100%.png

Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/03

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 15-22).


III

Lévine, pendant ce séjour, s’était rapproché de nouveau de son ancien camarade de l’Université, le professeur Katavassov, qu’il n’avait pas vu depuis son mariage. Katavassov lui plaisait par la clarté et la simplicité de sa conception du monde. Lévine y voyait une preuve de pauvreté spirituelle dans la nature de son ami ; tandis que pour Katavassov, les fluctuations de pensée de Lévine étaient l’indice du manque de discipline de son esprit. Mais la clarté de Katavassov plaisait à Lévine, et l’abondance des idées indisciplinées de Lévine plaisait à Katavassov. Aussi aimaient-ils à se trouver ensemble et à discuter.

Lévine avait lu quelques passages de son livre, à Katavassov, qui les avait approuvés. La veille, ayant rencontré Lévine à une conférence, Katavassov lui avait dit que Métrov, le savant réputé, dont l’article avait beaucoup plu à Lévine, était à Moscou et s’était beaucoup intéressé à ce qu’il lui avait dit de son travail et que, s’il voulait faire sa connaissance, il pourrait le rencontrer chez lui le lendemain à onze heures.

— Décidément, mon cher, vous vous corrigez. Enchanté de vous voir, dit Katavassov rencontrant Lévine dans le petit salon. En entendant la sonnette, je me suis dit : « Pas possible qu’il soit exact… » Eh bien ! comment trouvez-vous les Monténégrins ? Des soldats de naissance !

— Eh quoi ? demanda Lévine.

Katavassov, en quelques mots, lui raconta les dernières nouvelles, et, l’introduisant dans le cabinet, il le présenta à un monsieur de taille moyenne, trapu, d’un extérieur agréable. C’était Métrov. La conversation s’arrêta pour un moment sur la politique, sur l’impression, dans les hautes sphères de Pétersbourg, des derniers événements. Métrov répétait des propos, qu’il disait venir de source sûre, soi-disant tenus par l’empereur à un de ses ministres. Mais Katavassov affirmait, de source non moins sûre, que l’empereur avait dit tout le contraire.

Lévine essayait de trouver telle ou telle situation où les uns et les autres propos eussent pu être tenus, mais la conversation changea de sujet.

— Voilà… Il a presque terminé son ouvrage sur les conditions naturelles de l’ouvrier vis-à-vis de la terre, commença Katavassov. Je ne suis pas très compétent, mais ce qui m’a plu beaucoup, comme naturaliste, c’est qu’il n’envisage pas l’humanité comme quelque chose en dehors des lois zoologiques ; au contraire, il voit sa dépendance du milieu et, dans cette dépendance, il cherche les lois du développement.

— C’est très intéressant, fit Métrov.

— J’avais commencé un ouvrage sur l’agriculture, intervint Lévine, mais, malgré moi, en m’occupant de l’arme principale de l’agriculture, de l’ouvrier, je suis arrivé à un résultat tout à fait imprévu.

Et, prudemment, comme s’il tâtait le terrain, Lévine se mit à exprimer son opinion.

Il savait que Métrov avait écrit un article contre la doctrine économique généralement admise, mais jusqu’à quel point pouvait-il espérer trouver en lui l’approbation de ses opinions, cela il l’ignorait et ne pouvait le deviner au visage intelligent mais calme du savant.

— En quoi voyez-vous les qualités particulières de l’ouvrier russe ? demanda Métrov. Dans ses qualités zoologiques, si l’on peut s’exprimer ainsi, ou dans les conditions de sa situation ?

Lévine entrevit dans cette question une idée sur laquelle il n’était pas d’accord ; mais il continua à développer sa pensée ; pour lui, l’ouvrier russe avait de la terre une conception toute particulière lui appartenant en propre. Pour renforcer cette assertion, il se hâta d’ajouter qu’à son avis cette opinion du peuple russe découlait de la conscience de sa vocation qui est de peupler les immenses solitudes de l’Orient.

— Il est facile de tomber dans l’erreur en concluant de la destination générale du peuple, objecta Métrov, interrompant Lévine. La situation de l’ouvrier dépend toujours de son rapport envers la terre et le capital.

Et sans laisser à Lévine le temps d’achever sa pensée, Métrov commença à lui exposer l’originalité de ses théories.

En quoi consistait cette originalité, Lévine ne le comprit point, car il ne se donna pas la peine de le comprendre. Il voyait que Métrov, comme les autres, malgré son article dans lequel il critiquait la doctrine des économistes, envisageait néanmoins la situation de l’ouvrier russe exclusivement au point de vue du capital, du salaire, de la rente. Bien qu’il dût avouer que dans la plus grande partie de la Russie d’Orient la rente fût encore nulle, que le salaire, pour les neuf dixièmes du peuple russe, pour quatre-vingt-dix millions d’êtres, s’exprimât uniquement par la nourriture, et que le capital n’existât que sous les formes les plus primitives, néanmoins, il n’examinait l’ouvrier que de ce seul point de vue ; divergeant sur quelques points d’avec les économistes, il avait sa théorie à lui sur le salaire, qu’il exposa à Lévine.

