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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/32

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 459-467).


XXXII

Les détails que la princesse avait appris sur le passé de Varenka, sur ses rapports envers madame Stahl et sur madame Stahl elle-même, étaient ceux-ci : madame Stahl, qui, suivant les uns, avait tourmenté jusqu’à la mort son mari, et que, d’après les autres, son mari, au contraire, avait fait souffrir toute sa vie par sa conduite immorale, était une femme malade et exaltée. À la mort de son enfant, né quand déjà le divorce était prononcé entre elle et son mari, et qui mourut aussitôt après sa naissance, les parents de madame Stahl, connaissant sa sensibilité, craignirent que cette épreuve ne la tuât et changèrent l’enfant qu’ils remplacèrent par la fille d’une cuisinière à la cour, née la même nuit et dans la même maison, à Pétersbourg ; c’était Varenka. Madame Stahl apprit plus tard que Varenka n’était pas sa fille, mais continua de l’élever, d’autant plus que celle-ci se trouvait alors sans parents.

Depuis plus de dix ans, madame Stahl vivait à l’étranger, dans le Midi, ne quittant pas le lit. Les uns disaient qu’elle se posait en femme vertueuse et très pieuse, d’autres soutenaient qu’elle était dans l’âme une noble créature ne vivant, comme elle l’affichait, que pour le bien de son prochain. Personne ne savait à quelle religion elle appartenait : était-elle protestante, catholique, orthodoxe, on l’ignorait, une seule chose était indiscutable, elle était en relations d’amitié avec de hauts personnages de diverses confessions.

Varenka avait toujours vécu avec elle à l’étranger et tous ceux qui connaissaient madame Stahl connaissaient et aimaient mademoiselle Varenka, comme tous l’appelaient.

Sachant tout cela, la princesse ne trouvait rien à dire au rapprochement de sa fille avec Varenka, d’autant plus que celle-ci avait des manières et une éducation très distinguées, parlait à la perfection le français et l’anglais, et, ce qui était le principal, avait transmis, de la part de madame Stahl, ses regrets de ne pouvoir, vu son état de santé, avoir le plaisir de faire connaissance avec la princesse.

Une fois présentée à Varenka, Kitty se rapprocha d’elle de plus en plus, et chaque jour découvrit en elle de nouvelles qualités.

La princesse, ayant appris que Varenka avait une jolie voix, l’invita à venir chez elle le soir, pour chanter.

— Kitty jouera du piano ; celui que nous avons n’est pas excellent, il est vrai, mais vous nous ferez un grand plaisir, dit la princesse avec son sourire pincé, qui était maintenant désagréable à Kitty, car elle avait remarqué que Varenka n’avait pas envie de chanter. Cependant Varenka vint le soir et apporta son cahier de musique. La princesse avait invité Maria Eugenievna, sa fille et le colonel.

Varenka ne parut pas gênée de la présence de personnes qu’elle ne connaissait pas et aussitôt s’approcha du piano. Elle ne savait pas s’accompagner mais lisait admirablement les notes. Kitty, très bonne pianiste, l’accompagna.

— Vous avez un talent extraordinaire, lui dit la princesse quand Varenka eut chanté ; ce premier morceau est fort bien.

Maria Eugenievna et sa fille la remercièrent et lui firent des compliments.

— Regardez quelle foule s’est rassemblée pour vous écouter, dit le colonel en se penchant à la fenêtre.

En effet, un groupe assez compact s’était formé sous les fenêtres.

— Je suis très heureuse que cela vous ait fait plaisir, répondit simplement Varenka.

Kitty, toute fière, regardait son amie. Elle admirait son art, sa voix et son visage, mais par-dessus tout ce fait que Varenka, évidemment, n’éprouvait aucun orgueil de son talent et restait tout à fait indifférente aux louanges. Elle semblait seulement demander si elle devait chanter encore ou si c’était assez.

« Si c’était moi, pensait Kitty, comme je serais fière ! Comme je serais heureuse de voir cette foule sous les fenêtres. Et elle, tout cela la laisse indifférente. Elle ne chante que pour ne pas refuser, pour être agréable à maman. Qu’y a-t-il en elle ? Qu’est-ce qui lui donne cette capacité de négliger tout, d’être indifférente et calme ? Comme je désirerais le savoir, l’apprendre d’elle ! » pensait Kitty en regardant attentivement ce visage calme. La princesse demanda à Varenka de chanter encore, et celle-ci chanta un autre morceau, de la même façon, classiquement, d’une façon charmante, se tenant droite près du piano et battant la mesure de sa main maigre et brune.

Le morceau suivant, dans le cahier, était une romance italienne. Kitty joua l’introduction et se retourna vers Varenka.

— Passons cela, dit Varenka en rougissant.

Kitty étonnée s’arrêta, semblant l’interroger, et posa ses yeux sur le visage de Varenka.

— Eh bien, passons à autre chose, dit-elle hâtivement, en tournant les feuilles, comprenant aussitôt qu’à ce morceau se rattachait quelque souvenir pénible.

— Non, non, reprit Varenka en mettant la main sur la musique et souriant. Non, chantons cela. Et elle le chanta avec le même calme, la même correction et la même perfection que les morceaux précédents. Quand elle eut fini, tous la remercièrent de nouveau et allèrent prendre le thé.

Kitty et Varenka sortirent dans le jardin attenant à la maison.

