Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 103-107).


XVI

En remontant, Lévine trouva sa femme assise devant son nouveau service à thé et un samovar d’argent également neuf. Elle avait servi une tasse de thé sur la petite table à Agafia Mikhaïlovna et lisait une lettre de Dolly avec qui elle était en correspondance suivie.

— Voyez, notre dame m’a ordonné de m’asseoir ici, dit Anna Mikhaïlovna en souriant tendrement à Kitty.

Ces mots prouvèrent à Lévine la fin d’un drame domestique survenu dernièrement entre Kitty et Agafia Mikhaïlovna. Il voyait que malgré le chagrin qu’elle avait causé à celle-ci en s’emparant des rênes du gouvernement, Kitty, victorieuse, était cependant parvenue à s’en faire aimer.

— Tiens, voici une lettre pour toi, je l’ai lue, dit Kitty en tendant à Lévine une lettre dépourvue d’orthographe. C’est, je crois, de cette femme… de ton frère… dit-elle… Non, je ne l’ai pas lue… Et celle-ci est des miens et de Dolly. Figure-toi qu’elle a mené Gricha et Tania à un bal d’enfants chez les Sarmatskï. Tania était en marquise…

Mais Lévine ne l’écoutait pas. Il prit en rougissant la lettre de Marie Nikolaievna, l’ancienne maîtresse de son frère Nicolas, et se mit à la lire. C’était la deuxième lettre qu’elle écrivait. Dans la première elle disait que Nicolas l’avait chassée de chez lui sans qu’elle eût rien à se reprocher, et, avec une touchante naïveté, elle ajoutait qu’elle ne demandait aucun secours, bien qu’elle fût dans la misère, mais que la pensée de Nicolas Dmitritch, maintenant seul, si malade et si faible, la tuait. Elle suppliait son frère de ne pas le perdre de vue.

Cette fois sa lettre était toute différente. Elle disait avoir retrouvé Nicolas Dmitritch à Moscou et être partie avec lui pour une ville de province où il avait trouvé une place. « Là, écrivait-elle, il s’est fâché avec son chef, et a repris le chemin de Moscou. Mais en route il est tombé si malade qu’il est douteux qu’il s’en relève. Il vous demande instamment et nous n’avons plus d’argent. »

— Lis donc ce que Dolly écrit de toi… commença Kitty en souriant mais elle s’arrêta aussitôt voyant la figure bouleversée de son mari : — Qu’as-tu ? Qu’arrive-t-il ?

— Elle m’écrit que Nicolas, mon frère, est mourant. Je pars.

Kitty changea de visage. Dolly, Tania en marquise, tout était oublié.

— Quand partiras-tu ? demanda-t-elle.

— Demain.

— Puis-je t’accompagner ?

— Kitty, quelle idée ! répondit-il sur un ton de reproche.

— Comment, quelle idée ? dit-elle froissée de l’accueil fait à sa proposition. Pourquoi ne partirais-je pas ? Je ne te gênerai pas. Je…

— Je pars parce que mon frère se meurt, dit Lévine, et toi, pour quelle raison ?

— Comment, pour quelle raison ? mais pour la même que toi.

« Dans un moment si grave pour moi elle ne songe qu’à l’ennui de rester seule », pensa Lévine ; et cette réflexion l’affligea.

— C’est impossible ! fit-il sérieusement.

Agafia Mikhaïlovna, voyant les choses se gâter, déposa doucement sa tasse et sortit. Kitty ne le remarqua même pas. Le ton des dernières paroles de son mari l’avait particulièrement blessée, car il n’attachait évidemment aucune créance à ses paroles.

— Je te dis, moi, que si tu pars, je pars aussi, dit-elle vivement et avec colère. Pourquoi est-ce impossible ? Pourquoi dis-tu que c’est impossible ?

— Parce que pour aller Dieu sait où, dans quelle auberge, tu ne feras que me gêner, dit Lévine, tâchant de se maîtriser.

— Pas du tout, je n’ai besoin de rien. Où tu peux aller j’y puis aller aussi…

— Ainsi rien qu’à cause de cette femme, avec laquelle tu ne peux te trouver en contact…

— J’ignore toutes ces histoires et ne veux rien savoir. Je ne sais qu’une chose : que le frère de mon mari se meurt, que mon mari va le voir, et que moi je l’accompagne pour…

— Kitty ! ne te fâche pas, et songe que dans un cas aussi grave il m’est pénible de te voir mêler à mon chagrin une véritable faiblesse, la crainte de rester seule. Eh bien ! si tu t’ennuies seule, va à Moscou.

— Te voilà bien ! Tu m’attribues toujours des sentiments mauvais, mesquins, s’écria-t-elle avec des larmes de colère et de dépit. Je ne suis pas faible… Je sens qu’il est de mon devoir de rester avec mon mari quand il est malheureux, mais tu veux me blesser, tu fais exprès de ne pas comprendre…

— Mais c’est affreux de devenir ainsi esclave ! s’écria Lévine en se levant et n’ayant plus la force de contenir son dépit. Mais au même moment, il sentit qu’il se frappait lui-même.

— Alors pourquoi t’es-tu marié ? Tu serais libre ! Pourquoi, si tu te repens déjà ? Et elle s’enfuit dans le salon.

Quand il vint la rejoindre, elle sanglotait.

Il chercha d’abord des paroles, non pour la persuader, mais pour la calmer ; mais elle ne l’écoutait pas et ne voulait rien admettre. Il se pencha vers elle et prit sa main qu’elle retira. Il baisa sa main, ses cheveux, et encore sa main. Elle se taisait toujours. Mais quand enfin il lui prit la tête entre ses deux mains et l’appela « Kitty ! » elle s’adoucit, pleura, et la réconciliation se fit aussitôt.

On décida de partir ensemble, le lendemain. Lévine jura à sa femme qu’il était persuadé qu’elle ne voulait partir que pour se rendre utile ; il admit qu’il n’y avait rien d’inconvenant à la présence de Marie Nikolaievna auprès de son frère, mais au fond de son âme il était mécontent d’elle et de lui-même. Il était mécontent d’elle qui l’empêchait de partir quand c’était nécessaire. Chose étrange, lui qui, récemment encore, ne pouvait croire au bonheur d’être aimé d’elle, maintenant se sentait malheureux parce qu’elle l’aimait trop ; et il était mécontent de lui-même pour n’avoir pas été ferme jusqu’au bout. Il était surtout mécontent du rapprochement inévitable entre sa femme et la maîtresse de son frère, et il pensait avec horreur à tous les incidents qui pouvaient se produire. La pensée seule que sa femme, sa Kitty, se trouverait dans la même chambre qu’une fille publique, le faisait frissonner de dégoût et d’horreur.