Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/07

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 48-54).


VII

Tandis que Stépan Arkadiévitch allait à Pétersbourg remplir ce devoir si naturel pour tous les fonctionnaires et qui, bien qu’il semble à tout autre incompréhensible, est cependant pour eux le plus nécessaire, à savoir de se rappeler au souvenir du ministre — et, qu’en même temps, muni de la plus grande partie de l’argent de la maison, il passait joyeusement son temps aux courses ou chez des amis à la campagne, Dolly se rendait avec ses enfants à son domaine, afin de restreindre le plus possible les dépenses. Ce domaine d’Ergouchovo, qu’elle avait eu en dot, et dont la forêt avait été vendue au printemps, se trouvait à une cinquantaine de verstes de Pokrovskoié, la propriété de Lévine.

La vieille maison seigneuriale d’Ergouchovo était démolie depuis longtemps ; mais le prince avait fait restaurer et agrandir le pavillon. Ce pavillon, vingt ans auparavant, alors que Dolly était encore une enfant, était très confortable et très logeable, bien que disposé comme tous les pavillons, en côté de l’avenue et au nord. Mais depuis il était devenu vieux et délabré. Quand Stépan Arkadiévitch y était allé au printemps pour vendre le bois, Dolly lui avait demandé d’examiner la maison et d’y faire faire les réparations utiles. Stépan Arkadiévitch, comme tous les maris coupables, désirait beaucoup que sa femme ait la vie matérielle commode ; en conséquence, il examina lui-même la maison et donna l’ordre d’y faire le nécessaire. Ce nécessaire, selon lui, consistait à renouveler la cretonne de tous les meubles, à faire poser des rideaux, à nettoyer le jardin, à construire un petit pont près de l’étang et à planter des fleurs ; mais il avait négligé bien des choses essentielles dont l’omission fut une cause d’ennuis pour Daria Alexandrovna.

Stépan Arkadiévitch avait beau faire, il ne pouvait jamais se souvenir qu’il était père de famille. Il avait des goûts de célibataire et il suivait ses goûts. De retour à Moscou, il déclara fièrement à sa femme que tout était prêt, que la maison était un vrai bijou et qu’il lui conseillait vivement de partir. Le départ de sa femme à la campagne était pour lui très agréable sous tous les rapports : en premier lieu il était nécessaire pour la santé des enfants, ensuite il occasionnait une économie, enfin, lui-même y gagnait d’être beaucoup plus libre. De son côté Dolly était d’avis que le séjour à la campagne pendant l’été était salutaire aux enfants, surtout à la fillette qui ne pouvait se remettre de la scarlatine ; en outre, elle y voyait le moyen de se débarrasser de toutes sortes de mesquines humiliations, telles que les petites dettes au marchand de bois, à l’épicier, au cordonnier, qui la tourmentaient sans cesse. Enfin, le départ lui était encore agréable parce qu’elle espérait recevoir à la campagne sa sœur Kitty qui devait revenir de l’étranger au milieu de l’été et à qui l’on avait ordonné les bains de rivière. Kitty écrivait des eaux, que rien ne lui souriait tant que de passer l’été avec sa sœur à Ergouchovo, car ce séjour était plein de souvenirs d’enfance pour elles deux.

Les premiers temps de son installation à la campagne furent très pénibles pour Dolly.

Elle avait vécu à la campagne dans son enfance et ce séjour lui avait laissé l’impression d’être un refuge contre tous les ennuis de la ville ; la vie, là-bas, si elle n’était pas aussi élégante, ce dont elle prenait facilement son parti, était en revanche commode et peu coûteuse : il y a de tout, pensait-elle, tout est bon marché, on peut trouver tout ce qu’on veut, et pour les enfants c’est parfait. Mais, une fois à Ergouchovo, comme maîtresse de maison, elle se rendit compte que les choses n’étaient pas telles qu’elle se l’imaginait.

Le lendemain de leur arrivée, il plut à verse et pendant la nuit l’eau pénétra dans le corridor et dans la chambre des enfants, si bien qu’il fallut transporter les petits lits dans le salon. On ne pouvait pas trouver de cuisinière pour les domestiques ; sur neuf vaches, les unes au dire de la vachère étaient pleines, d’autres avaient leur premier veau, les autres étaient trop vieilles, d’autres enfin étaient malades ; il n’y avait pour les enfants ni beurre ni lait, pas même d’œufs ; impossible de se procurer des poules ; il fallut se contenter de faire cuire de vieux coqs bleus et filandreux. On ne pouvait non plus trouver de femmes pour laver les parquets, toutes étaient occupées à planter des pommes de terre. Il ne fallait pas songer davantage à faire des promenades car aucun cheval ne voulait se laisser atteler.