Lévine écoutait sans grand intérêt. Au commencement il fit quelques objections ; il voulait interrompre Métrov et exposer son idée qui, selon lui, devait rendre inutile la discussion. Mais ensuite, se rendant compte qu’ils étaient d’avis si opposés qu’ils ne se comprendraient jamais, il ne fit plus d’objections et se contenta d’écouter. Il ne trouvait plus aucun intérêt aux paroles de Métrov, cependant il éprouvait un certain plaisir à l’entendre. Son amour-propre était flatté de ce qu’un tel savant lui exposât si volontiers ses idées, avec tant de foi en sa compétence que parfois il se contentait d’une allusion pour indiquer tout un point de la question. Lévine attribuait cela à sa propre valeur, ignorant que Métrov, après avoir parlé de ce sujet à tous ses intimes, en causait volontiers à chaque nouvelle connaissance, et, en général, aimait à discourir avec n’importe qui sur le thème qui l’occupait, et qui n’était pas encore très clair à lui-même.

— Je crains que nous ne soyons en retard, dit Katavassov en regardant l’heure, dès que Métrov eut terminé son exposé.

— Oui, aujourd’hui il y a séance à la Société des Amateurs, à cause du jubilé en l’honneur des cinquante ans de Svintitch, répondit-il à la question de Lévine. Nous devons y aller avec Pierre Ivanovitch. J’ai promis une conférence sur des travaux de zoologie. Venez avec nous. Ce sera très intéressant.

— Oui, en effet, il est temps, dit Métrov. Allons, et de là, si vous le voulez bien, nous irons chez moi ; je voudrais bien prendre connaissance de votre travail.

— Oh ! c’est encore inachevé, c’est un brouillon. Mais à la séance, j’irai volontiers.

— Avez-vous entendu, mon cher, il a donné son avis particulier, dit Katavassov de l’autre chambre, au moment où il revêtait son habit.

Aussitôt la conversation s’engagea sur une question qui, cet hiver, avait intéressé tout Moscou. Trois vieux professeurs, dans le Conseil, n’avaient pas accepté l’avis des jeunes. Les jeunes donnèrent alors leur avis à part. D’après quelques-uns il s’agissait de quelque chose d’épouvantable, d’après les autres l’avis était très juste et très simple. Le clan des professeurs était ainsi partagé en deux partis.

Les uns, auxquels appartenait Katavassov, voyaient dans le parti adverse la dénonciation et le mensonge ; les autres, un enfantillage, un manque de respect envers les autorités. Lévine, bien que n’appartenant pas à l’Université, plusieurs fois depuis qu’il était à Moscou avait entendu parler de cette affaire, lui-même en avait causé et s’était fait une opinion. Il prit donc part à la conversation qui se continua dans la rue jusqu’au moment où tous trois arrivèrent devant les bâtiments de la vieille université.

La séance était déjà commencée. Autour de la table couverte d’un tapis, devant laquelle prirent place Katavassov et Métrov, six personnes étaient assises. L’une d’elles penchée sur un manuscrit lisait quelque chose.

Lévine prit une chaise qui se trouvait près de la table et, à voix basse, demanda à un étudiant assis près de lui, ce qu’on lisait. L’étudiant regarda Lévine d’un air mécontent et répondit :

— La biographie.

Lévine ne s’intéressait guère à la biographie du savant, toutefois, incidemment, il apprit quelque chose d’intéressant et de nouveau sur la vie de l’illustre savant.

Quand le lecteur eut terminé, le président le remercia puis il lut des vers adressés par le poète Mente, à propos du jubilé, et prononça quelques paroles de reconnaissance pour le poète. Ensuite, Katavassov, de sa voix haute et perçante, lut une notice sur les travaux scientifiques du jubilaire.

Quand il eut fini, Lévine regarda l’heure. Il était plus d’une heure ; il vit qu’il n’aurait pas le temps de lire son ouvrage à Métrov avant le concert, ce que du reste il ne désirait plus. Pendant la séance il pensait à la conversation qu’il avait eue précédemment. Maintenant il était clair pour lui que si les idées de Métrov avaient de l’importance, les siennes en avaient aussi.

Les idées peuvent s’éclairer et mener à quelque chose quand chacun travaille dans la voie qu’il s’est choisie, mais de la communication des idées rien ne peut résulter. Résolu à refuser l’invitation de Métrov, Lévine, à la fin de la séance, s’approcha de lui. Métrov présenta Lévine au président avec lequel il venait de causer des dernières nouvelles politiques. Métrov racontait maintenant au président ce qu’il avait dit à Lévine, et celui-ci fit les mêmes objections que le matin, mais pour les varier il exprima aussi la nouvelle idée qui lui était venue en tête.

Après quoi on revint de nouveau à la question universitaire. Comme Lévine avait déjà entendu cela, il s’empressa de dire à Métrov qu’il regrettait de ne pouvoir profiter de son invitation, salua et partit chez les Lvov.