Angellier, poète de la guerre

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Angellier, poète de la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 34 (p. 445-455).
Angellier, poète de la guerre


Les vers n’ont pas manqué aux deux années déjà écoulées de cette guerre, non plus qu’à nos poètes le talent ou la ferveur. Il en est sorti du fond des tranchées comme des chambres abritées de l’arrière, vers d’artistes et vers de soldats, ciselés ou improvisés, poèmes de réflexion ou poèmes anecdotiques, les uns signés de noms fameux, les autres d’inconnus. Longue serait déjà la liste de ces effusions guerrières qui ont paru dans nos journaux, dans nos revues, voire en volumes indépendans. Il a été possible de les recueillir, de les trier, d’en publier des pages choisies. Et cependant, on a pu entendre exprimer la surprise et le regret qu’une guerre aussi formidable et nouvelle que celle-ci n’ait pas encore produit en France une poésie à sa taille, qui fût sa voix distincte et rendit son accent. Il semble que nos ennemis comme nos alliés aient mieux trouvé le cri lyrique de ralliement, celui qui est fait des passions de millions d’hommes. La colère démente des Allemands contre la Grande-Bretagne a su s’exhaler en un hymne de rage, qui siffle dans l’air et éclate avec la violence de leurs plus monstrueux obus :


Nous ferons la paix, peut-être, un jour ; — mais toi, nous te haïrons d’une longue haine ; — nous ne cesserons pas dans notre haine : — haine sur mer et haine sur terre, — haine du cerveau et haine de la main ; — haine des marteaux, haine des couronnes, — haine qui serre la gorge de soixante-dix millions ; — nous aimons comme un seul homme, nous haïssons comme un seul homme ; — nous n’avons tous qu’un seul ennemi : — l’Angleterre.


Et de l’autre côté de la mer, répond à ce hurlement de fureur l’appel nerveux et bref de Kipling à toutes les énergies de sa nation :


Pour tout ce que nous avons et pour tout ce que nous sommes, — pour le destin de tous nos enfans, — debout et face à la guerre ! — Le Hun est à nos portes ! — Notre monde s’est écroulé — avec ses plaisirs frivoles. — Il ne reste rien aujourd’hui — que fer et feu et pierre…

Bien-être, contentement, joie, — ce gain lentement acquis par les siècles — s’est flétri dans une nuit ; — notre seule force de nature demeure — pour affronter les jours dénudés…

Ce ne sont pas espoirs ou mensonges faciles — qui nous mèneront à notre but, — mais le farouche sacrifice — du corps, de la volonté et de l’âme. — Il ne s’offre qu’une tâche à tous : — celle pour chacun de donner une vie. — Qui reste debout si la liberté tombe ? — Qui meurt si l’Angleterre vit ?


En regard de ces vers si caractéristiques, émanant de la guerre présente et n’ayant pu naître que d’elle, trouverions-nous quelque traduction poétique de nos sentimens français également décisive ? Ceux qui se plaignent de n’en pas découvrir n’ont peut-être pas tout à fait tort. Il y a dans la France qui combat aujourd’hui une nouveauté d’âme et d’attitude dont nul poète n’a encore été l’interprète triomphant. Allègres ou douloureux, chevaleresques ou sentimentaux, parfois trop spirituels et trop habiles, les vers récens ont, pour la plupart, l’air de continuer une tradition qui s’est rompue. On en citerait malaisément qui rendent cette intensité grave, cette marche sans fanfare, cette âpreté presque sombre, cette longue endurance et ce refus d’illusion qui ont frappé par-dessus tout les observateurs du dedans et du dehors depuis les jours de la mobilisation générale. Mais aussi avons-nous tort de borner nos recherches à ces deux dernières années. La poésie qui convient à nos âmes existe ; elle existe depuis plus de dix ans. Le poème de la guerre actuelle a été écrit avant la guerre. Il passa alors presque inaperçu, lu et admiré seulement de quelques-uns. Il emplit presque à lui seul le second volume de ce vaste recueil qui a pour titre : Dans la Lumière Antique. Il est dans les deux ou trois mille vers dont Auguste Angellier forma ses deux dialogues du Vieillard et du Guerrier.

