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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 334-341).


XIV

Comme il s’approchait de la maison, d’excellente humeur, Lévine entendit des clochettes du côté du perron principal de la maison. « Mais c’est du côté du chemin de fer, pensa-t-il ; c’est juste l’heure du train de Moscou… Qui cela peut-il être ? Mon frère Nicolas ? Il a bien dit : Je partirai peut-être aux eaux et je passerai peut-être chez toi. » Au premier moment il eut peur que sa belle humeur, engendrée par le printemps, ne fût gâtée par la présence de son frère Nicolas. Mais, honteux de ce sentiment, il ouvrit toute son âme à la joie attendrie de revoir son frère, et il désira de tout son cœur que ce fût lui.

Il poussa son cheval, sortit derrière l’allée d’acacias et aperçut une troïka de poste qui arrivait de la gare avec un monsieur en pelisse. Ce n’était pas son frère. « Ah ! pourvu que ce soit un homme agréable avec qui l’on puisse causer ! » pensa-t-il.

— Ah ! dit joyeusement Lévine en tendant ses deux bras. Voilà un hôte gai ! Ah ! comme je suis heureux de te voir ! s’écria-t-il en reconnaissant Stépan Arkadiévitch.

« Je vais savoir si elle est mariée ou quand elle se marie ! » pensa-t-il. Et, par ce beau jour de printemps, il constata que son souvenir ne lui était pas du tout pénible.

— Hein ! tu ne m’attendais pas ? dit Stépan Arkadiévitch en sortant du traîneau, le nez, le front et les sourcils tachés de boue, mais brillant de joie et de santé. Je suis venu pour te voir, premièrement, dit-il en l’embrassant ; pour chasser, deuxièmement ; et troisièmement pour vendre la forêt d’Ergouchov.

— Très bien ! quel beau temps. Comment as-tu pu venir en traîneau ?

— En voiture c’est encore pire, Constantin Dmitritch, répondit le postillon qu’il connaissait.

— Eh bien, je suis ravi de te voir, dit Lévine en souriant franchement d’un sourire enfantin et joyeux.

Lévine conduisit son hôte dans la chambre d’amis où furent apportés les bagages : la valise, le fusil dans son étui, une petite sacoche à cigares, et, le laissant se laver et s’habiller, Lévine alla au bureau donner des ordres pour le labourage et le trèfle.

Agafia Mikhailovna, toujours très soucieuse de l’honneur de la maison, le rencontra dans le vestibule et le questionna au sujet du dîner.

— Faites ce que vous voudrez, seulement hâtez-vous, répondit-il ; et il alla chez l’intendant.

Quand il revint, Stépan Arkadiévitch peigné, lavé, souriant, sortait de sa chambre ; ils montèrent ensemble.

— Ah ! comme je suis heureux d’être arrivé jusqu’à toi ! Je connaîtrai donc le mystère de la vie que tu mènes ici. Vraiment, je t’envie ! Quelle maison ! Comme tout est beau, clair, gai, disait Stépan Arkadiévitch oubliant que ce n’est pas toujours le printemps et qu’il n’y a pas toujours un beau ciel clair comme ce jour-là. Et ta vieille bonne, elle est exquise ! Ce serait mieux d’avoir une belle femme de chambre en tablier, mais avec ton style sévère, monacal, c’est très bien.

Stépan Arkadiévitch narra beaucoup de nouvelles intéressantes et une surtout intéressante pour Lévine : son frère Serge Ivanovitch voulait venir passer l’été avec lui à la campagne.

Stépan Arkadiévitch ne dit pas un seul mot ni de Kitty, ni des Stcherbatzkï, en général ; il lui transmit seulement les compliments de sa femme. Lévine lui était très reconnaissant de sa délicatesse et était enchanté de son hôte. Comme toujours, pendant son isolement, nombre de pensées et de sentiments s’éveillaient en lui qu’il ne pouvait transmettre à son entourage, et maintenant il disait à Stépan Arkadiévitch la joie poétique du printemps, ses déboires et ses projets d’exploitation ; ses idées et ses observations sur les livres qu’il avait lus, et surtout le plan de son ouvrage, dont le principe, bien que lui-même ne le remarquât pas, était la critique de tous les vieux traités d’agriculture. Stépan Arkadiévitch toujours charmant, et qui comprenait tout d’un seul mot, était cette fois particulièrement aimable, et Lévine remarqua en lui un nouveau trait qui le flattait : une sorte de respect affectueux pour lui.

Les soins d’Agafia Mikhaïlovna et du cuisinier pour que le dîner fût particulièrement bon, eurent pour résultats que les deux amis qui avaient faim, mangèrent beaucoup de pain et de beurre pour les hors-d’œuvre, des champignons marinés, et que Lévine ordonna de servir la soupe sans les bouchées, sur lesquelles comptait particulièrement le cuisinier pour étonner le convive. Mais Stépan Arkadiévitch, bien qu’habitué à d’autres dîners, trouvait tout merveilleux : la soupe, le pain, et le beurre et surtout les champignons et les choux, le poulet au blanc, le vin de Crimée, tout était excellent, extraordinaire.

