Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 33-41).


V

Après le déjeuner, Lévine se remit au travail, mais il n’avait plus la même place ; il se trouvait maintenant entre le vieillard moqueur qui l’avait prié d’être son voisin et un jeune paysan, marié depuis l’automne dernier, et qui fauchait cet été pour la première fois,

Le vieux se tenait droit, s’avançait en déplaçant ses longues jambes d’un mouvement sûr, régulier, qui pour lui semblait aussi naturel que le balancement des bras pendant la marche, et, comme en se jouant, il abattait de larges fauchées. On eût dit que la faux s’avançait d’elle-même dans l’herbe grasse.

Derrière Lévine suivait le jeune Michel ; son visage était jeune et sympathique ; des herbes enroulées retenaient ses cheveux autour de la tête. Il avait l’air de travailler péniblement, mais dès qu’on le regardait, il souriait. Évidemment il était prêt à mourir plutôt que d’avouer qu’il trouvait la besogne trop dure.

Lévine marchait entre eux. En pleine chaleur, le travail lui semblait moins pénible. La sueur qui le couvrait le rafraîchissait et le soleil qui lui grillait le dos, la tête et les bras, lui donnait des forces et du courage. Il réussissait de plus en plus à perdre la conscience de sa besogne et la faux travaillait alors toute seule. C’étaient là d’heureux instants ; le bien-être en était encore accru quand on se rapprochait de la rivière, où se terminaient les rangs. Le vieux paysan essuyait sa faux avec l’herbe épaisse et humide, la plongeait dans l’eau fraîche de la rivière et, dans l’étui de la pierre à aiguiser, puisait de l’eau qu’il offrait à Lévine.

— Eh bien, prends mon kwass, est-il bon ? disait-il en clignant des yeux.

Et en effet, Lévine s’imaginait n’avoir jamais rien bu d’aussi bon que cette eau tiède dans laquelle nageaient des herbes et qui empruntait un goût de rouille à ce récipient improvisé.

Puis venait la promenade agréable et lente, pendant laquelle, la faux à la main, on pouvait s’éponger, respirer à pleins poumons, regarder la file des faucheurs et tout ce qui se passait alentour dans les bois et les champs.

Plus Lévine fauchait, plus fréquents étaient les instants d’oubli durant lesquels ce n’était plus ses mains qui agitaient la faux, mais celle-ci qui attirait son corps plein de vie, et, comme par enchantement, à son insu, le travail se faisait régulièrement, automatiquement. C’étaient ses plus heureux moments.

En revanche, il était difficile d’arrêter ce mouvement devenu inconscient, par exemple pour raser l’herbe sur le petit monticule d’une ancienne fourmilière ou pour abattre un bouquet d’oseille sauvage qu’on avait laissé là en sarclant la prairie. Le vieux faisait cela très facilement ; quand une bosse se présentait, il changeait le mouvement et tantôt avec le talon, tantôt du bout de la faux, il frappait de petits coups secs de chaque côté et rasait ainsi l’herbe. Tout en fauchant, il examinait tout ce qui était devant lui et ne laissait rien échapper. Tantôt il cueillait un petit fruit sauvage, le mangeait ou l’offrait à Lévine, tantôt il rejetait avec sa faux une branche, tantôt il examinait un nid de cailles d’où s’envolait la femelle presque sous sa faux, tantôt enfin, il attrapait un serpent, l’entortillait à la pointe de sa faux comme avec une fourchette, le montrait à Lévine et le lançait au loin.

Pour Lévine et pour le jeune garçon qui le suivait, ces changements de mouvements étaient très difficiles. Tous les deux, une fois entraînés dans le feu du travail, ne pouvaient changer de mouvement et en même temps faire attention à ce qui se trouvait sous leurs pas.

Lévine avait perdu la notion du temps. Si quelqu’un lui eût demandé depuis combien de temps il fauchait, il eût répondu : « depuis une demi-heure », tandis que l’heure du dîner approchait.

