Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/17

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 377-389).


XVII

Tout en se remémorant les conversations qui avaient eu lieu pendant et après le dîner, Alexis Alexandrovitch regagna son hôtel. Les exhortations de Daria Alexandrovna au pardon n’avaient excité en lui que du dépit.

Qu’il tînt compte ou non de la loi chrétienne dans un cas aussi particulier que le sien, c’était là une question trop délicate pour qu’on pût en parler à la légère, depuis longtemps d’ailleurs lui-même l’avait résolue par la négative. De toutes les conversations de la soirée, Alexis Alexandrovitch n’avait retenu que les paroles de ce bon et naïf Tourovtzine : « Il a agi comme un brave, il a provoqué son rival en duel et l’a tué. »

C’était évidemment l’opinion générale et si tout le monde ne l’exprimait pas aussi nettement ce n’était que par pure politesse.

« D’ailleurs c’est une affaire réglée, il n’y a plus à y revenir », se dit Alexis Alexandrovitch, et il ne songea plus qu’à son prochain départ et à l’inspection ; il entra dans sa chambre et demanda au portier qui l’accompagnait où était son valet. Le portier lui dit qu’il venait de sortir. Alexis Alexandrovitch demanda du thé, s’assit à la table et prenant le guide de Froume, se mit à régler l’itinéraire de son voyage.

— Voici deux télégrammes, — dit le valet qui, de retour, entrait dans la chambre. — Que Votre Excellence veuille bien m’excuser, je venais de sortir.

Alexis Alexandrovitch prit les télégrammes. Le premier qu’il ouvrit lui apportait la nouvelle de la nomination de Strémov au poste même qu’il convoitait pour lui. Alexis Alexandrovitch rejeta le télégramme et, tout rouge, se leva et se mit à marcher dans la chambre. « Quos vult perdere Jupiter dementat », dit-il, comprenant par « quos » toutes les personnes qui avaient contribué à cette nomination. Ce n’était pas le fait de n’avoir pas obtenu cette place, ni d’être dépassé, qui lui causait du dépit, mais il lui semblait extraordinaire, étonnant, qu’on n’eût pas vu que ce bavard, ce phraseur de Strémov était, moins que tout autre, capable d’occuper ce poste. Comment lui-même n’avait-il pas vu qu’il se perdrait, qu’il détruirait tout son prestige dans cette nouvelle situation ?

« Ce doit être sans doute quelque chose dans le même genre ! » se dit-il amèrement en décachetant le deuxième télégramme. Celui-ci était de sa femme. La signature, « Anna » au crayon bleu, lui sauta aux yeux tout d’abord. « Je meurs, vous prie, vous supplie de venir, mourrais plus tranquille, pardonnée » ; à cette lecture il sourit avec mépris et jeta le télégramme, convaincu dès l’abord que ce n’était là qu’une ruse, qu’un mensonge.

« Il n’y a pas de mensonge devant lequel elle reculerait. Elle doit être sur le point d’accoucher, et ce sont sans doute les douleurs de l’enfantement. Mais quel est leur but ? Légitimer l’enfant, me compromettre, empêcher le divorce ? » pensa-t-il. « Mais il y a bien écrit : je meurs ?… » Il relut le télégramme et, tout d’un coup, le véritable sens de celui-ci le frappa.

« Et si c’était la vérité ? se dit-il. S’il était vrai qu’au moment des souffrances et de l’approche de la mort elle se repentît sincèrement, et si de mon côté, croyant à un mensonge, je refusais de venir ! Ce serait cruel et stupide de ma part, et tout le monde serait en droit de m’en blâmer. »

— Pierre, va chercher une voiture, je pars pour Pétersbourg, dit-il au valet.

Alexis Alexandrovitch avait décidé d’aller à Pétersbourg et de voir sa femme. Si sa maladie n’était qu’une ruse, il se tairait et repartirait ; si au contraire elle était mortellement atteinte et désirait le voir avant la mort, il lui pardonnerait, s’il la trouvait encore vivante, et lui rendrait les derniers devoirs s’il arrivait trop tard.

Cette résolution une fois prise il n’y pensa plus durant tout le voyage.

Fatigué et mal à l’aise à la suite de la nuit qu’il avait passée en chemin de fer, Alexis Alexandrovitch allait dans le brouillard matinal de Pétersbourg, sur la perspective Nevsky encore déserte ; il regardait devant lui sans penser à ce qui l’attendait. Il n’y pouvait songer sans être obsédé par l’idée que la mort de sa femme couperait court à toutes les difficultés de sa situation. Des boulangers, des boutiques fermées, des voitures de nuit, des portiers balayant le trottoir, tout cela passait inaperçu devant ses yeux, malgré tous les efforts qu’il faisait pour étouffer en lui l’idée de ce qui l’attendait, de ce qu’il s’efforcait, sans d’ailleurs y parvenir, de ne pas désirer. Il arriva enfin chez lui.