Quant à se baigner c’était chose impossible : le bétail avait raviné le bord de la rivière et l’on était trop en vue de la route. On ne pouvait même se promener autour de la maison parce que les bêtes entraient dans le jardin, par suite du mauvais état des barrières, et il y avait un taureau terrible qui mugissait et donnait des coups de cornes. Pas non plus d’armoires à robes ; celles qui existaient fermaient mal ou s’ouvraient d’elles-mêmes aussitôt qu’on passait devant. Enfin, il n’y avait ni marmites, ni pots de terre, ni lessiveuse à la buanderie, ni même de planche à repasser.

En un mot on manquait de tout.

Loin de trouver au début la tranquillité et le repos qu’elle espérait, Daria Alexandrovna fut accablée par ces soucis terribles, du moins à son point de vue. Bien qu’elle déployât toutes ses forces, elle se sentait impuissante en face de cette situation, et avait peine à retenir les larmes qui lui montaient aux yeux à tout instant. L’intendant, un ancien sous-officier que Stépan Arkadiévitch aimait à cause de sa belle prestance et qui avait été autrefois concierge, ne prenait aucune part aux tourments de Daria Alexandrovna. Il se contentait de dire d’un ton respectueux : « Il n’y a rien à faire ! Ces gens sont si mauvais ! » Et il ne bougeait pas.

La position eût été désespérée s’il n’y avait eu chez les Oblonskï, comme dans toutes les familles, une personne qui, malgré son rôle effacé, se montrait aussi utile qu’importante : c’était Maria Philémonovna.

Elle tranquillisait sa maîtresse, l’assurait que tout s’arrangerait (c’était son mot favori et Matthieu, le valet, le lui avait pris), et elle-même, sans bruit, travaillait et agissait.

Aussitôt arrivée, elle s’était liée avec la femme de l’intendant, et, le premier jour, elle prit le thé avec l’intendant et sa femme, sous les acacias, et discuta toutes les affaires du ménage. Bientôt, sous les acacias, se forma le club de Maria Philémonovna, où se réunissaient la femme de l’intendant, le starosta, et l’employé du bureau ; peu à peu, par ce club, elle parvint à aplanir toutes les difficultés de la vie ; et, en effet, au bout d’une semaine, tout s’arrangea. On répara la toiture, on trouva une cuisinière, la commère du starosta, on acheta des poules, les vaches commencèrent à donner du lait, on répara les clôtures du jardin, le charpentier installa la buanderie, on mit des crochets aux armoires qui enfin purent se fermer ; enfin une planche à repasser, entourée d’un morceau de drap de soldat, s’étendit du dossier d’une chaise à la commode et l’odeur des fers remplit l’office des femmes de chambre.

— Voyez donc ! Et vous vous désespériez ! dit Maria Philémonovna en montrant victorieusement la planche à sa maîtresse.

On construisit même une cabine de bains avec un paravent de paille ; Lili put enfin se baigner, et Daria Alexandrovna qui s’était promis une vie commode sinon tranquille à la campagne, sentit renaître l’espoir. Avec ses six enfants elle ne pouvait avoir un moment de repos : tantôt c’était l’un qui tombait malade, tantôt l’autre qui menaçait de le devenir ; il manquait quelque chose au troisième, le quatrième enfin témoignait d’un mauvais caractère, etc., etc. Rares étaient les périodes de calme véritable ; mais ces tracas et ces inquiétudes étaient pour Daria Alexandrovna le seul bonheur possible. Privée de ces soucis, elle serait restée seule avec les tristes pensées que lui suggérait l’indifférence de son mari. En retour et quelque pénibles que soient pour la mère la crainte des maladies, leur gravité et le chagrin causé par les mauvais penchants des enfants, ceux-ci compensaient déjà ces chagrins par de petites joies. Ces joies étaient si rares qu’on ne les remarquait pas plus que des paillettes d’or dans le sable ; mais si dans les moments difficiles elle n’envisageait que ses chagrins seuls — le sable, à d’autres moments, l’or, c’est-à-dire, la joie, lui redevenait perceptible.

À l’heure présente, dans la solitude de la campagne, ces joies devenaient de plus en plus fréquentes. Souvent, en regardant ses enfants, elle tâchait de se convaincre de son aveuglement maternel ; cependant elle était obligée de s’avouer qu’ils étaient charmants. Chacun avait son charme particulier et il y en avait fort peu qui pussent leur être comparés. Bref, elle était heureuse et fière d’eux.