Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 302-311).


XI

Lévine et Stépan Arkadiéviteh trouvèrent Veslovski déjà installé dans l’isba du paysan chez qui Lévine avait l’habitude de s’arrêter. Il était assis au milieu de l’isba, sur un banc auquel il se cramponnait des deux mains tandis que le frère de leur hôtesse, un soldat, lui tirait ses bottes pleines de vase. Il riait de son rire communicatif.

— Je viens d’arriver. Ils ont été charmants. Figurez-vous qu’ils m’ont donné à boire et à manger. Et quel pain ! Délicieux ; et de l’eau comme je n’en ai jamais bu ! Et ils n’ont rien voulu accepter, me répétant sans cesse : « Ne t’offense pas », ou quelque chose en ce genre.

— Pourquoi vous auraient-ils fait payer ? Ils vous ont régalé ; ils ne vendent pas leur eau-de-vie, dit le soldat parvenant enfin à retirer, en même temps que la chaussette noircie, les bottes mouillées.

Malgré la saleté de l’isba, augmentée encore par les chaussures des chasseurs et leurs chiens qui se roulaient sur le parquet, malgré l’odeur de marais et de poudre dont l’isba s’imprégna, et le manque de couteaux et de fourchettes les chasseurs prirent le thé et mangèrent avec un appétit qu’on ne connaît qu’à la chasse. Après s’être nettoyés ils allèrent dans une grange à foin où les cochers leur avaient préparé des lits.

La nuit était déjà venue, mais les chasseurs n’avaient pas encore sommeil. La conversation qui hésita d’abord entre le récit de souvenirs et d’exploits des chiens et la chasse tomba enfin sur un sujet qui les intéressait tous. L’enthousiasme de Vassenka pour la beauté de cette soirée, l’odeur du foin, la simplicité des paysans qui lui avaient offert de l’eau-de-vie, les chiens, couchés chacun aux pieds de leur maître, incitèrent Oblonskï à raconter les délices d’une chasse chez M. Malthus, à laquelle il avait assisté l’année précédente.

Ce Malthus était un entrepreneur de chemins de fer, excessivement riche. Stépan Arkadiévitch décrivit les immenses marais gardés dont il était propriétaire dans la province de Tver, le luxe des voitures qui amenaient les chasseurs, les tentes dressées près des marais pour le déjeuner.

— Je ne te comprends pas, dit Lévine se soulevant sur son foin ; comment ces gens-là ne te sont-ils pas odieux ? J’admets qu’il soit agréable de déjeûner au Laffitte, mais est-ce que précisément ce luxe ne te révolte pas ? Tous ces gens, comme jadis les fermiers généraux, s’enrichissent par des moyens méprisables ; ils se moquent du mépris public, sachant que leur argent bien que mal acquis les réhabilitera.

— C’est bien vrai ! s’écria Veslovski. Oblonskï accepte leurs invitations par bonhomie, et les autres disent : Mais puisqu’Oblonskï vient chasser…

— Pas du tout — Lévine sentit qu’Oblonskï souriait en prononçant ces mots — si je vais chez eux c’est que je ne les trouve pas plus malhonnêtes que n’importe quels riches marchands et gentilshommes. Les uns et les autres ont acquis également leur fortune par le travail et l’intelligence.

— Oui, mais par quel travail ? Est-ce un travail de se procurer une concession pour la revendre ?

— Sans doute, en ce sens que si personne ne prenait cette peine, nous n’aurions pas de chemins de fer.

— Peux-tu comparer ce travail à celui d’un paysan ou d’un savant ?

— Non, mais il n’en a pas moins un résultat — les chemins de fer. Il est vrai que tu les trouves inutiles.

— Ceci est une autre question. Je suis prêt à admettre leur utilité ; mais toute rémunération disproportionnée au travail est malhonnête.

— Et qui sera chargé d’évaluer le travail ?

— L’acquisition de la fortune par des moyens malhonnêtes, par la ruse, continua Lévine se sentant incapable de définir la limite entre l’honnête et le malhonnête, — comme par exemple, les fortunes acquises dans la banque, — est un mal. L’acquisition des énormes fortunes, sans travail correspondant, existait au temps des fermiers généraux mais la forme seule a changé : Le roi est mort, vive le roi ! Et de nos jours les chemins de fer, les banques, c’est aussi le pain sans travail.

