour et son commandant Pitou, monté sur un grand cheval blanc qu’avait prêté à Pitou Maniquet, son lieutenant, afin que l’imitation de Paris fût plus complète, et que monsieur le marquis de Lafayette fût représenté ad vivum à Haramont.

Pitou, étincelant d’orgueil et d’aplomb, chevauchait l’épée à la main sur ce large cheval aux crins dorés ; et, sans ironie, il représentait sinon quelque chose d’élégant et d’aristocratique, du moins quelque chose de robuste et de vaillant qui faisait plaisir à voir. Cette entrée triomphale de Pitou et de ses hommes, c’est-à-dire de ceux qui avaient donné le branle à la province, fut saluée par de joyeuses acclamations.

La garde nationale, à Haramont, avait des chapeaux pareils, tous ornés de la cocarde nationale, des fusils reluisants, et marchait sur deux files avec un ensemble des plus satisfaisants. Aussi, lorsqu’elle arriva sur le champ de manœuvre, elle avait déjà conquis tous les suffrages de l’assemblée. Pitou, du coin de l’œil, aperçut Catherine. Elle rougit, elle pâlit.

La revue, dès ce moment, eut pour lui plus d’intérêt que pour tout le monde.

Il fit faire à ses hommes le simple exercice du fusil d’abord, et chacun des mouvements qu’il ordonna fut si précisément exécuté que l’air éclata de bravos.

Mais il n’en fut pas de même des autres villages ; ils se montrèrent mous et irréguliers.

Les uns à moitié armés, à moitié instruits, se sentaient déjà démoralisés par la comparaison ; les autres exagéraient avec orgueil ce qu’ils savaient si bien la veille.

Tous ne donnèrent que des résultats imparfaits. Mais de l’exercice on allait passer à la manœuvre. C’était là que le sergent attendait son émule Pitou.

Le sergent avait, vu l’ancienneté, reçu le commandement général, et

il s’agissait tout simplement pour lui de faire marcher et manœuvrer les cent soixante-dix hommes de l’armée générale. Il n’en put venir à bout.

Pitou, son épée sous le bras et son fidèle casque sur la tête, regardait faire avec le sourire de l’homme, supérieur.

quand le sergent eut vu ses têtes de colonnes aller se perdre dans les arbres de la forêt, tandis que les queues reprenaient le chemin d’Haramont ; quand il eut vu ses carrés se disperser à des distances erronées ; quand il eut vu se mêler disgracieusement les escouades et s’égarer les chefs de file, il perdit la tête, et fut salué d’un murmure désapprobateur par ses vingt soldats.

Un cri retentit alors du côté d’Haramont.

— Pitou ! Pitou ! à Pitou ! — Oui, oui, à Pitou ! crièrent les hommes des autres villages, furieux d’une infériorité qu’ils attribuaient charitablement à leurs instructeurs.

Pitou remonta sur son cheval blanc, et, se replaçant à la tête de ses hommes, auxquels il fit prendre la tête de l’armée, il fit entendre un commandement d’une telle énergie et d’un creux si superbe, que les chênes en frissonnèrent.

A l’instant même, et comme par miracle, les files ébranlées se rétablirent ; les mouvements ordonnés s’exécutèrent avec un ensemble dont l’enthousiasme ne troublait pas la régularité, et Pitou appliqua si heureusement à la pratique les leçons du père Clouïs et la théorie du Parfait Garde national, qu’il obtint un succès immense. L’armée, réunie dans un seul cœur et éclatant par une seule voix, le nomma imperator sur le champ de bataille. Pitou descendit de son cheval, baigné de sueur et ivre d’orgueil, et, ayant touché le sol, il reçut les félicitations des peuples. Mais, en même temps, il cherchait au milieu de la foule à rencontrer les regards de Catherine.

Tout à coup la voix de la jeune fille retentit à son oredle. Pitou n’avait pas eu besoin d’aller à Catherine, Catherme était venue à lui !

Le triomphe était grand.

— Eh quoi ! dit-elle d’un air riant que démentait son pâle visage, quoi ! monsieuv Ange, vous ne nous dites rien, à nous ? Vous êtes devenu fier, parce que vous êtes un grand général… — Oh ! non, s’écria Pitou, oh ! bonjour Mademoiselle !

Puis à madame Billot ;

— J’ai l’honneur de vous saluer, madame Billot. Et revenant à Catherine :

— Mademoiselle, vous vous trompez, je ne suis pas un grand général, je ne suis qu’un pauvre garçon animé du désir de servir ma patrie. Ce mot fut porté sur les ondes de la foule, et, au milieu d’une tempête d’acclamations, déclaré un mot sublime.

— Ange, dit tout bas Catherine, il faut que je vous parle. — Ah ! ah ! pensa Pitou, nous y voilà.

Puis tout haut :

— À vos ordres, mademoiselle Catherine. — Revenez tantôt avec nous à la ferme. — Bien.