Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/02

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 8-12).


II

Dans les premiers jour de juin, la vieille bonne qui remplissait les fonctions de femme de charge, Agafia Mikhaïlovna, en descendant à la cave un pot de champignons, qu’elle venait de mettre à mariner, glissa, et, en tombant, se foula le poignet. On fit chercher un médecin du zemstvo ; il se trouva que ce fut un jeune étudiant bavard qui venait de terminer ses études. Il examina le poignet, affirma qu’il n’était pas démis, et se délecta de la conversation du célèbre Serge Ivanovitch Koznichev ; puis, pour faire montre de ses opinions avancées, il lui raconta tous les cancans de la ville et se plaignit du mauvais état des affaires des Zemstvos. Serge Ivanovitch l’écouta avec attention, lui posa des questions, puis, excité par ce nouvel auditeur, il se mit à causer, exprima quelques opinions très justes et très importantes, que le jeune médecin apprécia respectueusement ; enfin il se trouva en cette disposition d’esprit, bien connue de son frère, qu’il éprouvait ordinairement à la suite d’une conversation brillante et animée.

Après le départ du médecin, il exprima le désir d’aller pécher à la ligne, affectant d’être fier de trouver de l’intérêt à une occupation aussi stupide. Constantin Lévine qui avait besoin d’aller dans les prés proposa à son frère de l’emmener en cabriolet.

On était alors en plein été, à ce moment de l’année où la récolte est déjà bien définie, et où l’on commence à songer aux semailles de l’année future ; c’était l’époque de la fenaison, l’époque où les épis gris verdâtre des seigles se balancent au gré du vent sur leurs tiges légères, où les avoines vertes mêlées de jaune sortent çà et là des semis tardifs, où le sarrasin tombe déjà sur le sol qu’il recouvre, et où se répand l’odeur du fumier desséché.

C’était le moment de ce court répit des travaux champêtres, qui se renouvelle chaque année, avant la récolte qui nécessite toutes les forces des travailleurs. Celle-ci s’annoncait magnifique ; les journées d’été étaient claires et chaudes et les nuits courtes étaient accompagnées d’une bienfaisante rosée.

Il fallait traverser le bois pour arriver aux prés.

Serge Ivanovitch ne cessait d’admirer la beauté de la forêt touffue, signalant à son frère tantôt un vieux tilleul au feuillage sombre, tantôt les jeunes pousses de l’année. Constantin Lévine n’aimait pas ces exclamations sur la beauté de la nature ; les mots lui gâtaient la splendeur du spectacle qu’il avait devant les yeux. Il acquiesçait à toutes les remarques de son frère, mais, malgré lui, il pensait à autre chose. Quand ils eurent traversé la forêt, toute son attention fut absorbée par la vue du champ labouré de place en place ; des chariots s’avancaient en file ; Lévine les compta et se réjouit à la pensée que tout le travail pourrait se faire ; puis, à la vue des prairies, il se mit à penser au fauchage ; cette question le préoccupait toujours particulièrement. Au bord de la prairie Lévine arrêta le cheval. L’herbe était encore humide de la rosée du matin, aussi Serge Ivanovitch, pour ne pas se mouiller les pieds demanda-t-il à son frère de lui faire traverser le pré en cabriolet et de le mener jusqu’au buisson de cytise où l’on pêchait la perche. Lévine traversa la prairie tout en regrettant d’écraser l’herbe. Celle-ci très haute enveloppait les roues et les pieds des chevaux et les graines tombaient sur les rayons mouillés des roues. Serge s’assit près du buisson et prépara ses lignes. Lévine alla attacher le cheval et pénétra dans l’immensité immobile d’une teinte gris verdâtre de la prairie. L’herbe soyeuse aux grains presque mûrs lui arrivait jusqu’à la ceinture. Il traversa le pré, arriva sur la route et rencontra là un vieillard aux yeux boursouflés qui portait une ruche d’abeilles.

— Eh bien ! Fomitch, tu as attrapé ces abeilles ? lui demanda-t-il.

— Comment, attrapé. Constantin Dmitritch ! Je serais fort heureux si seulement je gardais les miennes. Voilà le deuxième essaim qui s’enfuit. Grâce à Dieu, les gars, à cheval, l’ont atteint, ceux qui labourent chez vous… Ils ont dételé leurs chevaux les ont enfourchés, et ont rattrapé l’essaim…

— Voyons, Fomitch ! quel est ton avis, faut-il faucher ou attendre ?

— Bah ! Selon moi, il faut attendre jusqu’à la Saint-Pierre, mais vous fauchez toujours avant. Allez ! avec l’aide de Dieu, le foin ne manquera pas ; les bêtes auront de quoi manger.

— Et le temps ? qu’en penses-tu ?

— Cela dépend de Dieu. Nous aurons peut-être du beau temps.

Lévine revint près de son frère. Le poisson ne mordait pas, mais Serge Ivanovitch, loin d’en être attristé, paraissait d’excellente humeur. Lévine savait qu’excité par la conversation qu’il avait eue avec le médecin, Serge désirait causer, mais lui, au contraire, avait hâte de retourner au plus vite à la maison afin de donner l’ordre de convoquer les faucheurs pour le lendemain et de résoudre ses doutes sur le fauchage, objet de sa plus grande préoccupation.

— Eh bien ! rentrons, dit-il.

— Comme tu es pressé ! Restons ici. Tu es tout mouillé. Bien que le poisson ne morde pas, on est vraiment très bien. Vois-tu, toute chasse est agréable parce qu’on se trouve en présence de la nature. Quelle merveille que la pureté de cette eau ! Ce bord de la prairie me rappelle toujours une charade, sais-tu ? L’herbe dit à l’eau : Nous oscillerons, nous oscillerons…

— Je ne connais pas cette devinette, fit tristement Lévine.