Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 397-407).


XIX

Quand Alexis Alexandrovitch s’était décidé à se rendre près de sa femme, il n’avait pas envisagé le cas où la sincérité de son repentir lui ayant valu son pardon, elle survivrait à sa maladie, et cette erreur, qui deux mois après son retour de Moscou lui apparaissait dans toute sa force, provenait, non seulement de ce qu’il n’avait pas prévu cette circonstance, mais de ce qu’il ignorait son propre cœur avant son entrevue avec sa femme mourante. Près du lit de celle-ci malade, pour la première fois de sa vie il s’abandonnait à ce sentiment de compassion attendrie, que provoquait en lui la souffrance des autres et dont, auparavant, il avait honte comme d’une faiblesse dangereuse. La pitié qu’il éprouvait pour elle, le remords qu’il ressentait d’avoir désiré sa mort, et, principalement, la joie d’avoir pardonné, avaient eu pour effet, non seulement de diminuer ses souffrances, mais aussi de faire naître en lui un calme moral tel qu’il n’en avait encore jamais éprouvé. Subitement la source de ses souffrances s’était transformée en une source de joie morale. Tout ce qu’il regardait comme inextricable dans sa haine et sa colère, lui paraissait simple et clair, maintenant qu’il pardonnait et aimait. Il avait pardonné à sa femme et il avait pitié d’elle en raison de ses souffrances et de son repentir. Il avait pardonné à Vronskï et il le plaignait, surtout depuis qu’il avait appris son acte de désespoir. Il plaignait aussi maintenant son fils plus qu’auparavant et se reprochait de l’avoir négligé. Mais pour l’enfant nouveau-né, il éprouvait un sentiment particulier, fait d’un mélange de pitié et aussi de tendresse. D’abord, sous l’impulsion de la pitié seule, il s’était occupé de cette petite créature faible, qui n’était pas sa fille et qui, abandonnée pendant la maladie de sa mère, serait probablement morte s’il n’eût pris soin d’elle. Et il ne remarquait pas lui-même combien il l’aimait. Plusieurs fois par jour, il venait dans la chambre des enfants et y passait de longs moments, de sorte que la nourrice et la bonne, d’abord intimidées, s’habituèrent peu à peu à sa présence. Parfois, durant une demi-heure, il regardait en silence le petit visage rouge et plissé de l’enfant ; il observait les plis de son front et de ses sourcils et ses petits poings potelés, avec lesquels il se frottait les yeux et le nez. À ces moments-là, Alexis Alexandrovitch se sentait particulièrement calme, d’accord avec ses principes et ne trouvait dans sa situation rien d’extraordinaire, rien à modifier.

Mais plus le temps passait, plus il voyait clairement que quelque naturelle que lui semblât cette situation on ne lui permettrait pas de la garder. Il sentait qu’en dehors de la force morale, lénifiante, qui guidait son âme, il y avait une force grossière, plus puissante peut-être, qui dirigeait sa vie et que celle-ci ne lui donnerait pas ce calme paisible auquel il aspirait. Il lui semblait lire dans les regards un étonnement interrogatif ; à coup sûr, personne ne comprenait son attitude et l’on attendait de lui tout autre chose. Il ne pouvait non plus se dissimuler le manque de stabilité et de naturel de ses relations avec sa femme.

Quand l’attendrissement produit en elle par l’approche de la mort fut passé, Alexis Alexandrovitch commença à remarquer qu’Anna avait peur de lui, et ne pouvait le regarder en face. Elle semblait vouloir dire quelque chose et ne pouvoir s’y décider ; elle paraissait aussi pressentir que leurs relations actuelles ne pouvaient durer et avait l’air d’attendre quelque chose de lui.

À la fin de février, la petite fille, à laquelle on avait également donné le nom d’Anna, tomba malade ; Alexis Alexandrovitch alla le matin dans la chambre de l’enfant, donna l’ordre de faire venir le médecin et partit au ministère. Ses affaires terminées, il revint à la maison ; il était plus de trois heures. Dans l’antichambre, il trouva un beau valet galonné, couvert d’une pèlerine d’ours et tenant une rotonde doublée de chien d’Amérique.

— Qui est ici ? demanda Alexis Alexandrovitch.

— La princesse Élisabeth Féodorovna Tverskaïa ! répondit le valet.

Et il sembla à Alexis Alexandrovitch qu’il souriait.

Pendant toute la durée de cette pénible période, Alexis Alexandrovitch avait remarqué que ses connaissances mondaines, principalement les femmes, témoignaient d’un intérêt tout particulier à l’égard de lui-même et de sa femme. Il remarquait chez toutes une note de joie mal dissimulée, cette même joie qu’il avait remarquée dans les yeux de l’avocat et, tout à l’heure, dans ceux du valet. Tous avaient l’air enchanté comme s’ils allaient marier quelqu’un. Quand on le rencontrait, on s’informait de sa santé avec une gaieté à peine contenue.

