Anna Karénine (trad. Bienstock)/III/29

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 226-234).


XXIX

La réalisation des projets de Lévine présentait de nombreuses difficultés ; mais il y travaillait avec ardeur et s’il n’atteignait pas tout à fait le but qu’il s’était proposé, le résultat obtenu justifiait néanmoins ses efforts. L’une des principales difficultés contre lesquelles il se heurta venait de ce que l’affaire était déjà en activité ; impossible de l’arrêter pour repartir du commencement ; c’était pendant la marche qu’il fallait transformer la machine.

Le soir même, aussitôt rentré chez lui, Lévine communiqua ses plans à l’intendant ; ce fut avec un plaisir évident que celui-ci accueillit les premières paroles de Lévine, trouvant en elles la preuve que tout ce qu’on avait fait jusqu’à présent était stupide et désavantageux ; il observa même que dès longtemps déjà il avait émis une semblable opinion, mais qu’on ne l’avait point écouté. Mais quand Lévine en vint à proposer de s’associer les ouvriers pour toute l’exploitation, l’intendant manifesta une grande tristesse et sans formuler aucune opinion précise, se mit à parler de la nécessité d’enlever au plus tôt les dernières gerbes de seigle, si bien que Lévine sentit que le moment était mal choisi d’aborder ce sujet.

Lorsqu’il exposa aux paysans ses nouveaux projets, et leur proposa de louer la terre dans de nouvelles conditions, il se heurta à une difficulté de même genre ; trop absorbés par le travail courant, ceux-ci n’avaient pas le loisir de réfléchir aux avantages et aux désavantages d’une nouvelle organisation.

Ce fut encore le berger Ivan, un paysan borné, qui parut le mieux comprendre les propositions de Lévine ; la perspective de prendre part avec toute sa famille à l’élevage du bétail paraissait lui sourire. Mais quand Lévine lui en énuméra les futurs avantages, Ivan se troubla et sembla regretter de ne pouvoir le suivre dans ses explications ; soudainement pris d’un urgent besoin de s’occuper, il saisit une fourche pour aller ramasser le reste du foin, remplit un baquet d’eau et arrangea le fumier.

Une autre difficulté résidait dans la méfiance invincible des paysans : ceux-ci ne pouvaient pas comprendre que les propriétaires pussent avoir d’autre but que le désir de les exploiter. Ils étaient fermement convaincus que, malgré leurs déclarations les plus formelles, les projets de ceux-ci seraient toujours en opposition avec leurs promesses. Eux-mêmes ne parlaient-ils pas beaucoup sans jamais exprimer le fond de leur pensée ? En outre, et à ce point de vue, Lévine sentait que le propriétaire grincheux avait raison, les paysans posaient comme première et absolue condition de tout accord, quel qu’il soit, la liberté pour eux de travailler sans être astreints à faire usage des nouveaux procédés, ni des nouvelles machines. Tout en admettant que la charrue laboure mieux, que la machine à vapeur travaille plus régulièrement, ils alléguaient mille raisons pour n’employer ni l’une ni l’autre ; de son côté, Lévine malgré qu’il eût la conviction que le niveau de l’exploitation devait être abaissé, ne renonçait qu’à contre-cœur à des perfectionnements dont les avantages étaient si évidents.

En dépit de toutes ces difficultés, Lévine poursuivit la réalisation de ses projets, si bien qu’à l’automne l’affaire était organisée ou du moins lui paraissait telle. Il avait d’abord songé à louer son exploitation telle quelle, aux paysans, aux ouvriers et à l’intendant, sur une nouvelle base sociale. Mais il n’avait pas tardé à se convaincre de l’impossibilité de réaliser ce projet ; il résolut alors de répartir le cheptel, le verger, le potager, les foins, les champs en diverses sections. Le naïf Ivan, qui semblait à Lévine avoir mieux compris que tout autre ses explications, se forma un artel, en partie avec sa famille, et fut chargé de l’exploitation du cheptel. L’exploitation des champs éloignés qui, depuis huit ans, laissait beaucoup à désirer, fut confiée, sous la surveillance d’un charpentier intelligent, nommé Fédor Rezounov, à six familles de paysans, moyennant de nouvelles conditions ; enfin le paysan Chouraïev eut dans les mêmes conditions tout le potager. Le reste demeura, pour l’instant, dans le même état qu’auparavant, mais ces trois artels constituaient pour Lévine un commencement de réalisation de ses projets et lui causaient un surcroît d’occupation.

À vrai dire le cheptel n’allait pas mieux qu’auparavant. Ivan s’opposait de toutes ses forces aux étables chauffées pour les vaches et à la fabrication du beurre avec la crème, prétendant que dans une étable froide, les vaches exigent moins de nourriture, et que le beurre fait avec la crème est plus léger ; en outre, il exigeait un salaire comme auparavant et ne se rendait pas compte que l’argent qu’il recevait, ne représentait point un salaire, mais bien l’avance de sa part du gain. De leur côté, les paysans adjoints à Fédor Rezounov n’avaient pas fait les semailles avec la semeuse, comme il était convenu, et ils s’en excusèrent, disant que le temps leur avait manqué. En somme, bien que ce nouveau mode d’exploitation eût été nettement établi, les paysans de cet artel n’envisageaient pas la terre comme une propriété commune, mais comme une demi-propriété ; plusieurs fois même ceux-ci, et Rezounov tout le premier, avaient dit à Lévine : « Vous feriez mieux de prendre de l’argent pour la terre ; vous seriez plus tranquille et ce serait plus simple pour nous. » En outre, ces gens saisissaient avec empressement tous les prétextes pour ajourner sans cesse la construction d’une cour pour le bétail et des enclos ; bref ils firent traîner cela jusqu’à l’hiver.

