Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 259-263).


QUATRIÈME PARTIE


I


Les époux Karénine continuèrent à vivre sous le même toit ! Ils se voyaient quotidiennement mais restaient absolument étrangers l’un à l’autre. Alexis Alexandrovitch s’était donné pour règle de voir sa femme chaque jour afin d’empêcher les domestiques de jaser, mais il évitait de dîner à la maison. Vronskï ne venait jamais dans la demeure d’Alexis Alexandrovitch, mais Anna le voyait au dehors et son mari le savait.

La situation était pénible pour tous les trois et aucun d’eux n’aurait pu la supporter un seul jour s’il n’avait espéré la voir changer, s’il ne l’avait regardée comme une période très difficile, très douloureuse, mais cependant transitoire. Alexis Alexandrovitch attendait la fin de cette passion, comme celle de toute chose ici-bas ; il comptait sur l’oubli et conservait l’espoir que son nom resterait intact. Anna, bien qu’étant la cause de tout, était très peinée de cette situation, néanmoins la ferme conviction qu’elle avait d’en sortir à bref délai l’aidait à la supporter. Elle ignorait absolument d’où viendrait la solution, mais elle ne doutait pas qu’elle vînt très prochainement. Vronskï gagné par cette conviction attendait lui aussi cet événement inconnu d’où surgirait la fameuse solution libératrice.

Vers le milieu de l’hiver, Vronskï eut une semaine fort ennuyeuse. Il fut attaché à la personne d’un prince étranger de passage à Pétersbourg, dans le but de lui montrer toutes les curiosités de la ville. Cette mission lui avait été confiée en raison de son extérieur très distingué, de sa tenue irréprochable et de son habitude de la haute société. Mais cette tâche lui paraissait très pénible. Le prince désirait pouvoir répondre, à son retour, à toutes les questions qu’on pourrait lui poser sur la Russie et, de plus, il désirait jouir le plus possible des plaisirs russes. Vronskï devait le guider en tout : le matin, il lui présentait les curiosités de la ville, et le soir il l’initiait aux plaisirs nationaux. Le prince était doué d’une santé exceptionnelle, même pour un prince ; par la gymnastique et les soins hygiéniques de sa personne, il avait acquis l’endurance suffisante pour s’adonner à tous les excès, tout en restant frais comme un grand concombre hollandais, vert et brillant. Le prince voyageait beaucoup et appréciait particulièrement la facilité des moyens de communication, en raison de la faculté qu’elle lui donnait de pouvoir goûter indistinctement aux plaisirs nationaux des différents pays.

En Espagne, il avait donné des sérénades et s’était lié avec une Espagnole qui jouait de la mandoline. En Suisse, il avait tué une biche ; en Angleterre il avait sauté les haies en habit rouge et parié de tuer deux cents faisans. En Turquie il avait visité un harem ; aux Indes il s’était promené sur les éléphants, et maintenant qu’il était en Russie, il désirait être initié aux plaisirs particuliers à ce pays.

En sa qualité de maître des cérémonies auprès de la personne du prince, Vronskï était fort embarrassé pour dresser le programme des divertissements qu’il pouvait proposer à cet hôte. Les trotteurs et les crêpes, la chasse à l’ours, les troïkas et les tziganes lui furent successivement présentés sans oublier les orgies où l’on brise toute la vaisselle ; le prince s’assimilait avec une extraordinaire facilité l’esprit russe ; il cassait les plateaux chargés de vaisselle, prenait une tzigane sur ses genoux puis paraissait demander s’il n’y avait plus d’autres plaisirs à goûter et si la gaîté russe s’arrêtait là ?

En réalité, ce qu’il apprécia le plus ce furent les actrices françaises, les danseuses de ballet et le champagne au cachet blanc.

Vronskï était habitué à se trouver en compagnie des princes, néanmoins, soit que les derniers temps il eût changé lui-même, soit en raison même de la trop grande proximité de son existence avec la leur, cette semaine lui avait été particulièrement pénible. Durant ces sept jours il n’avait cessé d’éprouver une sensation semblable à celle d’un homme qui, attaché à la surveillance d’un fou dangereux, aurait peur de ce fou et, craindrait en même temps, par suite de son intimité avec lui, pour sa propre raison. Vronskï sentait constamment la nécessité où il était de ne pas sortir un seul instant du ton de respect officiel, s’il ne voulait pas être offensé ; le prince ne montrait en effet que le plus hautain mépris pour ces personnes qui, à l’étonnement de Vronskï, s’évertuaient à lui faire goûter les plaisirs russes. À plusieurs reprises ses réflexions sur les femmes, qui faisaient l’objet d’une étude minutieuse de sa part, firent rougir d’indignation Vronskï ; mais, ce qui rendait à celui-ci la société du prince particulièrement pénible, c’est que, malgré lui, il se retrouvait en ce personnage. Et ce que lui reflétait ce miroir n’était pas pour flatter son amour-propre : il y voyait en effet un homme très sot, fort infatué de sa personne, d’une santé florissante et d’un extérieur des plus soignés, mais rien de plus. C’était à la vérité un parfait « gentleman », Vronskï ne pouvait le nier, d’humeur égale et digne vis-à-vis de ses supérieurs, simple et bon enfant avec ses égaux, froidement bienveillant envers ses inférieurs. Vronskï était exactement semblable et il s’en faisait gloire. Mais à côté du prince, il était l’inférieur, et le ton de mépris bienveillant de celui-ci envers lui, le révoltait. « En somme, se disait-il, ce n’est qu’un paquet de chair, stupide ; est-il possible que je sois ainsi ! » Enfin quand au bout d’une semaine le prince partit pour Moscou et le quitta en le remerciant, Vronskï se sentit heureux d’être débarrassé de cette situation gênante et de ce miroir désagréable. Il prit congé de lui à la gare, au retour d’une chasse à l’ours ; durant toute la nuit précédente ils s’étaient adonnés à ce passe-temps national.