L’apparition de ce poème martial, dur et rude, avait d’abord dérouté les fervens des sonnets d’amour A l’Amie perdue et des vives chansons du Chemin des Saisons. De tels accens surprenaient chez celui qui semblait absorbé par le pathétique de la passion intime ou par les spectacles de la nature. Mais c’était en réalité le résultat de longues réflexions amassées au cœur d’un patriote dont les vingt ans avaient été témoins et acteurs dans le drame de l’Année terrible, et qui dès lors avait gardé saignante la blessure de la défaite, passant par des alternatives d’espoir et de colère, selon qu’il voyait la France s’approcher ou s’éloigner du relèvement rêvé pour elle. Engagé par sa carrière dans la littérature, il y portait le dédain du dilettantisme, la préférence pour l’action. En 1875, il répondait à une dame américaine qui lui avait envoyé les œuvres de ses poètes nationaux. préférés, en lui envoyant à son tour des vers de France. Lesquels choisirait-il ?

Nous avons aussi maints nouveaux poètes :
Gautier, dahlia brillant et royal ;
De Lisle, éclatant lotus tropical ;
Banville, muguet aux blanches clochettes ;

Et puis Baudelaire, aloès pesant,
A la fleur pourprée, à la tige aiguë ;
Et Coppée aussi, feuille de laitue
Sur laquelle un soir vint un ver luisant ;

Millien, bourgeon blanc et rose de pomme,
Et le lys penché de Sully Prudhomme…

Mais il écartait ces raffinés délibérément. Tous ceux-là avaient le tort de n’être que des artistes à une époque où il fallait des artisans :

Pas un ne travaille et pas un ne lutte,
Beaucoup de bouquets, pas un grain de blé !

Nous ne voulons plus de ces fleurs fripées,
Nous voulons le fer qui fait les épées,
Et le cuivre ardent qui fait les clairons.

A ceux d’à présent il faut pour chansons
Les métaux frappés, et pour mélopées
Celles des soldats et des forgerons.

C’est pourquoi, au lieu de tous ces vers délicats, il se décidait à faire présent à la dame américaine des Chants du soldat de Déroulède :

Veuillez donc, Madame, accepter ce livre
Vivant et français, qu’on porte en son sac,
Qu’on chante en marchant, qu’on lit au bivouac
Et qui dit pourquoi se venger c’est vivre ;

Digne qu’un soldat fasse une cartouche
De chaque feuillet, un jour de combat,
Et que ses refrains, pendant qu’on se bat,
Comme des clairons soient sur chaque bouche.

Vingt-sept ans devaient s’écouler avant que cette veine guerrière reparût dans l’œuvre d’Angellier. Elle était toujours là, mais, cachée au fond de lui, elle n’affleurait plus. A mesure qu’il avançait dans la vie, il avait pu voir les espoirs et les ardeurs de revanche des années qui avaient suivi 1870 faire place chez beaucoup de ses compatriotes à un autre rêve grandissant : celui d’une paix européenne définitive dont la France serait la principale ouvrière.

Il frémissait à l’idée du danger où courait, les yeux clos, sa patrie illusionnée ; il la voyait travaillant à briser ses propres armes, en gage de volonté pacifique, dans un monde où régnaient toujours, où régneraient pendant des siècles encore la force et l’envie. Contre les prophètes de la paix universelle et les apôtres du désarmement, il lança son cri d’alarme.

