Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 323-329).


XIV

Le lendemain matin, vers dix heures, Lévine, après avoir fait un tour dans sa propriété, frappa à la porte de Vassenka.

— Entrez ! lui cria celui-ci. Excusez-moi, je terminais mes ablutions, dit-il, se tenant devant lui en caleçon, et souriant.

— Ne vous gênez pas. — Lévine s’assit sur le rebord de la fenêtre.

— Avez-vous bien dormi ?

— Comme un mort. Fera-t-il beau aujourd’hui pour la chasse ?

— Que prenez-vous le matin : du café ou du thé ?

— Ni l’un ni l’autre, je déjeune. Je suis vraiment honteux d’être aussi en retard ; ces dames sont déjà levées ? Ce serait vraiment très bien de faire une petite promenade, vous me montrerez vos chevaux.

Ils firent le tour du jardin, visitèrent l’écurie, firent un peu de gymnastique sur les barres, puis Lévine revint avec son hôte à la maison et rentra avec lui au salon.

— Nous avons fait une belle chasse et, que d’aventures ! dit Veslovski, s’approchant de Kitty installée près du samovar. Quel dommage que les dames soient privées de ce plaisir !

« Il faut bien qu’il dise un mot à la maîtresse de la maison », se dit Lévine, déjà ennuyé du sourire et de l’expression conquérante avec lesquels son hôte s’adressait à Kitty…

La princesse, qui était assise à l’autre bout de la table avec Marie Vassilievna et Stépan Arkadiévitch, appela Lévine et se mit à lui parler de leur installation à Moscou, déclarant qu’il fallait préparer un appartement pour l’époque de la délivrance de Kitty.

De même qu’avant le mariage rien ne froissait davantage Lévine que ces préparatifs de toutes sortes qui par leur minime importance rabaissaient la grandeur de l’acte qui devait s’accomplir, de même maintenant rien ne choquait plus Lévine que ces préparatifs du futur accouchement, dont on calculait le terme sur les doigts. Lévine s’efforcait de ne pas entendre ces conversations sur l’emmaillotage du futur bébé ; il tâchait de ne pas voir les mystérieuses bandes de toile, et les petits triangles quelconques auxquels Dolly attachait une importance particulière, etc.

La naissance d’un fils (il était convaincu que ce serait un fils) qu’on lui promettait mais à laquelle cependant il ne pouvait croire, tant cela lui paraissait extraordinaire, d’une part, lui apparaissait comme un bonheur excessif et par conséquent impossible, d’autre part comme un événement si mystérieux que le fait de le discuter et le prévoir, comme s’il se fût agi de quelque chose de très ordinaire, le blessait et l’humiliait.

La princesse ne comprenait rien à ces impressions et voyait dans cette indifférence apparente de l’étourderie et de l’insouciance : aussi ne lui laissait-elle pas de repos. Elle venait de charger Stépan Arkadiévitch de chercher un appartement et appelait Lévine pour en causer avec lui.

— Faites ce que bon vous semblera, princesse ; je n’y entends rien, dit-il.

— Mais il faut décider l’époque de votre installation à Moscou.

— Vraiment, je ne sais pas. Je sais que des millions d’enfants naissent sans Moscou et le docteur. Alors pourquoi…

— Dans ce cas…

— Kitty fera ce qu’elle voudra.

— Kitty ne doit pas entrer dans ces détails. Veux-tu donc l’effrayer ? Sache que Natalie Golitzine est morte en couche, ce printemps, faute d’un bon accoucheur.

— Je ferai ce que vous voudrez, répéta Lévine d’un air sombre.

La princesse continua ses explications mais il ne l’écoutait plus. La conversation avec la princesse l’avait bien quelque peu agacé, mais là n’était pas la cause de sa méchante humeur : celle-ci résultait de ce qui se passait près du samovar.

« Cela ne peut durer ainsi ! » pensait-il jetant de temps en temps un coup d’œil sur Vassenka, penché vers Kitty et lui disant quelque chose qu’il accompagnait de son joli sourire, tandis qu’elle était émue et rougissante.

La joie de Veslovski, son regard, son sourire lui parurent inconvenants ; inconvenants aussi lui semblaient le regard et la pose de Kitty. Et de nouveau, la lumière s’éteignit à ses yeux. De nouveau comme la veille, il tomba soudain des hauteurs du bonheur, du calme et de la dignité, dans l’abîme du désespoir, de la colère, de la honte. De nouveau tout et tous lui devinrent insupportables.

— Princesse, faites comme vous l’entendrez, répéta-t-il de nouveau en se retournant.

