Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 329-336).


X

Pestzov, qui aimait pousser le raisonnement jusqu’au bout, ne se contentait pas des paroles par lesquelles Serge Ivanovitch l’avait interrompu, d’autant plus qu’il sentait la faiblesse de sa propre opinion.

— Je n’ai jamais pensé à la densité seule de la population, dit-il, pendant le souper, à Alexis Alexandrovitch.

— Il me semble, répondit celui ci mollement et sans se hâter, que c’est la même chose. Selon moi, la plus grande influence appartient au peuple le plus avancé.

— Mais toute la question est là, s’écria Pestzov de sa voix de basse.

Il avait une telle volubilité de paroles qu’il semblait toujours mettre toute son âme dans ce qu’il disait.

— Mais c’est précisément la question ; où se trouve le développement supérieur ? Des Anglais, des Français, des Allemands, qui est à un degré supérieur de développement ? Qui nationalisera l’autre ? Nous voyons que le Rhin s’est francisé ? Est-ce une raison pour que les Allemands soient inférieurs ! cria-t-il. Non, il y a ici une autre loi !

— Il me semble que l’influence est toujours du côté de la vraie instruction, dit Alexis Alexandrovitch en soulevant légèrement les sourcils.

— Mais que devons-nous considérer comme indices de la vraie instruction ? demanda Pestzov.

— Je crois que ces indices sont connus, dit Alexis Alexandrovitch.

— Sont-ils bien connus ? intervint avec un fin sourire Serge Ivanovitch. Maintenant, il est absolument établi que la véritable instruction ne peut être que purement classique. Mais nous voyons des discussions acharnées pour l’un et l’autre parti, et l’on ne peut contester la valeur des opinions émises dans chacun des deux camps.

— Vous êtes un classique, Serge Ivanovitch. Voulez-vous du vin rouge ? dit Stépan Arkadiévitch.

— Je n’exprime mon opinion ni pour ni contre, lui répondit Serge Ivanovitch en lui souriant avec indulgence comme il l’eût fait à un enfant, tandis qu’il lui tendait son verre, — je dis seulement que les deux partis émettent l’un et l’autre de sérieux arguments, continua-t-il s’adressant à Alexis Alexandrovitch. Par mes études, je suis un classique, mais dans cette discussion, personnellement je ne saurais me prononcer nettement. Je ne vois pas très bien pourquoi l’on donne la préférence aux études classiques plutôt qu’aux modernes.

— Les sciences naturelles ont la même action instructive et pédagogique, dit Pestzov. Prenez l’astronomie, prenez la botanique, prenez la zoologie avec son système de lois générales…

— Je ne saurais être tout à fait de cet avis, objecta Alexis Alexandrovitch. Il me semble qu’on ne peut nier l’influence particulièrement heureuse de la méthode même de l’étude des langues sur le développement moral. Il n’est pas niable non plus que l’influence des écrivains classiques soit moralisatrice au premier chef, tandis que, par malheur, on joint à l’enseignement des sciences naturelles des doctrines nuisibles et fausses qui sont le fléau de notre époque.

Serge Ivanovitch voulut intervenir, mais Pestzov, avec sa puissante voix, le devança. Il se mit à prouver avec chaleur l’injustice de cette opinion. Serge Ivanovitch l’écoutait tranquillement, évidemment prêt à une objection victorieuse.

— Mais, fit-il en souriant finement et s’adressant à Karénine, on ne peut nier qu’il soit difficile de balancer exactement les avantages et les désavantages de l’un et de l’autre enseignement ; quant à la question de savoir quel enseignement est préférable, elle ne serait pas tranchée si vite et si nettement si l’enseignement classique n’avait pour lui cet avantage que vous indiquiez tout à l’heure : l’influence moralisatrice, ou, disons le mot, antinihiliste.

— Sans doute.

— Si l’enseignement classique n’avait pas pour lui cette préférence de l’influence antinihiliste, nous réfléchirions davantage, nous préciserions mieux les raisons de l’un et de l’autre parti, dit Serge Ivanovitch avec un fin sourire, nous donnerions de l’élan à l’une et à l’autre opinion. Au lieu de cela nous savons que dans ces pilules de l’enseignement classique se trouve la force vitale de l’antinihilisme et nous les ordonnons hardiment à nos patients… Et qu’adviendrait-il sans cette force curative ? conclut-il sur un ton plaisant.

Les pilules de Serge Ivanovitch causèrent une hilarité générale. Tourovtzine surtout, qui depuis le début de la conversation attendait vainement l’occasion de s’égayer, goûta fort la plaisanterie.

Stépan Arkadiévitch ne s’était pas trompé en invitant Pestzov. Avec lui la conversation intéressante ne pouvait pas tarir.