Comme ils retournaient sur leurs pas pour commencer un nouveau rang, le vieux attira l’attention de Lévine sur les enfants qui venaient de divers côtés, et qui disparaissaient presque derrière l’herbe haute.

Ils s’avancaient sur la route vers les faucheurs, leur apportant du pain et des cruchons de kvass bouchés avec des chiffons, et ces lourds bissacs leur tiraient les bras.

— Voilà les moucherons qui arrivent ! dit-il en les désignant ; et s’abritant les yeux de sa main, il regarda le soleil.

On faucha encore deux rangs, puis le vieux s’arrêta.

— Eh bien, not’ maître, il est temps de dîner, dit-il d’un ton décidé. Et, arrivés à la rivière, les faucheurs se dirigèrent à travers les rangs du côté de leurs vêtements près desquels, en les attendant, s’étaient assis les enfants qui apportaient le dîner. Les paysans se groupèrent les uns près du chariot, les autres sous un bouquet de cythise où ils avaient apporté de l’herbe.

Lévine s’assit près d’eux. Il ne voulait pas s’en aller. Les paysans se préparèrent à dîner. Les uns se lavaient, les jeunes garçons se baignaient dans la rivière, d’autres se préparaient une place pour se reposer, d’autres encore détachaient les petits sacs de pain et ouvraient les cruchons de kvass. Le vieux émietta du pain dans sa cruche, le fit tremper avec le manche d’une cuiller, versa du liquide de sa cruche, coupa encore du pain, le sala, et se mit à prier en se tournant du côté de l’Orient.

— Eh bien, not’ maître, viens goûter ma soupe ? dit-il en se mettant à genoux devant la cruche. Lévine trouva la soupe si bonne qu’il résolut de ne pas aller manger à la maison. Il dîna avec le vieux et se mit à l’interroger sur ses affaires, auxquelles il prit la part la plus vive ; lui-même exposa au vieux ses projets et tout ce qui pouvait l’intéresser. Il se sentait plus près de lui que de son frère et, involontairement, il souriait de la sympathie qu’il éprouvait pour cet homme. Enfin, le vieux se releva, se signa puis alla se coucher à l’ombre du buisson après avoir placé de l’herbe sous sa tête. Lévine l’imita et malgré les mouches et les moucherons dont les piqûres étaient particulièrement fortes au soleil, et qui chatouillaient son visage et son corps couverts de sueur, il s’endormit aussitôt. Quand il s’éveilla, le soleil était déjà de l’autre côté du buisson et commençait à le chauffer. Depuis longtemps le vieux ne dormait plus, il était assis et affûtait les faux des jeunes paysans. Lévine regarda autour de lui et ne s’y reconnut pas tout d’abord tant l’aspect du paysage était changé. Un immense espace de prairie était complètement fauché et brillait d’un éclat nouveau et particulier ; les longues rangées de foin exhalaient déjà leur parfum aux rayons obliques du soleil vespéral ; autour du buisson, près de la rivière, tout était fauché ; la rivière elle-même, qu’on voyait à peine auparavant, étalait maintenant ses méandres qui brillaient comme de l’acier ; ça et là, les paysans se remuaient et se levaient ; plus loin se dressait la muraille d’herbe d’une place non fauchée, et les éperviers planaient au-dessus de la prairie dénudée ; cet ensemble communiquait au paysage un aspect tout à fait nouveau. Une fois éveillé, Lévine se mit à évaluer la quantité de travail fait et celle que l’on pourrait encore faire ce jour-là. Pour quarante-deux travailleurs, il y avait beaucoup de besogne de faite. Toute la grande prairie, qu’au temps du servage trente hommes mettaient deux jours à faucher, l’était déjà entièrement, sauf les coins et les rangs très courts. Mais Lévine désirait en faire ce jour-là le plus possible, et il en voulait au soleil de descendre si rapidement. Il ne ressentait aucune fatigue ; son seul désir était de travailler encore et encore et d’en faire le plus qu’il pourrait.

— Eh bien ! qu’en penses-tu ? Pouvons-nous faucher encore Machkine-Vierkh ? demanda-t-il au vieux.