Une voiture de maître et une voiture de place dont le cocher dormait sur son siège se trouvaient près du perron. En entrant dans le vestibule Alexis Alexandrovitch sembla tirer du coin le plus lointain de son cerveau sa décision qui se résumait ainsi : «Si c’est un mensonge, je conserverai le calme le plus méprisant et je partirai ; si c’est la vérité, alors j’observerai les convenances. » Le concierge ouvrit la porte avant même qu’Alexis Alexandrovitch eût sonné. Cet homme, nommé Pétrov, ou Capitonitch, avait un air étrange, il était vêtu d’une vieille redingote, n’avait pas de cravate, et était chaussé de pantoufles.

— Comment va madame ? demanda Alexis.

— Hier, elle a accouché, heureusement.

Alexis Alexandrovitch s’arrêta et pâlit. Il comprit alors, nettement, avec quelle force il désirait sa mort.

— Et sa santé ?

Corneï, en tablier du matin, accourut de l’escalier.

— Ça va très mal, dit-il. Hier, il y a eu consultation de médecins, et actuellement le docteur est encore là.

— Prends les bagages, lui dit Alexis Alexandrovitch, et, un peu soulagé d’apprendre que la mort était encore imminente, il pénétra dans l’antichambre.

Au porte-manteau il y avait un vêtement militaire.

Alexis Alexandrovitch le remarqua et demanda :

— Qui est ici ?

— Le docteur, la sage-femme et le comte Vronskï.

Alexis Alexandrovitch pénétra dans les chambres. Au salon il n’y avait personne. Du boudoir de sa femme sortit la sage-femme en bonnet à rubans lilas.

Elle s’approcha d’Alexis Alexandrovitch, et, avec cette familiarité que cause le voisinage de la mort, le prenant par la main elle l’entraîna dans la chambre à coucher.

— Grâce à Dieu vous voilà arrivé ! Elle ne parle que de vous, que de vous.

— De la glace, vite ! De la glace ! criait de la chambre à coucher la voix impatiente du docteur.

Alexis Alexandrovitch passa dans le boudoir de sa femme. Près de sa table, assis en côté sur une chaise, Vronskï, le visage enfoui dans ses mains, pleurait. Il bondit à la voix du docteur, écarta les mains de son visage et se trouva face à face avec Alexis Alexandrovitch.

En apercevant le mari il fut si troublé qu’il se rassit et enfonça sa tête dans ses épaules comme s’il eût voulu disparaître.

— Elle se meurt, dit-il. Le docteur dit qu’il n’y a plus d’espoir. Je suis à vos ordres, mais permettez-moi de rester ici… D’ailleurs je suis tout entier à vos ordres… Je…

À la vue des larmes de Vronskï, Alexis Alexandrovitch se sentit pris de ce trouble moral que produisait sur lui la vue des souffrances des autres. Se détournant de lui, sans écouter ses paroles, il se dirigea rapidement vers la porte. De la chambre voisine on entendait parler Anna. Sa voix était gaie, animée, avec des intonations très nettes. Alexis Alexandrovitch entra dans la chambre et s’approcha du lit. Elle était couchée le visage tourné vers lui ; ses joues étaient brûlantes, ses yeux brillants, et ses mains blanches et amaigries sortant des manches de la camisole tortillaient le coin de la couverture. Elle avait l’air non seulement bien portante et fraîche, mais encore dans la meilleure disposition d’esprit. Elle parlait vite, d’une voix sonore, et avec des intonations fermes, justes et profondes.

— Parce qu’Alexis, je parle d’Alexis Alexandrovitch. (Quelle destinée étrange et terrible que tous deux s’appellent Alexis, n’est-ce pas ?) Alexis ne me refuserait pas… J’oublierais ; lui, pardonnerait… Mais pourquoi ne vient-il pas ?… Il est bon… Il ne sait pas lui-même combien il est bon. Ah ! mon Dieu ! quelle angoisse ! Donnez-moi de l’eau, plus vite. Ah ! pour ma fille ce serait très mauvais… Bon, bon ! Donnez-lui une nourrice. C’est bon, j’y consens. C’est même mieux. Il viendra mais ce sera pénible pour lui de la voir. Rendez-la à la nourrice.