— N’est-ce pas qu’un souvenir est lié pour vous à cette romance ? demanda Kitty. Ne le dites pas, ajouta-t-elle vivement. Dites-moi seulement si je me trompe.

— Non, pourquoi pas ? Je le dirai tout simplement, dit Varenka ; et sans attendre l’objection, elle poursuivit : Oui, c’est un souvenir, et un souvenir pénible. J’ai aimé un homme et c’est à lui que j’ai chanté ce morceau.

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait attentivement Varenka.

— Je l’aimais et il m’aimait, mais sa mère n’a pas voulu qu’il m’épouse et il est devenu le mari d’une autre. Maintenant il n’habite pas loin de nous, je le vois de temps en temps. Vous ne pensiez pas que j’avais un roman, moi aussi ? dit-elle, et son joli visage brilla de cette flamme qui jadis, Kitty le sentait, avait dû l’éclairer.

— Comment ne l’aurais-je pas pensé ? Si j’étais un homme, je ne pourrais aimer personne après vous avoir connue. Je ne comprends pas seulement comment il a pu se soumettre au désir de sa mère, vous oublier et vous rendre malheureuse. Il n’avait pas de cœur.

— Oh non ! c’est un homme très brave, et moi je ne suis pas malheureuse ; au contraire, je suis très heureuse. Eh bien, alors, nous ne chantons plus aujourd’hui ? ajouta-t-elle en se dirigeant vers la maison.

— Comme vous êtes belle ! Comme vous êtes belle ! exclama Kitty, et l’arrêtant, elle l’embrassa. Si je pouvais vous ressembler un peu !

— Pourquoi ressembler à quelqu’un ? Vous êtes belle comme vous êtes, dit Varenka avec son sourire doux et fatigué.

— Non, je ne suis pas du tout bonne. Eh bien, dites-moi… Attendez, asseyons-nous, dit Kitty, la faisant asseoir de nouveau près d’elle, sur le banc. N’est-il pas blessant de penser qu’un homme dédaigne votre amour, qu’il ne veut pas…

— Mais il ne m’a pas dédaignée, je suis sûre qu’il m’aimait, seulement c’est un fils obéissant…

— Oui, mais s’il n’agissait pas par la volonté de sa mère, si c’était de lui-même, tout simplement ? demanda Kitty, sentant que son visage brûlant de honte trahissait son secret.

— Alors il agirait mal et je ne le regretterais pas, répondit Varenka, ayant compris qu’il ne s’agissait plus d’elle, mais de Kitty.

— Mais l’offense ! fit Kitty. On ne peut pas oublier l’offense. On ne peut pas ! dit-elle, se rappelant son regard au dernier bal, pendant l’arrêt de la musique.

— Quelle offense ? Vous n’avez rien à vous reprocher ?

— C’est pire ! c’est honteux !

Varenka hocha la tête et posa sa main sur celle de Kitty.

— Mais en quoi est-ce honteux ? dit-elle. Vous ne pouviez dire à un homme indifférent pour vous que vous l’aimiez.

— Sans doute, je n’en ai jamais dit un mot, mais il le savait. Non, non, il y a des regards, il y a des manières. Vivrais-je cent ans, je n’oublierais pas…

— Alors quoi ? Je ne comprends pas. Il s’agit de savoir si maintenant vous l’aimez ou non, dit Varenka appelant les choses par leur nom.

— Je le hais ! Je ne puis me pardonner !

— Quoi ?

— La honte, l’offense !

— Ah ! si toutes les femmes étaient aussi sensibles que vous ! dit Varenka, mais il n’y a pas une jeune fille qui n’ait éprouvé cela, et ce n’est pas si important.

— Et qu’y a-t-il donc d’important ? demanda Kitty en la regardant curieusement.

— Ah ! beaucoup de choses ! fit en souriant Varenka.

— Mais quoi donc ?

— Beaucoup de choses plus importantes que tout cela ! répéta Varenka ne sachant que dire.

À ce moment, la voix de la princesse s’entendit de la fenêtre :

— « Kitty ! Il fait frais. Prends un châle ou rentre à la maison ! »

— C’est vrai, il est temps, dit Varenka en se levant. Il faut encore que j’aille voir madame Berthe, elle m’a demandée.

Kitty lui tenait la main et l’interrogeait d’un regard passionné et suppliant :

— « Quoi ? Qu’y a-t-il de plus important, qui donne une telle quiétude ? Vous le savez, dites-le-moi ?

Mais Varenka ne comprenait pas ce que lui demandait le regard de Kitty. Elle se rappelait seulement qu’elle devait aller voir madame Berthe et rentrer pour le thé de madame Stahl avant minuit.

Elle entra dans la chambre, prit sa musique, et ayant salué tout le monde, s’apprêta à partir.

— Permettez-moi de vous accompagner, dit le colonel.

— Sans doute, vous ne pouvez aller seule la nuit, ajouta la princesse. J’enverrai au moins Paracha.

Kitty remarqua que Varenka retenait à peine un sourire en entendant qu’elle devait être accompagnée.

— Non. Je sors toujours seule et il ne m’arrive jamais rien, dit-elle en mettant son chapeau.

Et embrassant encore une fois Kitty, sans dire ce qui était important, d’un pas décidé, la musique sous le bras, elle disparut dans la demi-obscurité de la nuit d’été, emportant avec elle son secret : ce qu’il y a de plus important, qui lui donnait ce calme et cette dignité qu’on lui enviait.