La présence de la princesse Tverskaïa, en raison des pénibles souvenirs qu’elle éveillait en lui et aussi par suite de l’aversion qu’il avait pour elle, était si désagréable à Alexis Alexandrovitch qu’il passa directement dans la chambre des enfants. Dans la première pièce, Serge, la poitrine allongée sur la table et les pieds sur une chaise, s’amusait à dessiner tout en bavardant gaiement. L’Anglaise, qui, pendant la maladie d’Anna, avait remplacé la Française, était assise près du petit garçon et faisait de la dentelle au crochet. Elle se leva vivement, salua et tira Serge par le bras pour qu’il se redressât. Alexis Alexandrovitch caressa de la main la chevelure de son fils, répondit à la question de la gouvernante sur la santé de sa femme et lui demanda ce que le docteur avait dit du baby.

— Le docteur dit que ce n’est rien de dangereux, et il a ordonné des bains, monsieur.

— Mais elle souffre toujours, dit Alexis Alexandrovitch, entendant les cris de l’enfant dans la chambre voisine.

— Je pense, monsieur, que la nourrice n’est pas bonne, dit résolument l’Anglaise.

— Pourquoi pensez-vous cela ? demanda-t-il en s’arrêtant.

— La même chose s’est produite chez la comtesse Paul. On soignait l’enfant, et son mal provenait uniquement de la faim. La nourrice n’avait pas de lait.

Alexis Alexandrovitch réfléchit, et au bout de quelques instants passa dans l’autre pièce. La fillette était sur les bras de la nourrice ; elle se tordait, refusant le sein volumineux que lui tendait celle-ci et ne cessait de crier malgré les « chchch » de la nourrice et de la vieille bonne penchées sur elle.

— Cela ne va pas mieux ? demanda Alexis Alexandrovitch.

— Elle est très agitée, répondit à mi-voix la vieille bonne.

— Miss Edwards croit que la nourrice manque de lait, dit-il.

— Je le crois aussi, Alexis Alexandrovitch.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas dit ?

— À qui le dire ? Anna Arkadiévna est toujours malade, dit la bonne d’un air mécontent.

La bonne était depuis longtemps dans la maison, et dans ces simples paroles, Alexis Alexandrovitch crut voir une allusion à sa situation.

La petite criait de plus en plus fort, perdant haleine. La bonne s’approcha d’elle, la prit des bras de la nourrice et se mit à la bercer en marchant.

— Il faut demander au docteur d’examiner la nourrice, dit Alexis Alexandrovitch.

La nourrice, une femme de belle apparence, effrayée de perdre sa place, marmotta quelques mots entre ses dents, et recouvrant sa forte poitrine, eut un sourire de mépris à l’idée du soupçon dont elle était l’objet. Alexis Alexandrovitch crut même voir là une raillerie à son adresse.

— Pauvre petite ! dit la bonne tout en cherchant à calmer l’enfant et en continuant de marcher.

Alexis Alexandrovitch s’assit sur une chaise, et l’air triste et abattu, observa la bonne qui marchait de long en large.

Une fois que l’enfant fut calmée, la bonne la posa dans son berceau et, après avoir arrangé ses oreillers, s’éloigna ; Alexis Alexandrovitch se leva alors, et marchant avec précaution sur la pointe des pieds, s’approcha à son tour. Pendant une minute, il regarda l’enfant en silence du même air abattu, puis tout à coup, un sourire déplissa son front et, avec les mêmes précautions, il sortit de la chambre.

Dans la salle à manger, il sonna et ordonna au valet qui entrait d’envoyer de nouveau chercher le médecin. Il était mécontent de voir que sa femme s’occupait si peu de cette charmante créature, et il ne voulut pas aller la voir dans cette disposition d’esprit ; il ne tenait pas non plus à se rencontrer avec la princesse Betsy. Mais craignant que sa femme ne parût étonnée de ce qu’il ne vînt point chez elle comme à l’ordinaire, il prit sur lui et se dirigea vers la chambre à coucher. Comme il s’approchait de la porte, sur le tapis moelleux, il surprit malgré lui une conversation qu’il n’avait nullement cherché à écouter.

— S’il ne partait pas, je comprendrais votre refus et le sien, mais votre mari doit être au-dessus de cela, disait Betsy.

— Ce n’est pas pour mon mari, c’est pour moi-même que je ne le veux pas. Ne me parlez plus de cela, répondit la voix émue d’Anna.