— Anna Arkadiévna, il est arrivé ! Le voici ! dit la sage-femme, tâchant d’attirer son attention sur Alexis Alexandrovitch.

— Ah ! quelle absurdité ! continuait Anna sans voir son mari. Mais donnez-moi donc ma fille. Donnez-la-moi. Il n’est pas encore arrivé… Vous dites qu’il ne pardonnera pas, parce que vous ne le connaissez pas, personne ne le connaît ; moi seule le connais, c’est ce qui m’est pénible. Il faut voir ses yeux. Serioja a juste les mêmes que lui et c’est pourquoi je ne puis le regarder. Lui a-t-on donné à manger à Serge ? Je sais qu’on l’oubliera. Lui n’oublierait pas. Il faut mettre Serioja dans la chambre du coin, et demander à Mariette de coucher dans la même chambre.

Tout d’un coup, elle s’arrêta, parut se calmer, puis d’un geste d’effroi, comme si elle eût appréhendé un coup, elle leva les mains vers son visage. Elle venait de voir son mari.

— Non, non ! dit-elle, je n’ai pas peur de lui, j’ai peur de la mort. Alexis, approche-toi ; je me hâte parce que je n’ai pas le temps, il me reste peu de temps à vivre, bientôt viendra la fièvre et je ne comprendrai plus rien. Mais maintenant, je comprends encore, je comprends tout, je vois tout.

Le visage contracté d’Alexis Alexandrovitch revêtit une expression de souffrance. Il lui prit la main et voulut parler, mais il ne put articuler un son. Sa lèvre inférieure tremblait, cependant, il luttait toujours contre son émotion et n’osait la regarder que par intervalles. Et chaque fois qu’il la regardait, il voyait ses yeux fixés sur lui avec une tendresse, une douceur et une exaltation, qu’il ne leur connaissait pas.

— Attends !… Tu ne sais pas… Attends, attends… — Elle s’arrêta comme pour rassembler ses pensées. — … Oui, reprit-elle, oui, oui, voici ce que je voulais dire… Ne t’étonne pas, je suis toujours la même… Mais en moi il y a une autre femme dont j’ai peur, c’est elle qui en a aimé un autre, et j’ai voulu te haïr, mais je n’ai pu oublier celle qui existait auparavant. L’autre n’est pas moi. Maintenant, je suis la vraie. Je vais mourir, je le sais. Demande-le-lui, je sens maintenant ce poids qui me pèse sur les jambes, sur les bras, sur les doigts ; mes doigts, oh ! comme ils sont énormes… Mais tout cela finira bientôt… Une seule chose m’est désormais nécessaire : ton pardon, ton pardon tout entier. Je suis horriblement coupable, mais la vieille bonne m’a dit que la sainte martyre… quel est donc son nom ? était encore pire que moi… Et moi, j’irai à Rome, il y a là-bas un désert, et alors je ne gênerai personne. Seulement, j’emmènerai avec moi Serge et ma petite fille… Non, tu ne peux pas pardonner. Je sais qu’on ne peut pas pardonner cela. Non, non, va-t’en, tu es trop bon !

D’une de ses mains brûlantes, elle lui retenait le bras, et de l’autre le repoussait.

Le malaise moral d’Alexis Alexandrovitch grandissait toujours, déjà même il avait atteint un tel degré, qu’il cessait de lutter contre lui. Il sentit tout d’un coup que ce qu’il regardait comme un trouble moral était au contraire un heureux état d’âme, qui lui donnait soudain un bonheur comme il n’en avait encore jamais éprouvé. Il ne pensait pas que cette loi chrétienne à laquelle, toute sa vie il s’était soumis, lui prescrivait de pardonner et d’aimer ses ennemis ; néanmoins, le sentiment joyeux de l’amour des ennemis et du pardon emplissait son âme.

À genoux, et appuyant sa tête sur le bras replié d’Anna qui le brûlait comme du feu au travers de la camisole, il sanglotait comme un enfant. Elle enlaça sa tête qui commençait à devenir chauve, se rapprocha de lui et avec une fierté provocante, levant les yeux :

— Le voilà, je le savais. Maintenant, adieu tous… adieu !… Le voilà revenu… Pourquoi ne s’en vont-ils pas ?… Ôtez-moi donc cette pelisse !…

Le docteur détacha ses bras, la recoucha délicatement sur l’oreiller et lui recouvrit les épaules. Elle s’allongeait sur le dos, docilement, et regardait devant elle, les yeux brillants.