C’était en 1902. A cette époque, Angellier transposait ses méditations et ses tableaux « dans la lumière antique. » Il leur ôtait ainsi la vulgarité de l’heure trop proche, leur donnait par le recul une noblesse harmonieuse. Il avait donc transporté le grand débat dans la Grèce ancienne, mère des héros et des philosophes. Il avait imaginé, au lendemain d’une ruée de barbares arrêtés et vaincus par la vaillance des soldats hellènes, le dialogue du jeune stratège victorieux et d’un vieillard, d’un sage, qui a l’horreur de la guerre et le mépris de la victoire. Doux rêveur, le Vieillard esquisse sa vision d’un avenir où les temples élevés aux dieux des tueries auront disparu, où chaque homme aura dressé en lui-même « un invisible autel à la Mansuétude. » Une sorte de Congrès de La Haye est dans le champ de son regard :

Les causes des combats deviendront des problèmes
Par les sages traités en d’austères débats
Avant d’appartenir à la main des soldats…

Les sirènes du pacifisme chantent par sa voix et rarement la séduction de leurs promesses se fit plus pressante que dans ses discours.

A ce noble esprit chimérique la réplique est donnée parle Guerrier, dont le poêle a fait l’interprète de sa pensée profonde. C’est lui qui justifiera, sinon la guerre, du moins la tâche des soldats.

On a beaucoup reparlé dans ces derniers temps d’une « mystique de la guerre, » d’une sorte de beauté divine que l’on apercevrait derrière ses horreurs. A voir tant d’héroïsme qui, sans elle, ne se fût sans doute jamais produit au jour, plus d’un s’est senti enclin à glorifier cette chose redoutable qui soudain brise l’égoïsme de l’individu et fait jaillir la source du sacrifice.

Le guerrier des Dialogues n’est pas sans avoir sa part de cet enthousiasme. Certes, il préfère la guerre à l’anarchie d’une société corrompue par une longue mollesse où l’abnégation aurait cessé d’être. Il admire au contraire cette union des corps et des âmes dont le plus saisissant exemple, le chef-d’œuvre, est une armée disciplinée. Il n’ignore pas non plus ni ne cache comme une honte cette exaltation spéciale qui s’empare du soldat dans les mêlées. Il avoue l’enivrement du sang :

Il est vrai qu’en buvant l’âpre vin du danger,
Mon être fut saisi d’une ivresse farouche
Dont j’ai gardé le goût surhumain dans ma bouche,
Et dans mon cœur l’orgueil, la surprise et l’effroi,
Comme si quelque dieu, se mélangeant à moi,
M’avait rendu plus fort, — et plus cruel peut-être.

Mais s’il semble rejoindre ici les apologistes allemands de la guerre pour la guerre, ceux qui y voient un sommet de la nature humaine, ce n’est que pour un instant. La guerre qui est dans sa pensée, la seule qu’il justifie, est la guerre défensive. Il n’est question pour lui que des batailles destinées à sauver une civilisation précieuse contre l’assaut des barbares. A ceux-ci il peut reconnaître de fortes vertus :

Quelques vices qu’ils aient, les Barbares sont braves,
Leurs corps sont vigoureux, leurs cœurs virils et graves,
Capables de trépas pour leur Dieu, pour leur nom,
Amoureux de combats et de gloire…

Mais lui-même n’est pas dans leurs rangs. Son rôle est de protéger un peuple illustré par ses artistes et ses philosophes et chez lequel les trésors des âges laborieux se sont accumulés. Il n’a pas le culte de la force, quelle qu’elle soit. Il prépare et entretient celle qu’il faut pour résister à la force, celle qui protège la beauté contre la sauvagerie, qui arme l’esprit contre la brutalité. Et c’est parce qu’il croit impossible de maintenir une vigueur de résistance efficace chez un peuple qui tend à voir dans toute guerre le fléau suprême, dans toute armée le mal par excellence, qu’il se fait l’avocat de la guerre et de l’armée. C’est pour cela qu’il prophétise sinistrement la ruine des nations désarmées par trop de bien-être ou de confiance.

