Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/31

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 452-457).


XXXI

Le nouvel élu et plusieurs autres personnes appartenant au parti triomphant dînaient ce jour-là chez Vronskï.

Celui-ci était venu aux élections, d’une part, parce qu’il s’ennuyait à la campagne et qu’il lui fallait affirmer son indépendance aux yeux d’Anna, d’autre part, pour remercier Sviajski, en lui apportant son concours aux élections, de toutes les démarches qu’il avait faites pour lui, aux élections des zemstvos, et surtout pour remplir strictement tous les devoirs que comportait la situation de gentilhomme et de propriétaire terrien qu’il s’était choisie.

Mais il ne s’attendait nullement à être intéressé, entraîné par ces élections, et à s’en acquitter aussi bien. Il était un nouveau venu parmi les gentilshommes, mais il avait obtenu un vrai succès, et il ne se trompait pas en pensant s’être acquis quelque influence parmi eux. Cette influence était due, en partie à sa fortune, à son nom, à la belle maison qu’il occupait en ville, maison que lui avait cédée son vieil ami Schirkov qui s’occupait d’affaires financières et qui avait fondé à Kachine une banque florissante, il la devait encore à son excellent cuisinier, qu’il avait amené de la campagne, à son amitié avec le gouverneur, un de ses anciens camarades dont il s’était fait le protecteur, et surtout, à son amabilité égale pour tous, qui changea bientôt l’opinion des gentilshommes sur son prétendu orgueil.

Vronskï sentait lui-même qu’à l’exception de ce monsieur étrange, qui était marié à Kitty Stcherbatzkï, lequel, à propos de bottes, se mettait stupidement en colère et qui lui avait dit quantités de choses absurdes et déplacées, tous les gentilshommes dont il avait fait connaissance étaient devenus ses partisans, il voyait clairement, et les autres s’en rendirent parfaitement compte, qu’il avait beaucoup contribué à l’élection de Névédovski. Et maintenant chez lui, à cette table, où l’on fêtait cette élection, il éprouvait le sentiment agréable du triomphe de son élu. Les élections l’avaient moins séduit que la pensée de se présenter lui-même aux élections, plus tard, s’il était marié. Après avoir assisté au triomphe de son jockey, il se décidait à courir en personne.

Mais ce jour on fêtait la victoire du jockey. Vronskï était assis au haut de la table. À sa droite il avait le jeune gouverneur de la province, un général de la suite impériale. Pour tout le monde c’était le chef de la province, c’était lui qui avait ouvert solennellement les élections, lui qui avait prononcé le discours d’ouverture, et tous, comme le remarquait Vronskï, lui témoignaient du respect et de la déférence. Pour Vronskï, au contraire, le gouverneur, c’était tout simplement Maslov — Katka, comme on l’avait surnommé au corps des pages — qui était gêné en sa présence et que lui, Vronskï, tâchait de mettre à l’aise.

À sa gauche était assis Névédovski, au visage jeune, résolu et sarcastique. Avec lui, Vronskï était simple et plein d’égards.

Sviajski supportait gaîment son insuccès. Ce n’était pas même un insuccès, et en tendant sa coupe de champagne vers Névédovski il dit lui-même qu’on ne pouvait choisir un plus digne représentant du nouveau parti de la noblesse, ajoutant que tous les honnêtes gens se félicitaient du succès de ce jour et acclamaient l’élu.

Stépan Arkadiévitch, content de la satisfaction générale, s’amusait franchement. Pendant le dîner on se rappela les divers épisodes de l’élection. Sviajski reprenait ironiquement le discours larmoyant du maréchal de la noblesse et remarquait, en s’adressant à Névédovski, que Son Excellence serait forcée de choisir une autre méthode de contrôle plus compliquée que les larmes. Un autre gentilhomme raconta en plaisantant que pour le bal projeté, le maréchal de la noblesse avait fait venir des valets en bas bleus qu’il faudrait maintenant renvoyer, à moins que le nouveau maréchal de la noblesse ne veuille donner ce bal avec des valets en bas bleus.

Tout le temps du dîner, en s’adressant à Névédovski, on disait : « Notre maréchal de la noblesse » et « Votre Excellence » ; et on avait à prononcer ces mots le plaisir qu’on a à appeler une nouvelle mariée, madame, et à lui donner le nom de son époux.

Névédovski affectait d’être indifférent à ce titre et même de le dédaigner, mais on voyait qu’il était enchanté et faisait des efforts pour dissimuler une joie indiscrète dans ce milieu libéral.

Pendant le dîner on envoya des dépêches aux amis qui s’intéressaient aux élections, et Stépan Arkadiévitch, très en gaîté, envoya à Daria Alexandrovna la dépêche suivante : « Névédovski élu ; vingt voix de majorité. Félicitations. Fais savoir. » Il la dicta à haute voix, ajoutant cette réflexion : Il faut bien leur faire plaisir.

Mais Daria Alexandrovna, en recevant le télégramme, regretta le rouble qu’il coûtait et comprit que son mari avait bien dîné. Elle savait que c’était une de ses faiblesses, après un bon repas, de faire jouer le télégraphe.

Tout était excellent ; les vins étaient des meilleurs crus étrangers ; tout se passa simplement, correctement et gaîment. Les vingt convives qui étaient au dîner avaient été choisis par Sviajski ; tous appartenaient au parti des « nouveaux » et, en outre, étaient spirituels et distingués.

On porta des toasts demi-plaisants au nouveau maréchal de la noblesse, au gouverneur, au directeur de la banque, etc., et « à notre charmant amphitryon ».

Vronskï était content. Il ne se serait jamais attendu à trouver en province tant de distinction et de simplicité. Vers la fin du dîner, la gaieté redoubla. Le gouverneur pria Vronskï d’assister à un concert au profit de « nos frères », organisé par sa femme, qui désirait faire sa connaissance.

— Il y aura un bal et tu verras notre beauté. Elle est remarquable.

Not in my line, répondit Vronskï qui aimait cette expression, mais il sourit et promit de venir.

Au moment où l’on commençait à fumer, en sortant de table, le valet de chambre de Vronskï s’approcha de lui, portant une lettre sur un plateau.

— Un exprès de Vosdvijenskoié, dit-il d’un air important.

— C’est étonnant comme il ressemble au substitut du procureur Sventitzki, dit quelqu’un en français, parlant du valet de Vronskï, pendant que celui-ci, les sourcils froncés, lisait la lettre.

La lettre était d’Anna. Avant même de la lire, il en connaissait le contenu. Supposant que les élections ne dureraient pas plus de cinq jours, il avait promis d’être de retour le vendredi. Or on était au samedi ; la lettre devait être pleine de reproches ; celle qu’il avait expédiée la veille pour expliquer son retard n’était probablement pas arrivée à temps.

Le contenu de la lettre était juste ce qu’il avait pensé, mais sa forme était inattendue et lui fut désagréable. « Annie est très malade. Le docteur craint une inflammation. Seule je perds la tête. La princesse Barbe est plutôt un embarras qu’une aide. Je t’attendais avant-hier soir, et je t’écris pour savoir où tu es et ce que tu fais. Je voulais partir moi-même, mais j’ai pensé que cela te serait désagréable. Donne une réponse quelconque, afin que je sache ce que je dois faire. »

L’enfant est malade et elle a voulu partir ! L’enfant est malade, et ce ton agressif !

Le contraste de la gaieté de cette réunion et de cet amour exigeant auquel il devait retourner, frappa Vronskï. Mais il fallait s’en aller, et la nuit même il partit par le premier train.