— Tout cela peut être vrai et spirituel… Crac ! Couche ! cria Stépan Arkadiévitch à son chien qui se grattait et bouleversait tout le foin ; puis il continua lentement, évidemment convaincu de la justesse de ses objections : — Mais tu n’as pas tracé la limite entre l’honnête et le malhonnête. Pourquoi, par exemple, mes appointements sont-ils supérieurs à ceux de mon chef de bureau qui connaît les affaires mieux que moi ? Est-ce malhonnête ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien, voici ce que je te dirai : Pourquoi gagnes-tu, par exemple, cinq mille roubles, tandis qu’avec plus de travail un paysan n’en recevra que cinquante ? C’est aussi malhonnête que le fait que mon chef de bureau reçoit moins que moi et que Malthus gagne plus qu’un employé de chemin de fer ? Au fond, je crois que la haine de certaines gens pour ces richards tient à l’envie.

— Vous allez trop loin, dit Veslovski ; on n’envie pas leurs richesses, mais on ne peut se dissimuler qu’elles ont quelque chose de suspect.

— Tu as raison, reprit Lévine, quand tu dis que mes cinq mille roubles de profit sont injustes. Je le sens, mais…

— En effet, nous autres, nous mangeons, buvons, chassons, ne faisons rien, et lui travaille sans répit pourquoi cela ? dit Vassenka Veslovski se posant évidemment, pour la première fois de sa vie, cette question, ce qui en augmentait la franchise.

— Oui, tu le sens, mais pas au point de donner ta terre aux paysans, dit Stépan Arkadiévitch, qui avait l’air de vouloir agacer Lévine.

Depuis quelque temps, une nuance d’hostilité se révélait dans les relations des deux beaux-frères. Depuis qu’ils étaient mariés aux deux sœurs une certaine jalousie était née entre eux ; c’était à qui arrangerait le mieux son existence, et dans la conversation leur jalousie se manifestait volontiers par des pointes.

— Je ne la donne pas parce que personne ne me le demande ; et si même je le voulais, je ne saurais le faire, je ne saurais à qui donner.

— Donne-le à ce paysan, il ne le refusera pas.

— Et comment le faire ? Aller avec lui passer l’acte de vente ?

— Je l’ignore, mais si tu sens que tu n’as pas le droit…

— Pas du tout, au contraire, je sens que je n’ai pas le droit de donner ce que je possède parce que j’ai des devoirs et envers la terre et envers ma famille.

— Permets, tu considères cette inégalité comme une injustice : ton devoir est de la faire cesser.

— Je tâche d’y parvenir en ne faisant rien pour l’accroître.

— Ça, c’est du paradoxe !

— Oui, cela sent le sophisme, confirma Veslovski. Hé ! patron ! dit-il au paysan qui entrait dans la grange, vous ne dormez donc pas encore ?

— Hein ! Quel sommeil ! Mais je croyais ces messieurs endormis, et voilà que je les entends causer. Puis-je prendre un crochet dont j’ai besoin ? Il ne mordra pas ? ajouta-t-il en montrant le chien et avançant prudemment ses pieds nus.

— Et toi, où dormiras-tu ?

— Je vais garder les chevaux pour la nuit.

— La belle nuit ! s’écria Vassenka apercevant à la lumière de la lune par la porte entr’ouverte, un coin de l’izba et le break dételé. Écoutez ! Ce sont des femmes qui chantent, et pas mal ma foi. Qu’est-ce qui chante là-bas, patron ?

— Ce sont les filles d’à côté.

— Allons nous promener, Oblonskï, jamais nous ne pourrons dormir ; allons !…

— Ce serait bien si l’on pouvait se coucher et se promener en même temps, dit Oblonskï en s’étirant. Dormir, c’est très agréable…

— Eh bien, j’irai seul, dit Vassenka, se levant et se chaussant. Au revoir, messieurs ! Si c’est amusant je vous appellerai. Vous avez été trop aimables à la chasse pour que je vous oublie.

— C’est un charmant garçon, n’est-ce pas ? dit Oblonskï à Lévine quand Vassenka et le paysan furent sortis.

— Oui, charmant, répondit Lévine songeant encore à la conversation de tout à l’heure. Il lui semblait avoir exprimé clairement ce qu’il pensait et sentait, et cependant ses deux interlocuteurs, des hommes intelligents et sincères, d’une même voix l’avaient accusé de se berner de sophismes. Cela le troublait.

— Oui, mon ami, il faut prendre un parti : ou reconnaître que l’état actuel de la société est ce qu’il doit être, et alors défendre ses droits, ou avouer qu’on profite de privilèges injustes, et dans ce cas, faire comme moi, en profiter avec plaisir.

— Non, si tu sentais l’iniquité de ces privilèges, tu n’en pourrais jouir agréablement ; moi du moins je ne le pourrais pas. Le principal pour moi c’est de ne pas me sentir coupable.