— Souviens-toi d’une seule chose, que ton pardon seul m’est nécessaire… il ne me faut rien de plus. Mais pourquoi ne vient-il pas ? dit-elle en s’adressant à Vronskï à travers la porte. — Viens, viens, donne-lui la main.

Vronskï s’approcha du lit, et à la vue d’Anna, de nouveau cacha son visage dans ses mains.

— Mais, découvre ton visage. Regarde-le. C’est un saint ! Mais découvre donc ton visage, répéta-t-elle avec colère. Alexis Alexandrovitch, découvre-lui le visage, je veux le voir.

Alexis Alexandrovitch prit la main de Vronskï, l’écarta et découvrit son visage déformé par la souffrance et la honte.

— Tends-lui la main, pardonne-lui.

Alexis Alexandrovitch lui tendit la main, sans retenir les larmes qui coulaient abondamment de ses yeux.

— Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! dit-elle. Maintenant, tout est fini… Seulement un peu allonger les jambes. Voilà, comme ça, c’est très bien… Comme ces fleurs sont peintes sans goût ! dit-elle en désignant le papier de la chambre ; elles ne ressemblent pas du tout à des violettes. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quand cela finira-t-il ? Donnez-moi de la morphine ! Donnez-moi de la morphine ! Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu !

Et elle s’agitait dans son lit.

Les docteurs disaient que c’était une fièvre puerpérale et que sur cent cas pareils, quatre-vingt-dix-neuf finissent par la mort. Toute la journée, elle eut la fièvre, le délire, des syncopes. Vers minuit, la malade était sans connaissance, le pouls très faible.

On attendait la fin d’un moment à l’autre.

Vronskï rentra chez lui, mais le lendemain matin il vint prendre des nouvelles. Alexis Alexandrovitch le rencontra dans l’antichambre et lui dit :

— Restez, elle vous demandera peut-être. Et lui-même le conduisit dans le boudoir de sa femme.

Dans la matinée, l’agitation, la vivacité de la pensée et de la parole recommencèrent, et de nouveau tout cela se termina par un état d’abattement. Le jour suivant, ce fut la même chose, et les médecins reprirent espoir. Ce jour-là, Alexis Alexandrovitch entra dans la pièce où se tenait Vronskï et, après avoir fermé la porte, s’assit en face de lui.

— Alexis Alexandrovitch, — dit Vronskï, sentant que le moment de l’explication était venu, — je ne puis parler, je ne suis en état de rien comprendre. Ayez pitié de moi. Quelque grande que soit votre peine, croyez que je souffre encore davantage.

Il voulut se lever, mais Alexis Alexandrovitch le prit par le bras et lui dit :

— Je vous prie de m’écouter. C’est nécessaire. Je dois vous expliquer les sentiments qui m’ont guidé jusqu’ici et qui me guideront à l’avenir, afin que vous ne vous trompiez point sur mon compte. Vous savez que je me suis décidé au divorce, et que j’ai déjà fait les premières démarches. Je ne vous cacherai pas qu’avant de prendre cette résolution, j’ai longtemps hésité, j’ai souffert. J’avoue que le désir de tirer vengeance de vous deux m’a poursuivi. Quand j’ai reçu le télégramme, c’est avec les mêmes intentions que je suis venu, je dirai plus, je désirais sa mort… Mais (il se tut, réfléchissant s’il fallait ou non lui dévoiler ses sentiments) je l’ai vue et j’ai pardonné. Et le bonheur du pardon m’a révélé mon devoir. J’ai pardonné entièrement. Je vous tends l’autre joue, je suis prêt à donner ma chemise à qui me prend mon habit. Je prie seulement Dieu qu’il ne me retire pas le bonheur du pardon.

Des larmes emplissaient ses yeux ; son regard pur et calme frappa Vronskï.

— Voilà ma situation. Vous pouvez me traîner dans la boue, me rendre la risée de tout le monde, je ne l’abandonnerai pas et je ne vous adresserai jamais un mot de reproche, continua Alexis Alexandrovitch. Mon devoir m’est clairement tracé : Je dois rester avec elle et j’y resterai. Si elle désire vous voir, je vous préviendrai. Mais, pour l’instant, je crois qu’il vaut mieux vous éloigner.

Il se leva ; des sanglots étouffaient sa voix.

Vronskï se leva aussi, courbé en deux, et, sans se redresser, il le regarda. Il ne comprenait pas les sentiments d’Alexis Alexandrovitch, mais il sentait en eux quelque chose de supérieur et d’inaccessible pour lui.