— Comme vous voudrez, mais il est impossible que vous ne désiriez pas dire adieu à un homme qui a voulu se tuer pour vous…

— C’est précisément pour cela que je ne veux pas…

Alexis Alexandrovitch s’arrêta, effrayé comme un coupable, et voulut s’éloigner sans être aperçu. Mais après réflexion, trouvant que ce serait indigne, il revint sur ses pas, et, en toussotant, s’approcha de la chambre. Les voix se turent et il entra.

Anna, en robe de chambre grise, ses cheveux noirs coupés court sur sa tête ronde, était assise sur une chaise longue.

Comme toujours, à la vue de son mari, l’animation disparut tout à coup de son visage, elle baissa la tête et jeta un coup d’œil inquiet sur Betsy.

Celle-ci, habillée à la dernière mode, coiffée d’un chapeau qui planait au-dessus de sa tête, comme un petit abat-jour au-dessus d’une lampe, vêtue d’une robe bleue avec des rayures claires sur un côté du corsage et sur le côté opposé de la jupe, était assise à côté d’Anna. Elle se tenait très droite, la tête penchée, et accompagna d’un sourire ironique un bonjour à Alexis Alexandrovitch.

— Ah ! fit-elle l’air étonné. Je suis très heureuse de vous rencontrer chez vous. On ne vous voit plus nulle part et je ne vous ai pas aperçu depuis la maladie d’Anna. Je sais quels sont vos soins… Oui, vous êtes un mari admirable ! dit-elle d’un air à la fois important et tendre, comme si elle lui eût conféré un brevet de magnanimité pour sa conduite envers sa femme.

Alexis Alexandrovitch salua froidement, et, baisant la main de sa femme, s’informa de sa santé.

— Il me semble que je vais mieux, répondit-elle en évitant son regard.

— Mais vous avez une animation fiévreuse, dit-il, accentuant ce dernier mot.

— Nous avons trop bavardé, dit Betsy. Je sens que c’est de l’égoïsme de ma part et je me sauve.

Elle se leva, mais Anna, en rougissant, la saisit rapidement par le bras.

— Non, restez, je vous prie. Je dois vous dire… ou plutôt à vous… dit-elle, s’adressant à Alexis Alexandrovitch.

Et la rougeur couvrit son cou et son front.

— Je ne puis ni ne veux rien vous cacher… dit-elle.

Alexis Alexandrovitch faisait craquer ses doigts et baissait la tête.

— Betsy m’a dit que le comte Vronskï désirait venir chez nous pour nous saluer avant son départ pour Tachkend.

Elle ne regardait pas son mari et se hâtait d’achever ce qu’elle avait à dire, quelque difficile que cela fût pour elle.

— J’ai répondu que je ne pouvais pas le recevoir.

— Ma chère, vous avez répondu que cela dépendrait d’Alexis Alexandrovitch, corrigea Betsy.

— Mais non, je ne peux pas le recevoir, et ce n’est pas…

Elle s’arrêta tout d’un coup et regarda interrogativement son mari. Lui ne la regardait pas. Elle conclut en un mot :

— Je ne veux pas…

Alexis Alexandrovitch s’approcha d’elle et voulut lui prendre la main. Le premier mouvement d’Anna fut d’éloigner sa main de celle de son mari, dont les veines saillantes lui causaient de la répulsion, mais faisant un violent effort sur elle-même, elle lui serra la main.

— Je vous remercie beaucoup de votre confiance… commença-t-il.

Il ressentait une telle gêne et un tel dépit que ses idées les plus claires perdaient toute leur netteté en présence de la princesse Tverskaïa qui personnifiait pour lui cette force brutale dont il était l’esclave aux yeux du monde et qui l’empêchait de s’abandonner à ses sentiments d’amour et de pardon. Il regarda la princesse et s’interrompit.

— Eh bien ! au revoir, ma chère, dit Betsy.

Et se levant, elle embrassa Anna et sortit.

Alexis Alexandrovitch l’accompagna.

— Alexis Alexandrovitch, je vous tiens pour un homme vraiment généreux, dit Betsy s’arrêtant dans le petit salon.

Et de nouveau, lui serrant fortement la main :

— Je ne suis qu’une étrangère, mais j’aime tant votre femme et vous respecte tant que je me permettrai de vous donner un conseil. Recevez-le. Vronskï est l’honneur même et il part pour Tachkend.

— Je vous remercie, princesse, de votre sympathie et de votre conseil. Mais c’est à ma femme seule qu’il appartient de décider si elle peut ou non le recevoir.

Il prononça ces mots avec dignité, en soulevant, par habitude, les sourcils, mais aussitôt il pensa que quelles que fussent ses paroles, toute dignité était incompatible avec sa situation présente. D’ailleurs, le sourire contenu, mordant et ironique avec lequel Betsy le regarda quand il eut prononcé cette phrase, ne pouvait lui laisser aucun doute à cet égard.