— Au fait, pourquoi n’irions-nous pas faire un tour ? dit Stépan Arkadiévitch déjà fatigué de cette conversation. Nous ne dormirons pas. Allons ! Lévine ne répondit pas. Ce qu’il avait dit en causant, à savoir qu’il tâchait seulement de ne pas augmenter l’inégalité, le préoccupait. « Peut-on se contenter d’une justice négative ? » se demandait-il.

— Quelle bonne odeur de foin ! dit Stépan Arkadiévitch en se levant. Non, je sens que je ne pourrai pas dormir. Vassenka a dû inventer quelque chose, entends-tu son rire et sa voix ?

— Moi, je reste, dit Lévine.

— Est-ce aussi par principe ? demanda Oblonskï en souriant et cherchant dans l’obscurité son bonnet.

— Non ; mais qu’irais-je faire là-bas ?

— Tu sais, tu te rendras malheureux, dit Stépan Arkadiévitch, ayant enfin trouvé son bonnet et se levant.

— Pourquoi ?

— Ne vois-je pas sur quel pied tu t’es mis avec ta femme ? J’ai remarqué quelle importance tu attachais à obtenir son autorisation pour partir pour deux jours à la chasse. Cela peut être charmant comme idylle, mais pour la vie entière, ce n’est pas suffisant. L’homme doit garder son indépendance ; il a ses intérêts. L’homme doit être le maître, dit Oblonskï, ouvrant la porte.

— En quoi ? Pour aller courir les filles de la campagne ?

— Pourquoi pas si cela l’amuse ? Ma femme ne s’en portera pas plus mal et moi, j’en aurai du plaisir. Le principal, c’est de respecter la maison ; mais il ne faut pas se lier les mains.

— Peut-être, répondit sèchement Lévine, en se retournant. Demain il faut partir de bonne heure. Je vous préviens que je n’éveillerai personne, mais partirai à l’aurore.

Messieurs, venez vite ! leur criait Veslovski Charmante ! C’est moi qui l’ai découverte. Charmante ! Une vraie Gretchen. Nous avons déjà fait connaissance. Elle est vraiment très jolie, ajouta-t-il d’un air approbateur comme si cette beauté ayant été faite exprès pour lui, il en témoignait sa satisfaction à son auteur.

Lévine fit semblant de dormir : Oblonskï glissa ses pieds dans des pantoufles, alluma un cigare et ils sortirent de la grange. Bientôt leurs voix se perdirent dans le lointain.

Lévine resta longtemps sans pouvoir s’endormir. Il entendit les chevaux manger leur foin, ensuite le paysan partir avec son fils aîné pour garder les chevaux au pâturage de nuit, puis le soldat se coucher dans le foin de l’autre côté de la grange, avec son neveu, le petit-fils du patron. Il entendit l’enfant raconter à son oncle, d’une voix aiguë, l’impression que lui avaient faite les chiens, qui lui semblaient terribles et énormes ; puis celui-ci demanda quels animaux chassaient ces chiens : et le soldat, d’une voix rauque et somnolente, lui raconta que les chasseurs iraient le lendemain dans le marais, tireraient des coups de fusil, et enfin, pour mettre un terme aux questions de l’enfant il lui dit : « Dors, Vasska, dors ; sans quoi, prends garde ! » Et bientôt lui-même ronflait, et tout se tut.

Lévine n’entendit plus que l’ébrouement d’un cheval et le cri d’une bécasse. « Peut-on se contenter d’une justice négative ? » se répétait-il. « Eh quoi ! je ne suis pas coupable ! » Et il se mit à penser au lendemain.

« Je partirai de bonne heure. Je me donne ma parole de garder mon sang-froid. Il y a des quantités de bécasses et de bécassines doubles. En rentrant je trouverai sans doute un billet de Kitty… Oui, Stiva a peut-être raison… Je suis trop faible avec elle… Mais que faire ? De nouveau la négative… »

Tout en dormant il entendit le rire et les gais propos de Veslovski et de Stépan Arkadiévitch qui rentraient. Il ouvrit une seconde les yeux ; la lune était haute et elle les éclairait tous deux dans l’entre-bâillement de la porte. Stépan Arkadiévitch parlait de la fraîcheur de la jeune fille, la comparant à une noisette fraîche.

Veslovski, riant de son rire contagieux, répétait un mot dit probablement par un paysan : « Cherche la tienne de toutes tes forces ! »

Lévine à demi éveillé leur dit :

— Messieurs, demain à l’aurore ! et il se rendormit.