— « Tu es lourde, ô couronne des Monomaques ! » [1] lui dit en plaisantant Stépan Arkadiévitch, faisant évidemment allusion non seulement à la conversation avec la princesse mais à la cause de l’émotion de Lévine qu’il avait remarquée.

— Comme tu descends tard, Dolly !

Tous se levèrent pour saluer Daria Alexandrovna. Vassenka se leva un instant, et, avec l’absence de politesse envers les dames, propre à la nouvelle génération masculine, il salua à peine et se rassit pour reprendre sa conversation avec Kitty.

— C’est Macha qui m’a retardée. Elle a mal dormi ; elle est aujourd’hui très capricieuse, dit Dolly.

Entre Kitty et Vassenka il était encore question d’Anna et celui-ci discutait la possibilité d’aimer en se plaçant en dehors des conditions mondaines. Cet entretien déplaisait à Kitty et par le sujet et par le ton et surtout parce qu’elle connaissait d’avance l’impression qu’elle produisait sur son mari ; mais elle était trop inexpérimentée et trop naïve pour savoir y mettre un terme et dissimuler la gêne et à la fois l’espèce de plaisir que lui causaient les attentions du jeune homme. Elle voulait mettre fin à la conversation mais ne savait comment s’y prendre. Tout ce qu’elle pourrait faire serait remarqué par son mari et mal interprété. En effet, quand elle demanda à Dolly des nouvelles de la petite Marie, et que pendant cet échange de propos ennuyeux pour lui, Vassenka se mit à regarder Dolly avec indifférence, cette question parut à Lévine une ruse indigne.

— Irons-nous chercher des champignons, aujourd’hui ? demanda Dolly.

— Oh ! oui, allons-y, j’irai aussi, dit en rougissant Kitty.

Elle voulait demander à Vassenka, par politesse, s’il ne les accompagnerait pas, mais elle se retint.

— Où vas-tu, Kostia ? demanda-t-elle à son mari d’un air coupable en le voyant sortir d’un pas résolu.

Cet air coupable confirma tous ses soupçons.

— En mon absence il est venu un mécanicien ; je ne l’ai pas encore vu, répondit-il sans la regarder.

Il descendit. À peine fut-il dans son cabinet qu’il entendit le pas bien connu de sa femme qui accourait rapidement chez lui.

— Que veux-tu ? Nous sommes occupés, lui dit-il sèchement.

— Excusez-moi, fit-elle s’adressant au mécanicien, qui était Allemand, j’ai quelques mots à dire à mon mari.

L’Allemand voulut sortir mais Lévine le retint.

— Ne vous dérangez pas.

— Il y a un train à trois heures ? demanda l’Allemand. Je ne voudrais pas le manquer.

Lévine ne répondit pas et sortit avec sa femme.

— Que voulez-vous ? lui demanda-t-il, en français, sans la regarder ne voulant pas voir son émotion. Tout son visage tremblait, elle avait l’air piteux, anéanti.

— Je… je veux dire qu’on ne peut pas vivre ainsi, que c’est un martyre…

— Il y a du monde à l’office, ne faites pas de scène, dit-il méchamment.

— Eh bien, rentrons ici.

Elle voulut l’entraîner dans une pièce voisine, mais là Tania prenait une leçon avec son Anglaise.

— Alors allons au jardin.

Là ils rencontrèrent le jardinier qui nettoyait les allées.

Peu soucieuse de l’effet que pouvait produire sur cet homme son visage en larmes, sans penser qu’ils avaient l’air de gens s’enfuyant d’un malheur quelconque, tous deux s’éloignèrent rapidement, sentant le besoin d’une explication et d’un tête-à-tête, afin de rejeter loin d’eux le poids de leur tourment.

— On ne peut vivre ainsi ! C’est un martyre ! Je souffre, tu souffres aussi… Pourquoi ? dit-elle lorsqu’ils eurent atteint un banc isolé au coin d’une allée de tilleuls.

— Avoue que dans son attitude il y avait quelque chose de blessant, d’inconvenant ? dit Lévine, debout devant elle, serrant sa poitrine à deux mains comme à leur dernière explication.

— Oui… répondit-elle d’une voix tremblante. Mais ne vois-tu pas, Kostia, que ce n’est pas ma faute ? Dès le matin j’avais voulu le remettre à sa place. — Pourquoi ces gens sont-ils venus ? et les sanglots la secouèrent toute.

Le jardinier, quand il les revit peu après avec des visages calmes et heureux, ne comprit pas ce qu’ils avaient pu trouver de si joyeux sur le banc.

  1. Dicton russe qui signifie que chaque position privilégiée, bien que satisfaisant l’ambition, est pénible.