Enfin Chouraïev voulut distribuer le potager par petits lots aux paysans, interprétant ainsi faussement les conditions auxquelles la terre lui avait été donnée.

D’ailleurs, chaque fois qu’il causait avec les paysans, leur expliquant les avantages de l’entreprise, Lévine sentait qu’ils n’écoutaient que le son de sa voix, intimement persuadés qu’ils étaient, qu’en dépit de toutes les paroles, ils devaient se tenir sur leur garde, s’ils ne voulaient pas être trompés par lui. C’était surtout dans ses conversations avec Rezounov, le plus intelligent d’entre les paysans, que cette impression le frappait davantage ; il remarquait en effet dans les yeux de celui-ci une expression qui montrait clairement qu’il se moquait de lui et qui semblait dire que si quelqu’un d’eux devait être dupé dans cette affaire, ce ne serait certainement pas lui, Rezounov.

Malgré tout cela, Lévine était assez satisfait de la marche de l’affaire ; il n’avait, pensait-il, qu’à tenir strictement les comptes et à persévérer dans son idée pour leur prouver les futurs avantages de cette organisation et alors, l’affaire marcherait d’elle-même.

La besogne que lui donnait l’exploitation de la partie des terres qu’il avait gardées, jointe au travail de son livre, absorbèrent tellement Lévine pendant tout l’été qu’il n’alla pas à la chasse. À la fin d’août, il apprit que les Oblonskï étaient retournés à Moscou ; il fut informé de cette nouvelle par leur domestique qui rapporta la selle. Il savait qu’en ne répondant pas à la lettre de Daria Alexandrovna, il avait commis une grosse impolitesse ; il ne pouvait y penser sans honte ; ce faisant, il avait brûlé ses vaisseaux et s’était à jamais fermé leur maison. Sa conduite envers les Sviajskï, de chez qui il était parti sans dire adieu, lui semblait aussi blâmable, et chez eux également, il était résolu à ne jamais remettre les pieds. Maintenant tout lui était égal. La nouvelle organisation de ses affaires l’absorbait comme jamais de sa vie il ne l’avait été. Il lut le livre que lui avait donné Sviajskï, il s’en procura d’autres qui lui manquaient et relut aussi, sur ce sujet, un traité d’économie politique socialiste ; mais, comme d’ailleurs il s’y attendait, il ne trouva rien qui se rapportât à l’œuvre qu il avait entreprise. Dans le traité d’économie politique de Mill, par exemple, qu’il avait étudié en premier lieu, avec une grande ardeur, espérant à chaque instant y rencontrer la solution des questions qui l’occupaient, il trouva en effet des lois tirées de la situation de l’économie rurale, en Europe, mais aucune de celles-ci ne lui sembla présenter un caractère de généralité ; elles étaient, en tous les cas, inapplicables à la Russie.

La lecture des ouvrages socialistes ne le tira pas davantage d’embarras. Les idées qu’il rencontra étaient évidemment parfaites en théorie, mais impossibles à mettre en pratique dans la vie telle qu’il l’avait conçue, dès l’époque où il était encore étudiant, ou bien alors il fallait les transformer, les faire passer de l’état européen à l’état russe, ces deux manières d’être n’ayant entre elles rien de commun. L’économie politique affirmait que les lois, en vertu desquelles s’est développée et se développe encore la richesse de l’Europe, sont des lois générales et immuables. La doctrine socialiste assurait, au contraire, que le développement de la richesse, d’après ces lois, conduit infailliblement à la ruine. Mais ni l’une ni l’autre ne proposait de solution à la question ; il était même impossible d’y trouver la moindre indication capable de renseigner Lévine, ni aucun des paysans et agriculteurs russes, sur la meilleure façon d’employer les millions de travailleurs et de déciatines de terre dont ils disposaient pour en tirer le parti le meilleur au point de vue du bien-être général. Une fois attelé à cette tâche, il relut encore soigneusement tout ce qui se rapportait à ce sujet, et il décida de partir en automne pour l’étranger afin d’étudier cette question sur place ; il voulait à tout prix éviter de retomber dans l’hésitation où il s’était si souvent débattu au sujet de diverses autres questions.

Aussitôt en effet qu’il commençait à comprendre la pensée de son interlocuteur et à vouloir exposer la sienne propre, on lui objectait : « N’avez-vous donc pas lu les écrits de Kaufmann, de John, de Dubois, de Micheli ? Lisez-les, ils ont très sérieusement étudié cette question. » Il était convaincu désormais que Kaufmann ni Micheli n’avaient rien à lui apprendre. Il savait ce qu’il voulait savoir. Il avait été à même de remarquer que la Russie possède un sol excellent et de bons travailleurs, et qu’en certains cas, comme chez le paysan dans la maison duquel il s’était arrêté en allant chez Sviajskï, ces travailleurs et cette terre produisent beaucoup, tandis que, le plus souvent, avec l’emploi des procédés européens, le rendement est des plus médiocres ; ces faits, pour lui, s’expliquaient d’eux-mêmes : les ouvriers, il le savait, entendent travailler à leur manière, et leur opposition aux nouveaux procédés n’est pas un fait de hasard, mais le résultat d’habitudes profondément enracinées dans l’esprit du peuple. Le peuple russe, pensait-il, destiné à peupler et à cultiver des espaces immenses, s’en tient à ses procédés traditionnels, qui, somme toute, ne sont peut-être pas si mauvais pour ce but qu’on le pense ordinairement. Il avait la ferme résolution de fournir de ces faits la preuve théorique, dans son livre, et la preuve pratique, dans son exploitation.