Il y a dans sa riposte telle page d’éloquence qu’il eût été presque trop effrayant de relire dans la semaine tragique qui précéda la victoire de la Marne, alors qu’une catastrophe paraissait possible, alors que le regret ou le remords d’une préparation insuffisante hantait les esprits. Nous pouvons aujourd’hui, après l’orage passé, en sentir utilement le frisson :

<poem> Si durant cette paix dont tu parlais naguère, Les corps perdent leur force en un trop long loisir, S’ils se font délicats, ou lourds et las d’agir ; Si les cœurs qu’un repos amollissant entoure, Et qui n’apprennent plus du péril la bravoure, Redoutant de souffrir pour n’avoir pas souffert, Et déshabitués du sursaut âpre et fier Qui rassemble tout l’homme en des coups d’énergie, Flottent dans l’indolente et vague nostalgie D’un bonheur dont la terre est le riant décor ; S’ils deviennent, surtout, incapables d’accord ;… Si le rythme ordonné qu’est toute discipline Se relâche, languit, se rompt, se dissémine, En stupide inertie, en dément désarroi ; Si le pouvoir d’aimer un même objet décroît,

Et le commun vouloir devant un même obstacle,

Alors, quand ni les corps, ni les cœurs, ni l’État,
Quand rien n’existe plus, alors vient l’attentat !
Alors vient le tonnerre et l’heure expiatrice,
Car il faut qu’un destin préparé s’accomplisse !
Alors, l’âpre voisin, le Barbare surgit,
Le premier incendie à l’horizon rougit,
Et sur ce vain troupeau tout effaré d’alarmes,
Qui ne sait plus comment on ajuste des armes,
Qui s’agite et se cherche en tumultes épars,
Et par momens s’arrête avec des yeux hagards, —
Comme des sangliers qui saccagent des seigles,
Des légions aux rangs serrés autour des aigles,
Ou de noirs escadrons aux galops écrasans,
Passent, — et c’en est fait d’un peuple pour longtemps !

Tableau trop noir pour convenir à la France de la guerre présente, même en ses heures les plus sombres. Car cela était écrit en 1902, avant cette reprise de l’énergie nationale que provoquèrent les incidens du Maroc, avant ces premiers essais de concorde patriotique, qui préparèrent les voies à la grande unanimité des jours de la déclaration de guerre et de la mobilisation générale. Mais, tout de même, ces sursauts devaient être trop tardifs pour réfuter entièrement la terrible prophétie. Le pays fut sauvé, mais non, hélas ! sans être envahi, sans qu’une partie de son territoire fût dévastée.

Cependant les dialogues d’Angellier renferment d’autres pages où il y a un plaisir moins amer à se reporter et qui préfigurent quelques-uns des aspects héroïques ou glorieux que la France a revêtus au cours de la lutte. Il y aurait, certes, un peu de puérilité à y chercher par avance une description littérale d’événemens que le poète n’a pu connaître. Mais il se trouve que son talent massif et rude l’a bien servi pour rendre l’énormité des chocs que nous avons vus depuis. On entend dans les longs mouvemens d’éloquence, dans le déroulement vaste des argumens, comme le bruit de masses innombrables. Les armées y semblent faire sonner leurs pas et rouler le tonnerre de leurs chariots. Par une fortune singulière, le travesti grec du poème, qui devait l’éloigner de la réalité contemporaine, l’y ramène dans un symbolisme transparent. Il met en belle lumière le rôle de la France luttant pour la civilisation contre de nouveaux barbares. Ce n’est assurément pas pour avoir lu les vers d’Angellier que la New York Tribune, à la date du 14 juillet dernier, faisait éclater, dans un article ardent, le rapport entre les luttes médiques et les combats de septembre 1914. « Il n’est guère douteux, disait le journal américain, que, pour les temps à venir, la bataille de la Marne prendra place dans l’histoire de l’humanité à côté de celle de Marathon. » Et certes, nous pouvons l’accepter pour la transfiguration de notre victoire, cette page où Angellier disait la Grèce sauvée par la vaillance de ses soldats combinée avec le génie de leur chef :

