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Anna Karénine (trad. Bienstock)/IV/21

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 16p. 412-417).


XXI

Betsy arrivait à la porte du salon quand elle se croisa avec Stépan Arkadiévitch, qui revenait de chez Elisséiev, où l’on avait reçu des huîtres fraîches.

— Ah ! princesse ! quelle agréable rencontre ! dit-il. Et moi qui suis passé chez vous.

— C’est une rencontre d’une minute, car je pars, dit Betsy en souriant et mettant son gant.

— Attendez, princesse, avant de vous ganter permettez-moi de vous baiser la main. Rien ne m’est plus agréable que le retour de la vieille mode du baise-main. — Il baisa la main de Betsy. — Quand nous reverrons-nous ?

— Vous n’en êtes pas digne ! répondit Betsy en riant.

— Pardon ! j’en suis très digne, car je suis devenu très sérieux. Non seulement j’arrange mes affaires mais aussi celles des autres, dit-il d’un air important.

— Ah ! j’en suis très contente, répondit Betsy comprenant aussitôt qu’il parlait d’Anna, et retournant au salon, ils s’arrêtèrent dans un coin.

— Il la tuera ! chuchota Betsy, d’un ton prophétique. C’est impossible ! Impossible !…

— Je suis très heureux que vous pensiez ainsi, dit Stépan Arkadiévitch hochant la tête d’un air sérieux et compatissant. C’est pourquoi je suis venu à Pétersbourg.

— Toute la ville en parle… C’est une situation impossible… Elle fond, elle fond… Il ne comprend pas que c’est une de ces femmes qui ne peuvent pas plaisanter avec leurs sentiments. De deux choses l’une : ou qu’il la mène énergiquement, ou qu’il divorce. — Mais cette situation… cela l’étouffe !…

— Oui, oui, précisément, soupira Oblonskï. C’est pourquoi je suis venu… c’est-à-dire pas seulement pour cela… On m’a fait chambellan et je suis tenu à des remerciements… Mais, le principal est d’arranger cette affaire.

— Que Dieu vous aide ! dit Betsy.

Stépan Arkadiévitch accompagna la princesse jusqu’au vestibule, lui baisa encore une fois la main, au-dessus du gant, à l’endroit où bat le pouls, tout en lui racontant des histoires si grivoises qu’elle ne savait au juste si elle devait en rire ou se fâcher, puis il alla chez sa sœur. Il la trouva tout en larmes. Bien qu’il fût d’humeur très joyeuse, il passa tout naturellement à ce ton compatissant et un peu sentimental qui convenait à l’état d’esprit d’Anna. Il s’informa de sa santé, et lui demanda comment elle avait passé la matinée.

— Très mal, très mal… La journée, comme la matinée, comme d’ailleurs tous les jours passés et futurs, dit-elle.

— Il me semble que tu t’abandonnes trop à tes idées noires. Il faut se secouer, il faut regarder la vie en face… Je sais que ta situation est pénible, mais…

— J’ai entendu dire qu’il y a des femmes qui aiment certains hommes pour leurs vices, commença brusquement Anna, et moi, je le hais pour sa vertu ! Je ne puis pas vivre avec lui. Comprends donc, son aspect agit sur moi physiquement, et me met hors de moi. Je ne puis plus, je ne puis plus vivre avec lui ! Que puis-je donc faire ? J’ai été malheureuse et j’ai pensé qu’on ne pouvait l’être davantage, mais cet horrible état dans lequel je me trouve maintenant, je ne pouvais l’imaginer. Pense un peu : je sais qu’il est bon, admirable, j’ai conscience que je ne vaux pas le bout de son ongle et cependant je le hais, je le hais précisément pour sa magnanimité ! Il ne me reste plus que…

Elle voulait dire : la mort, mais Stépan Arkadiévitch ne la laissa pas terminer.

— Tu es malade et nerveuse, dit-il, mais crois-moi, tu exagères beaucoup. Il n’y a là rien de si terrible.

Et Stépan Arkadiévitch lui sourit. En présence d’un semblable désespoir nul n’aurait osé sourire, par crainte de paraître grossier, mais dans le sourire de Stépan Arkadiévitch il y avait tant de bonté et de tendresse féminine, que loin d’offenser il adoucissait et calmait. Ses paroles douces et apaisantes et son sourire avaient une action calmante comparable à celle de l’huile d’amandes. Anna le sentit bientôt.

— Non, Stiva, dit-elle, je suis perdue, je suis perdue ! Pire que cela. Je ne suis pas encore perdue, je ne puis pas dire que tout soit terminé, au contraire, je crois que tout n’est pas fini. Je suis comme une corde tendue qui doit se rompre, mais ce n’est pas encore la fin… et cela se terminera d’une façon effroyable.

— Mais non ! on peut tout doucement détendre la corde. Il n’y a pas de situation qui n’ait une issue.

— Je l’ai pensé, je l’ai pensé ! Il n’y en a qu’une…

De nouveau il comprit à son regard effrayé que la seule issue qu’elle prévoyait était la mort et il ne la laissa pas achever.

— Nullement, dit-il. Écoute-moi. Tu ne peux pas voir ta situation comme moi. Permets-moi de te dire franchement mon opinion.

De nouveau il sourit prudemment, de son sourire d’amoureux.

— Je remonte au commencement. Tu as épousé un homme ayant vingt ans de plus que toi, tu t’es mariée sans amour et ne connaissant pas l’amour. Admettons que c’était une faute.

— Une faute terrible ! dit Anna.

— Mais, je le répète, c’est là un fait accompli. Ensuite, disons-le, tu as eu le malheur d’en aimer un autre que ton mari. C’était un nouveau malheur, mais cela aussi est un fait accompli. Ton mari l’a su et a pardonné. — Il s’arrêtait après chaque phrase, attendant ses objections, mais elle ne disait rien. — Telle est la situation. Maintenant toute la question est là : Peux-tu continuer à vivre avec ton mari ? Le désires-tu, le désire-t-il ?

— Je ne sais rien, rien.

— Mais, tu as dit toi-même que tu ne pouvais plus le supporter.

— Non, je ne l’ai pas dit… Je le retire… Je ne sais rien, je ne comprends rien.

— Oui, mais, permets…

— Tu ne peux pas comprendre. Je sens que je tombe tête baissée dans un abîme inconnu ; mais que je ne dois pas me sauver. Et je ne le puis pas.

— Ce n’est rien, nous mettrons au fond un matelas pour te recevoir. Je te comprends, je comprends que tu ne peux pas prendre sur toi d’exprimer ton désir, tes sentiments…

— Je ne désire rien, rien, sinon la fin de tout cela.

— Mais il le voit, et il le sait. Penses-tu qu’il souffre moins que toi ? Si tu te tourmentes, lui aussi se tourmente, et que peut-il advenir de tout cela ? Le divorce, au contraire, arrangerait tout, dit non sans effort Stépan Arkadiévitch, exprimant enfin sa pensée principale. Et il la regarda avec importance.

Elle ne répondit rien et hocha négativement sa tête aux cheveux courts. Mais soudain, son visage s’illumina d’un éclair de beauté et il comprit que si elle n’exprimait pas son désir, c’était parce que sa réalisation lui semblait un bonheur impossible.

— Je vous plains beaucoup, beaucoup ! Et comme je serais heureux si j’arrangeais cela ! dit Stépan Arkadiéviteh, souriant déjà plus hardiment. Ne dis rien, ne dis rien ! Que Dieu me permette seulement d’exprimer ce que je sens ! Je veux aller le trouver.

Anna le regarda de ses yeux pensifs et brillants et resta silencieuse.