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Anna Karénine (trad. Bienstock)/I/21

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 156-160).


XXI

Dolly sortit de sa chambre pour le thé. Stépan Arkadiévitch ne parut pas. Il était probablement sorti de chez sa femme par l’autre porte.

— J’ai peur que tu n’aies froid en haut, dit Dolly s’adressant à Anna ; je veux te mettre en bas ; nous serons plus près.

— Ah ! je t’en prie, ne vous inquiétez pas pour moi, répondit Anna en regardant fixement le visage de Dolly et tâchant d’y voir si, oui ou non, la réconciliation avait eu lieu.

— Ici tu auras la lumière, reprit la belle-sœur.

— Je te dis que je dors partout et toujours comme une marmotte.

— Qu’y a-t-il ? demanda Stépan Arkadiévitch sortant tout à coup de son cabinet, et s’adressant à sa femme.

Au ton de sa voix Kitty et Anna comprirent que la paix était faite.

— Je veux mettre Anna en bas, mais il faut replacer les rideaux. Personne ne pourra le faire, je vais le faire moi-même, lui répondit Dolly.

— « Dieu sait s’ils se sont complètement réconciliés ! » pensa Anna en entendant son ton froid et tranquille.

— Ah ! Dolly, pourquoi faire toujours des complications ? lui dit son mari. Eh bien ! veux-tu, moi, je ferai ce qu’il faut.

— « Oui : ils doivent être réconciliés ! » pensa Anna.

— Oui, je sais comment tu feras tout, répondit Dolly. Tu diras à Matthieu de faire ce qu’il ne peut pas faire, toi-même tu fileras et lui embrouillera tout. Et en disant cela son sourire habituel et moqueur lui plissait le bout des lèvres.

— « La réconciliation est complète, oui, complète, se dit Anna. Dieu soit loué ! » et heureuse de son œuvre elle s’approcha de Dolly et l’embrassa.

— Mais non ! Pourquoi es-tu si injuste pour Matthieu ? dit à sa femme Stépan Arkadiévitch avec un sourire à peine remarqué.

Toute la soirée, Dolly fut comme d’habitude un peu moqueuse envers son mari et Stepan Arkadiévitch se sentait heureux et gai, mais moins cependant d’avoir obtenu son pardon que d’avoir oublié sa faute.

Vers neuf heures et demie, alors que la conversation était particulièrement joyeuse et animée, autour de la table, chez les Oblonskï, elle fut tout à coup interrompue par un événement d’apparence très simple, mais qui, on ne sait pourquoi, parut étrange à tout le monde. On parlait des connaissances communes de Pétersbourg et Anna se leva subitement.

— J’ai ce portrait dans mon album, et par la même occasion je vous montrerai mon Serioja, dit-elle avec un sourire de fierté maternelle.

C’était à dix heures qu’ordinairement elle disait bonsoir à son fils, et souvent même, avant de partir au bal, elle l’endormait ; soudain, elle devint triste à la pensée qu’elle était loin de lui, et, bien que l’on parlât d’autre chose, elle ne cessait de penser à son Serioja aux cheveux bouclés. Elle éprouvait le besoin de regarder sa photographie et de parler de lui. Profitant du premier prétexte, elle se leva et, de son allure légère et décidée, alla chercher l’album.

L’escalier par où l’on montait chez elle donnait dans le grand vestibule chauffé qui servait d’entrée. Au moment où elle quittait le salon, un coup de sonnette retentit dans l’antichambre.

— Qui cela peut-il être ? dit Dolly.

— Pour qu’on vienne me chercher, c’est encore trop tôt et pour un étranger, c’est déjà tard, remarqua Kitty.

— Ce sont probablement des papiers pour moi, ajouta Stépan Arkadiévitch ; et comme Anna passait devant l’escalier, la domestique montait pour annoncer le visiteur qui se tenait lui-même près de la lampe. Anna regarda en bas et reconnut aussitôt Vronskï. Un sentiment étrange de plaisir mêlé de crainte envahit soudain son âme. Lui, debout, en pardessus, tirait quelque chose de sa poche… Alors quelle se trouvait au milieu de l’escalier, il leva les yeux, l’aperçut, et une expression de gêne et de crainte se peignit sur son visage. Elle inclina légèrement la tête et passa ; peu après elle entendit la voix haute de Stépan Arkadiévitch qui l’invitait à entrer et celle plus basse, plus douce et plus calme du jeune officier qui refusait. Quand Anna revint avec l’album, il était déjà parti et Stépan Arkadiévitch racontait qu’il était venu se renseigner sur le dîner qu’on donnait le lendemain à une artiste.

— Et il a absolument refusé d’entrer ; une bizarrerie quelconque, ajouta Stépan Arkadiévitch.

Kitty rougit. Elle pensait savoir seule pourquoi il était venu et n’avait pas voulu entrer.

« Il aura été chez nous, pensait-elle, et ne nous ayant pas trouvés, il aura supposé que j’étais ici, mais il n’a pas voulu entrer parce qu’il est tard et qu’Anna est ici. »

Tous se regardèrent sans rien dire et on examina l’album d’Anna.

Il n’y avait rien d’extraordinaire ni d’étrange en ce fait qu’un homme soit venu chez son ami à neuf heures et demie pour s’enquérir des détails d’un banquet projeté et n’ait pas voulu entrer ; cependant tout cela parut bizarre, et produisit surtout une mauvaise impression sur Anna.