— Si Dieu le permet, répondit celui-ci ; mais le soleil n’est plus très haut… À moins que vous promettiez de l’eau-de-vie aux gars.

Pendant que pour le repos, tous s’asseyaient et que les fumeurs allumaient leurs pipes, le vieux annonça aux hommes que si l’on fauchait Machkine-Vierkh, on aurait de l’eau-de-vie.

— Et pourquoi ne faucherait-on pas ? Commença Tite. Nous nous dépêcherons ! On aura bien le temps de manger quand il fera nuit. Commence ! crièrent plusieurs voix ; et tout en achevant de manger leur pain, les faucheurs se remirent au travail.

— Allons, les enfants, attention ! dit Tite partant à grands pas.

— Va ! va ! dit le vieux s’élançant à sa suite et le rejoignant sans peine. Je vais te couper ! Prends garde !

Jeunes et vieux rivalisaient d’ardeur. Mais ils avaient beau se hâter, ils ne gâtaient pas l’herbe et les rangs tombaient toujours aussi régulièrement. Un petit morceau de pré qui restait au coin fut rasé en quelques minutes. Les derniers faucheurs terminaient à peine leur rang quand ceux qui étaient en avant, mettant leurs vêtements sur l’épaule, traversèrent la route, se dirigeant vers Machkine-Vierkh.

Le soleil atteignait la cime des arbres lorsqu’ils pénétrèrent dans le bois de Machkine-Vierkh : on entendait le léger tintement que faisaient leurs cruches en s’entrechoquant. Au milieu du creux, l’herbe tendre et grasse arrivait au milieu de la ceinture, et dans le bois, par endroits, s’y mêlaient des pensées sauvages.

Après qu’ils se furent rapidement concertés pour savoir s’il convenait mieux de commencer en long ou en large, Prokhor Ermilitch, un grand paysan brun, faucheur réputé, fit en large la première rangée et revint sur ses pas ; tous alors le suivirent, gravissant le ravin jusqu’à la lisière même de la forêt. Le soleil disparaissait derrière les arbres ; les faucheurs ne le voyaient plus que de la hauteur, et dans le bas du ravin où se soulevait une légère vapeur, ils marchaient dans une ombre fraîche, imprégnée de rosée. Le travail se faisait avec entrain ; l’herbe parfumée tombait en rangs épais au son clair et métallique de la faux ; les travailleurs, dans les rangs courts, se trouvaient tellement serrés les uns contre les autres, que leurs étuis ou bien leurs faux s’entrechoquaient ; tantôt c’était le bruit de la pierre aiguisant les lames d’acier, tantôt des cris joyeux par lesquels ils se stimulaient mutuellement.

Lévine marchait toujours entre le jeune garçon et le vieillard. Celui-ci avait endossé sa veste de peau de mouton et se montrait toujours gai, plaisant et libre dans ses mouvements. Dans le bois on rencontrait souvent des champignons cachés dans l’épaisseur de l’herbe et qui tombaient sous le tranchant des faux ; mais lorsque le vieux en voyait un, il se baissait, le ramassait et le mettait dans sa poche en disant : « Encore un cadeau pour ma vieille. »

L’herbe tendre et humide se fauchait facilement, mais il était moins aisé de se mouvoir sur la pente escarpée du ravin. Cependant le vieux n’en paraissait pas gêné. Il agitait toujours régulièrement sa faux et ses pieds chaussés de larges chaussures d’écorce se déplaçaient d’un mouvement lent et assuré sur la pente ; bien qu’il tremblât de tout son corps, pas un brin d’herbe, pas un champignon ne lui échappait ; et il ne cessait de plaisanter avec les paysans et avec Lévine.

Celui-ci le suivait toujours ; à chaque instant il pensait tomber ; il lui semblait impossible de gravir, en maniant une faux, une pente si abrupte qu’il eût été déjà difficile d’y parvenir les mains libres ; il avait peine à se tenir d’aplomb ; néanmoins il continuait de grimper et de travailler. Il se sentait poussé par une force inconnue de lui jusqu’ici.