Dès que Serge Ivanovitch eut clos la discussion par sa plaisanterie, Pestzov trouva un nouveau thème.

— On ne peut accuser le gouvernement de se proposer une cure, dit-il ; le gouvernement se guide, évidemment, par des considérations générales, et reste indifférent aux influences que peuvent avoir les mesures prises. Par exemple, la question de l’instruction des femmes devrait être considérée comme nuisible, et cependant, le gouvernement ouvre aux femmes les cours et les universités.

Et la conversation s’engagea aussitôt sur l’instruction des femmes.

Alexis Alexandrovitch exprima l’idée qu’ordinairement on confond la question de l’instruction des femmes avec celle de la liberté des femmes, et que c’est là la raison pour laquelle on la juge nuisible.

— À mon avis au contraire, ces deux questions sont liées indissolublement, dit Pestzov. C’est un cercle vicieux. La femme est privée de droits, faute d’instruction ; et de son manque d’instruction provient l’absence de droits. Il ne faut pas oublier que l’asservissement des femmes est si grand et si ancien que souvent nous ne voulons pas comprendre l’abîme qui les sépare de nous.

— Vous avez dit, les droits, — reprit Serge Ivanovitch, profitant d’un arrêt de Pestzov ; — vous voulez sans doute parler des droits à remplir les fonctions de jurés, de conseillers municipaux, de présidents des conseils généraux, de membres du parlement ?

— Sans doute.

— Mais en admettant même qu’exceptionnellement des femmes puissent occuper ces situations, il me semble que vous avez mal choisi le terme, ce n’est pas « les droits » qu’il convient de dire mais bien : les devoirs. Chacun sait qu’en exerçant la fonction de juré, de conseiller municipal, de télégraphiste, on remplit un devoir. C’est pourquoi il serait plus juste de dire que les femmes cherchent des devoirs ; au reste c’est tout à fait légitime. Aussi ne peut-on que sympathiser à leur désir de contribuer au travail comme les hommes.

— Parfaitement juste ! confirma Alexis Alexandrovitch. Selon moi toute la question se ramène à ceci : Les femmes sont-elles ou non capables de remplir ces devoirs ?

— Elles le seront probablement quand l’instruction sera répandue parmi elles, intervint Stépan Arkadiévitch. — Nous le voyons…

— Et le proverbe, je puis le dire devant mes propres filles : longue chevelure, court jugement, — dit le prince qui suivait depuis longtemps la conversation et dont les petits yeux moqueurs pétillaient.

— C’était l’opinion qu’on avait des nègres avant leur émancipation, dit méchamment Pestzov.

— Je trouve seulement étrange que les femmes cherchent de nouveaux devoirs, alors qu’il n’est malheureusement que trop fréquent de voir les hommes se soustraire aux leurs, dit Serge Ivanovitch.

— Oui, mais les devoirs sont accompagnés de droits : le pouvoir, l’argent, les honneurs, et c’est précisément ce que recherchent les femmes, dit Pestzov.

— C’est comme si moi je prétendais au droit d’être nourrice, et me montrais offensé qu’on refusât de me payer alors que les femmes sont rémunérées comme telles, dit le vieux prince.

Tourovtzine éclata d’un rire sonore et Serge Ivanovitch regretta que cette plaisanterie ne fût pas de lui. Alexis Alexandrovitch lui-même sourit.

— Oui, mais l’homme ne peut allaiter, dit Pestzov, tandis que la femme…

— Comment, mais un Anglais a nourri son enfant à bord d’un vaisseau, reprit le vieux prince se permettant cette licence de conversation devant ses filles.

— Autant de semblables Anglais, autant de femmes fonctionnaires, dit cette fois Serge Ivanovitch.

— Oui, mais que doit faire une jeune fille qui n’a pas de famille ? interrompit Stépan Arkadiévitch songeant à mademoiselle Tchibissova à laquelle il ne cessait de penser en soutenant Pestzov.

— Si l’on examine bien l’histoire de cette fille, on trouvera qu’elle a abandonné sa famille ou celle de sa sœur, où elle pouvait avoir une occupation féminine, dit tout à coup, d’un ton irrité, Daria Alexandrovna, se mêlant à la conversation et devinant probablement quelle jeune fille avait en vue Stépan Arkadiévitch.

— Mais nous sommes pour le principe, pour l’idéal ! clama Pestzov de sa basse sonore. La femme veut avoir le droit d’être indépendante, instruite, et elle est gênée, opprimée par la conscience de l’impossibilité d’y parvenir.

— Et moi je suis opprimé et gêné parce qu’on ne m’accepte point comme nourrice à l’asile des enfants abandonnés, dit de nouveau le vieux prince, à la grande joie de Tourovtzine qui fut pris d’un tel accès d’hilarité qu’il laissa tomber une asperge par le gros bout dans la sauce.