Le salut du pays tenait en des instans.
Ah ! la rude journée, et comme il était temps !
S’ils étaient parvenus à forcer le passage,
Les barbares venaient comme un flux sur la plage :
Dans la plaine où pouvaient s’ouvrir leurs escadrons,
Leurs flots illimités, audacieux et prompts,
Débordaient les deux flancs de notre infanterie…
Nous sommes arrivés, par fortune, avant eux
D’un jour…
Le jour fut, malgré tout, menaçant et douteux !
Redoutables momens, ou l’on voit la fortune,
Hésitante entre deux, voler tantôt vers l’une,
Tantôt vers l’autre armée, et les faire trembler
En lourds oscillemens qu’un cri peut ébranler
Et pousser brusquement au sens de la victoire !
Et quel autre moment, gros d’un siècle d’histoire,
Quand, tout d’un coup, l’armée, — et nul ne sait comment, —
Sent qu’elle a la journée, et d’un seul glissement
Refoule l’ennemi briser dans la défaite !
Puis ce fut leur déroute et leur vaste retraite,
Et la poursuite…

Et sans doute, non plus que cette bataille ne représente en traits précis celle de la Marne, le portrait du stratège qui devait assurer la victoire n’est tout à fait celui de notre généralissime mais quelle intime ressemblance y aurait découvert, au lendemain de l’événement, tout cœur français !

<poem> II faut à cette foule Un chef dont le dessein par elle se déroule, Un chef qui la connaisse et dont il soit connu, Un homme au long vouloir, au labeur continu, Qui sache les pays jusqu’aux moindres vallées, Qui, sur des régions sans cesse contemplées, Fait planer un coup d’œil qui ne s’endort jamais,

Qui vit dans la clarté d’invisibles sommets,

Un homme qui connaît l’âme et le caractère,
L’obscur entêtement, la fougue passagère
Des peuples, et prévoit ce qu’ils peuvent d’effort,
Les uns jusqu’aux revers, d’autres jusqu’à la mort ;
Un homme aux sûrs regards, minutieux et vastes,
Qui domine les jours glorieux ou néfastes,
Calme dans les succès, calme dans les reculs,
Jetant tous les hasards dans de nouveaux calculs,
Et brisant ces calculs dans des coups de génie
Dont l’éclair les dissipe ou bien les remanie ;
Un chef tel qu’il ait droit d’imposer des hauts faits !…

Et si c’est à quelque chant de Tyrtée que faisait allusion le guerrier grec, quand il décrivait l’effet d’une musique de marche, il se trouve du même coup avoir dit mieux que personne la puissance magique et redevenue toute neuve de cette Marseillaise qui paraissait ternie par plus de cent années d’usage. Quels mots en ont su jamais analyser ainsi et transfigurer l’effet ?

Comme on suit un cortège ardent, quand l’air est ivre
D’hymnes, de chants de lyre et d’appels de buccins,
Et qu’un choral puissant, jailli de tous les seins,
S’élevant triomphal, sur les fronts, comme une arche,
Proclame la grandeur du Dieu vers qui l’on marche,
Au flot d’enthousiasme on se jette entraîné,
Poussant l’élan commun au temple deviné
Et recevant le Dieu dans le chant qui l’adore…