— Superbe ! superbe ! dit-il en allumant une cigarette, après le rôti. Je me sens chez toi comme si ayant quitté un bateau, après le bruit et les secousses, je me trouvais sur la plage. Alors tu dis que l’ouvrier doit être regardé comme élément, et être pris en considération dans le choix des moyens d’exploitation ? Je suis très profane en cette matière, mais il me semble que ta théorie et son application auront aussi quelque influence sur l’ouvrier.

— Oui, mais, attends. Je parle au point de vue non de l’économie politique, mais de l’agriculture. Elle doit, comme les sciences naturelles, étudier les phénomènes sans que l’ouvrier, avec son caractère économique, ethnographique…

À ce moment entra Agafia Mikhaïlovna avec les confitures.

— Mes compliments, Agafia Mikhaïlovna, lui dit Stépan Arkadiévitch, en baisant le bout de ses gros doigts, quel dîner ! Eh bien, Kostia, n’est-il pas encore temps ? ajouta-t-il.

Lévine regarda par la fenêtre le soleil qui s’abaissait derrière la forêt.

— Il est temps ! Il est temps ! dit-il. Kouzma, attelez le break.

Ils descendirent rapidement.

Une fois en bas, Stépan Arkadiévitch retira lui-même, avec soin, la housse de toile d’une boîte laquée, l’ouvrit et se mit à préparer son fusil, une arme très belle, d’un nouveau système.

Kouzma, escomptant déjà un gros pourboire, ne lâchait pas Stépan Arkadiévitch et lui mettait ses guêtres et ses bottes, ce que Stépan Arkadiévitch lui laissait faire très volontiers.

— Kostia, si le marchand Riabinine vient, donne l’ordre qu’on le reçoive et le fasse attendre… Je lui ai dit de venir aujourd’hui.

— Veux-tu donc vendre ta forêt à Riabinine ?

— Oui. Le connais-tu ?

— Comment si je le connais ! J’ai eu affaire à lui : définitivement, absolument !

Stépan Arkadiévitch se mit à rire. « Définitivement et absolument », c’étaient les paroles favorites du marchand.

— Oui, il parle très drôlement. — Tu as compris où va le maître ? ajouta-t-il en caressant Laska qui tournait autour de Lévine en glapissant, et léchait tantôt sa main, tantôt ses bottes et son fusil.

Quand ils sortirent, le break était déjà près du perron.

— J’ai fait atteler bien que ce ne soit pas loin, mais nous irions peut-être mieux à pied ?

— Non, allons plutôt en voiture, dit Stépan Arkadiévitch en s’approchant du break.

Il s’assit, enveloppa ses jambes d’un plaid tigré et alluma un cigare.

— Comment se fait-il que tu ne fumes pas ? Le cigare ce n’est pas un plaisir, mais le commencement et le symbole du plaisir. Vois-tu, c’est la vie ! C’est bien ! Voilà comment je voudrais vivre !

— Mais qui donc t’en empêche ? demanda en souriant Lévine.

— Non, tu es un homme heureux. Tu as tout ce que tu aimes. Tu aimes les chevaux, tu en as ; les chiens, tu en as ; la chasse, tu l’as ; l’exploitation, tu as un domaine.

— C’est peut-être parce que je me réjouis de ce que j’ai et ne regrette pas ce qui me manque, dit Lévine songeant à Kitty.

Stépan Arkadiévitch comprit, le regarda mais ne dit rien.

Lévine était reconnaissant à Oblonskï, qui, avec son tact habituel, remarquant que Lévine avait peur de parler des Stcherbatzkï, n’en disait rien.

Cependant Lévine voulait enfin savoir ce qui le tourmentait tant, mais il n’osait pas entamer cette conversation.

— Eh bien ! comment vont tes affaires ? Hein ? dit Lévine trouvant que ce n’était pas bien de sa part de ne penser qu’à lui-même.

Les yeux de Stépan Arkadiévitch brillèrent gaiement.

— Mais tu ne comprends pas qu’on puisse aimer le pain blanc, quand on a du pain noir ; selon toi c’est un crime et moi je n’admets pas la vie sans l’amour, dit-il, comprenant à sa façon la question de Lévine. Qu’y faire ? Je suis ainsi fait. Et vraiment cela ne fait de tort à personne et fait tant de plaisir à soi-même…

— Quoi ? y a-t-il quelque chose de nouveau ? demanda Lévine.

— Il y a, mon cher. — Voilà… tu connais le type des femmes d’Ossian, des femmes qu’on voit en rêve… Eh bien, ces femmes existent en réalité… et elles sont terribles. La femme, vois-tu, tu auras beau l’étudier, ce sera toujours un sujet nouveau pour toi.

— Alors, mieux vaut ne pas du tout l’étudier.

— Non. Un mathématicien a dit que le plaisir n’est pas dans la découverte de la vérité mais dans sa recherche.

Lévine écoutait en silence et malgré tous ses efforts il ne pouvait nullement se transporter dans l’âme de son ami et comprendre ses sentiments ni le charme de l’étude de pareilles femmes.