C’est ainsi que ce poème qui porte le costume antique, qui est avant tout une argumentation, qui fut écrit dans des jours déjà lointains où la France semblait déchue de son énergie et n’était pas encore dégrisée de l’opium que lui avaient versé tant de mains imprudentes, — ce poème d’un homme qui ne devait pas vivre jusqu’à la guerre actuelle, qui n’eut pas la douleur d’en connaître les maux infinis, à qui fut refusée la joie plus grande encore d’y voir le relèvement souhaité, — ce poème est peut-être encore aujourd’hui celui qui exprime le mieux les sentimens profonds de la patrie. Il n’exalte pas la guerre à la façon germanique, la guerre déchaînée pour le déploiement de la force, le lucre et la conquête ; il glorifie la guerre telle que la fait présentement la France, guerre de sauvegarde et de nécessité. Il demeure l’un des meilleurs toniques, le plus approprié aux besoins de nos cœurs, que nous offre notre poésie. Il dit la beauté non moins que la dangereuse illusion de nos visions d’universelle concorde ; il ne nous blâme pas de les avoir connues. Le Guerrier demande au contraire au Vieillard d’entretenir en lui-même ce rêve magnifique qui fait l’esprit de l’homme supérieur au dur destin dans lequel sa vie est enfermée. Mais il réclame la constante vigilance d’un réalisme farouche, l’inlassable préparation des corps et des cœurs a, repousser les assauts des « barbares. » Ceux-ci ne sont-ils pas, et pour longtemps, la majorité parmi les hommes, et, quand on les croit réduits à quelques tribus incultes et hurlantes de l’Afrique et de l’Asie, ne les voit-on pas subitement apparaître au cœur même de l’Europe, forts de toutes les inventions de la science, voire parés à leurs propres yeux de la mission civilisatrice ?

Écoute encor ceci, vieillard : la Barbarie
Commence autour de nous où commence l’envie !
Partout où le sol est plus riche, où quelque port
Est la clef d’une mer, où des monts emplis d’or
Promettent la richesse à qui tiendra leurs mines,
Où les vignes parant les pentes des collines
Versent dans les celliers un flot pourpre ou vermeil,
Alors que le vin manque aux versans sans soleil,
Sous des masques divers reparaît le Barbare.
Le prétexte est bientôt forgé pour qu’il s’empare
Des champs, de l’estuaire, ou des monts ou des vins.
Tu lèveras au ciel des bras chétifs et vains,
S’ils ne montrent aux dieux qu’ils tiennent, l’un le glaive,
L’autre le bouclier. Et sans cesse ton rêve,
Entre la servitude et la guerre écrasé,
Se débat, se meurtrit et retombe épuisé.
Être un peuple qui lutte, une race qui tremble,
Il faut choisir, vieillard, et pour longtemps ! Il semble
Que le destin de l’nomme est de porter du fer.
Il faut, selon qu’il a le cœur servile ou fier,
Qu’il le porte en guerrier, ou le porte en esclave !…

La France a fait son choix avec une décision unanime dont elle s’est montrée justement fière, après s’être si longtemps acharnée à détruire par l’analyse et le scepticisme son héroïsme traditionnel. Si la mort avait accordé au poète des Dialogues un répit de quelques années et lui avait permis d’atteindre les mois terribles et grands que nous venons de vivre, s’il avait vu les premières défaites supportées sans défaillance et connu l’orgueil de la première victoire, il aurait constaté à la fois la réalité et l’excès des inquiétudes que lui donnait, il y a quelque douze ans, l’attitude nationale. Il se serait réjoui de découvrir que « les marchands d’emphase » n’avaient pas encore détruit en nous le ressort d’énergie, que leurs proclamations n’avaient été si sonores que pour avoir retenti dans le creux des controverses abstraites, non dans le milieu plus dense des instincts et des affections.

II aurait sans doute déploré de voir une de ses craintes confirmée, la patrie envahie qui eût pu ne pas l’être, la ruine de maint chef-d’œuvre qu’il eût voulu entouré d’une muraille d’airain ; mais, en revanche, quel réconfort de constater que le mal de l’anarchie n’avait jamais entamé plus que l’écorce, que l’union des cœurs n’avait pas été brisée en tronçons impossibles à réunir, que l’esprit de sacrifice sommeillait seulement, que la conscience nationale pouvait encore se refaire, arrêter la horde innombrable et préparer à force de patience tenace la victoire définitive !


EMILE LEGOUIS.